‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 54 sur 60 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Il y a lieu de tracer un portrait d'ensemble de l'homme atteint par Tennui.

L'ennuyé conçu comme type est d'abord un épuisé (l'ennui qui est continu, insoulevable, a pour fond une incurable usure) ; souvent son seul aspect le trahit et dénonce son délabrement : la lassitude de la démarche, l'immobilité et la stupeur des traits, un air de spectre, d'homme à cent pieds sous terre, étranger à ce qui l'entoure, isolé dans le monde des vivants ^ Il ne prend plus part à rien ;

4. Sainte-Beuve nous dit de Benjamin Constant : « Aucun... ne donnait plus ndée d'un personnage usé. Je le vois encore, sur les derniers temps de la Restauration, avec son visage fin, amaigri, de jeune vieillard, ses longs cheveux négligés et pendants, sa taille de peuplier, avec son pas traînant et son attitude délabrée... Benjamin Constant, un peu avant sa mort, était donc lassé, usé et archi-usé, presque éteint, et il ne se réveillait que par secousses. » — Béranger rapporte à son tour : « Constant est tellement usé, il a tellement besoin que quelqu'un Tanime et le travaille, (lue je lui disais que, vieux et ne pouvant plus quitter le coin de son feu ;

il est trop las, trop sceptique, trop découragé, pour se mêler aux joies ou aux tristesses des autres. Il sait que uulle passion ne peut plus naître en lui, que sa force s'en est allée, et lentement sa personnalité s'oblitère ; désormais il est « quelconque», il devient impersonnel, anonyme; il va sans but; il a perdu son identité. Il est un indifférent pour qui rien n'a d'importance, qui porte dans son cœur le vide qu'il trouve au fond des choses, et laisse tomber sur le monde un regard lointain et dédaigneux.

L'ennuyé est un obsédé du néant. lia éprouvé l'écroulement de tout, la vanité de l'effort, l'inutilité des victoires même ; il retire peu à peu son enjeu de la vie et se désintéresse de tout ce qui lui arrive. Maintenant le spectacle des gens affairés, le tumulte des grandes villes, les ambitions qui se démènent lui causent une sorte de répulsion et un invincible malaise. Quand donc tous seront-ils désa-

il donnerait de la tète contre le marbre de la cheminée pour se secouer. H m'a avoué qu'il ne joue que pour cela. » Nouveaux lundis^ 1. 1, p. 428-436.

Voici maintenant ce qui nous est rapporté de Taspect de Chateaubriand : « ...Longtemps, bien longtemps après, je devais apercevoir Chateaubriand. Ah I qu'il répondait peu à l'idée que je m'en faisais !... H marchait incliné, l'épaule droite plus proéminente qu'il n'aurait souhaité, le front penché, la main ballante, comme écrasé par une insupportable lassitude. J'aurais à peindre l'ennui, je ne choisirais pas une autre figure. » Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, 1. 1, p. 65 ; Paris, Hachette, 1892.

La vue de Musset était tout aussi navrante. Nisard qui lui rend visite relate : « Il leva sur moi un œil étonné et sans regard, et me fit un de ces sourires qui entr'ouvrent la lèvre sans épanouir le visage... Au physique, comme au moral, il semblait avoir perdu la faculté de Texpression. » Désiré Nisard, Souvenirs et notes biographiques ^ t. I, p. 403; Paris, Galmann Lévy, 1888.

busés, déniaisés ? L*ennui qui est en lui le produit de la désillusion, le fruit de Fanalyse, lui a dessillé les yeux : il distingue nettement les chimères qui entraînent les êtres, l'aveuglement général, la folie d'aujourd'hui qui sera le remords de demain. Il entend, pour son compte, ne pas être dupe, et, armé d'un scepticisme à toute épreuve, il s'établit dans la sagesse; il ordonne tous ses actes en vue d'un profit sûr; il ne poursuit que les fins nécessaires; il ne se dérange que pour l'indispensable ; il sait les dégoûts et les hontes que la vie réserve à ceux qui se laissent prendre à ses tentations et à ses pièges, et, la dominant, la jugeant, il se réfugie dans son indifférence et triomphe par son sourire^.

L'ennuyé est un ironiste. Il ne prend plus rien au sérieux dans un monde qui a pour fond le néant ; le but assigné à la terre étant inconnu, il y a de l'absurde dans tout acte humain ; un creux sonne au centre des choses. A la vérité tout se ramène au néant, et chacun est drôle à voir dans ses mouvements de pantin. Le bonheur n'existe pas, et les prétentions, les culbutes de ceux qui s'essoufflent à sa poursuite Je font rire bruyamment; la société est une mêlée de carnaval où la consigne est de simuler la joie, de grimacer des airs de fête ; il arrache ces masques mal attachés ; il découvre partout la farce, un côté guignol, des singeries

Page 1