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Le dimanche est pour nous le jour du souvenir

(Sainte-Beuve, Poésies.)

2. Jules Vallès a écrit une fantaisie sur le dimanche; nous en détachons ces lignes : « Combien est triste et banal ce voyage à travers cette foule épaisse, où se pressent, se mêlent et se heurtent les acteurs en vacance de la grande comédie humaine! Pas une ligure ne se détache en traits heureux sur le fond terne du tableau. Hier samedi, avant-hier, tous les autres jours enûn, les visages rellétaient les âmes, la lèvre était plissée, le pas rapide, le geste vif, le front inquiet, l'œil ardent. Aujourd'hui, le masque est tombé; on ne voit que des têtes banales sur des épaules bien couvertes ; sourires fades, airs béats. A demain, les atfaires sérieuses, les physionomies éclairées au feu des passions solles ou grandes, la cupidité, l'ambition, l'amour... » Le Dimanche (T un jeune homme pauvre, Les Réfraclaires.

L'ennui des bals. — H y f- un ennui spécifique du bal qui est classé et qui est redouté, qui fait qu'on ne se rend plus au bal qu'avec défiance après vingt-cinq ans, ou qu'on y va pour d'autres motifs que le naïf amusement. L'ennui du bal vient de ce que ce genre de fête nous donne à goûter un plaisir composé d'artifices, sans substance, sans réalité.

Le bal vise à l'éblouissement : il rassemble en excès, pour l'ivresse des sens, diamants et parures qui étincellent, parfums et lumières, musique et Champagne ; les danseurs tourbillonnent ; les yeux sourient ; les visages rayonnent dans l'air lumineux. Oui, mais tout cela n'est que la fantasmagorie d'un instant, sensations papillotantes. Le bal n'existe que pour un être jeune, sautant et valsant, pour une imagination capable d'impressions vives, d'exquises synthèses, et qui songe au divin imprévu. Plus tard ce spectacle brillant nous laisse froids, désenchantés.

En revanche, quel surmenage que cette parade convenue ! Quel contraste enlre les pensées sévères qui occupent notre esprit et ces démonstrations provocantes de joie conventionnelle qui nous heurtent indiscrètement! Étrangers à cet entrain vrai ou factice, il nous reste à éprouver les bousculades de la cohue harnachée et les effets asphyxiants d'une atmosphère étouffante.

L'ennui du bal est fait de fatigue, de l'incapacité où nous sommes de tirer à volonté un feu d'artifice dans notre pauvre cerveau; du sentiment de ce qu'il y a

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d'absurde dans ces vains elîorts tendant au plaisir qui jugent l'impuissance et la misère foncière de notre nature ' .

L'ennui des lieux, — Nous savons qu'il est des pays de beauté, et d'autres aflligés de laideur. L'ennui des lieux existe, lié à des configurations extérieures, mais à moins d'évidence irrécusable (ennui des plaines, du désert, des lieux inhospitaliers, des villes sans grâce), il ne faut point se hâter de l'affirmer ; notre humeur privée en décide. L'influence de l'habitat sur le caractère des habitants est chose à la fois réelle et incertaine, difficile à préciser. Il est des bonheurs cachés dans les endroits où l'on s'ennuie, et des gens qui rient là oii d'autres se désolent.

L'ennui qui vient du dehors est celui qu'on peut le plus aisément nier et dominer.

1. C'est dans un bal, revêtu d'un habit de gala, que Gavarni a place son viveur morose rendu célèbre par la légende : « Un qui s'embête à mort ».

La gaieté des bals a de tout temps été contestée, témoin ces lignes de Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris (1782): « Il régnait autrefois dans les bals une grosse gaieté; il n'y en a plus... On sy ennuie ; mais on y va pour dire le lendemain : « J'ai été au bal et j'ai manqué d"y étouirer ».

Et que le lecteur veuille bien se rappeler les plaisanteries légendaires sur l'ennui du bal de l'Opéra dont voici un écho : « Dès qu'un bruit éclate sur un point, tout le monde s'y précipite avec la vague espérance que c'est peut-être pour cet incident qui s'accomplit, qu'on se trouve être venu. De désappointements en découragements, cette réunion d'hommes honorables en arrive à concevoir les plus féroces exigences. De tous cotés on souhaite une bataille de femmes, des gilles entre clubmen, une mort subite, enfin n'importe quoi qui modifie la situation. » Paul Hervieu, Le Bal de l'Opéra.

L'ennui mérite d'être envisagé dans ses rapports avec la vie sociale et individuelle : il est un fait et une l'onction.

l'eiNnui comme fait

L'ennui est un fait inéluctable comme la maladie qui vient à son heure ; comme la fatigue, revers de l'effort prolongé. Les habiles le prévoient : ils exploitent l'ennui des autres ; les sots tombent dans les pièges de l'ennui ; les sages apprivoisent le monstre, vivent en familiarité avec lui.

De tout temps l'ennui est entré en ligne de compte comme fait social. C'est pour combattre l'éternel ennui des foules qu'on leur propose des religions, des « politiques » ; qu'on les allèche par des mots sonores ; qu'on construit des théâtres, des établissements de plaisir; qu'on ouvre d'innombrables cafés. Les gouver-

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nements prennent des mesures pour distraire le peuple; ils allument des lampions, font alterner les délices de la paix et le tumulle de la guerre; ils tolèrent les vices, sans qui la terre serait inhabitable ; ils sont indulgents aux passions qui servent de soupape à un incompressible ennui.

L'ennui est l'écueil de tous les instants dj,ns 2a yie de chaque jour. Il règne dans les lieux où l'on s'amuse comme dans ceux où l'on travaille : fléau des écoles, des casernes, des ateliers; il est la terreur des entrepreneurs de spectacles qui ont à charge de retenir un public ; il domine l'ordre du jour des assemblées, décide des incidents, de la durée des séances : il n'est pas de réunion si brillante, de conversation si animée, où l'on n'ait à craindre qu'il n'ait le dernier mot; visible ou invisible, partout présent, il est le problème de chaque heure à résoudre; nous sommes tenus de le combattre sous les mille formes qui le déguisent et où il transparait.

Il est nombre de gens qui vivent de l'ennui des autres. Celui qui s'ennuie fait des signes de détresse ; il s'accroche au passant; se montre généreux, donnant; ouvre sa porte toute grande; il introduit dans sa maison des fournées de parasites dont la bassesse le divertira; et chacun a ses familiers qui le réchauffent, qui vivent aux dépens de celui qu'ils amusent.

L'ennui use les résistances d'ordre varié qui s'opposent à la rencontre des sexes. Il est des femmes que notre désir sollicite en vain : patience ! le temps est un

L'ENNUI GOMME FAIT ET GOMME FONGTION 23o

grand corrupteur : il est l'ennui qui nous les donne. Oh ! la pauvre victoire! l'ennui reprendra un jour ce qu'il nous a donné.

Il faut faire à l'ennui sa part. Forme et fond de l'existence, il a sa nécessité comme la monotonie ; il a ses droits comme la fatigue; il a sa place marquée dans la chaîne fermée de nos pensées, dans le retour circulaire de nos états d'àme; il est une phase prévue de toutes les situations. Cela étant, on acceptera sans protestations trop vives la lenteur et les recommencements des choses ; on concédera à la vie sa morne pla- titude, aux sentiments qui sont le plus fonciers en nous, leurs moments d'éclipsé, leurs retraits soudains; il sera bon de mettre des répits dans l'amitié, d'accorder des congés à l'amour, d'instituer les vacances du mariage; et nous laisserons dormir notre esprit ou notre cœur quand un besoin de repos les envahira. *-

Tolérons l'ennui tel que nous l'échangeons des uns aux autres. Chacun de nous est à son tour un fâcheux, l'ennuyeux de quelqu'un. Nous avons depuis longtemps raconté à qui veut l'entendre notre petite histoire, et il n'est personne qui ait de l'esprit tous les jours, qui émette sans discontinuer des paroles valant la peine d'être écoutées. On est pourtant tenu de se rencontrer, de nourrir des conversations oiseuses où l'ennui sévit cruellement. L'ennui nous^ chasse hors de notre logis et nous allons en leur demeure ennuyer les autres. 11 fait partie de la fréquentation de tout individu; il est de commerce courant; on le reçoit, on le donne; on

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le tolère, on s'en accommode, à litre de réciprocité, chacun figurant à tour de rôle la victime et le bourreau.

L'ennui peut être envisagé comme une fonction, c'està-dire comme un des modes de notre vie mentale ; comparable à la douleur et normal au même degré qu'elle. On peut donc tirer parti de J'ennui : voyons son rôle dans notre existence et son utilité.

Et d'abord l'ennui est une des lois de la vie. La vie, dominée par la monotonie et par la fatigue, se meut dans l'ennui. Avoir l'expérience de la vie, c'est faire la part de l'ennui, du gris nécessaire, des lenteurs inévitables; c'est apprendre à regarder le monde sans vaine illusion, sans folle espérance.

L'ennui est la condition du travail. Le travail qui nous spécialise, qui accapare le meilleur de notre force nerveuse, est une forme de l'ennui. Qui travaille se met des œillères, mène une vie de cheval de ineulel II n'y a de bons travailleurs que ceux qui savent s'ennuyer indéfiniment. La meilleure préparation à une vie toute de labeur est l'habitude de l'ennui. Il est bon de la tenir de naissance. Naître de parents peu fortunés, avoir eu une enfance sans joie, une jeunesse gê-

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née, sevrée de plaisirs, voilà pour former les travailleurs durs à la peine, qui arrivent à leurs fins, parce qu'ils consentent à s'ennuyer sans se plaindre, naturellement. Ils découvriront la vie fort tard, la vie variée, libre, jardin de voluptés, forêt de caresses. Mais il n'y a de travail réussi, d'oeuvre menée à bien que si l'on s'est de bonne heure enfermé dans l'ennui '.

L'ennui est la condition de l'ambition. 11 y a ambition proprement dite quand on forge un rêve gros d'aléas, situé sur les confins de l'impossible. L'ambitieux ne sait pas au juste quelle est sa force : c'est à coups de volonté qu'il s'est juré de parvenir. Il va, sans rien voir autour de lui, les yeux fixés sur son but qui est à grande distance; il ne veut connaître aucune joie avant la joie unique de son triomphe. 11 joue gros jeu, car il sacrifie les biens palpal)les de ce monde et les douceurs prochaines à un lointain mirage. S'il manque son but, il s'écriera : Quelle vie manquée! Il n'a en effet joui d(^ rien. Joueur téméraire qui vise un gain fantastique, pour prix de sa victoire, il vend son âme à l'ennui.

L'ennui enferme une philosophie. Il est une critique de la vie considérée dans sa vanité et son néant ; il est la bonté, puisque tout est frivole; l'adieu dit aux passions, puisque tout est vain. Qui a conclu à l'ennui

1. Renan, grand laborieux, compte parmi ses vertus la capacité de s'ennuyer qu'il énuuière à sa place: « La capacité indéfinie que j'ai de m'ennuyer, venant peut-être d'une inoculation d'ennui tellement forte en ma jeunesse, que j'y suis devenu réfractaire pour le reste de ma vie. •> Suuve7iiis d'enfance et de jeunesse, p. 340.

renonce à l'action inutile, à Teffort fatigant; on passe ses idées au fil d'un scepticisme tranchant ; on s'en tient à des habitudes de tout repos, dont on a l'expérience. L'ennui reconnu comme^ joi de la vie devient résignation, contentement de peu, acceptation reconnaissante des bonheurs négatifs ; il est le goût du chez soi, un maître de l'introspection, une introduction à la vie intérieure ; lentille grossissante qui révèle les infiniment petits, il enseigne au croyant le scrupule, au savant l'observation patiente, au penseur la subtilité; promu au rang d'une attitude intellectuelle, il est le pessimisme qui ricane, ou un idéalisme souffrant.

L'ennui nous fournit une attitude. Celui qui est parvenu à l'ennui regarde de haut un monde qui ne l'intéresseplus. Son àme est lasse, etil est exigeant en fait d'amitié ; déconcertant dans le choix de ses amours ; il sait ce que toutes choses valent, et il peut se passer d'à peu près tout. Il semble que sa vie soit achevée et désormais sans changement possible. Dédaigneux des hommes, les redoutant pour leur sottise, il est d'un abord difficile; il se défend par sa verve satirique, se fait craindre par la mauvaise humeur; on l'ennuie, on l'assomme ; il sait d'avance tout ce qu'on peut lui dire. Il ne fait grâce qu'à l'imprévu amusant ou à l'originalité saisissante. Riche de ses dégoûts, apaisé par sa fatigue, il affecte un dédain prodigieux, l'impassibilité du sage.

L'ennui nous fournit des états d'âme. Il est replie^ ment sur soi, entretien de l'àme avec elle-même, pro-

pension à l'analyse^ ; et encore : passivité réceptive, démission de la personnalité. L'esprit est changé en miroir; on subit le monde au lieu de le créer. — Il désagrège l'esprit qui souffre, le remplit d'idées délirantes, de rêves fumeux ; il nous conduit au bord de la folie, aux approches du suicide. Il nous incite à des coups hardis, à des tentatives désespérées ; on fait des sauts hors de la raison, on explore l'extrême et le pire; il nous suggère des vices abominables, des passions effrontées; il est la curiosité du précipice, le vertige de l'abime.

L'ennui Réalise une économie de nos forces. Il met un voile sur nos facultés ; il prend les formes du renoncement et de la sagesse; il a pour terme l'abdication du désir ; il est souci de toutes les tempérances, goût de l'ombre, ensevelissement dans la retraite, abri cherché dans la médiocrité; somnolence aux paupières mi-closes, langueur acceptée, resserrement du cœur avare, il est facteur de santé, de longévité; gardien de l'individu, conservateur de l'espèce. — L'ennui est la prudence qui se tient sur ses gardes, le recueillement prolongé; il est, comme le sommeil, un accumulateur d'énergie; il nous donne à jouer avec des niaiseries et des rêves. De même qu'on mêle de l'eau au vin, il est bon de mêler de l'ennui à ses actions, ou, si l'on veut, de l'indolence, de la paresse, afin de ne pas trop se dépenser; on éteint son regard, on modère le feu de

1. L'ennui a produit V Imitation de Jésus-Christ, livre de détachement, narcotique spirituel bon pour endormir le mal de vivre.

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son esprit, on accomplit son métier à petite allure; l'ennui est un scepticisme qui boude et qui nous sauve, la réserve de l'avenir ^

L'ennui est J'.équivalent du repos. S'ennuyer, c'est cesser d'agir, se laisser gagner par une torpeur ; la roue intérieure semble ne plus tourner; notre vie est une lampe baissée ; acceptons cet affaissement passager et il deviendra un repos bienfaisant. La vitalité limitée dont nous disposons a ses éclipses périodiques; notre esprit, ses ralhntendo attendus ; exigerons-nous de nos pensées une saillie constante et qu'elles jettent perpétuellement des feux de pierres précieuses? Il est nombre d'actes qui sont de l'ennui bien compris : promenades volontairement insipides commandées par l'hygiène; désœuvrement adroitement entretenu; conversations vides qui nous délassent; jeux d'adresse et de hasard, jeux innocents, jeux de société, qui font passer le tempssans appuyer; cures de repos, cures de hamac ou de chaise longue; villégiatures indolentes; voyages en mer où l'on est bercé. L'ennui, dépression après l'excitation, réaction après l'action, peut être

1. L'ennui, économie de forces : cette idée trouve une confirmation dans ces lignes de Nietzsche : « Pour le penseur et pour l'esprit inventif, l'ennui est ce « calme plat » de l'âme qui précède la course heureuse et les vents joyeux ; il leur faut le supporter, en attendre l'effet à part eux : — c'est cela précisément que les natures moindres n'arrivent absolument pas à obtenir d'elles-mêmes ! Chasser l'ennui de n'importe quelle façon, cela est vulgaire, tout comme le travail sans plaisir est vulgaire.' Les Asiatiques se distinguent peut-être en cela des Européens qu'ils sont capables d'un repos plus long et plus profond que ceux-ci; leurs narcotiques même agissent plus lentement et exigent de la \>&tience, à rencontre de l'insupportable soudaineté de ce poison européen, l'alcool. » Le Gui Savoir, p. 86; trad. Henri Albert.

considéré comme une pause vitale, comme l'entr'acte obligé où l'attention se détend; en soi il n'est pas le repos parfait et souhaité, mais nous le ferons tel, et le repos pur et simple est déjà une des formes appréciables du bonheur.

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