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dans la fatigue du jour qui nous livre désarmés à l'assaut des pensées tristes, tandis qu'elle gâte les plaisirs douteux que nous allons chercher dans les ténèbres.
L'homme actuel doit gagner sa vie par de durs travaux et les soucis de la lutte le déchirent; il entend que sa journée laborieuse finisse d'une manière agréable. 11 est des joies douces, à notre foyer; des veillées de famille d'un charme reposant. Beaucoup n'en veulent pas ; il leur fjiut un peu de folie, la liberté des Saturnales, pour les venger de la journée maudite, et les voilà lancés dans l'ennui du soir.
Les plaisirs du soir courus au dehors sont troubles, fiévreux, malsains, corrupteurs; nous sommes dévêtus de notre costume officiel et la nuit est un loup de bal masqué qui autorise et absout tant de choses! l'imagination esquisse des convulsions désordonnées, l'ombre est cynique et fourmille de tentations redoutables.
Voici le soir charmant, ami du criminel ; Il vient comme un complice, à pas de loup; le ciel Se ferme lentement comme une grande alcôve, Et l'homme impatient se change en bête fauve '.
La chasse aux distractions et aux jouissances, en ces heures délirantes où flambe l'orgie nocturne, est une course à l'abîme et à l'ennui ^
L'ennui dl; dimanche. — L'ennui du dimanche procède
i. Baudelaire, Le Cr<''y)».'îc»/e r/u soir.
2. Le soir, le besoin d'allection et le besoin de société vont en augmentant, par suite de la fatigue de la journée, qui porte avec elle la tristesse' et le désespoir. I-es idées noires du soir sont proiluits des piiisons de la fiiliL'ue.
de la rupture des habitudes de la semaine et de la recherche inquiète d'une joie d'exception qui sera notre « plaisir du dimanche ».
Le dimanche, qui rompt l'automatisme de nos travaux accoutumés, fait de nous des êtres désemparés; il s'annonce comme une journée sans programme, oîi nos pensées sortant de leurs voies ordinaires prendront des directions imprévues ; dès les premiers rayons de ce jour singulier se trahit dans nos mouvements une inquiétude gauche d'animal dételé qui flaire le vent et hésite sur sa route.
La semaine appartient à des obligations déterminées ; on marche dans le rang, on est calé par des brancards. Le dimanche nous met en liberté et pose dans notre esprit avec force points d'interrogation le problème du bonheur ; il nous contraint de lever la tête ; on se regarde plus longtemps dans son miroir ; on pousse une pointe vers les réflexions philosophiques et les idées générales.
L'idée de bonheur, l'idée de fête, retournée de cent façons, voilà la matière de l'ennui du dimanche. La foule dominicale est curieuse à observer : navrante, ou, si l'on veut, réjouissante. Il y a un joli moment, celui des projets, des départs, des ombrelles qui s'ouvrent, des cannes agitées ; mais il s'agit d'atteindre cette joie fuyante qu'on poursuit, que beaucoup iront trouver au plus près, dans les cabarets voisins; d'autres, après avoir forgé des plans compliqués, laissent tout tomber et font apparaître simplement leur désœuvré-
ment mortel, un lugubre ennui. Songez maintenant aux querelles sans cause qui éclatent plus nombreuses que jamais ce jour-là, et qui viennent du dépit de ne point s'amuser !
Le soir du dimanche apporte avec lui sa délivrance : nous voilà quittes de nos pensées de fête et de notre air emprunte. Nous avons refait une fois de plus des songes de bonheur partis en fumée ; les rêveurs ont remué leurs souvenirs * ', le défilé des heureux, ou de ceux qu'on croit tels, a troublé les cœurs tristes et les envieux ; c'est pour tous un soulagement que la fin de cette journée vide.
Que faut-il faire pour parera l'ennui du dimanche? Il n'est qu'à ne point vouloir transformer, coûte que coûte, cette journée terrible en journée de plaisir. Demeurons nous-mêmes ; ne sortons point trop de nos habitudes ; ignorons que c'est dimanche ; laissons les imprudents courir à la découverte instantanée du bonheur, et usons de ce jour de fête comme d'une musique lointaine qui berce vaguement nos pensées-.