CHAPITRE XIII
L'ennui mérite d'être envisagé dans ses rapports nécessaires avec la vie de tous les jours : il est un fait et une fonction.
l'ennui comme fait.
L'ennui est un fait comme la maladie avec qui nous comptons ; comme le sommeil à qui nous payons un tribut quotidien. Les habiles le prévoient, en jouent : ils exploitent l'ennui des autres ; les sots tombent dans les pièges de l'ennui ; les sages apprivoisent le monstre, vivent en familiarité avec lui.
De tout temps l'ennui est entré en ligne de compte comme fait social. C'est pour combattre l'éternel ennui des foules qu'on leur propose des religions, des « poli-
tiques y> ; qu'on les allèche par, des mots sonores, des programmes enflammés; qu'on construit des églises, des théâtres, des établissements de plaisir, qu'on ouvre d'innombrables cafés. Les gouvernements prennent des mesures pour distraire le peuple ; ils allument des lampions, donnent des fêtes, font alterner les délices de la paix et le tumulte de la guerre; ils tolèrent les vices, sont indulgents aux passions qui servent de soupape à un incompressible ennui.
L'ennui est l'écueil de tous les instants dans la vie de chaque jour. Il règne dans les lieux où l'on s'amuse comme dans ceux où l'on travaille: fléau des écoles, des casernes, des ateliers; il est la terreur des imprésarios, des entrepreneurs de spectacles qui ont à charge de retenir un public; il domine l'ordre du jour des assemblées, décide des incidents, de la longueur des séances : il n'est pas de réunion si brillante, de conversation si animée, où l'on n'ait à craindre qu'il n'ait le dernier mot ; visible ou invisible, partout présent, il est le problème de chaque heure à résoudre; nous sommes tenus de le prévenir, de le combattre sous les mille formes qui le déguisent et où il transparaît.
Il est nombre de gens qui vivent de l'ennui des autres. Celui qui s'ennuie appelle à son secours, fait des signes de détresse; il s'accroche au passant; se montre généreux, donnant; ouvre sa porte toute grande; il introduit dans sa
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maison des fournées de parasites dont la bassesse le divertira, dont les caresses le réchaufferont; et chacun a ses familiers qui le frictionnent, qui vivent aux dépens de celui qu'ils amusent.
L'ennui use les résistances d'ordre varié qui s'opposent à la rencontre des sexes. Il est des femmes que notre désir sollicite en vain : patience î le temps est un grand corrupteur : il est Tennui qui nous les donne. Oh î la pauvre victoire! Fennui reprendra un jour ce qu'il nous a donné.
Il faut faire à l'ennui sa part. Forme et fond de l'existence il a sa nécessité comme la monotonie; il a ses droits comme la fatigue; il a sa place marquée dans la chaîne fermée de nos pensées, dans le retour circulaire de nos états d'âme; il est une phase prévue de toutes les situations. Cela étant, on acceptera sans protestations trop vives la lenteur et les recommencements des choses ; on concédera à la vie sa morne platitude, à nos sentiments leurs moments de lassitude, leurs dégoûts soudains; il sera bon d'accorder des répits à l'amitié, de donner des congés à l'amour, d'instituer les vacances du mariage; et nous laisserons dormir notre esprit ou notre cœur quand un besoin de repos les envahira.
Tolérons l'ennui tel que nous l'échangeons des uns aux autres. Chacun de nous est à son tour un fâcheux, l'ennuyeux de quelqu'un. Nous avons depuis longtemps raconté à qui veut l'entendre notre petite histoire, et il
n'est personne qui ait de l'esprit tous les jours, qui émette sans discontinuer des paroles valant la peine d'être écoutées. On est pourtant tenu de se rencontrer, de nourrir des conversations oiseuses où Fennui sévit cruellement. L*ennui nous chasse hors de notre logis et nous allons au dehors ennuyer les autres. Il fait partie deja fréquentation de tout individu ; il est de commerce courant ; on le reçoit, on le donne ; on le tolère, on s'en accommode, à titre de réciprocité, chacun figurant à tour de rôle la victime et le bourreau.
l'ennui COMME FONCTION.
L'ennui peut être envisagé comme une fonction, c'està-dire comme un des modes de notre vie mentale ; comparable à la douleur et normal au même degré qu'elle. On peut donc tirer parti de l'ennui : voyons son rôle dans notre existence et son utilité.
Et d'abord l'ennui est une des lois de la vie. La vie, dominée par la monotonie et par la fatigue, se meut dans l'ennui. Avoir l'expérience de la vie, c'est faire la part de l'ennui, du gris nécessaire, des lenteurs inévitables ; c'est apprendre à regarder le monde sans vaine illusion, sans folle espérance.
L'ennui est la condition du travail. Le travail qui nous
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spécialise, qui accapare le meilleur de notre force nerveuse, est une forme de Tennui. Qui travaille porte un harnais, se met des œillères, mène une vie de cheval de meule. Il n'y a de bons travailleurs que ceux qui savent s'ennuyer indéfiniment. La meilleure prépai^ation à une vie toute de labeur est l'habitude de l'ennui. Il est bon de la tenir de naissance. Naître de parents peu fortunés, avoir eu-une enfance sans gaieté dans un milieu pauvre, une jeunesse gênée, sevrée de plaisirs, voilà pour former les travailleurs durs à la peine, qui arrivent à leurs fins, parce qu'ils consentent à s'ennuyer sans se plaindre, naturellement. Ils découvriront la vie fort tard, la vie variée, libre, à nombreux chemins, aux innombrables visages, jardin de voluptés, forêt de caresses. Mais il n'y a de travail réussi, d'oeuvre menée à bien que si l'on s'est de bonne heure enfermé dans l'ennui *.
L'ennui est la condition de l'ambition. Il y a ambition proprement dite quand on forge un rêve hardi, gros d'aléas, situé sur les confins de l'impossible. L'ambitieux ne sait pas au juste quelle est sa force, et sises dons sont supérieurs : c'est à coups de volonté qu'il s'est juré de parvenir. Il va, sans rien voir autour de lui, les yeux
1. Renan, grand laborieux, compte parmi ses vertus la capacité de s'ennuyer qu'il énumère à sa place : « La capacité indéfinie que j*ai de m'ennuyer, venant peut-être d'une inoculation d'ennui tellement forte en ma jeunesse, que j'y suis devenu réfractaire pour le reste de ma vie. » Souvenirs cVenfance et de jeunesse^ p. 346.
L'ENNUI COMME FAIT ET COMME FONCTION 2ol
fixés sur son but qui est à grande distance ; il ne veut connaître aucune joie avant la joie unique de son triomphe. Son idée fixe le porte ; sa fièvre le nourrit. Il joue gros jeu, car il sacrifie les biens palpables de ce monde et les douceurs prochaines à un lointain mirage. S'il manque son but, il s'écriera : Quelle vie manquée 1 Il n'a en effet joui de rien. Joueur téméraire qui vise un gain colossal, fantastique, pour prix de sa victoire, il vend son âme à l'ennui.
L'ennui contient une philosophie. Il est une critique de la vie considérée dans sa vanité et son néant ; il est la bonté, puisque tout est frivole ; l'adieu dit aux passions, puisque tout est vain. Qui a conclu à l'ennui renonce à l'action inutile, à l'effort fatigant ; il passe ses idées, ses projets au fil d'un scepticisme tranchant; il s'enferme dans des habitudes de tout repos, dont il a l'expérience. L'ennui reconnu comme loi de la vie devient résignation, contentement de peu, acceptation reconnaissante des bonheurs négatifs ; il est le goût du chez-soi, un maître dé l'introspection, une introduction à la vie intérieure ; lentille grossissante qui révèle les infiniment petits, il enseigne au croyant le scrupule, au savant l'observation patiente, au penseur la subtilité; promu au rang d'une attitude intellectuelle il est le pessimisme qui ricane, ou un idéalisme souffrant.
L'ennui nous fournit une attitude. Celui qui est parvenu
à Tennui regarde de haut un monde qui ne l'intéresse plus. Son âme est lasse, et il est exigeant en fait d'amitié; sévère dans le choix de ses relations, de ses amours ; il sait ce que toutes choses valent, et il peut se passer d'à peu près tout. Il semble qu'il porte en lui sa vie complète. Dédaigneux des hommes, les redoutant pour leur sottise, il est d'un abord difficile ; il se défend par sa verve satirique, se fait craindre par la mauvaise humeur; on l'ennuie, on l'assomme; il sait d'avance tout ce qu'on peut lui dire. Il ne fait grâce qu'à l'imprévu amusant, ou à l'originalité saisissante. Riche de ses dégoûls, apaisé par sa fatigue, il affecte un dédain prodigieux, l'impassibilité du sage.
L'ennui nous apporte des états d'âme. Il est repliement sur soi, entretien de l'âme avec elle-même, propension à l'analyse * ; et encore : passivité réceptive, démission de la personnalité. L'esprit est changé en miroir ; on subit le monde au lieu de le créer. — Il désagrège l'esprit qui souffre, le remplit d'idées délirantes, de rêves fumeux; il nous conduit au bord de la folie, aux approches du suicide- Il nous incite à des coups hardis, à des tentatives désespérées ; on fait des sauts hors de la raison, on plonge dans l'extrême et le pire ; il nous suggère des vices féroces, des passions effrontées ; il est la curiosité du précipice, le vertige de l'abîme.