‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 11 sur 60 · Amiel, Journal intime^ t. I, p · texte numérisé non relu

Amiel, Journal intime^ t. I, p

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spéculatif s'absorbant dans Téternel ; contemplatif amoureux des apparences; fakir aveuglé par son extase; poète captif de ses chansons ; sensuel eniyré qui se dissout dans ses sensations; monomane d*un opium, d'un poison délirant, le rêveur qui vit de son esprit seul, qui se dévore lui-même, s'étiole, divague, perd toute consistance, tandis qull étire en filigranes imperceptibles de minces flocons de fumée cérébrale; il finit dans Tobtusion intellectuelle, rinaction cataleptique. Ses rêveries furent d'abord prodigieuses et ornées avec un choix exquis; elles comportaient une certaine activité intellectuelle; elles avaient pour point de départ une ivresse intérieure ; si cette fantasmagorie scintillante n'est pas précipitée, objectivée en œuvres d'art plus ou moins réussies, peu importe, elle se dégrade ; les opérations mentales se raccourcissent, ne livrent plus que mots creux, bulles de savon, scènes brouillées. Dans sa cellule, dans sa chambre, dans son ermitage, dans sa tour d'ivoire, enseveli, perdu en lui-même, le rêveur succombe à l'ennui le plus léthargique, le plus aride, le plus exsangue qui soit; peut-être voulait-il fuir le néant de la vie vécue dans la foule : il est entré dans un autre néant.

Ces esquisses de caractères étaient à tracer dans leurs relations avec l'ennui; d'autres mentalités, d'un tour spécial, sommairement indiquées, nous fourniront des traits intéressant notre sujet.

Il y a un ennui du solitaire. Il est une originalité,

nettement frappée, d'intelligence ou d*âme qui situe le porteur dans une sorte de solitude, dans le désert de Tennui. L'homme dont il s'agit sera singulier, malgré qu'il en ait, secret, énîgmatique, et ne trouvera pas à s'apparier; il n'est point compris, aimé, comme il le voudrait; il a peine à se communiquer, personne ne parlant sa langue. Mais l'être banal rencontre partout des sosies, des pareils, qui le comprennent d'un regard, à qui il tend des bras fraternels.

Il y a un ennui du dédoublé qui est l'homme vicieusement construit, réalisant une dualité foncière : on peut être à la fois et également sensuel et intellectuel, actif et rêveur, mystique et positif; pour citer des noms : Flaubert était au même degré réaliste et romantique : « Il y avait en Théophile Gautier deux âmes rivales qui se sont disputé la possession de son talent, une àme gauloise et une àme contemplative, qu'il n'a jamais pu mettre entièrement d'accord et qui se sont toujours querellées «. » De telles dualités, accentuées et irréductibles, font les caractères morbides, et mettent leurs propriétaires dans l'embarras ; ce spnt gens écartelés, tenus de vivre en partie double, et qui ne disposent jamais que de la moitié de leurs forces ; incertains sur leur personnalité véritable, ils portent envie aux simples, aux uniûés.

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