CHAPITRE VI
Sous cette expression : le néant de la vie, nous groupons les idées suivantes : Timpossibilité reconnue du bonheur; la vanité de Teffort qui ne conduit jamais k une victoire dérniîtne ; le vide des joies éphémères; le sentiment que rien ne vaut au regard de l'infini qui nous absorbe ; Tintuilion désagréable, horrible, de Tégoïsme indéracinable en chacun, et de Timbécillité universelle.
Celui qui professe ce Credo pessimiste, qui y conforme âés actifs, porte dans sa poitrine un cœur dur et glacé et se roiidamiie à Tennui.
Le sentiment du néant de la vie reconnaît diverses origines: il est bon de les démêler pour voir comment il donne uaissance à Tennui.
i* Lf' sentiment du néant de la vie nous est donné par rexpvrhnce. Il n'est pas premier, fondamental, dans notre esprit, mais il s'acquiert fatalement au cours des jours.
On débute par la croyance exaltée à la réalité de la vie, (réalité du bonheur, de l'amour, de Tamitié, des affections, etc.) ; on croit à la solidité du sol sous ses pas, à la durée de la santé, et presque à l'éternité de sa propre existence. Beaucoup ajoutent à ce bagage d'affirmations intrépides la foi à l'idéal tel qu'ils le conçoivent, et à des espérances hardies dont ils prédisent la prochaine réalisation. Le temps dissipe ces mirages, et la vie qui ne nous a apporté que déceptions et échecs, qui a amoindri, défiguré, caricaturé notre personne, nous fait l'effet d'une duperie, d'un affreux néant.
Le seul progrès des années qui emportent sans retour nos illusions et nos forces est une démonstration irrésistible du néant des choses. Dès que la santé fléchit et que le physique trahit son usure, tant d'actes réputés intéressants, délicieux, nous apparaissent vidés de leur contenu délectable, et désormais sont insipides ou dangereux à tenter. Des sensations jadis pleines sont devenues creuses ; savoureuses autrefois, elles ne sont plus que coquilles de noix à jeter. Le plaisir ne nous réussit pas davantage que le travail. De nos plus simples divertissements : une promenade, une partie de chasse, une soirée de théâtre, un dîner en ville, nous revenons déçus, irrités, n'ayant rien goûté des joies escomptées, et nous disons : la vie ne vaut plus rien.
L'ennui prend la place des joies disparues. Il sort de nos
1U> L'ExNNUI
sensations viciées, de notre effondrement physiologique ; i! nous signifie la faillite de nos espérances, notre irréparable défaite. Il existe à proportion de notre faculté de ^Généralisation et d'analyse, et les esprits à disposition mélancolique qui vont jusqu'aux extrémités de la désespérance, savent extraire d'une expérience amère toute la (|Liantité d'ennui qui s'y trouve contenue.
2** Le sentiment du néant de la vie peut être le produit d'un excès de souffrance. Quand la souflFrance morale, dont la diversité est infinie, fond sur nous jusqu'à surpasser nos forces, nous en restons écrasés, et devenons la proie d'un ennui plus ou moins avoué, qui est aussi im incurable désespoir.
De cette sorte était l'ennui d'Hamlet qui prend la fuite au cimetière, écœuré devant la vie immonde : « Oh ! si cette trop, trop solide chair pouvait se fondre, se liquéfier et sa résoudre en rosée ! Oh 1 si l'Éternel n'avait pas formulé ses décrets contre le suicide I Dieu ! Dieu ! combien fastidieux, usés, vulgaires, stériles me semblent tous lus biens de ce monde * I »
Nous relevons le dégoût, l'ennui de la vie, par souffriuice excessive dans l'histoire de M"« de Lespinasse, de qui d'Alembert nous a laissé un curieux portrait : t Quoique vous ne soyez pas toujours mélancolique, vous êtes sans
i , tlamlet^ acte I, scène ii, traduction Montégut.
cesse pénétrée d'un sentiment plus triste encore ; c*est le dégoût de la vie : ce dégoût vous quitte si peu, que si, môme dans un moment de gaieté, on vous proposait de mourir, vous y consentiriez sans peine. Ce sentiment continu tient à Fimpression vive et profonde que vos chagrins vous ont laissée; vos affections même, et Tespèce de passion que vous y mettez, ne la détruisent pas ; on voit que la douleur, si je puis parler de la sorte, vQus a nourrie, et que les affections ne font que vous consoler. »
Mnae de Maintenon parvenue à une fortune inouïe ressent le néant des grandeurs où elle est juchée et exhale son ennui en plaintes déchirantes. : « Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait peine à imaginer; et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? » « Si je croyais que vous puissiez contribuer à me faire vivre cent ans, je vous dirais toutes les raisons que j'ai de mourir. » « Je m'ennuie de vivre, je m'ennuie à la mort, je ne veux plus rien aimer au monde ; ma seule consolation, c'est d'être vieille. »
Rappelons le cas de Théophile Gautier. Il dut son ennui résigné et gémissant aux souffrances ressenties dans sa nature de poète tombé au métier de critique, condamné au feuilleton forcé. « On peut dire, sans exagération, que pendant toute son existence de critique dramatique, il
a fait ses articles avec découragement, sinon avec dégoût'. » Il confessait ne vivre que par devoir lorsqu'il écrivait : « Vous savez dans quel dégoût et quel ennui je suis des hommes et des choses ; je ne vis plus que pour ceux que j'aime, car, personnellement, je ifai plus aucun agrément sur terre. L'art, les tableaux, U^ théâtre, les livres ne m'amusent plus : ce ne sont pour moi que des motifs d'un travail fastidieux, car îl est toujours à recommencer *. » Il se plaisait à réiiétev cette parole : « Rien ne sert à rien, et d'abord il n'y a rien ; cependant tout arrive, mais cela est bien indifférent. »
3" Le sentiment du néant de la vie naît du travail de la pensée qui scrute les choses à fond et les découvre creuses; on conclut à l'ennui, dernier mot de lout : ennui philosophique , métaphysique, qui n'en est pas moins douloureux.
La vie ne supporte pas d'être serrée de près : dès que rjntelligence l'emporte sur l'instinct, dès que la réne^ïion prime la spontanéité, il y a tendance au doute, an découragement, à la tristesse. Les vues d'ensemble sont accablantes pour notre petitesse: elles nous monlivnt le peu que nous sommes. Le penseur décidé à tout analyser, à tout dissoudre, trouve partout le vidc-
t- Théophile Gaulier, par Maxime Du Camp; Paris, Hacliette. ■J. Ectlre de 1858.
Citons quelques exemples de ces méditations désolées.
Leopardi mérite d'être inscrit le premier parmi ceux qui s'appliquèrent à extraire l'ennui de toutes choses terrestres.
Il proclame l'inutilité de nos actions qui ne valent que
pour passer le temps « Nous avons un besoin plus
grave, auquel seuls nous pouvons pourvoir et que nous ne satisfaisons pas sans ennui et sans peine : je parle de la nécessité de passer notre vie, dure, invincible nécessité, à laquelle ni les trésors, ni les nombreux troupeaux, ni les champs fertiles, ni la cour, ni le manteau de pourpre ne peuvent soustraire la race humaine. Celui qui, dépité de ses années vides et haïssant la lumière du ciel, ne se décide pas à prévenir son destin tardif et ne tourne pas contre lui-môme sa main homicide, cherche de tous côtés et poursuit mille remèdes inefficaces à la dure morsure du
désir incurable et vain de la félicité Le soin de ses
vêtements, de ses cheveux, de ses actions, de ses pas, le vain souci des chevaux et des voitures, les salons fréquentés, les places bruyantes, les jardins, les jeux, les repas et le bal envié occupent ses nuits et ses jours. Le rire ne quitte jamais ses lèvres ; mais, hélas I dans sa poitrine, lourd, solide, immuable comme une colonne de diamant, se tient l'ennui immortel, contre lequel rien ne peut, ni la vigueur de la jeunesse, ni les douces paroles d'une lèvre de rose, ni le regard tendre et tremblant de deux yeux
im L'ENNUI
noirs, ce ch,er regard, la chose mortelle la plus digne du ciel '• D
Pour Leopardi, l'ennui est la vérité par excellence, le secret de la vie, le sentiment qui prime tous les autres. Cette idée est développée avec une insistance persuasive dans le passage suivant, où parle un de ses héros :
tt Cette inclination (au désespoir) ne procède chez moi
d'aucune disgrâce qui me soit arrivée ou que je puisse prtévoîr, mais d'un dégoût de la vie, d'un ennui si violent qu'il ressemble à une douleur et à une convulsion, et du déplaisir que j'éprouve à connaître, à voir, à goûter, à toucher la vanité de chaque chose qui s'offre à moi dans la journée. De manière que non seulement mon intelligence, mais toutes mes sensations, même physiques, sont remplies de cette vanité, si je puis employer cette expression étrange, mais adaptée à ma pensée. Et premièrement tu ne pourras pas dire que cette disposition où je suis n'est pas raisoDoable. Sans doute, j'accorderai volontiers qu'elle provienl en bonne partie de quelque malaise physique; mais elle n'en est pas moins très raisonnable. Il y a plus : toutes les autres dispositions des hommes, par lesquelles îIh vivent et croient que la vie et les choses humaines ont quelque substance, sont plus ou moins éloignées de la raison et se fondent sur quelque erreur et sur quelque
! . PcJénw, tome H, traduction Aulard.
imagination fausse. Mais rien n'est plus raisonnable que Tennui. Les plaisirs sont tous vains. La douleur même, je parle de celle de Tâme, est vaine la plupart du temps ; car à la considérer dans ses causes ou dans son objet, elle n*a rien ou presque rien de réel. Je dis la môme chose de la crainte, la même chose de Tespérance. Seul Tennui, qui naît toujours de la vanité des choses, n'est jamais ni vanité, ni erreur : il ne repose jamais sur rien de faux. Et Ton peut dire que si tout le reste est vain, tout le réel et tout le solide de la vie humaine se ramènent à Tennui, consistent dans Fennui*. »
Et le poète jette sa malédiction à la vie : « Amertume et ennui, voilà la vie; elle n'est rien d'autre : le monde n'est que fange. Repose -toi désormais. Désespère à jamais. A notre race, le destin n'a donné que de mourir*. »
Leopardi, infirme, valétudinaire, a beau jeu pour conclure au néant de tout et ramener la vie ondoyante, parée, luxuriante, sémillante, à ces idées nues : désillusion, douleur, brièveté des jours, mort. Mais qui songe à cet affreux squelette de l'existence, quand l'insouciance l'emporte, ou quand l'heure est dorée.
Pour une heure de joie unique et sans retour, De larmes précédée et de larmes suivie,
1. Œuvres morales y dialogue de Platin et de Porphyre, tome IIL