‹ L'EnnuiChapitre 66 sur 68 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'ennui n'a trouvé son expression en littérature qu'en des temps récents, et les premières confidences qui nous sont faites à son sujet remontent au dix-liuitième siècle. S'il ne s'est pas exprimé plus tôt, c'est qu'il était dans l'àme humaine un malaise confus, non encore isolé par la réflexion et l'analyse ; et il n'avait point revêtu cette intensité douloureuse qui lui a donné conscience de lui-même.

L'homme a gémi de tout temps sur son état misérable, sans que le désespoir prît complètement possession de son cœur. Il dut reconnaître de bonne heure que ses jours sont comptés, que le mal est souvent triomphant, que nul n'échappe aux tourments de l'existence. Le pessimisme figure la systématisation de nos plaintes; il est un jugement d'ordre général, une théorie de la vie ; on peut y adhérer tout en conservant par ailleurs un entrain robuste, le goût de l'action, l'espoir des améliorations futures ^

1. Voir Bruneticre, « La Philosophie de Schopenhauer et les conséquences du pessimisme >->, Essais sur la littérature contemporaine, IS92.

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L'ennui offre un caractère différent ; il a en nous ses racines, personnelles et profondes, plongeant dans la sensibilité du sujet ; ses raisons dominantes se trouvant être un épuisement de la vitalité et le sentiment pratique du néant de tout, il n'admet pas le recours à l'illusion; il conclut au découragement sans remède. Mal individuel fait de fatigue et de désespérance ; mal de décadence ; mal aristocratique qui se développe chez ceux dont la pensée a trop de nuances et des raffinements pervers, l'ennui a parlé à son heure en littérature, quand l'homme'est descendu dans son être intérieur et a reculé d'effroi devant le vide de son àme.

Le romantisme, né avec Rousseau et Chateaubriand, émancipe le moi ; la Révolution émancipe l'individu ; le dix-huitième siècle, qui entasse les négations et les ruines, affirme la nécessité d'un bonheur nouveau. M""' du Deffand, toute pénétrée d'incrédulité et de désespoir, analyse avec une précision cruelle l'ennui qui est sa torture. Bientôt les penseurs, les poètes, voix de leur temps, dénonceront à l'envi le mal qui s'empare de l'humanité que sa vieillesse abat.

Goethe dira l'insuffisance de la science, les angoisses de la pensée aux prises avec l'énigme de la création {Faust)', le conflit d'une individualité libre avec la réalité sociale [Werther); Chateaubriand avoue dans René l'immensité, la frénésie , la mélancolie infiniede son désir ; Byron, Musset traduisent en chants passionnés qui sont de purs sanglots la détresse de leur cœur et les épuisements mortels de la volupté.

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Que s'cst-il passé? L'homme a sondé le fond des choses et a louché du doigt leur triste mécanisme ; Dieu et les prestiges qui lui faisaient cortège se sont évanouis ; l'égoïsme de chacun s'est ouvertement déclaré ; on proclama le droit divin de la passion, le droit à la jouissance; l'infini fut ramené du ciel en terre ; nous réclamons des créatures qui palpitent dans nos hras le bonheur qu'on attendait jadis de l'éternité. — Mais nos désirs nous trompent et nos forces nous trahissent ; notre orgueil, un jour, a les reins cassés; nos aspirations impuissantes vont se perdre dans l'ennui.

Après les œuvres lyriques où le cœur est mis à nu, après les Confessions et les Mémoires oii le moi hypertrophié s'étale prétentieusement, et qui nous livrent avec une sincérité vaniteuse le fond plus ou moins trouble des âmes, le roman sous une forme impersonnelle a été un révélateur de l'ennui. Le roman du dixneuvième siècle, imitant les allures delà science, s'est rapproché de la réalité ; il l'a jugée indigne et méprisable ; il a pris à tâche de bafouer la vie qui nous trompe, de faire ressortir sa scélératesse et sa fatigante inutilité. Ainsi en va-t-il chez Flaubert et chez Maupassant, où l'ennui est directement mis en scène, et prend les formes de l'ironie cinglante, du scepticisme dédaigneux — Le roman réaliste est celui qui entreprend do nous dire toute la vérité. Il a produit au jour avec une abondance exubérante des ratés, des imbéciles, des vaincus, tous gens lamentables qui ne par-

viennent pas à soulever le poids de leur condamnation. Il ne fait point sa place à l'idéal et nous peint la vie comme laide, nause'abonde, absurde et bête. Sa philosophie, ou l'idée qui l'inspire, est que tout se ramène à un néant agité et à l'ennuie

Ceci dit, et tout en reconnaissant qu'il faut faire très large la part qui revient à l'influence de l'ennui dans les tendances nouvelles de ceux qui écrivent, il est aisé de remarquer que le mal que nous décrivons ne tient à pas beaucoup près dans la littérature la même place considérable qu'il a dans la vie de tous les jours. La raison est que l'ennui est en soi un sentiment dépourvu de variété, monocorde, analogue en cela à la douleur physique ; on n'en saurait tirer une action sans abandonner sa donnée première, sa définition, qui est le dégoût d'agir ; il ne se prête pas à des incarnations multiples, infinies, diverses, comme l'amour, par exemple ; ses stigmates les plus saillants font se ressembler les caractères qu'il marque de sa griffe. La littérature, d'autre part, qui a pour mission de nous amuser, de passionner les imaginations, n'est pas le miroir absolument fidèle de la vie ; elle est son interprète, et un art qui a ses exigences. Et peut-être l'ennui, sentimentsouvent caché, enveloppé, pris dans un alliage, ne saurait être mis en lumière que parle travail patient des moralistes et des penseurs.

C'est pourquoi nous voudrions retenir ici une œuvre

1. Cette idée est notamment la thèse fondamentale du roman russe.

célèbre et peu lue, oubliée, où l'ennui forme le sujet tout entier : nous voulons parler de Y Obermann de Senancour.

Obermann parut en 1804, mais ce livre ne rencontra ses lecteurs et ses admirateurs qu'aux environs de 1830, quand le mal du siècle eut touché nombre d'esprits qui mesuraient, avec la disparition de l'ancien ordre de choses, l'étendue des pertes que l'àme humaine avait faites. Le héros pitoyable qui exhale dans ces pages presque autobiographiques sa lamentation continue, relève toutefois moins des événements que de lui-même. Son bêlement plaintif est le commentaire de la maxime de La Rochefoucauld : « La faiblesse est le seul défaut que l'on ne saurait corriger. » L'ennui d'Obermann a sa source dans un vice radical de sa physiologie, dans une malformation de son ôtre^ Il s'agit d'un état de débilité organique à jamais irrémédiable qui le condamne à une existence imparfaite, mutilée. Obermann ne peut prétendre à une vie forte et pleine; il ne lui est pas non plus possible de se délecter dans son être intime; il ne se mêle point aux hommes; il ne prend point sa part de la commune activité. A la vérité, ses dons difficiles à utiliser sont une sensibilité exquise et une imagination ardente qui le font aspirer de tout son pouvoir au bonheur et à la découverte de son harmonie. L'intérêt du livre est dans le débat perpétuel ouvert entre

1. Obermann serait rangé aujourd'hui parmi les neurasthéniques. C'est un inachevé, un infantile, un débile incurable ; un dégénéré organique (non pas un dégénéré mental).

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cette impuissance qui se juge et des aspirations qui font effort avant d'abdiquer. Le douloureux problème est retourné de cent manières/scruté à l'aide d'une psychologie exercée, mais la conclusion est toujours dans le retour à l'ennui qui devient ici résignation plutôt que désespoir.

Dès les premières lignes où il s'analyse, Obermann dénonce avec une netteté sans réplique sa répugnance invincible pour la vie active : « On voulait que je fisse ce qu'il m'était impossible de faire bien; que j'eusse un état pour son produit, que j'employasse les facultés de mon être à ce qui choque essentiellement sa nature. Aurais-jedû me plier a une condescendance momentanée; tromper un parent en lui persuadant que j'entreprenais pour l'avenir ce que je n'aurais pu commencer qu'avec le désir de le cesser ; et vivre ainsi dans un état violent, dans une répugnance perpétuelle? Qu'il reconnaisse l'impuissance oii j'étais de le satisfaire, qu'il m'excuse... Je n'ai pu renoncer à être homme, pour être homme d'affaires. »

Nul moins que lui n'est apte à faire un métier, c'està-dire à remplir un service public; il montre cette complexion lézardée et frêle qui rend assurément impropre h marcher à l'ordre et à porter des fardeaux ; il est un 6•e/^s^7^/ délicat, tourmenté, doté pour son malheur d'une sensibilité quasi maladive qui ne s'adapte volontiers ni aux conventions sociales, ni au formalisme rigoureux d'une profession : « J'interrogeai mon être, je considérai rapidement tout ce qui m'entou-

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rait ; je demandai aux hommes s'ils sentaient comme moi ; je demandai aux choses si elles étaient selon mes penchants, et je vis qu'il n'y avait d'accord ni entre moi et la société, ni entre mes besoins et les choses qu'elle a faites. »

Il sent bien que son incapacité de vivre a des causes profondes sur lesquelles la volonté n'a pas d'action : « J'offris successivement à mon cœur ce que les hommes cherchent dans les divers états qu'ils embrassent. Je voulus même embellir, par le prestige de l'imagination, ces objets multipliés qu'ils proposent à leurs passions, et la fin chimérique à laquelle ils consacrent leurs années. Je le voulais, je ne le pus pas. Pourquoi la terre est-elle désenchantée à mes yeux? Je ne connais point la satiété, je trouve partout le vide. »

11 rattache la flétrissure de son être à un épuisement précoce : « Vous le savez, j'ai le malheur de ne pouvoir être jeune : les longs ennuis de mes premiers ans ont apparemment détruit la séduction. Les dehors fleuris ne m'en imposent pas... Mon cœur, encore fatigué du feu d'un âge inutile, est flétri et desséché comme s'il était dans l'épuisement de l'âge refroidi. Je suis éteint, sans être calmé. Il y en a qui jouissent de leurs maux, mais pour moi tout a passé : je n'ai ni joie, ni espérance, ni repos ; il ne me reste rien ; je n'ai plus de larmes. »

Son bonheur sera tout intérieur : il doit le tirer de la connaissance approfondie de lui-même. « Poursuivi jusque dans le triste repos de mon apathie habituelle,

forcé d'être quelque chose, je fus enfin moi-même... Je me dis : La vie réelle de l'homme est en lui-même, celle qu'il reçoit du dehors n'est qu'accidentelle et subordonnée... C'est dans l'indépendance des choses, comme dans le silence des passions que l'on peut s'étudier. Je vais choisir une retraite dans ces monts tranquilles dont la vue a frappé mon enfance... »

Mais une vie pareille, qui n'est que l'acceptation hébétée d'un sort misérable, est une triste chose : « J'ai connu l'enthousiasme des vertus difficiles ; dans ma superbe erreur, je pensais remplacer tous les mobiles de la vie sociale par ce mobile aussi illusoire... L'illusion a duré près d'un mois dans sa force; un seul incident l'a dissipée. C'est alors que toute l'amertume d'une vie décolorée et fugitive vint remplir mon âme dans l'abandon du dernier prestige qui l'abusât... Quelle destinée que celle oii les douleurs restent, où les plaisirs ne sont plus ! Peut-être quelques jours paisibles me seront-ils donnés; mais plus de charme, plus d'ivresse, jamais un moment de pure joie; jamais ! et je n'ai pas vingt et un. ans! et je suis né sensible, ardent! et je n'ai jamais joui! »

11 a eu pourtant ses éclairs de jouissance, élans spasmodiques, extases convulsives de l'imagination et de la sensibilité : « Indicible sensibilité, charme et tourment de nos vaines années; vaste conscience d'une nature partout accablante et partout impénétrable, passion universelle, sagesse avancée, voluptueux abandon; tout ce qu'un cœur mortel peut contenir de

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