CHAPITRE XIV
L'ennui est un mal de tous les temps ; mais les maladies ont leurs époques, et on s*entend pour affirmer que l'ennui a pris un développement singulier en ces deux derniers siècles : il y a lieu de décrire un ennui moderne.
Quels seront ses traits caractéristiques? Nous en retiendrons deux : 1® l'ennui est devenu conscient, et il aggrave par la réflexion continue les douleurs qui le nourrissent; 2** il tend vers le désespoir et il en a les allures, les agissements.
L'ennui que nous disons moderne a ses causes générales et profondes dans le progrès de l'esprit critique ; il est le produit de l'analyse qui dissout les illusions bienfaisantes ; du scepticisme qui réduit tout en poussière.
L'homme des temps passés était naturellement croyant; il se sentait faible ; il avait peur ; à ses lèvres montaient sans arrêt des implorations et des prières; pour le pro-
téger, lui porter secours, il n'y avait jamais assez de dieux et de saints ; il jugeait cette vie misérable et comptait sur les compensations de Téternité; son espoir remontant et invincible Tempêchait d'être complètement malheureux.
Mais une autre manière de voir a prévalu qui a mis fin à ces conceptions fantastiques, encore que consolantes ; rimagination qui construisait le monde à sa guise, ea s'amusant, a dû battre en retraite devant la science dont les méthodes sont plus sérieuses. Après combien d'efforts pour les défendre, pour en sauver les morceaux, il a fallu liquider les dieux et renoncer aussi à Dieu ! L'homme, dès sa naissance, épouse la mort ; il a compris que son néant individuel ne faisait qu'un avec l'universel néant.
La nouvelle la plus effrayante qui ait jamais couru à travers les âges est celle de la mort de Dieu. Dieu est mort ! Les pères qui s'en doutent osent à peine l'annoncer à leurs enfants : « Où est Dieu, crie le personnage que fait parler Nietzsche, je veux vous le dire ! Nous l'avons tue, — vous et moi ! Nous tous nous sommes ses meurtriers ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu boire l'Océan? Qui nous a donné l'éponge avec laquelle nous avons effacé tout l'horizon ? Qu'avons-nous fait en détachant cette terre de son soleil?Oùva-t-elle maintenant? Où allons-nous? Loin de tous les soleils? Ne tombons-nous pas, à présent, d'une chute ininterrompue? En
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arrière, de côté, en avant, de tous les côtés? Y a-t-il encore un haut et un bas ? N'errons-nous pas à travers un néant infini ? Ne sentons-nous pas le souffle de Timmensité vide? Ne fait-il pas plus froid? La nuit ne se fait-elle pas toujours plus noire ? Ne faut-il pas allumer des lanternes en plein midi? N'entendez-vous pas déjà le bruit des fossoyeurs qui portent Dieu en terre? Ne sentez-vous pas déjà l'odeur de la pourriture de Dieu? — car les Dieux aussi pourrissent ! Dieu est mort 1 Dieu restera mort î Et nous l'avons tué * !.. . »
Oui, quel désert que la terre, s'il n'y a plus de Dieu, et qu'y faisons-nous? Dieu I voilà le mot qui nous rassurait et remplissait l'air d'une musique invisible*.
Le christianisme administrait le divin, avec quelle poésie, on le sait, quelle éloquence, avec le cliquetis argentin de ses encensoirs embaumés ! Il a reculé sous les coups de la science, emportant d'adorables cantiques et de merveilleux enchantements; il meublait notre vie avec ses pratiques et ses «objets de piété»; il fournissait tant bien que mal des réponses à nos questions; nos actes qu'il ordonnait avaient un sens ; nos moindres gestes, une digaité. « Comme un cercle enchanté, le catholicisme embrasse la vie entière avec tant de force, que.