‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 59 sur 60 · LES REMÈDES DE L'EIS!«<UI · texte numérisé non relu

LES REMÈDES DE L'EIS!«<UI

folie de croire au bonheur, je le chercherais daus Thabitude.y» « Pour la plupart des hommes, écrit Scherer, Tuniformité engendre Tennui, c'est-à-dire le plus grand des malheurs. Pour Thomme heureux, Tuniformité n'est autre chose que la durée du même bonheur. » Schopenhauer nous dit : « Plus notre cercle de vision, d'action et de contact est étroit, plus nous sommes heureux; plus il est vaste, plus nous nous trouvons tourmentés ou inquiétés... Nous trouverons du bonheur dans la plus grande simplîcité possible de nos relations et même dans Yiiniformité du genre de vie, tant que cette uniformité n'engendrera pas l'ennui. »

Mais on regimbe contre la monotonie lorsque son joug devient lourd et qu'elle produit de l'ennui. Une vie qui a son unité intérieure, sa direction soutenue, manifeste une force constante, implique le don de soi à une idée dominatrice : il ne résulte de sa sévérité apparente ni monotonie ni ennui. Cependant chacun incidente et varie sa journée à sa façon, se permet des « distractions » et des friandises. La « distraction », avec sa vulgarité et ses hasards, a son moment, sa fatalité : elle est le passe -temps sur lequel il ne faut pas appuyer.

Le sentiment de la monotonie a souvent pour raison première la paresse de notre esprit qui est sans mouvement, sans renouvellement. Il est bon de le redire : c'est

par la culture patiente et méthodique de nos facultés que nous multiplierons notre âme, et nous aurons de ce fait plusieurs existences. L'univers est infini : soyons le miroir de Funivers. L'intelligence nous rend dignes de la variété de la vie et nous fait découvrir de nouveaux mondes*. — D'autre part regardons : quelle civilisation riche et touffue que la nôtre! la terre est saturée d'histoire qui est notre enseignement, et les anciennes idoles sont à bas; l'homme, successeur de Dieu, devient plus grand; il est maître de la planète; il a cessé de trembler devant les forces inconnues qui courbaient ses ancêtres ; jamais il n'eut plus d'intelligence, et aussi plus d'esprit; quelle assurance I quelle impertinence de parvenu émancipé ! mais voilà qu'il est atteint de l'ennui des penseurs et des dieux...

Le sentiment du néant de la vie est pénible à soutenir, quand il est le sentiment de notre propre néant. Un beau jour, après bien des expériences et des comparaisons, nous apercevons avec une évidence outrageante l'insigni-

1. Nietzsche glorifie ainsi rintelligence : « Accroissement de l'intéressant. — Dans le progrès de la culture, tout devient intéressant pourThomme, il sait rapidement trouver le côté instructif d'une chose et saisir le point où elle peut combler une lacune de sa pensée ou confirmer une de ses idées. Ainsi disparaît de jour en jour Tennui, ainsi aussi rexcitabilité excessive du cœur. Il finit par circuler parmi les hommes comme un naturaliste parmi les plantes, et par s'observer lui-même comme un phénomène qui n'excite fortement que son instinct de connaître. » Humain, trop humain, p. 280 ; traduction Desrousseaux.

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fiance, la banalité et les imperfections innombrables de notre individu. Or, le monde s'écroule, si nous n'en sommés plus le centre ; la terre est fade, quand nous n'en sommes plus le sel. On s'ennuie dès qu'on ne se prend plus pour un être unique, pour un grand homme, fùt-il de l'espèce des méconnus*.

Que faire contre cette désagréable clairvoyance? Acceptons d'être débarrassés de notre orgueil qui était sot, gênant, et souvent nous égara ; il est dur sans doute de vivre diminué de tout ce que l'imagination ajoutait à notre taille. Afin de nous grandir, devenons les chevaliers sublimes d'une folle aventure, faisons figure de héros, et notre personne qui s'était rapetissée nous paraîtra recouvrer des dimensions imposantes.

Le sentiment du néant de la vie enferme toutes les vipères de la pensée : l'inutilité de vivre, l'impossibilité d'atteindre le bonheur, le dégoût qui nous prend devant l'égoïsme et l'imbécillité de tous. Il augmente avec l'âge qui nous détrompe et nous désillusionne, car la vérité est triste. Il se produit alors un ennui incompressible qui nous suit partout et nous étreint à la faveur de nos moindres réflexions. Comment lui échapperons-nous?

1. c Les médiocres, dit M. J. Bourdeau, n'apercevant pas leurs imperfections, s*estiment solennellement. L*horame le plus heureux est celui qui s'admire lui-même ; et ce n'est pas sans apparence de raison que Ton considère les gens les plus bornés comme les plus accessibles au bonheur. »

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Ah! cette fois, si nous sommes sûrs que la vie est value, méprisable, nous porterons la hache à la racine du désir; réfugions-nous dans le dédain transcendant; et si notre coeur est brisé, et que nous soyons sans goût à notre besogne écœurante, il nous reste Tironie vengeresse, le sarcasme étincelant.

L'ennui provenant du dégoût de la vie peut avoir sa source à une autre profondeur, à savoir dans le désespoir des sentiments trahis, dans Tusure complète du corps et de l'âme. C'est là un ennui sans remède et qui se complaît dans la consolation suprême de l'homme, la pensée de la mort. La mort a ses poètes, ses amants, ses adorateurs passionnés; on lui fait des avances, on lui donne des gages, on entre en coquetterie avec elle. Beaucoup ne supportent la vie qu'en escomptant la douceur de 1 heure dernière ; ou vivent sous le couvert de ce rêve : le suicide prochain, aux préparatifs délicieux.

Si en terminant cette longue étude, nous nous demandons quel sera l'avenir de Tennui, il nous sera aisé de répondre.

L'ennui ira toujours en augmentant et s'opposera au triomphe final du bien. Qu'il ait pour noms le mécontentement, le désir, le caprice, il bouleversera perpétuellement la terre et remettra tout en question. Il empêchera

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