Lettre à la ducliesse de Choiseul
J. Correspondance, t. HI, p. 383.
nous la plupart des gens à l'abri du besoin et des soucis, une fois débarrassés de tous les fardeaux, finir par être à cbarge à eux-mêmes, se dire, à chaque heure qui passe : autant de gagné ! à chaque heure, c'est-à-dire à chaque réduction de cette vie qu'ils tenaient tant à prolonger*. »
Leopardi s'est exercé à préciser la nature de l'ennui. « Le Génie. — Qu'est-ce que l'ennui?— Tasse, — Ici je puis te répondre, l'expérience ne me manque pas. Il me semble que l'ennui est de la nature de Tair qui remplit tous les intervalles des choses matérielles et tous les vides de ces choses. Un corps s'éloigne-t-il? si un autre corps ne le remplace pas, l'air arrive aussitôt. De même tous les intervalles de la vie humaine, entre les plaisirs et les douleurs, sont occupés par l'ennui. Dans le monde matériel, selon les Péripatéticiens, il n'y a point de vide : ainsi dans notre vie, sauf quand l'âme, pour une cause quelconque, interrompt l'usage de la pensée. Tout le reste du temps, l'âme même considérée en elle-même et comme séparée du corps, se trouve contenir quelque passion ; si elle est vide de toute joie et de toute peine, il faut qu'elle soit pleine d'ennui, et l'ennui est encore une passion tout comme la douleur et le plaisir.
[je Génie, — Et comme vos plaisirs sont comme des toiles d'araignées, minces, rares et transparents, l'ennui
1. Le Monde comme volonté et représentation^ traduction Burdeau, t. I", p. 327 ; Paris, F. Alcan.
les pénètre de toutes parts et les remplit, comme Fair Pli Ire dans ces toiles. En vérité, je crois que par ennui on doit entendre tout simplement le désir de la félicité que le lUaiair ne satisfait pas et que la douleur ne rebute pas tout k fait. Ce désir, disions-nous, n'est jamais satisfait, et le plaisir proprement dit ne se rencontre pas. La vie liuiiiaine n'est qu'un tissu de douleur et d'ennui: on ne se 1 epose de l'une de ces souffrances qu'en tombant dans luiilre*.»
i/ennui n'est pas fondamental et premier : son interventiiui au cours de l'existence est secondaire, accidentelle, suhordonnée aux obstacles que rencontre notre activité, ('.elle question a été discutée dans la page intéressante qu*on va lire*. « Schopenbauer semble regarder Tenimi comme aussi fondamental que le désir. Aussitôt que le tiesir du moment est satisfait et qu'il n'y a aucune (ïei'spective qui se présente à la volition, nous tombons dans l'ennui. La vie que nous avons voulu posséder iU'Vient ainsi, au moment où nous l'acquérons, un far- (îeau. L'ennui est donc l'autre pôle désolé et triste de ViWistence qui fait face à celui du désir qui nous tour- MieiiLe. »
r << Dialogue de Tasse et son génie familier », Œuvres morales, 1 Jiimes Sully, Le Pessimisme^ trad. Alexis Bertrand et Paul Gérard, |i. 122-223; Paris, F. Alcan, 1882.
« Cette conception de l'ennui comme fait fondamental me semble complètement contraire à Texpérience. Les animaux inférieurs ne semblent pas éprouver d'ennui. La cessation du désir chez eux est suivie d'un état de calme qui, par une certaine fiction de l'imagination, peut être nommé contentement. L'ennui commence aussitôt que l'imagination et que le pouvoir de concevoir des activités qui procurent le plaisir sont suffisamment développées- Ainsi, un chien, qui après avoir été enfermé quelque temps, soupire en s'étendant devant le feu dédaigné de la cuisine, peut raisonnablement être supposé ressentir de l'ennui justement parce qu'il ressent un vague désir d'exercer son activité à l'extérieur. Dans notre cas, l'ennui se relie clairement à notre aspiration pour des activités qui sont obscurément définies dans l'imagination. L'enfant est affecté d'ennui, alors qu'il s'imagine indistinctement quelque occupation agréable sans l'apercevoir comme une possibilité présente. L'homme qui mène une vie oisive devient la proie de l'ennui quand il se peint vaguement à lui-môme une existence plus active sans faire de ce désir un dessein bien défini. »
« L'ennui a donc pour condition nécessaire un désir naissant et une représentation indistincte de plaisir. A la vérité, on peut dire que c'est la punition qui nous est infligée pour n'avoir pas accompli quelque fonction normale ou l'avertissement qui nous est donné par l'impulsion
naturelle d'un organe à décharger le trop-plein de son énergie. D'où il suit que, loin de le regarder comme primaire et l'activité qu'il est destiné à aider comme secondaire, il serait beaucoup plus exact de considérer l'activité comme condition primaire et l'ennui comme secondaire et dépendant. Bref, l'activité suit sa propre impulsion (soit un instinct aveugle ou un désir conscient), et l'ennui est simplement un cas accidentel de son développement. »
L'ennui a ses sujets prédisposés frappés à merci : mais tous, plus ou moins, lui payons tribut. Il pénètre en nous, à la faveur de nos imperfections mentales, des tares de notre caractère, et si reffort de chacun vise à acquérir ce qui lui manque, on peut dire que c'est le mal de l'ennui, urgent à surmonter, qui nous fait adopter un idéal conducteur ou qui nous suggère un programme amusant ou un itinéraire menant aux voies périlleuses. Qu'on recherche la passion, l'amour, les triomphes de l'ambition ou de la vanité, la richesse, la maîtrise intellectuelle, les joies de l'action, si le succès couronne nos efforts, il nous aura conduit à notre épanouissement, et l'ennui de vivre sera pour nous écarté, atténué. Celui qui, dans l'âge mûr, réalise la pensée de sa jeunesse, qui se réjouit dans son œuvre accomplie porte en lui désormais une satisfaction intime et un principe d'orgueil qui vont à faire reculer l'ennui.
L'ennui a des origines à la fois organiques et intellectuelles. De quelque façon qu'il se constitue, c'est l'esprit qui souffre et qui est juge. Nous avons insisté sur l'importance des états d'épuisement et de déchéance dans sa formation ; mais, nous souvenant de sa nature psychique, il n'y a pas lieu de décrire une physiologie de l'ennui.
D'autre part l'ennui, comme la douleur morale et toutes les passions, peut amener à sa suite de véritables désordres corporels qui se résument dans la dépression de la vitalité. Nous avons signalé ces concomitants psychophysiologiques de l'ennui dans notre Introduction.
L'ennui n'existe pas seulement pour la pensée qui en prend conscience : il est souvent inconscient et demeure non défini. On s'ennuie sans le savoir; on obéit à l'ennui, sans se douter d'où vient l'impulsion; on souffre par l'ennui, sans connaître le nom de son mal. Les causes qui lui donnent naissance ne sont-elles pas perpétuellement présentes en nous? Mécontentement de notre sort, impuissance de nos facultés, fatigue, etc.
On s'efforcera de le dépister, de lui donner son nom, alors que, laissé à lui-môme, il a pour conséquence fréquente de nous engager dans les voies de l'absurde, de l'erreur ou de la folie * .
1. « En général, tout le monde joue le bonheur : nous connaissons quelqu'un qui assure de bonne foi qu'il ne s'ennuie jamais ; sa conduite
Comment prend-on conscience de l'ennui quand on le porte en soi? Cette question est subtile, non point oiseuse.
L'ennui a ses révélations directes, alors qu'il est un cri que nous arrache sa douleur; ou bien sa présence est en nous latente, obscure, seulement soupçonnée, et nous en prenons conscience indirectement à la suite d'un vif ébranlement de l'esprit qui nous a permis d'apercevoir, éclairé par une lumière subite, notre état intérieur; et ce peut être une conversation, un voyage, une lecture, une passion commençante. Que de fois nous attendons les occasions et la distance pour nous juger!
Certains, qui ont l'habitude de l'ennui, se rendent un compte exact de ses mouvements dans leur personne; ils suivent ses tortueuses démarches, prévoient ses exaspérations, savent l'instant précis où il se déclare, celui où il s'est retiré. Ils vivent sous sa terreur. Il faut être en grande familiarité avec son mal pour en arriver à ce degré de conscience.
Nous allons maintenant séparer l'ennui de ces états qui lui sont analogues : la mélancolie, la tristesse.
La mélancolie — l'acception médicale du mot étant laissée de côté — est une langueur de l'âme ; elle n'est pas au même degré que l'ennui, une souffrance criante.
prouve le contraire. » Stendhal, Lettres intimes^ p. 195 ; Paris, Calmann Lévy, 1892.
On ne trouve point à son origine Tépuisement absolu, la stérilité mentale, les états asthéniques. Elle a ses conditions organiques, mais elle est surtout un état de l'imagination et de la sensibilité. La mélancolie appartient à ceux qui se reconnaissent fragiles, qui se replient sur eux-mêmes, et que la rudesse de leur tâche eflfraie. Susceptible d'être approfondie elle a ses rêves, ses élans, sa douceur voluptueuse, son monde enchanté ; elle inspire les poètes; elle se repaît avec délices des douleurs qui l'ont blessée *.
La tristesse comme l'ennui est un abattement, un sentiment désolé ; mais elle a d'ordinaire un objet précis : on n'est pas triste longtemps sans motif; oubien nous avons dans notre cœur nos raisons de pleurer. La tristesse aime les larmes, elle en savoure l'amère volupté; il est des souffrances qu'elle cultive et qui sont aimées. Elle implique une activité de l'esprit, de vifs jaillissements d'émotion. Différent est l'ennui qui est sécheresse, lourdeur de l'âme, fureur aux dangereuses inspirations *.