‹ L'EnnuiChapitre 65 sur 68 · PORTRAIT DE L'ENNUYÉ · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE L'ENNUYÉ

corvée de la vie, à un écœurement abominable ; il est sans courage devant sa tâche habituelle et toute obligation l'exaspère : il fera de la joie à sa façon. Il se plaît au dédain affiché, aux propos violents, à la raillerie agaçante ; sur sa bouche se dessine un rictus fort entortillé; il a pour aiguillon une rage secrète. Il voudra secouer, coûte que coûte, son impuissance de vivre ; dès lors, sans raison, contre toute apparence, il a des éclats inconsidérés, il machine des effets cocasses ; il est ouvrier de mystifications laborieuses, de plaisanteries déconcertantes; dans son esprit devenu anarchique, en coquetterie avec la démence, l'idée bizarre, biscornue, estcelle qui surgitla première ; il s'évade d'une conversation par des boutades, il égaie une occupation grave par des gamineries ; il se fuit lui-même dans des gambades de bouffon, dans des aventures d'insensé; il cherche l'anéantissement dans les ivresses de la débauche, les sommeils lourds delà volupté.

L'ennuyé est un désespéré. 11 est sorti de la vie vécue à la façon de la foule, dans l'automatisme et l'inconscience, la naïveté et l'illusion; il est trop avancé dans le désenchantement, sa lassitude est trop visible pour que viennent à lui des amitiés ou des amours ; il a le sentiment d'être fini, d'être mort, et il habite à demeure le désespoir. Il affecte un ton méprisant et sa parole est provocante; tout l'irrite, tout lui est odieux, et il abonde en traits blessants ; l'ennui l'incite à la haine. Il pèse sur tout son être un immense découragement ; ses souvenirs, la vue de sa personne lui

donnent la nausée; il tourne contre lui sa colère, son besoin de destruction; il aura le goût du risque, des audaces périlleuses; fanfaron de gageures téméraires, il se tuerait par plaisanterie, il brave en se jouant la mort; il n'est pas de situation qui ne lui devienne bientôt intolérable et il demande Toubli de vivre à des excès meurtriers.

L'ennuyé offre deux types opposés. — Il est l'agité qui croit encore au nouveau, qui exige de la vie des miracles; tout ce qui se nomme réalité lui est en horreur, et il est l'amant des chimères ; épris d'inconnu et d'impossible, ce sont des rêves qui enflent ses voiles. Sa propre fantaisie, qui se donnera libre carrière, est ce qui le divertit davantage ; il rend les rênes à sou imagination et détrône sa raison à coups de folie. — L'ennuyé est détaché de tout. Il a renoncé à l'action si vaine, il a étouifé le désir troublant ; nulle séduction n'a de prise sur lui. Un seul sentiment l'occupe : l'ennui tel qu'il l'extrait de toutes choses/ Il se défend contre sa souflrance : les hommes et leur sottise innombrable voilà ses ennemis ; ses paroles sont des stylets qui les tiennent à distance ; il porte dans ses actes une sécheresse effrayante; ses manières sont d'une simplicité cynique; il n'attend plus rien de personne; il semble ne plusrien prévoir capable de l'intéresser ; regardant la société comme une parade grotesque, le monde comme une éternelle banqueroute, il se félicite de sa clairvoyance et fait son bonheur de son nihilisme ^) 1. Léopard! écrlL dans une leltrc à Giorduni : « Je me réjouis de dé-

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L'ennuyé est intéressant. Il s'est essayé dans les modes les plus divers du sentir et de l'agir; son ennui est la fatigue du rassasié, le renoncement du viveur, une riche moisson d'expériences; il sait l'art de jouer avec la vie, de se moquer d'elle, de faire apparaître ses stratagèmes éventés; approchez-vous de lui, gagnez sa confiance : il vous montrera son sourire caché; quel fin critique ! quel analyste impitoyable! nul esprit plus libre, séduisant par sa hardiesse, avec qui l'on peut tout oser. — A-t-il rompu complètement avec la vie? est-il pour jamais insensible à ses tentations? On se pose ces questions en l'observant. Suivez-le : vous surprendrez des combats étranges entre la lassitude et le désir; ne garde-t-il pas sous sa torpeur des forces dissimulées? il a des élans soudains et des défaillances inattendues ; son âme divisée, contradictoire, ne ressemble pas à sa figure; ambigu, inquiétant, impénétrable, il amuse comme un spectacle et il est attirant comme une énigme'.

L'ennuyé ne craint pas la mort. Il ne l'appelle pas à grands cris comme ceux qui souffrent; il ne tremble pas devant elle, il ne s'en détourne pas avec horreur, comme ceux qui jouissent; il l'attend, il la regarde en

couvrir de plus en plus la misère des hommes et des choses, de les loucher de la main, et d'être saisi d'un frisson glacé, à mesure que je fouille les secrets maudits et terribles de la vie ».

1. Il arrive aussi que l'ennuyé soit d'un commerce facile : « Il est aisé d'avoir de la résignation, dit Chateaubriand, de la patience, de l'obligeance générale, de la sérénité d'humeur, lorsqu'on ne prend plaisir à rien, qu'on s'ennuie de tout, qu'on répond au malheur comme au bonheur par un désespéré et désespérant : « Qu'est-ce que cela me fait? >> Méinoires d'où Ire- tombe.

face, avec une indifférence ironique. Il n'a plus rien à découvrir; il est las jusqu'à tomber par terre, écœuré jusqu'au vomissement ; dès lors que lui importe mourir? Bien souvent il s'est dit qu'il se tuerait avec délices ; aussi la mort lui est douce; il en savoure l'amère volupté; elle n'est pour lui ni un mystère, ni un épouvantement, mais la certitude du repos, le plaisir de s'en aller; il meurt avec une joie avouée, un contentement visible qui sont une insulte à la vie et sa suprême satisfaction.

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