‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 12 sur 60 · Montégut, Nos Morts contemporains, p · texte numérisé non relu

Montégut, Nos Morts contemporains, p

11 y a un ennui du dilettante. Le dilettante, ou amateur, est un artiste manqué, un candidat au talent resté sur le carreau; il est Tébauche qui ne s'achèvera pas, d'une personnalité de créateur. Réduit à l'attitude passive de spectateur, en perpétuel état d'attention expectante qui s'impatiente et s'inquiète, sujet qui attend le magnétiseur, il vit de suggestions, d'émotions raccrochées, de sensations de rencontre. Tandis que le producteur s'enferme des mois, des années, dans l'œuvre qu'il couve, s'annonçant fécond, prochain démiurge, le dilettante a dû pour « passer le temps », entreprendre des voyages que décident la mode ou son caprice, se nourrir de l'actualité accidentelle, se mettre aux ordres du snobisme, s'inventer des goiUs artificiels. Il y a en lui du faible d'esprit, dont le moi s'envole au vent; du raté qui soupire. Il a une âme d'emprunt, collectionne les idées et les sentiments vécus par d'autres; vainement il croit éprouver les sentiments qu'il imagine, et refuse de se spécialiser pour ne rien perdre de la vie, s'en approprier toutes les formes; miroir, écho, il n'a que représentations et l'ombre; en dépit des pâinoisons qu'il se donne, des frénésies factices qu'il s'inocule, il traîne dans le dégoût et l'ennui.

L'ennui procède non seulement de l'infirmité de l'intelligence, mais de la pauvreté de cœur. Il y a un ennui de V égoïste. L'égoïste actif et vigoureux, machine impitoyable chargé d'appétits et de volonté, ne fait pas de longues

stations dans Fennui. Mais il est un égoïsme passif, replié sur soi, tout en défense, qui s'interdit comme excès débilitants les palpitations du cœur épousant Témotion d'autrui, et jusqu'aux actes de bienveillance indifférente, valant comme gymnastique vitale, mais qui le détourneraient, pense-t-il, de sa personnalité. Le partisan décidé de cet égoïsme sévère s'ennuie parce qu'il mène trop petite vie, ignore la sympathie, les échanges, les voies centrifuges, ridéation désintéressée; il a une allure contractée, défiante, l'air féroce et fermé; misanthrope, emmuré, isolé, avare, l'égoïste retranché de la communion humaine s'appauvrit et se ratatine.

Nous allons produire sous le titre un peu gros de ratés, et avec les réserves nécessaires, trois personnages qui ont crié d'ennui pendant toute leur existence : Benjamin Constant, Flaubert, Baudelaire.

Il y a du raté chez Benjamin Constant, si Ton considère qu'il a manqué toutes ses entreprises et gâché pitoyablement sa vie. L'ennui qui le minait fut d'une précocité paradoxale ; devançant l'expérience «t la formation des idées générales, il procédait d'un vice structural, d'un défaut d'équilibre dans les facultés se trahissant dès leur premier jeu. Étant un raté qui dirige mal ses efforts et se fourvoie, il fut un épuisé qui se décourage, et l'excès de souffrance le convertit au nihilisme ironiqtie. Il n'eut ni enfance, ni jeunesse ; aucun voile sur les yeux ; il débuta par la séche-

resse et l'analyse ; ses lettres en font foi, et principalement sa fameuse épitre à sa grand'mère, écrite à douze ans : « Je voudrais qu'on pût empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité et lui donner une marche plus cadencée ; j'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet. Je joue des adagio, des largo, qui endormiraient trente cardinaux. Les premières mesures vont bien ; mais je ne sais par quelle magie les airs lents unissent toujours par devenir des prestissimo. Il en est de môme de la danse. Le menuet se termine toujours par quelque gambade. Je crois, ma chère grand'mère, que ce mal est incurable. . . » Et à propos du jeu dont il est témoin dans ses soirées mondaines : « Cependant le jeu et l'or que je vois rouler me causent quelque émotion... » Il s'accuse quelque part d'avoir des goûts fort étroits, et cet aveu vaut pour notre thèse : « C'est une triste chose que d'avoir des goûts aussi resserrés que les miens. Aimer et penser sont mes seules facultés : ce qu'on appelle amusements, distractions, abandon, n'existe pas pour moi ; la nature me rend triste ; les' honneurs me blessent » ...» La souplesse lâche de l'esprit qui se prête à tout, et aux distractions vulgaires, est une excellente parade contre l'ennui de vivre ; l'ennui de Constant dérivait de son impitoyable besoin d'analyse, de sa dissection acharnée des autres et de lui-même ; il se plai-

\ . Journal intime de Benjamin Constant^ p. 256.

sait à hacher la vie en miettes histologiques n'ayant cfintérét que pour les curieux de psychologie, bonnes à être mises sous le microscope.

Il sème à profusion dans sa correspondance les formules mordantes de son immense dégoût: « Rien ne m'ennuie tant que ce qu'on me dit, excepté ce que je réponds, d « Je ne veux rien voir fleurir près de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant, fané. » « Je vous envoie de la poussière, mais c'est tout ce que j'ai. fe suis tout poussière. » « Je passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l'ennui. » « Le sentiment profond et constant de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j'étudie. »

Son livre Adolphe étale l'impuissance d'aimer et met au jour un héros navrant de faiblesse morale. — Enfin l'ennui chez Benjamin Constant était tellement luxuriant et envahissant qu'il étouffait son esprit, paralysait sa merveilleuse lucidité critique, et l'entraînait à d'énormes sottises ; il n'est qu'à citer : ses deux mariages bâclés au petit bonheur avec des femmes sans parité aucune avec lui ; ses amours orageux et tragi-comiques avec M"»» de Staël ; son amour-gageure pour M™» Récamier ; ses palinodies politiques, sa passion du jeu, etc. Cosmopolite sans racines, aventurier des passions, sa carrière aux lacets brusques court les abîmes et les fondrières commandée par un

ennui extravagant. On a voulu faire de l'égoïsme le trait dominant de son caractère ; rien de plus faux : Tégoïsme, sentiment conservateur, Taurait unifié, dirigé, se serait opposé à sa manie-suicide d'auto-destruction. Il a réfuté lui- môme cette interprétation lorsqu'il a écrit : t Une des singularités de ma vie, c'est d'avoir toujours passé pour riiomme le plus insensible et le plus sec et d'avoir été constamment gouverné et tourmenté par des sentiments indépendants de tout calcul et môme destructifs de tous mes intérêts de position, de gloire et de fortune. » (Lettre à M""* de Gérando.)

De l'ennui par désharmonie mentale nul n'a été plus représentatif que Gustave Flaubert : les grincements de sa pauvre machine seront longtemps une des curiosités de la littérature. Flaubert s'ennuie épouvantablement d'un ennui lourd, noir, asphyxiant, auquel il ne comprend rien, qui l'aveugle,

Gomme Teau qu'il secoue aveugle un chien mouillé.

Ce a patron des ratés * » avait des facultés tellement discordantes et asymétriques, chacune luttant pour l'hégémonie, qu'elles ne parvenaient point à s'harmoniser, et leur action n'était pas pour aboutir à cet équilibre heureux qui est proprement l'intelligence. Aussi la lui a-t-on refusée.

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