Schopenhauer
ses pires ennemis, s'ils sont en mesure de nous distraire. Chacun fuit sa maison : il se fait un chassé-croisé risible de visites inopportunes ; nous forçons la porte d'autrui et on force la nôtre ; afin de se les attacher on livre à des indifférents ses secrets, on les enguirlande par des confidences. L'ennui nous rend les esclaves de nos semblables détestés ; il traîne à sa suite la lâcheté, les capitulations, l'avilissement du caractère.
L'ennui se décèle dans notre humeur courante. 11 fait la versatilité de nos idées, la mobilité de nos affections, l'ingratitude naturelle du cœur ; il nous rend exigeants, violents, querelleurs; il introduit la raillerie dans l'amitié, la méchanceté dans l'amour; par curiosité froide de « ce qui arrivera », il secoue à les briser les liens qui nous sont le plus chers. Il a une prédilection pour ce stimulant puissant de la vitalité qui est la haine. Rien ne donne delà saveur à la vie et n'apporte delà pâture à l'esprit comme une haine dûment travaillée; il nous faut des ennemis! on s'en crée, on en trouve ; on se réchauffe à se « monter la tête » et à échanger au moins des coups de poing '.
L'ennui a des traits significatifs oi^i il se laisse surprendre. Il est l'insistance du buveur chez qui la béa-
1. « La vie est souvent bien monotone, bien longue, bien pâle, quand la fatigue succède à un travail trop prolongé et que l'on est condamné à l'inaction et au repos. Les raisons de tenir à cette vie à mesure qu'on y avance se font de plus en plus rares. Haïr son prochain doit être une des bonnes raisons d'aimer l'existence. 11 y a là un aiguillon qui vous pousse sans cesse en avant et vous fait souhaiter le lendemain avec ardeur. C'est peut-être demain ([ue celui qu'on hait soulîrira. Comme on doit bien dormir avec cette belle espérance! » Alexandre Dumas fils, Notes de la Princesse de Bar/dad.
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iiludo espérée ne vient pas; la rage inexplicable du cavalier qui éperonneson cheval ; la fureur de l'amant qui met une morsure dans ses baisers; la parole cinglante du causeur que son interlocuteur agace; le besoin de parler de soi, afin que le sentiment de notre vie redouble ; il se laisse voir dans les retours moroses du trop austère qui ne jouit pas ; dans la dureté de physionomie qui est le visage naturel de tant de gens abrutis, surmenés.
L'ennui est facteur de perversions morales. Il remue des pensées obscènes, il se soûle le cœur de chants orduriers ; il recherche le vice monstrueux, l'aberration scandaleuse ; il jette un défi aux lois et aux mœurs ; il pratique la débauche savante ; il a recours à d'agréables et méthodiques intoxications; il se risque jusque dans le crime; il implore la folie comme une aventure et comme un bienfait.
L'ennui se manifeste dans notre besoin perpétuel d'être diverti. C'est lui qui pose en toute rencontre la question : Qu'y a-t-il de nouveau? Il est friand d'histoires surprenantes, de médisances inédites, de récits pimentés; il tourne la conversation en controverse, jette fies mots excitateurs, ose des calembours déconcertants; il prodigue les compliments adroits, les gentillesses flatteuses, qui mettent les causeurs en verve, font mousser les propos pétillants. — 11 institue à son service des rôles de bouffons, des emplois d'amuseurs; il décerne des prix aux boute-en-train ; il fait une vertu (lu rire ; il déclare la guerre aux gens moroses et aux