CHAPITRE XI
Pour continuer mon histoire, sans fatiguer le lecteur du de'tail des diflerens voyages que je fis au château d'Ormsby, je vais rassembler ici toutes les observations que j'eus lieu d y faire pendant le cours de Tête.
Après l'aventure des deux oiseaux en cage, ma pe'ne'tration fut quelque temps en défaut. Je ne remarquai plus aucun signe d'intelligence entre les deux parties; au contraire, toute communication sembloit avoir brusque-
mentcessé-Commemasagacitedans ces sortes d'affaires n etoit pas très-grande, celte froideur apparente calma tous mes soupçons, et je commençai *
croire que je m'étois complètement trompe. M. Devercux passoit ses journées entières enfermé dans son appartement, où il se livroit, je crois, à l'étude de la langue persanne. Il ne me pari oit que de l'espoir qu'il avoit d'être placé dans l'Inde par la protection de milord O'Toole. Le temps qu'il ne donnoit pas à l'étude, il lemployoit à parler botanique ou minéralogie avec le chapelain de milord.
Je no pouvois lui envier ce nouveau
JL
genre de vie; lady Géraldine senibloit n'y pas faire attention. Quand ils se rancontroient, ce qui étoit fort rare, elle 1 ui montroit une froideur mêlée de fierté, à laquelle il répondoit par des manières calmes et respectueuses; elle étoit d'une gaîté vive, mais inégale et quelquefois forcée; il étoit plus sérieux , mais aussi d'une hu-
meu, plus soutenue. Elle se conduire à mon «Sgarà, sans coquetterie, mais avec une donce prévenance.
Par les discours qu'elle m'adressoil, elle me témoignait quelle avoit de moi une idc:e supérieure à celle que je lui avois d'abord inspirée , et que je metois formée de moi-même.
M. Devereux, quoiqu'avec un peu d'effort, me irai toit avec distinction, et témoiguoit un grand désir de cultiver mon amitié* Il ne Jaissoit échapper aucune occasion de m'inspirer l'estime de moi-même, cl de faire naître en mai le désir de cultiver mon esprit. Un jour que je soutenois que le naturel est tout, et que jamais on ne parvient par le'tude, à égaler les facultés d'au homme qui n„us est lupéneur; sans fjire ^hhm jQ • apercevoir que je plaid0is la cause
de nia paresse, il me répondit en termes généraux :
Il est difficile de Lien juger la force des qualités d'un esprit quelconque; il se montre si différent dans les différentes circonstances! on ne peut pas plus connoître un homme plongé dans l'ignorance, qu'une plante cachée dans les ténèbres. Un naturaliste de mes amis me dit qu'un jour il avoit cru découvrir une plante nouvelle qui croissoit au fond d'une mine. C'étoit la sauge commune, mais tellement altérée et dégénérée qu'elle en étoit méconnoissahle. Il la planta en pleine terre et au soleil , et bientôt elle reprit sa véritable forme et son vrai caractère.
M. Devereux excitoit mon esprit sans le fatiguer, et je n'étois pas assez amoureux pour être jaloux. Je me
Lfcidai cependant à le sonder sur le compte de lady Géraldine. J'attend,s ^occasion favorable, et je crus un jour l'avoir trouvée. Nous regardions les gravures del'Eléonore de Burguer et il me cita sur ce poëie une anecdote qu'il tenoit depuis peu d'un baron allemand.
Burguer fut charmé d'un sonnet qu'une beauté inconnue lui avoit adressé en l'honneur de sa poésie.
H répondit sur le même ton ; et après ni'-'ques louanges réciproques, ils se .suadèrent qu'ils étoient amoureux un de l'autre. Sans s'être vus, ils olurent de s'épouser; à la première vue le mariage fut conclu, et ils se séparèrent bientôt après. En d'autres *>ots le poë* fut terriblement trompé P-la bcUe étrangère, et ceilc.cl^ con,oladanSleSbra5d'uûautrei;pouxC
L'imprudence de ce couple de beaux* esprits nous conduisît à quelques réflexions sur l'amour en général. Évitant de faire aucune allusion à lady Géraldine, je plaisantai M. Devereux surj la belle Clémentine, qui éloit romanesquement éprise de luû
Qui voudrait, excepté Cupidon, changer sa liberté contre un papillon?
me dit-il : et Cupidon cloit un enfant. Les hommes de nos jours sont trop sages pour s'enchaîner aux genoux des femmes. Celles-ci permettent à l'amour d'occuper une grande place dans leur vie, mais il n'en occupe que fort peu dans celle des hommes. Ils savent qu'ils ont quelque chose de mieux à faire que de chanter des romances dolentes pour attendrir une maîtresse. Quant au mariage, c'est une affaire si terrible , que
[e croirois invente* pour nous atder
* faire notre salut. . \ .
Mon cher Devereux, luidis-,e,cn vérité vous parlez là comme un cymnue ou comme un vieux garçon, et bous n'êtes ni l'un ni l'autre; c'est vrai-
&ent ridicule.
— 11 faut savoir quelquefois être riditule, et souffrir qu'on vous regarde comme tel. Un homme qui ne sait pas se mettre au-dessus de la raillerie ne sera jamais un homme distingué.
! M. Dcvcreux sortit en chantant;
Ambition sol* nia folie ,
Et guéris-moi de mon amour.
! Jé ne savois que penser de tout ceci; Je fus tenté de croire que l'ara- Liiion étoit sa passion dominante, maigre la description de l'enfer qu'il
kn^avoit montrée dans Spenser. Cep( dant, à en juger par sa conduite l'égard du lord qui le protégeoit, .
étoit difficile de le prendre pour vi homme qui fût très-occupé de sa foi tune.
Je me souviens que lord O'Tooïe.
accusa un jour vivement un des ami de monsieur Devereux, en lui do:
nant avec humeur répithète de phi losophe. Monsieur Devereux répondit qu'il ne voyoit pas que ce terme fût un terme de reproche; que lorsqu'on vouloit parler d'un faux ou prétendu philosophe, il falloit employer une autre expression telle que le mot italien Jilosofastro usité en pareil cas.
Lord O'Toole ne voulut point absolument admettre ce mot italien, ni faire aucune distinction. Ilsoutint que
les philosophes étoient tous dange-
reux et les ennemis déclares de l'eut Dites des hommes d'état, reparut monsieur Devereux qui persista dans la défense de son ami. Mais rnilord OToolesefacl»a,milordCrai^Ieihorpc
sourit avec une supériorité marquée, de cette bévuepolilique, ctlady Géraldine rougit d'une généreuse indignation.
M. Devereux en parlant de milord O'Toole, me dit: Sa classification des hommes est aussi borne'e que celle que les sauvages font des animaux. Il divise les hommes en deiix classes: les sois et les fripons; et quand il rencontre un honnete homme, il ne sait plus dans quelle classe le fuir* entrer.
Plus j'ohscrvois monsieurDevereux, «t plus il m'inspiroit d'estimc.Sa couduite à l'égard de Géraldine ctoit partt 5
ticulièreihent honorable. Plus elielui temoîgnoÎL d'estime , de prévenance,, plus il se renfërmoit dans les bornes étroites de respect et de politesse d il s'étoit promis de ne point sortir. J crus enfin lavoir parfaitement devine Il étoit clair qu'il aimoit lady Géraldine ; mais il se défendoit d'aspirer k une possession qu'il ne pouvoit raisonnablement espérer. Il s'aperce Voit des dispositions de cette jeune personne pour lui, mais loin d'en tirer vanité, il se refusoit même de jouir des charmes de sa conversation, pour ne pas mettre d'obstacle aux prétentions plus hautes qu'elle avoit droit de former. Il me parla souvent d'elle dans les termes de la plus vive admiration. « Tout le monde, dit-il, vante sa heauté,ses talens; mais j'ai eu l'occasion de la connôitre de plus près«t
Jans les détails de la vie domestique; avec toute sa vivacité, elle a un cœur formé pour la tendresse; une haute idée de ses devoirs, ce qui est le garant Je plus sûr de la conduite d'une femme, et un caractère plein de noblesse et de magnanimité. Je ne connois per* sonne qui lui soit supérieur ; et je ne vis jamais une femme plus faite pour rendre heureux un homme raisonnable. *
Je ne pus m'empêcher de sourire et de demander à monsieur Devercux comment ce langage s'uccordoit avec
l'aversion quil professoit pour le mariage.
— « Cette aversion est bien sincère. Ce seroit un malheur pour moi de mW à une femme de la chsso infe' neurelCl ^fortune „e „1C pm„et pas de me maaer selon mon désir. Je
ne puis penser à lady Géraldine *an* un abus de confiance dont vous ihç ci oyez sans doute incapable. Sa notera qui me traite avec toutes sortes d'égards , me regarde non- seulement comme un parent, mais comme un ami de sa famille. Je nesuis pas amoureux de lady Géraldine , je l'admire, je l'estime, et jje désire qu'elle s'uniss< à l'homme, s'il en existe, qui ser; cligne d'elle.Vousmecomprenezmain
tenant, milord, je vous prie de n plus traiter ce sujet. » Il me parla avec chaleur, mais avec dignité, et me laissa pénétré de sentimens qui étoient tout nouveaux pour moi.
Tout en admirant sa conduite, je ne savois comment régler la mienne:
mon dégoût pour un second mariage n'avoit pas encore cessé ; j'etois enchanté, captivé même par lady Gérai-
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tfinc, mais je ne pouvnis me résoudre à lui faire une proposition formelle.
Milord Crau;lcihorpe n'avoit pas habituellement plus peur de se eompromcltrc, que je ne le craignois moimême dans cette occasion. Pour gagner du temps, je crus que je devois vérifier tous les éloges que M. Devcreux avoit prodigués à cette beauté.
Le mot de magnanimité me paroissoit nouveau , surtout appliqué à une femme. Cependant en observant celle-ci de plus près, je crus découvrir ce que M. Devcreux avoit voulu dire.
Lady Géraldine dédai»noit tous les petits moyens, toutes les manœuvres qu'on employé si souvent pour attirer l'attention; Elle ne savoit pas dissimuler même pour vaincre. Elle prétendoit aux hommages des hommes comme à une attention duc à sa per-
sonne et surtout a son sexe; elle s'abaissoit jamais à les demander ou à en remercier comme d'une faveur; s'ils lui etoient refuses elle ne voyoit dans cet oubli qu'une impolitesse, et non point un outrage. Sans jamais se choquer des préférences accordées a d'autres femmes, elle se permettoit quelquefois de rire du mauvais goût de certains hommes , et voyoit avec une indifférence mêlée de pitié, les vœux qu'ils adressoient à des êtres qui n'en etoient pas dignes. Indulgente envers ses compagnes, elle suportoit leurs petites prétentions sans les partager ou les combattre, et ne montroit jamais sa supériorité, que lorsqu'il étoit question (le tonner contre le vice ou la bassesse. C'étoit une jouissance flatteuse pour mon amour-propre de me voir distingué
par i^ne femme de ce mérite et (ïont i la fierté éloit justifiée par <fe si honai râblés raispns. EUç ne nie donna jamais i aucun encouragement dirçct; mais s aussi je ne m avançai jamais assez pour i mériter. d'èlic encourage, Lien moins » encore de jnç voir repousse. Quelquefois j'observois ou je croyois voir yqu'elle me traitait avec un peu plus yde faveur quand M. Devereux étoit {présent, peut-être pour aiguillonner gsa froideur; et puis elle n'etoit pas /un ange, elle ëtoit femme sur ce point, Il supportait tout avec une constance 5 admirable; cependant la langueur s'em- [ paroit de son ame , et sa santé' déclir noit visiblement.
Lady Géraldine lui dit un soir de la manière la plus aimable : M. Devereux, ne seroit-ce pas abuser trop
de votre précieux temps que de vous
prier de nous lire quelqu'un de ces beaux poèmes de sir William Jones?
Il y avoit une place à côte' d'elle sur le sofa. Le livre fut présente' par la plus belle main du monde.
Allons, dit-elle, ne prenez pas un air si malheureux; si vous avez quelque chose à faire, convenez-en ; et si vous ne pouvez pas parler, inclinezrous. Vous savez qu'une révérence est une réponse universelle. Voici milord Clenlhorn qui pourra vous remplacer.
TSe devenez pas mon prisonnier une seconde fois, pour dire encore : je ne puis pas sortir.
M. Devereux ne fit pas d'autre effort pour s'échapper; il s'arma du livre, et s'assit malgré le danger du voisinage. Il passa, contre son ordinaire, la soirée entière avec nous. Ensuite
comme s'il eût senti le besoin de s'ex-
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suset du plaisir qu'il s'étoit permis, 11 me dit : T
Peut-être , Milord , tout autre à ma
ftolacc et avec ma manière de voir, ►penserait à assurer sa retraite et ne Utrouveroit d'autre moyen pour cela rjjue la fuite, mais la fuiie est indigne ►Ile qui peut combattre et vaincre.
^L'homme qui est sûr de lui-même ne
► Hoit pas tourner le dos au pe'ril , nnais, arme' de son honnêteté, il ne
►Hoit pas craindre d'aller à sa ren-
> contre.
Cette confiance trop grande dans ela force et la pureté de son caracjière, e'toii la seule faute de M. De- • wereux ; il ne formoit point de vœux (pour éloigner de lui la tentation,
3lant il se croyoit assuré de la viegloire. Sans connoître combien sa sirjtuation éloit critique, chaque jour
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il en bravoit les inconvéniens. H croyoit ne jnmais franchir les bornes de la pure amitié' il se fétost persuadé, et cela lui sufïisoit. Il alla même jusqu'à me dire 'qu'il verroit de sangfroid et même avec plaisir lady Géraldine devenir mon épouse. Plein de l'idée que la fuite pour lui scroit une honte, il ne redoutoit pas de s'exposer à toutes les séductions de l'amour. Il passoit ses journées pres^qu'entières avec nous; et lad y Géraldine éloit plus aimable que jamais.
Elle alloit partir dans une semaine, et j'étois toujours indécis. Elle devoit passer l'hiver suivant à Dublin , et je ne doutois pas qu'elle n'y rencontrât de nouveaux adorateurs parmi lesquels un heureux pourroit se trouver , si M. Devereux ne rcussissoit pas. Cette pensée étoit allarmante 1
(j'ai lois me décider à la fatale déclamation, quand une re'flexion m'arrêta.
»lïe puis, nie dia-jc , aller aussi passer l'hiver à Dublin , et si 1 automne n'a
tcpoinl amorti ma passion, il sera temps icencore de la faire connoître. Ce fut à ce >Hernier parti que je m'arrêtai. Délivré )Ues tourmens de l'incertitude, j'at- LO.endis avec tranquillité ce jour si redouté des amans, le jour de la se- Boaration. Je sentois que l'habitude sile vivre avec cette femme aimable
vivôit presqu'identifié ma manière de ooenser et la sienne, et je trouvois la iobrce de mon intelligence accrue et lobrlifiée. Je craiçnois bien moins le bJlepart de lady Géraldine que le reo our de l'ennui.
Dans celle disposition desprit, je r>oarcourois un matin les bosquets du
avec lady Géraldine, lors
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qu'un léger incident , me fit agir d'une manière toute contraire à mes résolutions , aussi bien qu'à mon caractère.
Mais l'homme est ainsi fait, et j'étois destine' à me conduire comme un fou dans le temple même de Minerve.
Parmi les fabriques qui ornoient le parc d'Ormsby, il y avoit un édifice consacré à cette déesse; une foule de jeunes demoiselles folâtres , conduites par madame O'Connor et Lady Kiirush nous y appelèrent , comme pour nous montrer une charmante découverte qu'elles venoient d'y faire. Nous entrons donc, suivis de cette troupe joyeuse. Tout ce que nous voyons dans le temple, c'est une inscription en vers, de la façon de lady Kilrush qu'on avoit pompeusement gravée sur une table du plus fin marbre. Nous
lûmes ces vers , avec toute Tattentioa
non a coutume de (fonneraux ouvrai
2' s d'une dame en présence de leur uiuteur.Lady Géraldine et moi nous oiious tournions vers lapoëtrsse, pour îjjui adresser noue compliment, lùTSr j}[uc nous nous aperçûmes quelle, et
ooute la compagnie s'en étoient allées.
Ils sont tous partis , s'écria lady wéraldine, et les voilà qui se dirigent fers le temple de la folie. Lady Kilrusfa , comme vous le savez, est trop rmodeste poixr rester exposée à nos seloges. Mais j'aime à rire de l'affectation. Milord , rappelez là , et vous ^verrez la timide personne, au milieu >de tous les embarras de sa feinte modestie, se laisser dire quelle est une dixième Muse. Mais courez vite , Milord , ou vous ne pourrez plus les atteindre.
Dans aucune circonstance, je crois
qu'on ne ma voit vu courir ; mais pour obéir à lacly Géraldine, j'allai le plui vite que je le pus vers la porte , et l mon grand étonnement, je la trouvai
fermée. 1
Elle est Lien réellement fermée, dis-je, c'est un trait d'esprit de madame O'Connor, ou un tour de l'espiègle
miss Callwells.
Que je hais ces mauvaises plaisanteries , s'écria ma compagne de pri-
son
vont revenir. Puisque les mistifications sont à la mode , et que ces demoiselles veulent la suivre ? elles devroientbien inventer quelque chose de neuf. Cette manière d'enfermer son monde , est si usée ! Je sais que des gens du bon ton , se sont quelquefois amusés de la sorte ? et avec
succès; mais la tourbe des imitateurs
ne sait jamais distinguer les occasions. Soyons donc tranquilles, et prenons patience.
Elle s'assit pour relire l'inscription; je ne Pavois jamais trouvée si belle. La dignité de son maintien me charma; elle ressembloit si peu à ces femmes dont l'affectation m'avoit tant fatigué; je me rappelai l'exemple auquel elle venoit de faire allusion.
Une plaisanterie semblable à celle dont nous étions l'objet, avoit fini par un mariage. J'étois frappé de cette idée; et lady Géraldine dut trouver que je répondois avec beaucoup de distraction , h ses observations sur les vers que nous venions de lire.
« Milord , pourquoi ctes-vous si sérieux ; d'où vient cet air rêveur ? Je vous assure que je ne vous soupçonne .point d'avoir trempé dans cette sotte
plaisanterie. Après avoir été acquilfc si honorablement , ne conservez pas plus long-temps l'apparence d'un civ
minel. »
Je ne puis pas dire positivement ce qui me décida dans cette conjoncture; je ne sais si ce fut la singularité de ma position , ou le charme extraoïxb naire des manières de cette femme, mais toutes mes incertitudes se dissipèrent, toute ma prudence s'évanouit.
Sans réfléchir à ce que je disois , je répondis : « Vous me rendez justice, en m 'acquittant de la sorte ; mais si je n'ai point eu de part au complot , j'éprouvele besoin irrésistible de profiter de cette circonstance, pour vous déclarer mes véritables sentimens ».
J'étois aux pieds de lady Géraldine, lui parlant de mon amour, sans penser
à ce que je faisois. Je ne saurois
mr rappeler la diffuse déclaratioa ie je débitai dans ce moment; mais je me souviens parfaitement qu'on me répliqua :
Milord, je puis vous certifier que vous ne savez, ni ce que vous dites, m ce que vous faites. Tout ceci n'est qu'une méprise, et vous-même en serez convaincu dans une demi-heure.
Je ne serai , ni assez vaine , ni assez cruelle , pour supposer que vous ayez parlé sérieusement.
— Comment ! personne ne fut jamais plus sérieux, que je ne le suis actuellement.
— Non, non, cola n-est pas.
Je fis de nouvelles protestations.
— Levez-vous, Milocd, je vous en prie; et quittez col air héroïque, Lien que votre démarche soit vraiment
celle d'ua héros. Je ne pais deviner
comment vous y avez été entraîne mais rassurez- vous ; vous voilà e
sûreté, vous en êtes quitte pour peur. Que cela ne vous encour; pas , cependant, a vous conduire encore une fois si follement. Je connoi* très-peu de jeunes femmes , à qui le comte de Glenthorn puisse s'offrir avec quelquespoir de se voir r»efuserr Ainsi, tenez-vous sur vos gardes, ' craignez de ne pas rencontrer un autrefois quelqu'un de si déraiso nable.
Non, jamais je ne rencontrerai d'être aussi séduisant que vous, C fut un nouveau texte pour un nouveau discours. Il seroit inutile, et fort peu amusant, de le rapporter, quand même il me seroit resté dans la memoire.
Lady Géraldine m'écouta et me ré-
pondit avec beaucoup de sang-froid :
« En supposant, milord, que vous pensiez dans ce moment lout ce que vous dites; et dans cette supposition il entre autant d'amour-propre que de reconnoissanec, permettez -moi de vous dire que ce n'est point là de l'amour, c'est de l'imagination pure.
Vous n'êles pas aussi malade que vous le crovez. Celte fois-ci vous n'en mourrez pas; je garantis votre vie. Sautez donc par la fenêtre, et allez ouvrir la porte. Sautez; ne craignez pas de vous faire du mal j je vous l'ai dit votre vie est assurée. Allons faites le saut de Leucade et délivrez-vous de votre passion. *
La tristesse se peignit sur tous mes trait*.
Ce n'est qu'un léger nuage, rueditelle , il va se dissiper.
Je devins plus passionne que jamais.
Pour connoître la nature de mes senlimens, il falloit qu'ils fussent contraries; alors ils acqueroient un degré de force extraordinaire.
Lady Géraldine poursuivit avec un ton de plaisanterie qui me desoloit. « Vous ne savez pas de quel délicieux plaisir vous me privez, milordj du vif plaisir delà coquetterie, qui dans certaines circonstances, est trèslégitime, comme je Fapprends dans un grave auteur moral. Ce grave auteur nous enseigne donc qu'il est une occasion où une femme peut en sûreté de conscience jouir du charme de la coquetterie dans toute sa lati^ îude; c'est lorsqu'un homme, de propos délibéré, diffère de présenter ses hommages jusqu'au moment où il se
croit sûr, en les présentant, de les voir
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acceptés. Si vous en aviez agi de la aorte, mîlord, avec quel empressement je me semis livrée au plaisir que vous m'auriez si naturellement présenté. Mais hélas! il faul y renoncer, vous avez été si franc avec moi, que je me vois obligée à vous payer de la même sincérité, sous peine de perdre ma propre estime â laquelle je tiens bien pies qu'à l'admiration même que je pourrois inspirer. n
Elle se lut quelque temps, et changeant lout-a-coup de manières , elle poursuivît avec uu accent très-éner- £ique,
« Oui , je dois être sincère et je le serai quoiqu'il doive m'en coûter. Je vous le dis donc franchement, milord, je ne serai jamais à vous. L'effort que cet aveu me coûte , vous forcera d'y croire. » Sa voix chancela et
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la rougeur couvrit son visage. « Mon cœur ne m'appartient plus ; j'en aime un autre. J'ignore si jamais les circonstances me permettront de m'unir à l'homme de mon choix. Cela est plus que douteux. Mais ce qui ne Test pas, c'est qu'avec le sentiment dont je suis occupée, il ne m'est plus possible d'entendre parler de propositions de mariage de quelque part qu'elles me soient adressées. »
Je lui objectai que malgré le mérite de celui qui lui a voit inspire' une si vive affection , puisque son union avec lui étoit encore fort douteuse, d'après ses propres aveux, peut-être la constance et le profond dévouement d'un homme qui s'efforceroit de se rendre digne d'elle, pourroient avec le temps
« Non, non, s ecria-t-elle , ne vous
trompez pas vous-même. De mon cote je ne ferai rien pour entretenir
con
il est incapable de changer. Mon amour a pour base u l'homme auquel je suis attachée ne doit mes sentimens qu'à la parfaite connoissance que j'aide sa conduite et deses principes. Aucun autre, quelles que soient d'ailleurs ses qualités, n'aura cet avantage a mes yeux.Et quand je dis
que je n'ai que peu d'espoir de me voir unie à lui, je ne prétends pas assurer que tout change dre mon penchant et mon devoir compatibles, soit absolument hors de probabilité. Je sais que sans espérance l'amour ne peut pas long-temps durer. Le langage que je vous parle n'a rien de romanesque. Tout ce que vous
dites de -l'effet du temps et des assi-
Suites d'un autre prétendant me se
roit parfaitement applicable, si moi attachement étoit le fruit d'un caprice passager, ou la première inclination d'une enfant irréfléchie. Mais je ne suis plus une enfant* et quoique j'aie pour la première fois, croyez que mon goût n'a rien de léger ni de frivole. Je ne vous dirai pas que l'être que j'adore est un ange; qu'on ne vit jamais ici bas rien d'aussi parfait; je me fais au contraire un plaisir de rendre justice a vos ëminentes qualités. Quoique bien persuadée que vous êtes susceptible d'un attachement réel; et que l'amour , s'il s'emparoit de votre aine , pourroit développer en vous de nombreuses vertus qui y restent comme ensevelies; je croirois vous tromper d'une manière impardonna-
jble et qui seroit funeste à jamais à mon
repos et peut-être au votre, si vous
laissois espérer que votre affectidn pour moi puisse obtenir quelque retenir. Je vous en ai trop dit pour vous cacher rien désormais. J aimé
monsieur De Ver eux et t'est pour toute
la vie.
Certainement il en e t digne, m'e'criai-je, <I une voix étouffée; cYsi plus que vous n'en pouviez attendre d'un rival.
Mais non pas plus que je n'en attendois d'un homme tel ue vous.
Ne disiez-vous pas qu'il vousse-
roit difficile d'accorder votre inclination et votre devoir? Obtiendrezvous jamais le consentement de ladjr Kildan'an ?
Elle p'ârUt extrêmement troubleé.
« Non certainement, à moins que....
Milord O'Toole a promis Je ne me
fie pas trop à la parole des courtisans; mais milordOToole est notre parent, et il a promis d'obtenir une place dans l'Inde pour monsieur Devereux.
Celui-ci dès-lors jouiroit dans le monde d'un peu plus de considération, et ma mère deviendroit peut-être plus favorable. Milord, la franchise avec laquelle je vous parle est la plus forte preuve 9 que je vous puisse donner de mon estime. Il ny a que peu de mois que j'ai eu l'honneur de faire votre connoissance, mais sans me glorifier de mon propre discernement , j'ai pu m'en rapporter à celui de M. Devereux , et son exemple m'a appris à mettre en vous ma confiance tout entière. Je suis sûre que vous justifierez la haute estime que vous m'avez inspirée, en respectant mon secret, et que vous deviendrez digne de toute
nia reconnaissance, en vous désistant d'une poursuite que vous devez regarder comme inutile; je m'en repose entièrement sur vous.
J'etois si touche', que je ne pus re*
rnl; c.
Milord, M. Dever
une ame
Lie.
« On se baise les mains, » se mita crier une voix aiguë. Nous nous tour-
nous
ercevons madame O Connor
regar
dent en riant. « Comment
les mains, après un tête-à-tete d une heure. *. Venez vite , madame Kildangan, venez vite, dit madame O'Connor, avant que lady Géraldine soit remise de son embarras.
Madame O'Connor, lui dis - je ,
vous surprend- on souvent a être embarrassée ? Il me semble que c'est un crime, auquel vous n'êtes pas sujette — Jamais, répond elle, on ne m'a
trouvée enfermée avec un si beau cavalier.
Lady Géraldine un peu remise :
La seule chose qui blesseroit votre conscience en pareil cas, ce scroit d'être surprise ; on voit que vous tenez a la famille des Surjaces (i).
« Enferfne'ei surprise! Que signifie tout cela ? s'écrie lady Kildan^an , qui arrive tout essoufflée: quelle honte!
(i) Tons les amateurs de littérature anglaise savent que dans la comédie de M. Sheridan , intitulée Sc'.ool Jor Scandai , un
jeune hypocrite porte le nom de Josepji Surface. Celte pièce a éié transportée sur le Théâtre -Français, avec le litre de Tar~
tuffe de mœurs.
quel scandale! Puis cachant la satisfaction que lui procuroit le spectacle qu'elle venoit de découvrir: « Allons, ou\ re la porte , ne te fâche pas, ma chère Géraldine ; madame O'Connor, pourquoi faire aussi de mauvaises plaisanteries? Mais il ne faut pas se piquer, nous devons rester tous bons amis. w
La porte s'ouvrit , et quand nous fumes sortis, lady Géraldine me dit tout bas : ( :
Au nom de Dieu, Milord, ne déchirez pas le cœur de ma pauvre mère! que jamais elle ne sache que j'ai eu à ma disposition le titre de comtesse ; et que je l'ai laissé échapper.
Lady Kihlaa:;an étoit si agréablement émue de l'espérance d'accomplir ses desseins, qu'il me fut impossible de la détromper pour le mo-
ment. Lorsque j'annonçai à sir Harrjr
Ormsby qu'une affaire particulière L'obligeoit à retourner chez moi , certainement elle pensa que cVtoit pour aller faire les dispositions nécessaires à mon mariage. Lorsque j'étois sur le point de monter à cheval , M. Dcvereux perça la foule qui étoit rassemblée dans la salle basse du château, et me présenta la main, en me regardant d'un air qui sembloit dire : êtes-vous assez généreux pour me continuer votre amitié? Je connois, lui dis- je , le prix d'un ami tel que vous, et chaque jour de ma vie, j'espère en devenir plus digne.
Je fus recompensé de l'effort que j'avois fait sur moi-même; lady Géraldine qui , dans ce moment étoit retirée derrière ses compagnes , s'approcha de moi, et me témoigna sa
reconnoissancc, par un souris rempli de grâce et de dignité. Ce fut U dernier regard que j'obtiris de cette charmante femme ; je ne l'ai pas revue depuis ce moment.
Arrive chez moi , je restai deux jours sans me faire la barbe, et presque sans parler. J'aurois volontiers gardé le lit, mais je savois qu'en me disant malade, il me seroitimpossible d'empêcher ma nourrice Ellinor de venir se lamenter auprès de moi ; je n'étois pas disposé à entendre de nouveau les histoires de Barbe-Noire, ou du Spectre du roi O'Donoghoe, et jamais je n'aurois eu le courage de repousser les marques ingénues de son affection, quelqu'importunes qu'elles eussent pu être pour moi. An lieu de me mettre au lit, je restai constamment étendu sur un sofa , et je me
livrai à la douceur et a l'amertume
de mes pensées, après avoir défendu qu'on me d rangeât pour quelque sujet que ce fut. Tandis que jVtois p ongé dans mes rêveries , un de mes domestiques, Irlandais à moitié' fou > et (jui pour cela, s*arrog6oi.t plus de liberté que ses camarades, se présente brusquement à moi, et me dit :
« Milord , ne vous en déplaise , mais malgré tous les gens qui sont là-bas, j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous avertir des nouvelles qui courent le pays. Tout est sens -dessus-dessous dans le château d'Ormsby ; ils ne s'entendent plus l'un l'autre, c'est une confusion. Ils disent que c'est à l'occasion d'une par ole qui a été rapportée par mûss Clemmy Or nsby , et qui à mis en fureur milord OToole, que lady Géraldine a traité de patte de
velours. Lord 0 Toole en présence de lady kildang.m, de lady Gérai*
dinc cl de milord Crai^lclhorpc , a dit quelque chose qui a fâche lady Géraldine et M. Devereux. Celui-ci a dit des choses qui ont fâché lord
O'Toole, qui a disgracié M. De\ creux, et qui ne veut plus lui procurer la place dans l'Inde , qu'il lui avoit pro*mise. Lady Géraldine en est furieuse, et il se trouve qu'elle aime M. Devereux, ce qui a rendu sa mère plus furieuse encore, et ce qui la fait crier nuit et jour. Elle ne peut pas concevoir comment sa fille a refuse' la main du premier comte du royaume, de vous, IYlilord , pour lui préférer un homme de rien , qui est aussi pauvre qu'un habitant de Connaught, c'est M. Ceoil De véreux ; et elle lui a défendu de voir sa fille, et elle a de-
féndu à sa fille, de jamais penser h lui sous peine d'être mise au pain et à l'eau. Aussi Ton a commande les chevaux , et tout le monde est parti a la pointe du jour pour Dublin, et c'est la vérité pure, Milord, et il n'y a pas un mot de mensonge. »
D'abord je ne voulus pas croire une histoire si burlesqucment racontée ; mais après des informations, je la trouvai vraie dans tous ses points. J'avois encore présens les derniers mots de monsieur Devereux et les derniers regards de lady Géraldine; je résolus de les étonner par la prompilude de mon obligeance et de mériter à jamais leur estime et leur gratitude. Leposte qu'espéroit monsieur Devereux netoit pas encore donné; la Gottealloit partir dans peu de jours. Je me lève de mon sofa, je demande ma voiture,
je me rase , j'cnvoyc au courier retenir des chevaux à chaque poste, je
pars pour Dublin, et je trouve m ilord OToolc qui venoit d'y arriver. Quoique peu accoutume' au langage et aux formes diplomatiques, j'en connoissois à-peu-près la marche et les ressorts. J'abordai franchement la question et je prouvai à ma partie qu'il e'toit de son intérêt d'appointer ma requête. En te'moignant le de'sir que les bourgs sur lesquels j'avois de l'influence, prêtassent la main au gouvernement sur une question où la majorité' e'toit souhaite'e, j'obtins pour mon ami la faveur qui! méritoit. Avant que je quittasse milord OToole, le capitaine Andrews son aide-de-camp avoit reçu Tordre d'annoncer à monsieur Devereux sa nomination. J'ai sous les yeux une copie de la pre-
mfôrè lettre (le refu , elle etoît écrite dans toute Ja pureté du style diplo-
atique.