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CHAPITRE XII

L'ennui s'impose à nous du dehors ; il nous vient des objets qui nous environnent, de l'atmosphère ambiante qui nous contrarie ; il disparaît quand la cause est écartée. Ennui accidentel qui nous atteint avant que nous ayons pu y parer, il ne mettra pas sur notre esprit une forte empreinte si nous n'y consentons pas. Un ennui de cette sorte se rencontre, à vrai dire, en toutes occasions où nos mouvements sont gênés, où notre pensée est contredite ; il est presque de tous les instants, mais il est des formes objectives de l'ennui qui sont plus générales, et prévues, inévitables, universellement agissantes, contraignantes ; ce sont celles-là que nous voulons retenir afin d'ajouter quelques traits à notre étude : ainsi l'ennui des saisons, des hem^es du jour, du dimanche, etc., que nous allons exposer.

■S.n L'ENNUI

L*ENNui DU a TEMPS Qu'iL FAIT ». — Il y a uu eiinui du « temps qu'il fait », tel que chaque jour nous l'apporte, nous l'impose, avant môme que nous ayons, le matin, ouvert notre fenêtre et reconnu l'aspect du ciel.

L'ennui du « temps qu'il fait » provient de notre soujiussion forcée, tant physique que mentale, aux tempéraiiji es, aux ciels changeants, à l'atmosphère enveloppante. I;|jomme est le serf du climat et du sol, le jouet lamenlable des nuages et du vent; il figure un thermomètre honteux, un baromètre risible.

Chaque jour il interroge en tremblant : Quel temps laît-il? Il se conformera dans ses pensées et dans ses El Hures au temps de la journée. Être aux ordres des (|{^mons malins de l'air, dépendre dans son humeur de la pluie et du beau temps, est une de ces servitudes humiliantes qui font l'ennui pesant de la vie humaine.

L'ennui de l'hiver. — L'hiver a son ennui qui s'installe L'Q Qous à la faveur des états asthéniques engendrés par le lîoid, le défaut de lumière; la mort de la nature a rétréci notre horizon, paralysé noire activité, emporté nombre < ['impressions qui nous réjouissaient; et combien de joies nholîes à cette heure nous seront rendues seulement par les beaux jours !

L'ennui de l'hiver est si pressant, si étouffant, que la société, d'un commun accord, a dû prendre contre lui des

mesures : l'hiver sera la saison des fêtes mondaines, des réunions de famille, des dîners plantureux, des folies du carnaval. Et chaéun de nous a sa défense personnelle contre les mois noirs : ce sont de jolis mouvements de vie intérieure où Ton retire en soi toute son âme ; c'est le goût du gîte, du foyer; le charme savouré de l'intimité, des pièces closes ; ce sont toutes les ivresses qui peuvent tenir dans une chambre, qui sont de la « musique de chambre », l'amour, l'art, la méditation, la conversation, l'étude.

L'ennui du printemps. — L'ennui du printemps a pour acteur principal l'imagination, et il se montre ou disparait au gré de cette faculté capricieuse. Le printemps! pour se griser de ses effluves, pour respirer avec transports les lilas et les roses, il faut être ivre de sa jeunesse, être un rêveur, un fou de poète.

L'ennui du printemps tient dans ce soupir :

J'ai vu verdir les bois et j'ai tenté d'aimer.

(Alfred de Musset.)

Qui a renoncé à l'aventure d'amour n'éprouve plus dans sa chair apaisée l'aiguillon douloureux du printemps, et, si la saison où la nature prépare ses fêtes le taquine et le trouble encore, la vie, en son prosaïsme puissant, lui fournira sans doute des préoccupations entraînantes qui le délivreront de ces malaises légers.

L'ennui de l'été. — L'ennui de Tété a pour facteurs des états nettement dépressifs qui sont : Taccablement corporel provenant des températures torrides ; l'épuisement nerveux dû à l'action prolongée de la lumière; le malaise indéfinissable qui accompagne les trop longues journées.

Oh ! que la vie est longue aux longs jours de l'été, Et que le temps y pèse à mon cœur attristé 1

Ainsi parle Sainte-Beuve dans ses Poésies '.

Ajoutons que le décor de l'été offre ce caractère d'être immobile, et nous donne l'impression d'un arrêt du temps, alors que le printemps, l'automne sont des saisons en marche.

Mais l'ennui de l'été est avant tout un état d'âme. Il se j'ijsume dans une aspiration au bonheur aiguë, douloureuse, irrésistible, qui sort de notre cœur subitement gonflé à la vue de la saison éclatante, luxuriante, où le monde resplendit dans son éternelle beauté.

L'été invite, chante, sourit; il dénoue la chevelure des arbres et ouvre les routes de la terre; il dresse au-dessus de nos têtes des ciels radieux; il est un mirage qu'on ne

1. La fatigue de la lumière estivale et des ciels lumineux est plus sensible encore dans les pays de soleil. Théophile Gautier a noté le fait dans ct;s vers :

Produit des blancs reflets du sable Et du soleil toujours brillant, Nul ennui ne t'est comparable, Spleen lumineux de l'Orient !

[Émaux et camées,)

peut saisir. Que de caresses dans l'air! que de parfums! que de murmures! Il nous plairait d'éprouver des sentiments prodigieux, de tenter une entreprise extraordinaire. Mais nous avons des fers aux pieds, et notre cœur est las de fleurir; des journées magnifiques passent dont nous ne faisons rien ; se sentir frôlé par l'appel du bonheur et ne savoir où le prendre, retomber sur soi après des élans inutiles, tel est le drame intérieur qui fait l'ennui de l'été.

L'ennui de l'été a aussi ses causes sociales : dissolution de la vie urbaine; dislocation des groupes dont nous faisons partie; ralentissement des activités professionnelles ; vacances générales ; exode universel.

Et on accueille septembre avec satisfaction, parce qu'il met fin à Tennui de l'été.

L'ennui de l'automne ne saurait se prêter à une description spéciale ; il a les traits de la mélancolie ; il est une tristesse chère aux poètes. Un écrivain délicat a jugé cette saison comme il suit * « On pourrait dire qu'il y a presque autant d'automnes que de jours d'automne. Aucune saison n'a plus de caprices, de retours, de hâte, de lenteur, de colères et de caresses également mortelles. Ceux qui l'ont vécue à la campagne le savent, et ils savent aussi qu'elle est plus parlante que le printemps et que l'été, plus proche de nous, plus émouvante. Et le secret, c'est qu'elle est triste. Elle s'en va; elle est encore la vie et elle passe; on

nn L'ENNUI

la plaint ; on Taime pour sa splendeur fragile, pour Thisloire, toute p^eille à la nôtre, qu'elle raconte. Elle est nuancée comme la peine, ce qu'on ne peut pas dire de nos joies*. »

L'ennui au cours de la journée. — Quelles sont nos rencontres avec Fennui au cours de la journée vécue dans les conditions ordinaires? Examinons.

1. V ennui du ma^m. — L'ennui du matin est un voile sur oos facultés qui s'éveillent lentement, le dernier voile de la nuit; nous éprouvons dans notre humeur mal assise le retour progressif et saccadé de la force nerveuse; les enfants ont un réveil grognon ; l'homme a un réveil gris ; ou envisage avec dégoût, avec horreur le fardeau de la vie qui est à recharger sur ses épaules.

11 est des procédés, des ruses pour prévenir l'ennui du matin : se lever d'un bond, donner de la voix dans son appartement, se mettre en train résolument, soi et son entourage ; ou bien l'on recourt à des exercices de chambre qm raniment notre machine physique; ou, l'on s'attarde au lit protecteur, on attend que d'autres, les plus vaillants, aient essuyé les frissons de l'aube, dessiné les premières lignes de la journée.

1, René Bazin.

Et souvent la matinée paraît longue, parce qu'elle est le prélude d'une longue journée.

IL L'ennui de Vaprès-midi, — L'ennui de l'après-midi vient de la duréB de cette portion du jour, incommensurable à notre impatience : ces heures planes donnent l'impression d'un arrêt de temps. L'après-midi manque de pente, de mouvement : elle représente un plateau, un lac, une mer lisse, un calme plat; il y a des moments où l'on n'avance plus, qui font penser à l'éternité. Nous sommes alors au plus fort de, notre labeur professionnel, et cette besogne forcée, dont on ne peut s'évader, qui convertit chaque minute en effort, fait l'ennui des après-midi interminables.

Mais l'après-midi coule lentement aussi pour les oisifs qui ne savent où porter leurs pas, et elle remplit d'un sentiment étrange d'anxiété, de vide [dœmon meridianus), les rêveurs aux prises avec les obsessions de la pensée méditative. Amiel a rendu en ces termes l'ennui anxieux de l'après-midi : « De toutes les heures du jour, quand le temps est superbe, c'est l'après-midi, vers trois heures, que je trouve surtout redoutable. Jamais je ne sens plus qu'alors « le vide effrayant de la vie », l'anxiété intérieure et la soif douloureuse du bonheur. Cette torture de la lumière est un phénomène étrange. Le soleil, de même qu'il fait ressortir les taches d'un vêtement, les rides du

visage et la décoloration de la chevelure, éclaire-t-il d'un jour inexorable les déchirures et les cicatrices du cœur? I>oTiTie-t-il honte d'être? En tout cas, l'heure éclatante pcMiL inonder Tâme de tristesse, donner goût à la mort, au suicide et à l'anéantissement, ou à leur diminutif, l'élourdissement par la volupté ^ »

Quel soupir d'aise quand vient le soir! quel changement à vuel les foules quittent leurs ateliers, leur bagne; les nies qui étaient désertes commencent à s'animer; les cafés Me remplissent; l'alcool se montre, guérisseur de tous les Tiifiiix; on se retourne avec colère contre cette journée qui a v\é si longue et qui vient de finir, et nous pensons i[urt nous avons grand besoin de divertissement et de revanche.

fil, iJ ennui du soir, — L'ennui du soir a sa source dans la fiilîiJîue du jour qui nous livre désarmés à l'assaut des imiiséos tristes, tandis qu'elle gâte les plaisirs douteux que liouiî allons chercher dans les ténèbres.

1/iiomme actuel doit gagner sa vie par de durs travaux, cl h'ft soucis de la lutte le déchirent; il entend que sa journée laborieuse finisse d'une manière agréable. Il est des joîcs douces, paisibles, à notre foyer; des veillées de fiiniiJle d'un charme reposant. Beaucoup n'en veulent pas:

1* Journal intime^ 31 mars 1873.

il leur faut un peu de folie, la liberté des Saturnales, pour les venger de la journée maudite, et les voilà lancés dans Tennui du soir.

Les plaisirs du soir courus au dehors sont troubles, fiévreux, malsains, corrupteurs; nous sommes dévêtus de notre costume officiel et la nuit absout tant de choses! l'imagination a des convulsions désordonnées; l'ombre est cynique, elle fourmille de tentations redoutables.

Voici le soir charmant, ami du criminel; Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel Se ferme lentement comme une grande alcôve, Et rhomme impatient se change en bête fauve *.

La chasse aux distractions et aux jouissances, en ces hetires délirantes où flambe l'orgie nocturne, est une course à l'abîme et à l'ennui.

L'ennui du dimancee. — L'ennui du dimanche procède de la rupture des habitudes de la semaine, et de la recherche anxieuse d'une joie qui soit notre « plaisir du dimanche ».

Le dimanche qui rompt l'automatisme de nos travaux accoutumés fait de nous des êtres désorientés, désemparés; il s'annonce comme une journée sans programme, où nos pensées sortant de leurs voies ordinaires prendront des directions imprévues ; dès les premiers rayons de ce

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