Misereor super turbas », mot de Jésus-Christ
2. € Les barbares, dont rexistence était plus simple que la nôtre, s'ennuyaient encore plus que nous. Ils tuaient et pillaient pour se distraire. Nous avons présentement des cercles, des dîners, des livres, des journaux et des théâtres qui nous amusent un peu. Nos passe-temps sont plus variés que les leurs. » Anatole France, Vie littéraire^ 2« série, p. 22.
L'ennui a magnifié l'idée de patrie. C'est un instinct, d'abord, que l'amour de la patrie; les hommes sont liés d'une attache naturelle au ciel qui les a vus naître, au sol <jui les nourrit; ils s'aiment dans ceux qui leur ressem- LUmt. L'ennui d'une vie individuelle étroite a exigé davantage : la patrie est un idéal, l'élargissement magniiique de notre personnalité; nous mettons en elle notre orgueil et notre amour, le principe de nos joies et de nos espérances; il nous plaît de faire nôtres sa grandeur, sa lorcc, sa richesse, et de pâtir de ses souffrances; et sa d f Nice ur remplit notre âme à la façon d'une ivresse qui nii porte notre ennui '.
L^ennui a créé des dieux. Que seront-ils? Des êtres
1 . II y a dans le fait d'être citoyen d'un g^rand pays une exaltation intérim: Lire et secrète. « Je ne dis pas, dit M. Tarde, qu'une petite patrie, ou une patrie amoindrie, soit moins chère, mais elle rend moins fier, du iiioiEis à une époque comme la nôtre, où le nombre fait loi.» La logique iforialCy p. 334.
VoîuL maintenant de curieuses paroles d'un jeune homme oublié aujijunl'hui : Imbert Gallois de Genève, mort phtisique à vingt-deux ans i;liH:^8). H nous est donné comme un déséquilibré, mais il est des propos de ijialâdes qui nous servent à lire dans la pensée des gens bien portants : '^ y Al fait une découverte en moi, c'est que je ne suis réellement point iihinieureux pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanfdtû qui prend différentes formes. . . Depuis deux mois, toutes mes facultés tif Uouleur se sont réunies sur un point. J'ose à peina vous le dire, tant il L'St, t\m; mais je vous en supplie, ne voyez là-dedans qu'une forme de la dotitour... ; voyez le mal et non pas son objet. Eh bien! ce point central i\v mes maux, c'est de n*éb*e pas né anglais. Ne riez pas, je vous en supjflie ; je souffre tant ! » (Extrait de L'Art au point de vue sociologique, par M. Guyau.) L'infortuné dont il s'agit estime évidemment qu'il ressentirait îiioitjs vivement ses souffrances personnelles, s'il avait le bonheur d'appartniir h une grande nation.
tout-puissants, merveilleux, qui Tiendront à notre secours. Les dieux nous accompagnent sur le chemin de la vie, nous aident à franchir les mauvais passages; ils s'interposent entre nous et la réalité horrible ; ils font fléchir les lois de la nature inexorable *. Nous les prions, nous sommes avec eux en commerce niléressé d'oraisons et d'offrandes, et cela nous occupe, et un apaisement descend en nous. L'univers décapité du Dieu qui lui donne un sens n'est- il pas une forme du néant, le plus affreux des déserts? L'ennui cependant brise ses idoles, quand elles ont fait leur temps, quand leur dorure s'en est allée ; mais sous d'autres noms il enfantera encore de nouveaux dieux *.
L'ennui veut qu'il soit des grands hommes. Qu'attend
1. « Le Grec connaissait et ressentait les épouvantes et les Iiorreurs do Texistence ; pour qu'il pût néanmoins vivre, il fallait qu'il mit entre elles et lui cette éclatante fleur de rôve : les dieux de l'Olympe. » Nietzsche, La Naissance de lu tragédie.
2. « L'esprit de l'homme n'ayant pas encore assez des soucis, des chagrins et des occupations que lui fournit le monde réel, se fait encore de mille superstitions diverses un monde imaginaire, s'arrange pour que ce monde lui donne cent maux et absorbe toutes ses forces, au moindre répit que lui laisse la réalité : car ce répit il n'en saurait jouir. . . L'homme se fabrique à sa ressemblance des démons, des dieux, des saints ; puis il leur faut offrir sans cesse sacrifices, prières, ornements pour leurs temples, vœux, accomplissements de vœux, pèlerinages, hommages, parures pour leurs statues, et le reste. Le service de ces êtres s'entremêle perpétuellement à la vie réelle, l'éclipsé même ; chaque événement devient un effet de l'action de ces êtres ; le commerce qu'on entretient avec eux remplit la moitié de la vie. . . C'est là l'effet et le symptôme d'un besoin vrai de l'homme, besoin de secours et d'assistance, besoin d'occupation pour abréger le temps... » Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation^ p. 337.
la foule des êtres supérieurs qu'elle élève au-dessus de sa tête? Qu'ils la tirent de sa faiblesse, de son imbécillité. Le grand homme est éblouissant, il fait des prodiges ; il a la puissance, le charme ; ses promesses ne sont pas vaines ; il nous conduira au but qu'il a fixé ; il paraît et tout s'illumine : la face de la terre est renouvelée. Le culte rendu aux hommes célèbres nous console de notre obscurité ; il nous excite, il nous amuse ;• ils sont des exemplaires d'humanité parfaits, réussis ; leur génie est une magie.
L'ennui trouve un délassement dans les créations de l'art. L'art achève la vie, il en distille l'essence, il nous en livre la fleur; il nous prodigue les émotions et les songes; par sa grâce l'imagination est peuplée de figures amies, de fictions familières, et notre âme devient plus riche, semble agrandie. L'art se substitue à la réalité; il est l'illusion qui recouvre le réel, la clef d'un monde nouveau ; il est l'oasis dans le désert immense, le moment d'extase qui efface le souvenir de nos maux.
L'ennui est présent dans les mouvements de la mode. Il y a des modes en tout, dans l'ordre temporel, comme dans les idées. La mode procède du besoin de changement ; elle ne donne point ses raisons et, dans ses fantaisies singulières, elle dépend des menées de l'ennui.
Et on peut dire que l'évolution sans fin des sociétés, leur progrès, leur décadence expriment leur éternel ennui.
l'ennui dans l'individu.
L'ennui a pour équivalent l'inquiétude. Tout homme est inquiet, se plaint, désespère ; aucun n'est content de ce qu'il a ; l'habitude nous fait supporter notre misère, mais dès qu^une espérance traverse les airs nous avons la tête tournée; nous sommes les jouets du désir et des chasseurs de chimères \
L'ennui nous mène selon son caprice. Il fait de nous des êtres mobiles, ondoyants, déchirés de contradictions, mis en mouvement par des gageures; il nous constitue prompt aux engouements, ami du hasard qui choisit pour nous; il décide les « coups de tète » injustifiables; serpente dans les lacets sans nombre de notre de^stinée. Il est la manie des déplacements, des voyages ; l'agitation sans but, la curiosité sans objet ; un facteur de palinodies, de « conversions », de trahisons, de renversements fantasques; le démon du bohème et du déraciné.
L'ennui est le mécontentement du réel. Il est l'horreur / de la vie aperçue dans sa banalité écœurante, et il nous
1. « On s'embête, du haut en bas de l'échelle sociale. Le menuisier s'embête en rabotant, et l'épicier en vendant au poids, aussi bien que l'ambassadeur en remettant ses lettres de créance. Les femmes s'embêtent en observant leurs devoirs ou en les trahissant. » Paul Hervieu, L'Embêtement,
impose la recherche des déguisements : de là viennent les passions, les ambitions, le rêve, et aussi le goût des alibis, des métamorphoses, des farces, des mystifications ; la culture de Texcentricité, du burlesque; le plaisir pris à Tabsurde. L'ennui nous incite à conquérir la gloire afin de sortir du commun, de devenir un être unique, qui aura des privilèges; influence secrète, insaisissable, il passe dans les tours de force du virtuose, les gambades du clown, l'inspiration de l'artiste \ les envolées du métaphysicien ; il engendre le poète avec ses nostalgies passionnées ; l'aventurier que sa fantaisie conduit ; l'esthète vivant dans des visions d'art ;[l'aflfamé de lectures disparates, romanesques ; Ile désespéré qui flirte avec le suicide.
L'ennui se traduit par des actes de fatigue. Il détermine un sommeil intempestif qui est une opinion; il est partie prenante dans les « absences » fréquentes de l'esprit : inattention, éclipses de la mémoire, erreurs du jugement; dans son jeu relâché, incertain : conversations oiseuses, paroles vides, propos décousus; il apparaît dans l'humeur irritable, la voix saccadée, le ton hargneux; dans l'allure avachie, la démarche errante et lasse, les pas sans direction. Il nous frappe d'incapacité momentanée ou du-
1. « Quand on lira Salammbô^ on ne pensera pas, j*espère, à rauteur ! Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour entreprendre de ressusciter Cartilage ! C'est là une Thébaïde où le dégoût de la vie moderne m'a poussé. » Flaubert, Correspondance.
rable ; il est fauteur de maladresses, de défaillances professionnelles, de gestes ratés. Donnons en exemples comme victimes de Tennui : l'ouvrier flâneur qui sabote son ouvrage ; le promeneur flottant qu'on bouscule ; le gymnasiarque distrait qui se casse les reins; le commerçant paresseux enlizé dans la routine ; le médecin hébété dont le diagnostic s'émousse ; le musicien dont le jeu s'embrouille ; l'acteur qui lâche ses rôles ; le prêtre qui dépêche sa messe ; l'orateur dont l'éloquence s'éteint ; le charlatan dont le boniment ne va plus; le croyant dont la foi tiédit. Tous ceux qui sont menés, qui s'abandonnent, qui sont remorqués par les malins, par les forts, qu'on fait passer par des chemins où ils n'ont que faire, relèvent des langueurs, du coup de massue de l'ennui.
L'ennui se trahit par des extravagances. Il est un point de départ pour les fantaisies de notre conduite, l'excuse dont nous couvrons nos folies. La vie est si monotone ; notre destin ressemble à une condamnation. On se distrait par les achats, les dépenses, le luxe insensé, la vie tapageuse ; le gaspillage est amusant ; certains trouvent un stimulant dans les dettes. L'ennui a ses manies innocentes et ses diversions périlleuses : inventions bizarres ; collections d'objets hétéroclites ; jeux de cartes ; jeux de hasard ; paris ; défis sérieux ou enfantins. Il façonne un sujet à des attitudes singulières de réfractaire, d'isolé, de révolté, d'outlaw; il provoque des contorsions morbides
chez qui a besoin de se sentir vivre, et on a alors l'impertinence, l'insolence, la fureur provocatrice, l'ironie agressive, la misanthropie déclarée \ - L'ennui est le principe de la sociabilité : « Il a assez de force pour amener des êtres qui s'aiment aussi peu que les hommes entre eux, à se rechercher malgré tout*. » On s'accroche à tous ceux qui passent et au premier venu; nous supplions qu'on vienne nous voir, qu'on nous tienne compagnie ; on se réconcilie avec ses pires ennemis, s'ils sont en état de nous distraire. Chacun fuit sa maison ; il se fait un échange risible de visites inopportunes ; nous forçons la porte d'autrui et on force la nôtre ; afin de se les attacher on livre à des indifférents ses secrets, on les enguirlande par des confidences. L'ennui nous rend les prisonniers, les esclaves de nos semblables détestés ; il traîne à sa suite la lâcheté, les concessions, les capitulations, l'abdication de la dignité, l'avilissement du caractère.
1. « Pour combattre Tennui, on insinue sournoisement à la volonté des motifs petits, provisoires. . . qui sont par rapport aux motifs réels et naturels ce que le papier-monnaie est par rapport à l'argent. De tels motifs sont les jeux de cartes ou autres, inventés précisément dans le but que nous venons d'indiquer. A leur défaut l'homme borné se mettra à tambouriner sur les vitres ou à tapoter avec tout ce qui lui tombe sous la main. Le cigare lui aussi fournit de quoi suppléer aux pensées. C'est pourquoi dans tous les pays les jeux de cartes sont arrivés à être l'occupation principale dans toute société : ceci donne la mesure de ce que valent ces réunions et constitue la banqueroute déclarée de toute pensée. N'ayant pas d'idées à échanger, on échange des cartes et l'on cherche à se soutirer des florins. pitoyable espèce ! » Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie^ p. 29.