‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 55 sur 60 · Leopardi · texte numérisé non relu

Leopardi

Il mar, la terra e il ciel miro e sorrido.

apprises; les cérémonies où Ton pontifie ne lui en imposent pas plus que les mascarades où l'on fait semblant de s'amuser; toute cette hypocrisie l'irrite; il part de ses lèvres des mots mordants, des traits finement aiguisés, les flèches d'un esprit qui se venge; il s'excite à ce jeu et son ennui fond en sarcasmes.

L'ennuyé a besoin de s'étourdir. Il succombe à la corvée de la vie, à un écœurement abominable; il est sans courage devant sa tâche habituelle et toute obligation l'exaspère : il fera de la joie à sa façon. Il se plaît au dédain affiché, aux propos violents, à la raillerie agaçante; il sort de sa bouche un ricanement sans fin ; il a pour aiguillon une rage secrète. Il lui faut secouer sa torpeur, son impuissance de vivre; dès lors, sans raison, contre toute apparence, il a des éclats inconsidérés, il machine des efl^ets cocasses; il est ouvrier de mystifications laborieuses, de plaisanteries déconcertantes; dans son esprit devenu anarchique, qui incline à la démence, l'idée subtile, bizarre, est celle qui surgit la première; il s'évade d'une conversation par des boutades, il égaie une occupation grave par des gamineries; il se fuit lui-même dans des gambades de bouffon, dans des aventures d'insensé ; il cherche l'anéantissement dans les ivresses de la débauche, les sommeils lourds de la volupté.

L'ennuyé est un désespéré. Il est sorti de la vie vécue à la façon de la foule, dans l'automatisme et l'inconscience.

la naïveté et ruiusion ; il est trop ayancé dans le désenchantement, sa lassitude est trop visible pour que viennent à lui des amitiés, des amours ; il a le sentiment d'être fini, d'être mort, et il habite dans le désespoir. Il aflfecte un ton méprisant et sa parole est provocante ; tout l'irrite, tout lui est odieux et il abonde en traits blessants ; l'ennui l'incite à la haine. Il pèse sur tout son être un immense découragement ; ses souvenirs, la vue de sa personne lui donnent la nausée; il tourne contre lui sa colère, son besoin de destruction ; il aura le goût du péril, de l'audace dangereuse; fanfaron de gageures téméraires il se tuerait par plaisanterie, il brave en se jouant la mort; il n'est pas de situation qui ne lui devienne bientôt intolérable, et il demande l'oubli de vivre à des excès meurtriers.

L'ennuyé offre deux types opposés. — Il est l'agité qui croit encore au nouveau, qui exige de la vie des miracles ; tout ce qui se nomme réalité lui est en horreur, et il est l'amant des chimères; épris d'avenir, d'inconnu, d'impossible, ce sont des rêves qui enflent ses voiles. Sa propre fantaisie, qui se donnera libre carrière, est ce qui le divertit davantage ; il rend les rênes à son imagination et détrône sa raison à coups de folie. — L'ennuyé est détaché de tout. Il a renoncé à l'action si vaine, il a étouffé le désir troublant; nulle séduction n'a de prise sur lui. Un seul sentiment l'occupe : l'ennui tel qu'il l'extrait de toutes choses. Il se défend contre sa souffrance : les hommes et

TARDIBU. 18

leur soUise, voilà ses ennemis; ses paroles sont des épées qui les tiennent à distance ; il porte dans ses actes une sécheresse effrayante ; ses manières sont d'une simplicité cynique; il n'attend plus rien de personne; il semble ne plus rien prévoir capable de l'intéresser; regardant la société comme une parade grotesque, le monde comme une éternelle banqueroute, il se félicite de sa clairvoyance et fait son bonheur de son nihilisme *.

L'ennuyé est intéressant. Il s'est essayé dans les modes les plus divers du sentir et de Tagir; son ennui est la fatigue du rassasié, le renoncement du viveur, une riche moisson d'expériences; il sait l'art de jouer avec la vie, de se moquer d'elle, de faire apparaître ses stratagèmes éventés; approchez-vous de lui, gagnez sa confiance : il vous montrera son sourire caché ; quel fin critique î quel analyste impitoyable! nul esprit plus libre, séduisant par sa hardiesse, avec qui l'on peut tout oser. — A-t-il rompu complètemenlaveclavie?est-ilpour jamais insensible à ses tentations? On se pose ces questions en l'observant. Suivez- le : vous surprendrez des combats étranges entre la lassitude et le désir; ne gardet-il pas sous sa torpeur des forces dissimulées? il a des élans soudains et des défaillances inattendues; son âme divisée, contradictoire, ne

1. Leopardi écrit dans une lettre à Giordani : « Je me réjouis de découvrir de plus en plus la misère des hommes et des choses, de les toucher de la main, et d'être saisi d'un frisson glacé, à mesure que je fouille les secrets maudits et terribles de la vie. »

PORTRAIT DE L'ENNUYÉ 27j

ressemble pas à sa figure ; ambigu, inquiétant, impénétrable, il amuse comme un spectacle et il est attirant comme une énigme * .

L'ennuyé ne craint pas la mort. Il ne l'appelle pas à grands cris comme ceux qui souffrent; il ne tremble pas devant elle, il ne s'en détourne pas avec borreur, comme ceux qui jouissent; il l'attend, il la regarde en face, avec une indifférence ironique. Il n'espère plus, il n'a plus rien à. découvrir; il est las jusqu'à tomber par terre, écœuré jusqu'au vomissement; dès lors que lui importe mourir? Bien souvent il s'est dit qu'il se tuerait avec délices ; aussi la mort lui est douce ; il en savoure l'amère volupté; elle n'est pour lui ni un mystère, ni un épouvantement, mais la certitude du reposée plaisir de s'en aller; il meurt avec une joie avouée, un contentement visible qui sont une insulte à la vie et sa suprême satisfaction.

1. Il arrive aussi que Tennuyé soit d'un commerce facile : c II est aisé d'avoir de la résignation, dit Chateaubriand, de la patience, de Tobligeance générale, de la sérénité d'humeur, lorsqu'on ne prend plaisir à rien, qu'on s'ennuie de tout, qu'on répond au malheur comme au bonheur par un désespéré et désespérant : « Qu'est-ce que cela me fait? » Mémoires d' Outretombe.

Page 1