‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 47 sur 60 · Baudelaire, Le Crépuscule du soir · texte numérisé non relu

Baudelaire, Le Crépuscule du soir

TARDIEa. 16

jour se trahit dans nos mouvements une inquiétude gauche d'animal dételé qui flaire le vent, qui hésite sur sa route.

La semaine appartient à des obligations déterminées; on marche dans le rang, on est calé par des brancards. Le dimanche nous met en liberté et pose dans notre esprit le problème du bonheur; il nous contraint à lever la tête; on se regarde plus longtemps dans son miroir; on pousse une pointe vers les réflexions philosophiques et les idées générales.

L'idée de bonheur, l'idée de fête, retournée de cent façons, voilà la matière de l'ennui du dimanche. La foule de ce jour est curieuse à regarder : navrante, ou bien réjouissante. Il y a un joli moment, celui des projets, des départs, des ombrelles qui s'ouvrent, des cannes agitées; mais il s'agit d'atteindre cette joie qu'on poursuit, que beaucoup vont chercher au plus près, dans les cabarets; d'autres, après avoir forgé laborieusement des plans compliqués, laissent tout tomber et font apparaître simplement leur désœuvrement mortel, un lugubre ennui. Songez maintenant aux altercations, aux querelles qui éclatent de toutes parts et qui viennent du dépit de ne point s'amuser î

Le soir du dimanche apporte avec lui sa délivrance : nous voilà quittes de nos pensées de fête et de notre air emprunté. Nous avons refait une fois de plus des songes de bonheur partis en fumée ; les rêveurs ont remué leurs

souvenirs ^ ; le défilé des heureux, ou de ceux qu'on croit tels, a troublé les coeurs tristes et les envieux; c'est pour tous un soulagement que la fin de cette journée vide.

Que faut-il faire pour parer à Tennui du dimanche? Il n'est qu'à ne point vouloir transformer ce jour, coûte que coûte, en jour de plaisir. Demeurons nous-mêmes; ne sortons point trop de nos habitudes ; ignorons que c'est dimanche ; laissons les imprudents courir à la découverte instantanée du bonheur, et usons de ce jour de fête comme d'une musique lointaine qui berce vaguement nos pensées*.

L'ennui des bals. — Il y a un ennui spécifique du bal qui est classé et qui est redouté, qui fait qu'on ne se rend plus au bal qu'avec défiance après vingt-cinq ans, ou qu'on y va pour d'autres motifs que le naïf amusement. L'ennui du bal vient de ce que ce genre de fête nous donne à goûter un

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