CHAPITRE IX
L'ennui qui se môle à nos divers sentiments se présente sous les aspects les plus variés : est-ce lui qui domine toujours dans les états que nous allons dire? Non, mais il suffit qu'il ait apparu à leur origine, qu'il leur ait donné sa marque, pour que nous les retenions à son nom. La marque de l'ennui, nous le savons, c'est la souffrance qui parfois s'enveloppe de déguisements singuliers, montre des transformations imprévues, dans le but de se fuir, de se soulager. Habile à se servir du masque, relevons quelquesunes des formes que prend l'ennui.
l'ennui dans ses formes impersonnelles.
L'ennui règne à l'état permanent dans la multitude. Quelle est la rumeur qui sort des foules? On entend re-
tentir des plaintes, des gémissements. Personne n'est content de son sort. Des races entières ont maudit l'existence et ont élaboré des religions de désespoir, des philosophies pessimistes ; l'humanité est travaillée par un mal secret, et ne connaît pas le repos.
L'ennui est le principe des révolutions, des guerres *. L'humanité est inquiète, avide du mieux; elle a toujours été en guerre, en révolution. La paix n'a-t-elie point sa "douceur? Est-ce que le foyer construit pierre à pierre n'est pas préférable au risque dangereux de l'inconnu? Non, perçant à travers tout, l'ennui est le plus fort. On quitte sa maison, sa famille, et il y va de la vie. Qu'importe, on aura été au delà de l'horizon, on aura changé d'âme, et on court les aventures afin de revenir grandi, homme nouveau.
L'ennui crée des messies, des sauveurs. La foule juge sa misère intolérable ; on paie trop cher le malheur d'être né I n'y aura-t-il pas une délivrance? Des rêves fermentent dans son âme obscure ; des visions se lèvent de terre promise, de paradis perdus; qui nous y conduira? Un fou passe, un charlatan, qui nous promet des prodiges; on l'acclame, on marche à sa suite; l'ennui a trouvé un sauveur.
Pour gagner le cœur de la foule il faut parler à son
1. « La France s'ennuie », parole de Lamartine, à la veille de la réTolution de 1848.
ennui. Elle fait ses élus de ceux qui ont pitié de sa détresse * ; elle demande à ses guides des paroles d'espoir, d'encouragement; elle reconnaît pour ses prophètes ceux qui lui annoncent une aurore, la bonne nouvelle, des temps nouveaux. L'ennui la dirige vers les religions consolantes qui font entrevoir à la douleur terrestre des compensations d'outre -tombe, d'éclatantes revanches. Ainsi triompha le christianisme qui promit aux hommes l'immortalité ; ce fut là son don de joyeux avènement, le coup de génie par lequel il conquit le monde.
Toute civilisation est une défense savante contre l'ennui. L'humanité s'ennuyait dans la barbarie primitive ; des besoins se firent jour qui demandaient satisfaction ; l'esprit aspira à se connaître et à se raffiner. La civilisation fait l'éducation patiente de toutes nos facultés ; elle nous rend capables d'une diversité incroyable de plaisirs: elle a des serres de fleurs rares, fabrique des poisons enivrants; elle produit les grandes villes, avec leur éternelle orgie; la grande ville pays de mirages, tremplin des audacieux, paradis fleuri dé toutes les jouissances, est le lieu du monde où l'on se sent le mieux défendu contre l'ennui *.