Éludes de littérature contemporaine y t. III
ne puis-je vous donner mon expérience, que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées. »
Mais avant d'en arriver à parler de Tennui des rassasiés, examinons le fait de la satiété.
La satiété est une réplétion exagérée qui a entraîné le dégoût. Il est des cas de satiété accidentelle, expérimentale, pour ainsi dire, qui ne vont pas jusqu'à éveiller l'ennui; ainsi l'état de plénitude qui suit un repas trop copieux ou l'ingestion démesurée de boissons agréables ; et cependant, s'il y a fatigue des organes surchargés, ne voiton pas s'esquisser la philosophie amère de la nausée, les retours sur soi découragés qui sont la rançon des lourdes ivresses?
L'ennui est lié à l'état habituel de satiété. Quel est le contenu de cet état?
On peut y relever de l'épuisement, car il y a eu excès, surmenage ; du dégoût, car la jouissance recherchée, a été mal conçue, mal conduite; et, enfin, élément caractéristique à préciser, une véritable maladie, un affolement du désir. Le désir vrai n'est autre chose qu'un besoin; la satiété qui éteint les besoins, éteint les désirs. L'imagination se chargera de suppléer à cette disparition des appétits véritables ; elle invente alors des caprices, qui sont larves, ombres, imitations de désirs; des velléités sans objet, sans support organique. Cet homme qu'on croit
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heureux, parce qu'il se dit repu, n'est point satisfait dans son rassasiement apparent;. il se laisse envahir par des désirs larvaires et misérables, artificiels et morbides, fuyants et évanescenls, sans représentation déterminée, sans force soutenue; désirs d'épuisé râlant, de jouisseur imbécile dont les sens s'émoussentet dontla pensée flotte. Ces fantômes dansants, ces velléités fantasques qui traversent le champ de la conscience en jetant des ordres dont l'exécution est impossible, sont les agents de l'ennui pour qui a livré sa vie à leur despotisme.
Nous passerons en revue ces phénomènes de satiété chez les riches et chez les habitants des capitales ; mais indiquons auparavant les rapports de l'ennui avec le bonheur et avec le plaisir.
L'ennui et le bonaeur. — Le bonheur a-t-il des comptes à rendre à l'ennui? Il ne le semble pas, et nous posons qu'il est le contraire de l'ennui. Une des conditions du bonheur c'est le calme, la possession de soi, l'habile direction de la vie ; aussi on a émis cette boutade adressée à ceux qui se possèdent trop : « Le bonheur est une envie de dormir. » Mais l'âme est tenue éveillée par la saveur qu'elle s'est choisie, et qui fait son ivresse. Le bonheur, certes, est menacé par l'ennui, mais par bien d'autres ennemis encore , aussi reconnaît-on qu'il existe à peine, qu'il est sans consistance, et comme insaisissable; il est un éclair, un
souffle, un frisson, un rien. « Le bonheur n'est autre chose que la satisfaction, et le propre de la satisfaction est de s'évanouir par cela seul qu'elle est là. Une fois qu'on a obtenu, on ne désire plus puisqu'on possède; on trouve d'ailleurs la jouissance inférieure à ce qu'on avait imaginé, précisément parce qu'on l'avait rêvée permanente Et le bonheur n'est pas, puisque au moment
où l'homme se croit heureux, il a déjà cessé de l'être K » Oui, le bonheur n'existe pas en tant qu'absolu, mais il comporte tous les degrés du relatif et il est indéfiniment approximable.
L'ennui et le plaisir. — Le plaisir est en perpétuels démêlés avec l'ennui. Nous entendons marquer les points suivants : Le plaisir échoue dans l'ennui, parce qu'il aboutit rapidement à l'épuisement et à la satiété; parce qu'il est un acte absurde en soi, qui contredit la réalité de la vie; parce qu'il est un art difficile où ceux-là seuls réussissent qui y portent une vocation éminente.
Le plaisir est une jouissance intense à base de sensualité. Cette définition met hors de cause les plaisirs intellectuels ou tous autres qui reposent sur la modération et sur l'habitude.
Une jouissance d'exception et voulue pour son intensité
1. Scherer, Éludes sur la lillérature contemporaine, t. IX, Article sur « Le Bonheur », de M. Sully Prudhomme.
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même entraîne des frais organiques considérables, des désintégrations énormes que Vôtre ressent obscurément. Le plaisir, — particulièrement chez les faibles, — apparaît comme un péché, parce que notre démolition intérieure, qu'il provoque, nous inquiète; péché contre soi, contre l'instinct de conservation. Le jouisseur de tempérament qui ne s'arrête que dans Fimpuissance, rassasié jamais assouvi, finit épuisé; de la sensation sourde de sa destruction sortent les tortures de l'ennui.
Le plaisir échoue dans l'ennui, parce qu'il est une bravade, une révolte d'esclave qui ne peut se soutenir longtemps; un acte violent, suspendu dans le vide, qui s'accompagne d'un malaise, pour se trouver en désaccord criant avec ce qu'on peut appeler la réalité de la vie. En ses formes extrêmes, égarées, convulsives, il est une impulsion délirante de l'ennui de vivre, le décret irrité d'un désespoir qui cherche une réaction, une revanche; tendant vers l'excessif, s'excitant par des gageures, ne déployant toute sa virtuosité que dans le fantastique, il est aussi une manière de suicide. L'homme qui a décidé de «s'amuser» entend par là qu'il va abdiquer sa raison et qu'il donnera libre cours à des fantaisies qu'il ne surveillera pas; il revêt l'àme et le visage d'un fou, car il sent qu'il achète trop cher ces courts instants de jouissance, et que les combustions qui allument le foyer de cette heure brûlante sont une avance considérable faite à la mort; il y a en lui
la rage du désespéré qui se damne et se ruine ; il est en rébellion ouverte et insoutenable contre la vérité des choses, contre la réalité de la vie. — La réalité, c'est le combat pour l'existence, l'angoisse de l'avenir, les plaies du cœur, les souvenirs empoisonnés; et pourquoi ne seraient- ce pas aussi les souffrances connues et inconnues qui emplissent la terre, qui s'ajoutent à l'horreur que nous cause la vie et que nous voudrions oublier? Le plaisir qui rit, qui chante, qui lève une coupe débordante, qui jette des défis à la destinée, prétend avoir raison de toute la désespérance humaine ; vaines fanfaronnades I nous sommes ici dans la fiction, dans le mensonge ; et si l'homme qui s'amuse et fait parade de sa joie a revêtu soudain un masque étrange de délire et de folie, c'est qu'il soutient une lutte pathétique contre un assaut d'images sinistres qui ne se laissent pas aisément repousser.
Le plaisir quand il est d'ordre compliqué s'effondre souvent dans la déception et l'ennui, parce que sa mise en œuvre, sa mise en scène appellent desressources exceptionnelles, un tour de main prestigieux. Voyez combien est laborieuse l'organisation des divertissements qui visent à nous amuser. La simple entreprise d'un bal, d'une soirée mondaine, d'un dîner somptueux est un art difficile et qui coûte cher. C'est que l'ennui est l'ennemi invincible qu'on entend attaquer ; les assistants l'apportent avec eux, l'éternel ennui de vivre, inné en toute chair, sur lequel se
greflfent les tristesses individuelles ; sortant des fronts mal déplissés, des paroles circonspectes où Ton se défend de prononcer son nom, il circule toutefois dans cet air où on lui fait lâchasse ; les organisateurs de la fête se demandent s'ils ont rassemblé contre lui assez de violons, de fleurs, de lumières, de Champagne ! Il s'agit de faire perdre la tôte aux invités, de les tenir éblouis, transfigurés. Tour de magie invraisemblable, car l'existence qui est odieuse se rappelle à nous de toutes parts ; notre âme est lugubre à hurler! L'ennui a toutes les chances pour rester le maître de l'heure.
Rien de curieux à observer comme le jeu alterné de l'ennui et du plaisir sur la figure de gens qui essaient de se donner un peu de bonheur. La joie annoncée, préparée, ouvre la scène, et ses éclairs se succèdent sur les visages, en décharges pressées ; mais à mesure que la fête avance, l'obscurité qui règne entre deux illuminations de gaieté étend son empire ; l'ennui, la fatigue gagnent du terrain ; l'individu s'interroge sur un ton demi-plaisant, demi-sérieux : Qu'est-ce que je fais là? Est-ce que je m'amuse? Si je m'en allais? — Au théâtre, dans les spectacles machinés selon les règles de l'art, il y a un crescendo obligatoire ; on a réservé pour la terminaison de la séance les effets foudroyants, les « coups de poing de la fin » ; le spectateur s'en ira sur une impression cumulative qui l'aura réveillé. Dans les parties de plaisir sans plan, sans direction.
on risque fort d'avoir au bout un épuisement morne, des réflexions corrosiyes, le sentiment d'une déroute.
Il nous sera donc permis de dire : le plaisir, art du diable, est un tour de force et d'adresse qu'il est bon de tenter rarement; exigeant de l'organisme d'énormes mises de fonds, entrant imprudemment en lutte avec l'inexpugnable tristesse de vivre, il est trop souvent destiné à être un /bwr, à échouer dans l'ennui ; il faut y apporter une vocation spéciale, un tempérament pai*tioulier, et la plupart des hommes sont plus jolis à voir quand ils travaillent, que quand ils s'amusent *.
L'ennui du riche. — L'ennui du riche, produit de la satiété, est passé en proverbe. S'il y a relation étroite, forcée, entre la richesse et l'ennui, c'est que l'esprit du riche est posé comme conditionné par sa richesse, de
1. Schopenhauer écrit : « Les magnificences sont pour la plupart de pures apparences, comme des décors de théâtre, et l'essence delà chose manque. Ainsi des vaisseaux pavoises et fleuris, des coups de canon, des illuminations, des timbales et des trompettes, des cris d'allégresse, etc., tout cela est renseigne, l'indication, Thiéroglyphe de l&joie; mais le plus souvent la joie n'y est pas : elle seule s'est excusée de venir à la fête. Là où réellement elle se présente, là elle arrive d'ordinaire sans se faire inviter ni annoncer, elle vient d'elle-même et sans façons, s'introduisant en silence, souvent pour les motifs les plus insignifiants et les plus futiles, dans les occasions les plus journalières... En général, ces fêtes et ces réjouissances portent toujours en elles quelque chose qui sonne creux ou, pour mieux dire, qui sonne faux, précisément parce qu'elles contrastent avec la misère et l'indigence de notre existence, et que toute opposition fait mieux ressortir la vérité. » Aphorismes sur la sagesse clans la vie, p. 138; trad. Cantacnzène ; Paris, F. Alcan.
même que , par un déterminisme analogue , la vie entière du misérable peut se déduire de son état de paii- Tieté. Protégé par sa fortune, le riche sera un oisif> uu esprit vide, une âme nulle, sans passion. Cependant, parmi ces favorisés de Fargent, n'en est-il pas qiii se mettent au régime bienfaisant du travail ? Le riche qui travaille joue la comédie, opère dans la fiction ; il ne sera jamais qu'un amateur ; dès que sa fantaisie ne l'amusera plus, il changera de jeu ; cette pensée ost ancrée en lui que ses gestes empruntés de lutteur n auront pas de sanction sérieuse, et cela suffit à ruiner la sincérité de son effort. — Mais, dira-t-on, il s'en trouve, on en peut nommer qui s'adonnent à de sérieuses entreprises, qui se dévouent à un idéal, en un mot, qui dépouillent les goûts et les habitudes de ce frelon voluptueux et paresseux appelé le riche. — Certes, et nous mettons volontiers ceux qui en sont dignes hors de procès. Le riche est l'homme de l'ennui parce que ses mouvements ne sont pas commandés par cette nécessité d'agir qui nous donne une volonté, qui est le plus ferme soutien i\v notre force. La question mille fois retournée dans son esprit : Que dois-je faire ? le tient en suspens, le met à rliaque instant en face du vide. Nulle part il n'est attendu ; ou qu'il aille, il n'apporte rien de décisif, sa présence ne romptepas; sauf l'emploi de Mécène qu'on lui indique fliscrètement il ne saurait remplir aucun rôle; la société
n'accorde son attention qu'à ceux qui mettent à son service un métier déterminé, une aide quelconque.
Se tenant en dehors de la vie militante, il sera marqué d'une réelle infériorité. L'école qui lui manque, c'est une profession. Outil de combat, instrument de puissance^ une profession nous délègue à un poste, elle nous confère un talent ; elle moule notre figure en haut-relief, elle prend à son compte nos journées et équilibre toute notre existence *.
On objectera : Une profession est aussi une déformatioa de l'individu, la plus lourde servitude qu'il ait sur les épaules; la richesse est un don des dieux qui nous exempte des travaux professionnels, faits de routine morne et d'épuisants combats. Maître de soi par l'argent, le riche cultivera son humanité ; rien ne lui sera étranger, il cueillera la fleur des choses et il ornera son cœur de raffinements et de délicatesses dont la douceur est interdite à ceux qui sont retenus dans la vie besogneuse, dans les luttes de toute brutalité.
Eh, sans doute, qui songe à le nier? l'argent est un des
1. M. René Bazin se trouvant en contact, au cours d'un voyage, avec des industriels, des propriétaires de mines, des occupés qui causent de leurs afifaires, s'exprime ainsi : v Je sens avec délices l'inquiétude et la fièvre de la vie, car les hommes qui s'amusent ne vivent qu'à moitié; il leur manque cette vigueur de ton, cette passion de l'intérêt qui rapproche des gens de conditions diverses, les met aux prises et les met en valeur, l'un par l'autre, jusqu'à donner une physionomie, une conversation au plus obscur travailleur. » (Tet're d* Espagne ^ p. 52.)
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éléments de bonheur, un agent merveilleux d'éducation personnelle et de culture ; quelques-uns, il faut l'avouer, savent admirablement s'en servir. Dans la lutte contre reiJûui, commune à tous les hommes, quel avantage que la richesse I ne renferme-t-elle pas une possibilité infinie de sensations ? on peut tirer d'elle la matièi^ de plusieurs existences ; mais le riche qui méconnaît les soins dus à soa intelligence échoue stupidement dans l'ennui.
La grande faute du riche, c'est qu'en se détournant du travail il esquive l'eflfort qui nous grandit, qui est fécondateur; n'exerçant pas ses facultés, son esprit est frappé U'iiQ arrêt de développement; or on jouit en raison de la force, de l'étendue, de l'originalité de sa personnalité '. Le riche est un inculte, un simple, il est atteint d'une faiblesse organique de l'attention, d'une maladie incurable du désir et de la volonté. Ainsi défini, c'est une âme pauvre et falote ; il ne sait pas la figure exacte des choses; il n'embrasse rien d'une forte étreinte; son regard est brouillé, ses pas sont incertains, et s'il fait du plaisir sa grande
1* h La richesse proprement dite, c'est-à-dire un grand superflu, contribue peu à notre bonheur; aussi beaucoup de riches se sentent-ils mallai^uroLix, parce qu'ils sont dépourvus de culture réelle de l'esprit, de ffdiinaissances, et, par suite, de tout intérêt objectif qui pourrait les rendre aptis à une occupation intellectuelle. Car ce que la richesse peut fournir au delà de la satisfaction des besoins réels et naturels a une minime infi unifie sur notre véritable bien-être... Cependant les hommes sont mille iuh [il us occupés à acquérir la richesse que la culture intellectuelle, quoique t>vd;unement ce qu'on est contribue bien plus à notre bonheur que ce qu'on il. \t (Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie^ p. 10.)
affaire, il n'y goûte pas de satisfactions décisives ; ceux-là seuls touchent le fond de la jouissance, qui s'y jettent avec une imagination affamée et une frénésie à faire peur.
Ce qu'il y a de plus malade chez le riche c'est le fond de la vie qui est l'appétit, qui est le désir. Le désir pour être recevable doit être l'expression d'un besoin ; le riche qui s'entretient rassasié ne saurait avoir de désirs véritables ; abusant de jouissances faciles, mises à portée de sa main, qu'il n'a pas eu le temps de convoiter, que l'imagination n'a pas transfigurées, obéissant à des impulsions irraisonnées, à des déterminations fantasques, nul plus que lui n'est trompé par la réalité, déçu par la possession.
La déception dans la jouissance, la détresse au sein de l'abondance, la sensation du vide dans l'instant où l'on paraît comblé, tels sont les éléments de son ennui. Comment va-t-il s'en délivrer? Il mettra au jour d'incroyables fantaisies que leur réalisation condamnera.
Dans son esprit inquiet et misérable, c'est un pullulement de caprices dansants et grêles, une ronde folle d'images fuyantes et évanescentes. Le riche reproduit Tataxie morale du caractère hystérique l'instabilité morbide du déséquilibré ; incité par son argent il se croit obligé de tout désirer. Mais ces désirs qui grouillent et se combattent sont une fatigue pour l'esprit qu'ils obsèdent ; auquel se confier ? Ne parvenant pas à les juger,
le riche entend les satisfaire tous. Dès qu'une image se tlessine en sa cervelle, dès que Tombre d'une tentation l'efdeure, ses mains se tendent, il s'élance à la poursuite avec une ardeur insensée ; c'est un chasseur de fantômes, lin coureur haletant de feux follets. A son gré les express ne vont jamais assez vite ; il n'a pas assez de serviteurs pour les ordres qu'il donne ; pour toutes les agitations (lu'il décide, la journée n'est jamais assez longue.
Il assistera à toute cérémonie, à tout événement signa- 1(^s; il ne manquera aucun spectacle; la réunion où il fera il t5 faut lui réservait peut-être la surprise miraculeuse qu'il iUlend. On le rencontre en tous lieux, badaud incomparable, serf de la mode et du snobisme ; rien de plus composite et déplus panaché que ses journées incohérentes, ot il serait curieux de relever le tracé désordonné de ses pas sans direction, au cours de l'année.
Mais examinons de plus près les plaisirs du riche, et voyons ce qu'il en tire.
Un de ses passe-temps favoris, c'est le voyage. Le riche' voyage pour se désennuyer. L'ennui décide le départ, il se iiahira dans les soubresauts de l'itinéraire, il fera l'impi'i5vu du retour.
Le riche qui débarque un peu au hasard dans une ville, dans un pays nouveau, s'est enquis de ce qui esta voir, et il fait effort pour s'intéresser à ce qu'on lui montre; il joue k l'érudit, à l'enthousiaste, au rêveur; ces rôles sont
difficiles, et chacun de nous n*est à son aise que dans ses plaisirs d'habitude ou dans les occupations qu'il a longuement pratiquées. Le voyageur improvisé abandonne bientôt cette comédie ; il laisse tomber ces grimaces ; s'il s'est adjoint des compagnons de route, une fête intime s'organisera, une vraie partie de plaisir qui conjurera le malaise indéfinissable de cette excursion singulière. Et dans sa chambre d'hôtel il se prend la tête entre les mains, se demandant ce qu'il doit faire : poursuivra- t-il sa route , ou rentrera-t-il chez lui? Sa délibération prend conseil de l'ennui qui le ronge ; il épie, il écoute, il interroge cette souffrance qui ne se définit jamais et qui se fait toujours obéir ; le riche est l'acteur, le somnambule de l'ennui ; il est aux ordres d'un sphinx impérieux et impénétrable.
Il ne saurait séjourner longtemps nulle part ; il va d'un train foudroyant, pensant dépister l'ennui par la vitesse et les zigzags de sa course ; il fait tenir toutes ses impressions dans le choc des arrivées et la précipitation excitante des départs ; mais est-il pire malaise que cette confusion papillotante de sensations effleurées ?
Caprice de l'ennui, amusement de la vanité, un des plaisirs du riche est la recherche des hommes célèbres, des gloires du jour ; sa curiosité éprouve quelque émotion à ces frottements; est-ce que Tennui y trouve son compte?
Il est beaucoup de créateurs, d'artistes, dont le talent est placé tout entier dans leurs œuvres, — à cent pour cent,
m L'ENNUI
pourrait-on dire, — et qui ne transportent rien de leurs rares facultés dans la vie journalière ; à les fréquenter on est fort attrapé ; leur présence est une mystification. n autres, moins spécialisés, d'une humanité plus variée, plus forte, se communiquent parle charme personnel, par la conversation, par les confidences; sont- ils toujours disposés à se livrer? Le riche qui s'approche en badaud iVune personnalité illustre attend souvent en vain le tour (\o force qu'on ne veut pas lui montrer et que le magicien acclamé lui dévoile le secret de ses passes, et il n'obtient pas non plus les révélations intimes réservées à des admirateurs plus sûrs. Mais il sait que ces hommes sacrés pnr la célébrité ont accompli un exploit fabuleux, qu'ils ont surmonté des obstacles inouïs, et à entrevoir leurs ilnns merveilleux, à mesurer leur énergie héroïque, il fait ih'S retours pénibles sur Tinsignifiance et la nullité de sa p-'rsonne.
Les fêtes mondaines, les grandes réceptions, les galas somptueux, voilà le domaine où le riche est chez lui, où \i savoure des heures triomphantes. Mais l'éclat de ces brillantes parades s'émousse à la répétition et n'est plus srusible à ses yeux. Les assistants habituels de ces céré- Mu>nies ne s'intéressent plus au programme de la fête ; ils sont tenus d'apporter avec eux les soucis et les intrigues qui doivent les captiver.
Tout spectacle est bon pour le riche qui promène par-
tout son ennui, et ses fantaisies sont parfois singulières ; mais où qu'il se rende, quoi qu'il entreprenne, ses habitudes ne l'abandonnent pas ; il entend ne pas sortir de l'état de paresse; il ne s'intéresse sérieusement à rien. De son indifférence dédaigneuse il se fait une supériorité. Passif, indolent. Inerte, il regarde mollement ce qu'on lui fait voir, sûr d'avance qu'il ne lui en restera aucun souvenir, pas plus qu'un miroir ne garde trace des figures qu'il a reflétées. Spectateur, jamais acteur, agi, non point agissant, il envie ceux qui font un acte passionnant de leur métier, afin de se distraire. Et voyant combien peu d'avantages il tire de sa fortune, soupçonnant que d'autres moins favorisés que lui sont tout aussi habiles à découvrir des jouissances, son ennui s'aiguise de regrets poignants et de comparaisons douloureuses.
Après les plaisirs qui ne l'amusent plus, après les fantaisies de tout genre qui ne le font plus tressaillir, il a en réserve une émotion suprême qui l'ébranlera à le foudroyer : nous voulons parler du jeu. Quand le riche ne sait plus rien tirer de son or, il lui reste à risquer la perte de cet or. Dans l'instant où il jette sa fortune sur un tapis vert, où il signe des ordres de Bourse, il court un danger réel ; lui qui s'accusait de ne plus rien sentir est étreint par une angoisse indicible ; il a dans la tête une sombre ivresse, le vertige de l'abîme. Le jeu, au mécanisme si simple, apportant des commotions foudroyantes,
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fait reculer Tennui. Dans Tesprit tendu à éclater du joueur il n'y a plus un atome d'ennui, et on n'en trouverait pas davantage chez des soldats qui font face à une pluie de balles, ou chez des matelots en lutte dans une tempête. Ces heures d'intensité affolante ne sauraient se prolonger ni se répéter. Les ressorts de la machine humaine s'y usent. Le jeu, d'ailleurs, ne fournit aucune solution : si Ton est parmi les gagnants, que faire des sommes ramassées, sinon les remettre sur le tapis? et si le sort consomme sa ruine, par quelle porte rentrera-t-il dans l'existence ce riche de la veille, aujourd'hui plus dénudé, plus désarmé que les misérables qui savent le maniement d'un outil et vont avec un dur courage à la conquête du pain quotidien.
Meixtionnons pour mémoire les exploits d'immoralité, les scélératesses sadiques qui sont si souvent impulsions et revanches de l'ennui ; le riche en quête d'aventures étranges trouve aisément des auxiliaires, des complices ; il se fera fort de braver les lois; il endosse le scandale avec désinvolture.
Sans insister sur ces tristes fanfaronnades, soulignons celte idée générale bien connue : la joie dérive d'un contruste ; elle a une saveur particulière quand elle a son point de départ dans un état de souffrance qui aspire à se racheter, qui prétend être indemnisé, soulagé. Or le riche ne distingue pas ses plaisirs de sa vie habituelle, pourrie de douceurs, à fond de bien-être ; il porte jusque dans la
jouissance son ordinaire état d'indifférence paresseuse. La meilleure préparation au plaisir, c'est le désespoir qui a encore toute force pour se révolter et se venger. Pour le désespéré, le plaisir est un besoin irrésistible, le narcotique où il met son espoir, l'antidote béni de sa souffrance intolérable ; de courts instants de joie le munissent d'une longue chaleur et gravent dans son âme vibrante à l'excès des souvenirs qui ne s'effacent pas.
Terminons en disant que le riche paraît bien ne pas jouir de sa fortune, puisqu'il se laisse dépouiller. Il est l'éternel vaincu des partis révolutionnaires. S'il goûtait des joies supérieures dans ses privilèges et sa richesse, il les défendrait mieux. Le bonheur, dira-t-on, nous amollit ! mais l'amant le plus hébété par la sensualité retrouve une énergie superbe pour défendre son amour qu'il préfère à sa vie. Le riche vit en état de satiété et d'inertie ; annihilé, déprimé par l'ennui il plie devant les empiétements, il laisse faire ; il cède la place à des jouisseurs plus décidés que lui ; les biens de ce monde vont aux appétits les plus avides.
L'ennui des capitales ou grandes villes. — L'habitant d'une capitale ou d'une grande ville vit en état d'ennui par satiété, soit qu'il ait sa part effective des biens accumulés en ces Eldorados, soit qu'il prélève seulement une jouissance illusoire, fictive, toute d'imagination. Ajoutons qu'il
entre dans cet ennui une part d'épuisement provenant des conditions de la vie urbaine.
Qu'il y ait rassasiement et ennui au sortir de jouissances réelles conduites d'une manière exagérée, le cas est celui de l'ennui des riches, des possidentes repus : mais nous voulons marquer que la jouissance imaginaire, la seule permise à la multitude, aux pauvres diables, mène aussi à la satiété et à l'ennui.
Nos images mentales sont un substitut de la réalité; noire cerveau est un microcosme. Qui a beaucoup vu a beaucoup retenu ; on vit réellement de souvenirs. Or, l'habitant des capitales est un privilégié qui assiste en bonne place à nombre d'événements considérables ; il est un témoin ému et pérorant des faits du jour les plus impressionnants de l'actualité retentissante. Mille objets s'imposent à son regard quand il erre par les rues, et s'y peignent en images d'autant plus vives qu'il incline vers la surexcitation maladive, vers l'hallucination ; il s'excite et délire à la suite des ambitieux et des jouisseurs qui défilent sous ses yeux dans ce rendez-vous de toutes les ambitions ; il est un mégalomane par imitation et par suggestion, et, s'il ne lui est pas donné d'être un des rois de la fête, il entretient, par compensation, dans son cerveau enflé et avide quantité de représentations qui sont substituts des possessions rêvées.
Cet homme a perpétuellement l'esprit plein et rassasié,
et peu importe que ce soient des fantômes, de la fumée, qui lui remplissent la tôte ; ces images incertaines tiennent lieu de la réalité. Il est lourd d'un rassasiement étrange qui enveloppe des aspirations vagues, infinies et douloureuses ; il s'agite en mouvements inquiets ; il convoite toute ombre qui passe. Son désir caché ou avoué serait de se trouver en tous lieux, de tout voir, d'être partout l'invité qu'on attend, le personnage rayonnant qu'on acclame. La proximité émouvante, provocante de tant de biens désirables, le rend malade d'envie. Oui, mais il n'est le plus souvent qu'un spectateur de dernier rang, un anonyme de la foule qu'on tient à bonne distance, un niais qui a prêté son dos à l'apothéose des puissants et revient plus déconfit dans sa vie misérable.
Que peut-il sortir de ces déboires répétés ? Une poignante impression de vide. L'imagination court après les objets qui l'ont frôlée et qui nous fuient : le rêve singe le réel ; elle ne ramène que formes creuses et images vaines.
Les gens des grandes villes qui entretiennent à grands frais cet état d'âme lourd à porter, en ont-ils toujours claire conscience? Assurément non. Afin de se connaître, qu'ils quittent un moment leur capitale, et s'étant transportés hors d'eux-mêmes, ils se verront du dehors. Que l'habitant de Paris, par exemple, fasse un séjour prolongé dans les provinces, en de paisibles hameaux, il se sentira loin du personnage un peu théâtral qu'il joue à la ville, et
il se jugera. Parisien, encore que fier de son titre de carton, a-t-il bien choisi sa place et son sort? Habite -t-il un paradis ou un enfer? Mais tel qui n'a plus rien à espérer de la capitale et devrait liquider ses illusions, ne consentira à battre en retraite que quand il sera à bout dlmagination. C'est Timagination, volcan de désirs, mère des mirages, qui mène le sabbat des grandes villes ; la roue de la fortune ici tourne plus vite qu'ailleurs ; demain tous seront riches, heureux, triomphants ! mais après la chimère exaltante, vient le tour de l'ennui rongeur.
Facteur important de l'ennui des grandes villes n'oublions pas l'épuisement installé chez ce citadin que nous avons représenté comme un surexcité et un surmené. Sollicité aux excès de tout genre, aux surmenages de toute sorte, dans une atmosphère embrasée où souffle le délire, où les suggestions dangereuses, multipliées par les corps pressés, sont toutes-puissantes, que de fois l'être titube et succombe, demandant grâce au plaisir aussi bien qu'au travail 1 II passe outre ; l'élan du moment couvre la fatigue. Dans tous les replis de son organisme, perçue ou non, celte fatigue s'emmagasine ; elle sera portée un jour à son compte de malade. L'agité des cités fiévreuses, opérant sur un fonds d'épuisé, se débat à tout instant dans les tortures sourdes de l'ennui*.
1 . Max Nordau signale le séjour des grandes villes comme cause de dégénérescence et d'épuisement : t L'habitant de la grande ville, même le
Il existe donc un ennui des capitales ou grandes villes dû en partie à la satiété, réelle ou imaginaire, en partie à des phénomènes d'usure.
Ce même ennui où se mêlent, à doses variables, la satiété et Tépuisement, se retrouvera en toute situation qui confère à l'individu un monopole de puissance, de richesse, de jouissance, la libre possession menant à l'excès. De cette formule, il est aisé de déduire le fameux ennui des rois, des Césars. Il est réductible à l'ennui des riches, mais élargi, aggravé par des distractions plus audacieuses et plus nombreuses. Ces distractions sont du genre de celles dont se repentait Louis XIV, lorsqu'il faisait cet aveu piteux : « J'ai trop aimé la guerre I » Il y a aussi les divertissements célèbres de Néron, de Louis XV.
L'ennui par satiété est le fruit pourri de la civilisation et du plaisir.
plus riche, celui qu'entoure le luxe le plus recherché, est continuellement exposé à des influences défavorables qui amoindrissent sa force vitale, bien au delà de la mesure inévitable. Il aspire un air chargé de détritus organiques, il mange des aliments flétris, contaminés, falsifiés, il se trouve dans un perpétuel état de surexcitation nerveuse, et on peut le comparer sans exagération à l'habitant d'une contrée marécageuse, etc. » [Dégénérescence, 1. 1, p. 64; Paris, F. Alcan.)