Misereor super lufias », mot de Jésus-Christ
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veaux. L'ennui la dirige vers les religions consolantes qui font entrevoir à la douleur terrestre des compensations d'outre-tombe. Ainsi triompha le christianisme qui promit aux hommes rimmortalité ; ce fut là son don de joyeux avènement, le coup de génie par lequel il conquit le monde.
Toute civilisation est une défense savante contre l'ennui. L'humanité s'ennuyait dans la barbarie primitive; des besoins se firent jour qui demandaient satisfaction; l'esprit aspira à se connaître et à se raffiner. La civilisation fait l'éducation patiente de toutes nos facultés; elle nous rend capables d'une diversité incroyable de plaisirs : elle a des serres de fleurs rares et fabrique des poisons enivrants ; elle produit les grandes villes, avec leur éternelle orgie; la grande ville, pays de mirages, tremplin des audacieux, paradis fleuri de toutes les jouissances, est le lieu du monde où l'on se sent le mieux défendu contre l'ennui i.
L'ennui a magnifié l'idée de patrie. C'est un instinct, d'abord, que l'amour de la patrie; les hommes sont liés d'une attache naturelle au ciel qui les a vus naître, au sol qui les nourrit; ils s'aiment dans ceux qui leur ressemblent. L'ennui d'une vie individuelle étroite a exigé davantage : la patrie est un idéal, et la
i. « Les barbares, dont rcxislence était plus simple que la nôtre, s'ennuyaient encore plus que nous. Ils tuaient et pillaient pour se distraire. Nous avons présentement des cercles, des dîners, des livres, des journaux et des théâtres qui nous amusent un peu. Nos passe temps sont plus variés que les leurs. » Anatole I'>ance, Vie littéraire, 2" série, p. 22.
projection eau dehors, l'élargissement magnifique de notre personnalité ; nous mettons en elle notre orgueil et notre amour ; il nous plaît de faire nôtres ses joies, et de pàtir de ses soulTrances; et sa douceur remplit notre âme à la façon d'une ivresse qui emporte notre ennui'.
L'ennui a créé des dieux. Que seront-ils? Des êtres tout-puissants qui viendront à notre secours. Les dieux nous accompagnent sur le chemin de la vie et nous aident à franchir les mauvais passages ; ils s'interposent entre nous et la réalité horrible ; ils font fléchir les lois de la nature inexorable 2, Nous sommes avec eux en commerce intéressé d'oraisons et d'offrandes, et cela nous occupe, et un apaisement descend en nous.
1. Il y a dans le fait d'être citoyen d'un grand pays une exallation intérieure et secrète. «Je ne dis pas, dit M. Tarde, qu'une petite patrie, ou une patrie amoindrie, soit moins chère, mais elle rend moins fier, du moins à une époque comme la nôtre, où le nombre fait loi. » La Logique sociale^ p. 334.
Voici maintenant de curieuses paroles d'un jeune homme oublié aujourd'hui : Imbert Gallois, de Genève, mort phtisique à vingt-deux ans (1828). Il nous est donné comme un déséquilibré, mais il est des propos de malades qui servent à lire dans la pensée des gens bien portants : « J'ai fait une découverte en moi, c'est que je ne suis réellement point malheureux pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui prend dilférentes formes... Depuis deux mois, toutes mes facultés de douleur se sont réunies sur un point. J'ose à peine vous le dire, tant il est fou ; mais je vous en supplie, ne voyez là dedans qu'une forme de la douleur... ; voyez le mal et non pas son objet. Eh bien! ce point central de mes maux, c'est de n'être pas né Anglais. Ne riez pas, je vous en supplie; je souffre tant! » (Extrait de L'Art au point de vue sociologique, par M. Guyau.) L'infortuné dont il s'agit estime évidemment qu'il ressentirait moins vivement ses soutTrances personnelles, s'il avait le bonheur d'appartenir à une grande nation.
2. « Le Grec connaissait et ressentait les épouvantes et les horreurs de l'existence ; pour qu'il put néanmoins vivre, il fallait qu'il mit entre elles et lui cette éclatante fleur de rêve : les dieux de l'Olympe. » Nietzsche, La Naissance de la tragédie.
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L'univers décapité du Dieu qui lui donne un sens n'est-il pas une forme du néanl? L'ennui cependant brise ses idoles, quand elles ont fait leur temps et quand leur dorure s'en est allée ; mais sous d'autres noms il enfantera encore de nouveaux dieux ^
L'ennui veut qu'il soit des grands hommes. Qu'attend la foule des êtres supérieurs qu'elle élève au-dessus de sa tête ? Qu'ils la tirent de son imbécillité. Le grand homme est éblouissant, il fait des prodiges; ses promesses ne sont pas vaines; il nous conduira au but qu'il a fixé ; il paraît et tout s'illumine : la face de la terre est renouvelée. Le culte rendu aux hommes célèbres nous console de notre obscurité ; il nous excite, il nous amuse; ils sont des exemplaires d'humanité réussis ; le génie est une magie.
L'ennui trouve un délassement dans les créations de l'art. L'art achève la vie, il nous en livre la fleur; il nous prodigue les émotions et les songes; par sa grâce l'imagination est peuplée de fictions familières et notre
i. « L'esprit de l'homme n'ayant pas encore assez des soucis, des chagrins et des occupations que lui fournit le monde réel, se fait encore de mille superstitions diverses un monde imaginaire, s'arrange pour que ce monde lui donne cent maux et absorbe toutes ses forces, au moindre répit que lui laisse la réalité : car ce répit il n'en saurait jouir... L'homme se fabrique à sa ressemblance des démons, des dieux, des saints ; puis il leur faut ofTrir sans cesse sacrifices, prières, ornements pour leurs temples, vœux, accomplissements de vœux, pèlerinages, hommages, parures pour leurs statues, et le reste. Le service de ces êtres senlremêle perpétuellement à la vie réelle, l'eclipse même; chaque événement devient un eïïel de l'action de ces êtres; le commerce qu'on entrelient avec eux remplit la moitié de la vie... C'est là l'eliet et le symptôme d'un besoin vrai de l'homme, besoin de secours et d'assistance, besoin d'occupation pour abréger le temps... » Schopenhauer. Le Monde comme volonté el comme représenlaiion, p. 337, 1. 1.
LES FORMES QUE PREND L'EXXUI lOo
àme semble agrandie. L'art se substitue à la réalité ; il est l'illusion qui recouvre le réel ; il est l'oasis dans le désert immense, le moment d'extase qui efface le souvenir de nos maux.
L'ennui est présent dans les mouvements de la mode. Il y a des modes en tout, dans l'ordre temporel, comme dans les idées. La mode procède du besoin de changement; elle ne donne point ses raisons et, dans ses fantaisies singulières, elle dépend des menées de l'ennui.
Et on peut dire que l'évolution sans fm des sociétés, leur progrès et leur décadence expriment leur éternel ennui.
l'ennui dans l'individu
L'ennui a pour équivalent l'inquiétude. Tout homme est inquiet ou désespère ; aucun n'est content de ce qu'il a ; l'habitude nous fait supporter notre misère, mais dès qu'une espérance traverse les airs nous avons la tète tournée ; nous sommes les jouets du désir et des chasseurs de chimères K
L'ennui nous mène selon son caprice. Il fuit de nous
1. « On s'embête, du haut en bas de réchelle sociale. Le menuisier s'embête en rabotant, et l'épicier en vendant au poids, aussi bien que l'ambassadeur en remettant ses lettres de créance. Les femmes s'embêtent en observant leurs devoirs ou en les trahissant. » Paul Hervieu, L'Einbêleoient.
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des êtres mobiles, ondoyants, déchirés de contradictions, mis en mouvement par des gageures; il nous constitue prompt aux engouements, ami du hasard qui choisit pour nous ; il décide les « coups de tète » injustifiables; serpente dans les lacets sans nombre de notre destinée. Il est la manie des déplacements, l'agitation sans but, la curiosité sans objet ; un facteur de palinodies, de « conversions », de renversements fantasques ; le démon du bohème et du déraciné.
/ L'ennui est le mécontentement du réel auquel on tente d'échapper. Il est l'horreur de la vie goûtée dans / sa banalité écœurante et il nous impose la recherche \ des divertissements et des déguisements les plus variés : de là viennent les passions, les ambitions, lerêve, et aussi le goût des avatars et métamorphoses ; des farces, des mystifications ; la culture de l'excentricité, du burlesque; le plaisir pris à l'absurde '. L'ennui nous incite à nous dépasser et, par exemple, à conquérir la gloire afin de devenir un être unique, qui aura des privilèges; influence insaisissable, désir secret de l'impossible, il passe dans les fanfaronnades du viveur, les tours de force de l'acrobate, l'inspiration de l'artiste *, les envolées du métaphysicien ; il en-
1. « Les fous seuls m'amusent », disait Dickens. — Il est trois sortes d'êtres qui font voir à Ihomme un monde dilTérent de celui ordonné par la raison mathématique : les fous, les enfants et les femmes. Et ce sont des êtres délicieux.
2. « Quand on lira Salammbô, on ne pensera pas, j'espère, à l'auteur! Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour entreprendre de ressusciter Garthage! C'est là une Thébaïde où le dégoût de la vie moderne m'a poussé. » Flaubert, Correspondance.
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gendre le poète avec ses nostalgies passionnées; l'aventurier que sa fantaisie conduit ; l'esthète vivant dans des visions d'art ; l'affamé de lectures romanesques ; le désespéré qui flirte avec le suicide.
L'ennui se traduit par des actes de fatigue. Il détermine un sommeil intempestif qui est une opinion; il est partie prenante dans les « absences » fréquentes de l'esprit : inattention, éclipses de la mémoire^ erreurs du jugement; dans son jeu relâché, incertain : conversations oiseuses, paroles vides, propos décousus; il apparaît dans l'humeur irritable, le ton hargneux; dans l'allure avachie, la démarche errante et lasse, les pas sans direction. 11 nous frappe d'incapacité momentanée ou durable; il est fauteur de défaillances professionnelles et de gestes ratés. Donnons en exemples comme victimes de l'ennui : l'ouvrier flâneur qui sabote son ouvrage ; le promeneur flottant qu'on bouscule ; le gymnasiarque distrait qui se casse les reins; le commerçant paresseux enlizé dans la routine; le médecin hébété dont le diagnostic s'émousse ; le musicien dont le jeu s'embrouille ; l'acteur qui lâche ses rôles ; le prêtre qui dépêche sa messe ; l'orateur dont l'éloquence s'éteint ; le charlatan dont le boniment ne va plus; le croyant dont la foi tiédit. Tous ceux qui sont menés, remorqués par les malins et par les forts, qu'on fait passer par des chemins où ils n'ont que faire, relèvent des langueurs paralysantes de l'ennui.
L'ennui se trahit par des extravagances. Il est un point de départ pour les fantaisies de notre conduite et
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l'excuse dont nous couvrons nos folies. La A'ie est si monotone! notre destin ressembleà une condamnation. On se distrait par les achats, les folles dépenses, le luxe insensé, la vie tapageuse ; le gaspillage est amusant; certains trouvent un aiguillon dans les dettes. L'ennui a ses manies innocentes et ses diversions périlleuses : inventions bizarres ; collections d'objets hétéroclites; jeux de cartes; jeux de hasard; paris; défis sérieux ou enfantins. Il façonne un sujet à des attitudes singulières d'isolé, de révolté, A'oiitlaw ; il provoque des contorsions morbides chez qui a besoin de se sentirvivre, etona alorsl'impertinence, la fureur provocatrice, l'ironie agressive, la misanthropie déclarée *.
L'ennui est le principe de la sociabilité : « Il a assez de force pour amener des êtres qui s'aiment aussi peu que les hommes entre eux, à se rechercher malgré tout '. » On s'accroche à ceux qui passent et au premier venu ; nous supplions qu'on nous frictionne et qu'on nous tienne compagnie ; on se réconcilie avec
1. " Pour combattre l'ennui, on insinue sournoisement à la volonté des motifs petits, provisoires... qui sont par rapport aux motifs réels et naturels ce que le papier-monnaie est par rapport à l'argent. De tels motifs sont les jeux de cartes ou autres, inventés précisément dans le but que nous venons d'indiquer. A leur défaut l'homme borné se mettra à tambouriner sur les vitres ou à tapoter avec tout ce qui lui tombe sous la main. Le cigare lui aussi fournit de quoi suppléer aux pensées. C'est pourquoi dans tous les pays les jeux de cartes sont arrivés à être l'occupation principale dans toute société : ceci donne la mesure de ce que valent ces réunions et constitue la banqueroute déclarée de foute pensée. N'ayant pas d'idées à échanger, on échange des cartes et l'on cherche à se soutirer des florins. 0 pitoyable espèce! » Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, p. 29.