CHAPITRE VIII
L'ennui est un mal de tous les temps; mais les maladies ont leurs époques, et on s'entend pour affirmer que l'ennui a pris un développement singulier en ces deux derniers siècles : il y a lieu de décrire un ennui moderne.
Quels seront ses traits caractéristiques? Nous en retiendrons deux : 1" l'ennui est devenu conscient, et il aggrave par la réllexion ses douleurs propres ; 2° il tend vers le désespoir et il en a les agissements'.
L'ennui que nous disons moderne a ses causes générales et profondes dans le progrès de l'esprit critique : il est le produit de l'analyse qui dissout les illusions
1. Avant qu'il devint lennui moderne, lennui n'était point perçu par la conscience intellectuelle, mais par la conscience affective; « c'est la conscience qui n'est pas conscience d'une idée, qui n'est pas conscience d'un sentiment, qui est conscience d'un éLal fie sensUnlilé, conscience d'un certain bien-être diffus, duac certaine tristesse diffuse, conscience d'une peur sans objet, conscience d'une irritabilité sans objet, conscience d un état de fatigue, conscience d'un état dispos, etc. ». Emile ¥a.guet, Annales poIUi(/ues et lille'raires, 27 mars 1910. Article sur les Problèmes de psycholo(jie affective, par M. Th. Ribot.
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bienfaisantes; du scepticisme qui réduit tout en poussière. », U. <:.
L'homme des temps passés éta!*^^ ^^ '^^^' "^^^'^^ ^û croyant ; il se sentait faible ; il avai'^i^'^ ^,?- ^^^ .evres montaient sans arrêt des implora ^^-h^i^t des prières; pour lui porter secours, il n'y ;it. Une «niais assez de dieux et de saints ; il jugeait sa v.eïïiMecfcm-iV et comptait sur les compensations de l'éternité; son espoir remontant et invincible l'empêcliail d'être complètement malheureux.
Mais une autre manière de voir a prévalu qui a mis fin à ces conceptions fantastiques, encore que consolantes; l'imagination qui construisait le monde à sa guise, en se jouant, a dû battre en retraite devant la science dont les méthodes sont plus sérieuses. Après combien d'efforts pour les défendre, pour en sauver les morceaux, il a fallu liquider les dieux et renoncer aussi à Dieu ! L'homme do notre temps, dès sa naissance, épouse la mort; il a compris que son néant individuel ne faisait qu'un avec l'universel néant.
La nouvelle la plus effrayante qui ait jamais couru à travers les âges est celle de la mort de Dieu. Dieu est mort! Les pères qui s'en doutent osent à peine l'annoncer à leurs enfants : « Où est Dieu, crie le personnage que fait parler Nietzsche, je veux vous le dire ! Nous l'avons tué, — vous et moi! Nous tous nous sommes ses meurtriers! Mais comment avons-nous fait cela? Comment avons-nous pu boire l'Océan? Qui nous a donné l'éponge avec laquelle nous avons effacé tout
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l'horizon ? Qu'avons-noiis fait en détachant cette terre de son «■ ^ ': va-t-ellc maintenant? Où allons-nous?
ioib. s soleils? Ne tombons-nous pas, à
/ présent, uuv ite ininterrompue? En arrière, de
côté, ei / / pus les côtés? Y a-t-il encore un
haut ei^^-r^ / 'ons-nous pas à travers un néant
infini? Ne sentons -..ous pas le souffle de l'immensité vide? Ne fait-il pas plus froid? La nuit ne se fait-elle pas toujours plus noire? Ne faut-il pas allumer des lanternes en plein midi? N'entendez-vous pas déjà le bruit des fossoyeurs qui portent Dieu en terre? Ne sentezvous pas déjà l'odeur de la pourriture de Dieu? — car les Dieux aussi pourrissent! Dieu est mort! Dieu restera mort! Et nous l'avons tué' !... »
Oui, quel désert que la terre, s'il n'y a plus de Dieu, et qu'y faisons-nous? Dieu! voilà le mot qui nous rassurait et remplissait l'air d'une musique invisible'^.
Le christianisme administrait le divin, avec quelle poésie, on le sait, quels éclats d'éloquence, avec le cliquetis argentin de ses encensoirs parfumés! lia reculé sous les coups de la science, qui le traite de fable '^, emportant d'adorables cantiques et de merveilleux enchantements ; il meublait notre vie avec ses pratiques et ses « objets de piété » ; il fournissait tant bien que mal des réponses à nos questions; nos actes qu'il ordonnait avaient un sens ; nos moindres gestes,