‹ L'Ennui, ou Mémoires du comte de GlenthornChapitre 15 sur 30 · TT · texte numérisé non relu

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liauton , comment, avec du courage et force présence d'esprit , on peut toujours côtoyer l'abîme, sans jamais y tomber. Apprenons de lady Norton, que la gloire des femmes à la mode, est tantôt de passer pour plus mauvaises qu'elles ne le sont, et tantôt d'être plus corrompues qu'elles ne le paioissent

Ici, un cri général interrompit lady

Géraldine; les uns attaquoient, les autres défendoient les illustres étrangères.

— Lady Géraldine! Je vous assure que maigre ce qu'où a dit de madame Norton , et du général *** 11 ne s'est rien passe' de rcprehcnsihle.

— Oui, ma chère Géraldine, quoique madame Hauton ait e'uî long-temps en coquetterie avec certain Lord, on n'y peut rien trouver à redire. Elle avoit seulement envie de rendre sa femme jalouse, car vous savez Lien que ce Lord n'est pas un homme dont on puisse devenir amoureuse.

— Ainsi, vous pardonnez à cette femme , parce qu'elle est conduite par la haine , plutôt que par l'amour; parce que son seul motif, est de rendre une pauvre femme malheureuse, et dq mettre le tiouhte dans

une famille. Pour moi , je pense que çcllc qui code au sentiment de l'amour, mérite plus d'indulgence qu'une femme que la haine dirige. ' j

Miss Bland soutint, que lady Hauton éioit la moins estimable des deux, et les partisans de Tune ou de l'autre se mirent à soutenir chacun leur

opinion. I

Lady Géraldine. — « Que nous îiiporte cette question? Irons -nous vérifier ou répéter leurs histoires scandaleuses? Ce ne sont pas les personnes, mais les vices que nous devons détester. Mes chers compatriotes , ne nous laissons pas prendre d'admiration pour ces grâces , ces folies , et ces

modes étrangères, et ayons le courage

d'être nous-mêmes. »

Mes yeux restèrent fixés sur la physionomie animée de lady Géraldine

qu

Il Madame O'Connor s'en aperçut et le l\ fit remarquer. Miss Bland expliqua El mon embarras , en l'attribuant à ce p qu'avoit dit lady Géraldine, sur l'his-

1 toire scandaleuse d'un proecs en di- 7 vorce. Je le devinai par un geste des

femmes qui m'enlouroient. Mais lady ) Géraldine étoit trop Lien élevée, 5 pour croire que j'eusse pu la soup-

2 çonner d'avoir voulu faire allusion a unes chagrins domestiques; avec une \ franchise et une douceur que je nouf Llierai de ma vie , elle s'approcha de imoi, et d'un regard, dissipa jusqu'à Ha moindre inquiétude que j'aurois [pu avoir; et reprenant la parole :

« Dites-nous, Milord, vous qui avez [ beaucoup vécu dans le grand monde > de Londres, si je me trompe sur le compte de ces deux dames, qui pro~

duisent tant d'effet en Irlande; mai»

je parie qu elles ne sont peut-être pas connues en Angleterre.»

Je confirmai son opinion , par mon témoignage, et j'opérai sur-lechamp une révolution dans les esprits. Tout-à-coup , l'empire de mesdames Norton et Hauton fut ébranlé jusques dans ses fondemens, et je ne sache pas qu'il ait jamais repris aucune

consistance.

La chaleur des expressions de lady Géraldine, dans cette occasion, et dans beaucoup d'autres , réveilla dans mon cœur, des sentimens assoupis; je fus averti de ma dignité d'homme, et je commençai à croire que je valois mieux que ces méprisables automates, parmi lesquels j'avois été jusqu'alors rangé.

Un jour ; lady Rilrush avec ce ton

> compose , moitié des minauderie*

> d'une jolie femme, moitié de laffecî talion d'un bel esprit , parloit de ï M. Dcvcreux, qu'elle pretendoit pro- ) tc'gcr et produire.

Ici Devereux! dit-elle, Cccil Devei rëux! A quoi pensez-vous donc, c'est i à vous que je parle.. Voici Fepiiaplie 3 de la belle Laure , par François Ier.; [j'en rafolle, il faut absolument me I la traduire :pei sonne ne peut le faire ri mieux que vous ; moi , je n'en ai pas l le temps , mais je ne dormirai pas 3 cette nuit, si je rie l'ai pas. Allons, vous £ avez tant de facilité ; asseyez-vous une i minute , et travaillez, tandis que j'irai ï faire ma toilette. Vous ne savez peut-

> être pas que je m'appelle Laure, dit- 3 elle, en quittant la chambre, d'un î air tout-a-fait sentimental.

Que vais-je devenir? dit M. Deve-

reux. Jamais pareille tâche fut-elle imposée ? J'aimerois cent fois mieux traduire un conte persan ou arabe* Lisez cela , Milord , et voyez s'il est aisé de faire de lady Kilrush. la Laure de Pétrarque.

Lady Géraldine, après avoir lu le sonnet nous dit : sans doute il n'est pas si facile à traduire qu'on voudroit le persuader; ( i) mais aussi vousvous êtes attiré vous-même cette difficulté,

Devereux. Pourquoi allez-vous montrer ce sonnet à une amateur de la

ï) Eq petit lieu, comprins, vous pouvez voir Ce qui comprend beaucoup par renommée Plume , labeur , la langue et le savoir Furent vaincus de Pâmant par l'aimée.

O gentille aine, étant tant estimée, Qui te pourra louer qu'en se taisant? | Car la parole est toujours réprimée Quand le sujet surmonte Je disant*

9l force de lad y Kilrush? vous deviez dbion peitter que lors même qu'il eût tïétè détestable» 1'' nom de François I, >wotre gracieuse approbation , et la • tdouce conformité du nom de lady yfiilrusli avec celu? de ia belle Laure>

>Elevoient ia remplir d'enthousiasme J&t la faire pâmer d affectai on.

M. De véreux , leur dis- je , n'a qu'à imiter les trois derniers vers pour xexcuser son silence.

« Qui te pourra louer qu'en se taisant? « Car la parole est toujours réprimée « Quand le sujet surmonte le disant. »

M. Devereux — « Non il n'y a sepas d'excuse valable pour me tirer 'M'affaire; » et il s'assit d'un air triste • Dccomme pour se mettre au travail, iâBientôt après il se leva et quitta lap-

îcjpartement 7 disant qu'il avoit la mau-

Taise habitude Je ne pouvoir tra* Tailler en compagnie.

Alors lady Géraldine s'éleva contre les prétentions de ces riches amateurs, qui accordent une protection insolente et dédaigneuse au génie et croyent l'honorer beaucoup.

« Quel ridicule orgueil ! on m'accuse d'en avoir moi-même , mais je pense qu'il est d'orne autre sorte.

J'espère qu'il ne ressemble pas à celui de ces Mécènes grossières qui regardent les hommes de talens comme des histrions faits pour les amuser, mais des histrions qu'il est même inutile de payer et qui sont assez récompensés s'ils obtiennent quelques louanges. Ils se croyent môme en état de conseiller, de diriger le génie et de l'employer selon leurs petites vues et pour leurs stupides plaisirs; comme

* ce Pierre de Medicis qui n'eut pas

I honte , un jour , d'envoyer Michel-

^AnLre lui faire une s la tue de nei^e.

TMilord , auriez-vous jamais lu les

mu-moires de Ma cl. Staal ?

Non ; je ne croyois pas qu'ils ifussent publics.

Vous vous trompez ; je veux parler de mademoiselle de Launay qui tfvéeut sous Louis XIV et le Régent.

Je n'en a vois jamais entend uparfler, et je rougis de mon ignorance.

Moi-même je ne les connois pque d'hier. J'ai été frappée de la peinîXure de la duchesse de la Ferté qui Ënpossedoii à un haut degré ce ton de qproleetion ignorante. Elle mérite que /vous y jetiiez un coup d'oeil, Milord; lie livre est là sur la table. Voici le assage : La duchesse de la Ferté xlans ce moment montre à la duchesse

de Noaillcs la jeune demoiselle de

Launay, comme on montreroit une

marionette ou un singe.

f< Allons > mademoiselle /parlez.

Madame , vous allez voir comme elle parle. — Elle vit que j'hésîtois à répondre , et pensa qu'il falloit m'aider comme une chanteuse qui pre'lude , à qui Ton indique l'air qu'on désire d'entendre. — Parlez un peu de religion > vous direz ensuite autre chose. »

Ce discours est devenu proverbe dans Paris , à ce que m'a dit M. Devéreux , et on le cite souvent lorsqu'on rencontre des protecteurs dans le genre de la duchesse de la Ferté.

L'ignorance , dis-je à mon tour , quand elle est jointe à la présomption produit des effets bizarres dans les rangs subalternes , comme dans

les rangs élevés. Un homme de ma connoissance alla dernièrement acheter des rasoirs chez M. Pakwood.

Madame ctoit se*le visible. L'acheteur lui ayant fait compliment sur l'élégance du style de ses avertissemens, elle répondit : « Eh ! Monsieur croyez-vous que mon mari ait le temps de faire de ces choses là ; nous avons à nos ordres un poète qui est chargé de toutes ces bagatelles. a

Quoique lady Géraldine ne parlât qu'en termes généraux des protecteurs et des hommes a talcns , la chaleur qu'elle y mettoit me fit penser qu'elle y avoit quelque intérêt personnel. Je crus découvrir qu'elle avoit un cœur et que M. Devereux en savoit quelque chose. Un incident confirma le soir même ce soupçon.

Tandis que nous prenions le café,

lady Géraldine et M. Devcrcux se lenoient dans l'embrasure d'une fenêtre ; le chai me de leur conversalion avoit attire' du monde autour d'eux, et animés Tun par l'autre, ils se livroient à toute la vivacité de leur esprit.

Une petite fille de six ans qui jouoit auprès deux, se mit à leur dire : Puisque vous êtes là à chanter comme deux rossignols, je vais vous mettre en cage. Et elle tira sur eux les rideaux de la

croisée. — Voulez-vous rester en cage?

dites, petits oiseaux!

Lady Géraldine. (Feignant de lutter avec l'enfant qui la tenoit enfermée dans le rideau). Non, non; il y a des oiseaux qui ne peuvent pas vivre en ca#e.

Madame O'Connor. — H me sem-

ble que M. Dcvcreux ne se trouve pas mal de sa captivité^

Je ne puis pas sortir; je ne puis as sortir, dit M. Devereux , en imiuant le son mélancolique du sansonet

i>lans le Voyage Sentimental.

Quest-cc que cela, dit lady Kildannaii, en se pre'cipitant vers la fenêtre,

Ce sont deux oiseaux, répond la etite fille.

Des oiseaux chanteurs, reprit; lady h ïréraldine , en prenant dans ses bras r enfant pour quelle n'en dit pas davantage, en se mettant à chanter en >Wet d'une voix ravissante. [ Lady Kildangan ne comprit rien aie ce qui s'étoit passe', et retourna à xa place. Pour moi je sentis la jus- 8cesse demes soupçons ; j'éprouvai quelque contrariété , mais moins grande jo:ependant que si j'eusse été profonbJlément amoureux.

Je suis bien heureux, me dis-je,

que le mal ne soit pas plus grand.

Que serois-je devenu si je m'éiois épris d'une femme qui a drjà donné son cœur? mais Ta-t-elle effectivement donne? je me suis déjà mépris une

fois : examinons la chose de plus près. Voici donc un motif qui va tenir mon attention éveillée.

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