‹ L'Ennui, ou Mémoires du comte de GlenthornChapitre 21 sur 30 · CHAPITRE XI Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI Y

e pouvois me vanter cl avoir parcouru FJi lande du nord au sud , mais dans le fait, je n'en connoissois ni le territoire ni les habitans. Tout étoit prévu, dansées commodes parties de plaisir, pour lever le moindre des obstacle qui a m oit pu tenir mes facultés en éveil. Accoutumé des lors au ton

des Irlandais, je pensois en connoître parfaitement le caractère; une fois que je fus familiarisé avec les expressions comiques des gens de la dernière classe, je ne m'en amusai plus.

Je me rappelle cependant une observation que je fis durant ce voyage, où je ris beaucoup d'un usage que je

prcnois pour une plaisanterie. Un jour qu'il faisoit tres-chaud, nous vîmes des ouvriers qui travailloient dans un marais, ayant près d'eux .un feu allume. Quelque temps après, j'en parlai à monsieur M'Léod comme d'une absurdité, mais il me dit que les ouvriers Irlandais allumoient ces feux pour que la fumée chassât les myriades d'insectes appelés midges dont ils sont tellement tourmentes que, sans cet expédient, ils seroient dans les êtes chauds et humides, obliges de renoncer à leur travail. Si j'avois été assez actif durant mon voyage pour <m tenir le journal, sans faire plus de recherches , je n'eusse pas manqué d'y noter que les Irlandais pendant les plus fortes chaleurs, tiennent toujours du feu près deux, pour s y chauffer, et j'eusse augmenté le nombre de ces

toyageurs étourdis, qui donnent en

spectacle leur propre ignorance, en cherchant à ridiculiser des usages dont ils ignorent la cause et dont ik ne soupçonnent pas l'utilité.

Un étranger qui dernièrement a publie des lettres sur l'Angleterre , a fourni un ri^ible exemple de cette facilité à se méprendre.

Jravois, dit-il , beaucoup entendu parler de la vénalité du parlement anglais, mais une scène qui s'est passée sous mes yeux, m'a fait voir à quel point elle étoit portée. Au moment où le ministre entra dans la chambre, tous les membres allèrent a sa rencontre ? en criant : places ! places ! ce qui veut dire donnez - nous des places.

Heureusement mon indolence nie

préserva des bévues de ces voyageurs

écervclés. Je ne courois pas le risque de dire ce que je n'a vois pas vu.

Pour ce qui regarde la manière de vivre des Irlandais, les jouissances et les peines de leur vie domestique j leur désir plus ou moins vif d'améliorer leur condition ; la proportion don~ ne'e entre la population et la quantité de terre cultivée; la différence existante entre les bénéfices de l'agriculteur et ceux de 1 artisan; le rapport du prix de la journée avec celui des denrées: toutes ces questions étoient étrangères à mes idées, et, à cette époque de ma vie, absolument au-dessus de la sphère de mon intelligence. J'avois voyagé en Angleterre , sans y faire une seule remarque relative aux différons degrés d'industrie et de civilisa* tion que me présentent ce royaume.

En effet , il ne m'étoit jamais venu

dans l'esprit qu'il convînt à un noble

connoitre la situation "

raie d'un empire, à la législation duquel il avoit part j je ne soupçonnois pas que l'étude de l'économie politique pût être de quelque utilité à un liomme de mon rai vu les curiosités de

des

retourner

□rant

permettoitpas d'abandonnermon poste; mais maintenant que la tranquillité paroissoit rétablie , j'étois décidé à quitter un pays qui, pour le peu que je le connoissois, ne m'avoit pas été agréable. Ma résolution jeta Ellinor dans le désespoir, et elle employa toute son éloquence pour me dissuader de partir. Je fus surpris delà peine que lui causoit ce dessein, je ne croyois

pas qu'un être pût en aimer un autre h ce point, et j'enviai cette sensibilité. Joe Kelly, mon nouveau valet de

chambre, paroissoit également effrayé de l'idée de sortir de son pays natal , et ce sentiment le réconcilioit un peu

avec Ellinor qui d'ailleurs, né pou-

voit lui pardonner d'être un Kelly dô Bally-Muddy.

' Certainement, disoit-elle, un jour en ma présence, tous ces Kelly de Bally-Muddy sont une mauvaise race,

Joe ! est-ce que l'oncle de ton propre frère n'est pas maintenant dans la prison de * * * , pour avoir assassiné une femme ? Eh bien ! répondit Joe , si il a été assez malheureux pour être enfermé , ce que Ton n'a pas au reste exécuté facilement, ne vaut-il pas bien mieux qu'il le soit pour un meurtre

que pour un vol ; je vous le demande?

Cette manière de classifier les crimes me surprit beaucoup, mais Joe ne faisoit qu'énoncer une opinion partagée alors par la plupart de ses com~ patriotes.

Cet homme, à force de petites attentions, me persuada de la sincérité de son attachement : en professant

une entière dépendance de ma volonté , il acquit de l'empire sur mo

amour-propre; et il se concilia tout à fait mon indolence, en me'pargnant la plus légère peine. Je n'ai vu personne contrefairele fou avecplus d'art; il sembloit trop simple pour me tromper, et étoit assez fin et assez spirituel pour me divertir. J'aimois à l'avoir auprès de moi, comme certains princes grossiers avoient des fous attitrés. On dit qu'un de nos anciens monarques donna trois paroisses à cçlui

qui jouôit ce rôle auprès de sa personne; je ne donnai que trois fermes au mien. Je ressenlois un ridicule plaisir à faire de mon favôrî un objet d'envie; de plus, je tombai dans une méprise que ne savent guères éviter les grands , quand ils sont dépourvus d'expériences; je crus que l'attachement se pouvoit acheter, et que, par des bienfaits disproportionnés aux services, on enchaînoit la reconnoissance. Joe Kelly, par plusieurs manœuvres trop minutieuses pour que je les rapporte ici, parvint à me faire différer de jour en jour les préparatifs de mon départ. Je le remis enfin jusques vers le milieu de l'automne» Alors Kelly n'ayant plus de prétexte, me dit que je ferois bien d'attendre la réponse de mon intendant anglais à qui javois écrit, pour savoir si je trou-

Terois tout prêt en arrivant. Durant cet intervalle, je ne vis personne ex^ ccpié Joe Kelly, et je courus le risque de devenir misanthrope par pure indolence. Je ne haïssois point mes semblables, mais je redoutois la peine de leur parler. Mon seul amusement à cette époque, étoit d'errer sur le Lord de la mer. Ordinairement je

ni'asseyois au pied d'un rocher , et la ]c contemploisle mouvement des flots.

Il y avoit quelque chose dans ce spec-

enchantoit. Je pr-.7

sur le rivage dç l'océan ; car sans sortir de mon inaction , je voyois une grande opération de la nature j le bruit des flots et leur agitation également monotones me plongeoient insensiblement dans une douce rêverie^ Un soir que j'étois assis a ma plaçç

ordinaire, mon attention fut légèrement distraite par l'aspect d'un homme qui descendoit du rocher d'une manière fort périlleuse. Il se laissa couler ayant une corde attachée par un hout autour de ses reins et fixe'e par l'autre a un pieu enfonce' sur Je sommet du roc. Un pied pose' sur une saillie du rocher, et tenant d'une main sa corde, il étoit comme suspendu dans les airs; et il me parut que dans des crevasses, il cherchoit des œufs d'oiseaux de mer. J'avois déjà vu plusieurs fois sur la côte pratiquer cet exercice périlleux , de sorte que je n'y eusse pas pris garde si , de temps en temps , cet homme ne

uni

se fût pas tourne de mon côté co:

pour m'observer. Quand il vit qu'il avoit attire mon attention , il jeta une pierre blanche qui vint tomber à mes

pieds. Je me baissai pour l'examiner.

L'homme attendit jusqu'à ce que je l'eusse dans les mains ; alors il remonta par le moyen de sa corde jusqu'au sommet du rocher, et il disparut. A la pierre eloit attaché un papier sur lequel je lus ces mots e'crits d'une main contrefaite.

« Votre réputation et votre vie courent également des risques. Ne vous promenez plus ici îfe soir, près de ces souterrains , ni près de la vieille abbaye. — Ne vous fiez plus à Joe Kelly, — quittez l'Irlande; le vent vous favorise.

« Tels sont les vœux de votre ve'ri* table ami.

« P. 6\ Partez de votre château demain, et ne dites rien de ceci à Joe Kelly, où vous pourriez vous en repentir quand i i n'en seroit plus temps. a

D'abord celte lettre me surprit un peu, mais une demi-heure après, je retombai dans mon apathie. Plusieurs personnes en Irlande avoientreçu des lettres anonymes, et j'étois las d'en avoir entendu parler durant la révolte. Ceci pouvoit n être qu'une attrape, ou un tour combiné par ceux qui dësiroient que je quittasse Tirlande. Je m'ennuyai bientôt d'y penser,* de retour chez moi, je brûlai la lettre , bien résolu de ne plus m'en occuper. Le lendemain arriva d'Angleterre la réponse de mon intendant; Kelly ne fit plus de difficulté', quand je lui ordonnai de se tenir prêt à partir dans trois jours. Cela me confirma dans l'idée que cette lettre n'étoit qu'une malice ou une plaisanterie. M. M'Léod étant venu me faire ses adieux , je lui

en parlai légèrement et en termes va-

gucs; il devient très -sérieux , et inç

dit : tftMfr*

Toutes ces choses en elles-mêmes sont peu importantes ; mais on doit les observer comme des indices de l'agitation qui règne encore parmi le peuple. C'est la paille qui nous montre d'où vient le vent. Je crains que nous n'ayons encore un hiver orageux , quoique l'été se soit passé tranquillement. Le peuple qui nous entoure est trop calme , et trop prudent ; cela n'est pas dans son earactère , il sa trame quelque chose son sein. On voit bien moins de dis-

putes y de batailles ; l'ivrognerie devient de jour en jour plus rare; ce changement n'est pas sans quelque otif bon ou mauvais ; cela est difficile à décider. Milord, quand nous

réfléchissons sur la situation de c*

peuple , et sur les causes n

Oh ! pour l'amour de Dieu, lui re'pondis-je en baillant, laissons-là toutes ces réflexions. À quoi peuvent-elles me servir, maintenant que je suis sur ton départ? Quand jé bc serai plus

ici , vous M. M'Léod, en qui j'ai une confiance entière, vous en agirez comme vous avez coutume, et da votre mieux.

Milord , c'est bien ce que je ferai,

puisque c'est mon devoir; et, vu la confiance que vous me témoignez, ce sera pour moi un plaisir. Je vous souhaite donc une bonne nuit et un bon voyage.

Je ne partirai pas demain ; mon voyage est retardé de deux jours. J'ai été si ennuyé aujourd'hui , on m'a

fougue de tant de- choses ! Il y a un

si grand nombre de petits détails à traiter , avant qu'on puisse se mettre en route. D'ailleurs f ce Joe Kelly n'a

pas de te te.

— Craignez qu'il n'en ait trop, comme vous l'a insinué votre correspondant anonyme. — II pourroit bien avoi?

raison. D'abord, je ne pourrois vous garantir la probité' de ce Kelly; et comment placer tonte sa confiance dans un homme de la probité' duquel on n'est pas sûr ?

— Oh ! quant à cela , ils sont tous fripons. Où en trouver d'honnêtes ?

Irai-je me tourmenter jusqu'à ce que j'aie trouvé un domestique parfaitement fidèle? Joe, sur ce point, vaut ses voisins : il m'amuse , qu'en puis-je désirer de plus ? Comme tous les gens riches , il faut bien me résigner à être volé plus ou moins.

M. M'Léod écouta patiemment et me répondit : « Si vous regardez comme

un mal nécessaire l'infidélité des gens qui vous entourent , je ne vous ferai aucune objection; seulement, si quel-> que vol vient à ma connoissance, je prendrai la liberté de m'y opposer, ou du moins je résignerai ma fonction à un de ces hommes qui saura mieux jouer le rôle du chien qui prétend garder le dîner de son maître» >J

La sévère intégrité de cet homme 7 son obstination à défendre mes intérêts me donnèrent à la fois de l'humeur et commandèrent mon estime.

Après deux minutes de silence je le rappelai au moment où il alloit sortir* « Eh bien! que dois-je faire,M.M'Léod> Que me conseillez-vous? Ne me faites pas une de ces réponses laconiques, mais parlez -moi en ami ; vous save&

\ puis V<

confiance. »

Il me fit une inclination extrême-

ment froide.

Je suis glorieux , milorcl , de la con? fiance que vous pensez ne pouvoir me refuser. Quant à votre amitié, je ne me croyois pas en droit d'y prétendre.

Maintenant que vous me faites l'honneur de me demander mon avis, je vous le donnerai en toute liberté'.

Renvoyez dès ce soir Joe Kelly , que vous restiez ou que vous partiez ? c'est le parti le plus sûr. Ce Joe est un me'chant, incapable d'aucun bien , et trèscapable de faire du

MtSIl

Etes-vous réellement effrayé de cette lettre anonyme?

Un homme prudent ne peut-il

prendre des précautions sans avoir peur? :

— Maïs avez-vous quelque raison particulière de croire ou de supposer que ma vie soit en ppril ? £

— Aucune raison particulière , lord; mais les raisons ge'n orales que jç vous ai fait connoître, les symptômes que j'ai observes , nme donnent lieu d'appréhender qu'il n'y ait quelque nouveau mouvement de la part du peuple ; et alors votre haut rang et votre grande fortune vous exposent plus qu'un autre, ke capitaine Hard-

castle dit savoir que des rassemble-

mçns séditieux ont eu lieu ; mais

comme c'est un homme à préventions,

jç ne m'en rapporterais pas entièrement à ce qu'il dit.

— Oh ! certainement non : pour ma part, je n'en croirai pas un mot;

et comme il pense que le peuple est

mal dispose , j'adopterois volontiers l'opinion toute contraire.

— Cette manière de juger ne me paroîtroit pas la meilleure ; elle vous exposeroit à devenir l'esclave de la

folie d'un autre.

— Je ne vous comprends pas. De

quelque manière que je juge , l'opinion du capitaine Hardcastle ne dirigera jamais la mienne. Je vous ai demandé votre sentiment, parce que je respecte votre intelligence ; mais il n'en est pas de même de M. Hardcastle.

Me voilà persuadé que le peuple des environs est dans d'excellentes dispo

sitions; et quant à celte lettre anonyme , croyez-moi , c'est une pure vétille. Je suis étonné qu'un homme comme vous soit la dupe de si peu de chose; et je serois tenté de croire

que cette lettre a été écrite par le ca-

pitaine Hardcastle ou quelqu'un de son bord.

Je ne le croirois pas.

Et sur quoi vous décidez -vous si promptement? JN'ai-je pas les mêmes moyens de juger que vous ; à moins qu'il ne vous soit parvenu

quelque renseignement dont je suis privé, (Alors, me levant à demi du

sofa où j'étois étendu , et comme hanté de l'heureuse idée qui m'étoit venue : ) Peut-être c'est vous, M, M'Léod, qui avez écrit cette lettre pour badiner. Est-ce vous ?

La rougeur lui monta au visage, et prenant son chapeau brusquement, je vous prie , « milord, me dit-il, de me dispenser de répondre a une pareille question. Et faisant retentir l'accent écossais dans toute sa rudesse , il ajouta : Si mon égal m'en adressait une

semblable, bientôt il s'en repentirent.

Un M'Le'od , milord, en plaisantant ou sérieusement , rougiroit d'écrire une lettre à laquelle il ne voudroit pas mettre son nom. Il se garderoit encore avec plus de soin , de dire ou d'écrire quelque chose qu'il ne pourroit pas avouer. Votre très - humble serviteur milord Glenthorn.» 11 fit une humble révérence et partit.

Je l'appelai, jelesuivis jusqu'à l'escalier. Je voulus m'expliquer etm'excuser ; mais vainement, c ctoit la première fois que je Pavois vu fâché.

— C'est fort bien, milord, c'est fort bien; puisque vous m'assurez que vous n'avez pas eu l'intention de m'offenser, je n'ai plus rien à dire; ainsi dormons là - dessus, avant d'en reparler. Je suis un peu plus animé que

je ne le voudrois , et vous avez sur moi

an ta g

i froid. Un homme comme moi, sei hauffe aisément quand son honneur st hlessé; et quand on est échauffé,

udent d

di

la main, lorsqu'il Loutonnoit it, cette chaleur même, fait

e davantage. Ma tous couchez pas sur votre colère , et iionnez-moi la main avant de sortir.

— « Volontiers, niilord^, car on ne qpeut résister' à tant de franchise. Et qpour vous parler franchement à mon klour, je suis fâché d'avoir été si vif , et \ je vous en demande pardon ; c'est une

iréparation qui ne me coûte jamais irien quand j'ai eu quelque tort. »

Il me donna le main et nous nous ^quittâmes meilleurs amis qu'aupara-

.rvant. Je dis l'exacte vérité quand i'af-

firme que je l'en aimai mieux pour s'être un peu fâché; sa colère me ré- | veilla, et l'émotion que j'éprouvai fut

suivie de réflexions salutaires. Joe Kelly se présenta ensuite devant moi de

l'air le plus simple, et me demanda quelle résolution j'avois prise relativement à mon voyage ?

« Je l'ai remis a trois jours. Éclaire-moi pour me mettre au lit.

Il obéit et me fit observer « que si mon départ étoit retardé , ce n'étoit pas de sa faute; que de son côté il étoit tout prôt, et qu'au premier mot il me suivroit au bout du monde comme c'étoit son devoir, sans compter son inclination; car ce seroit trèsmal de me quitter > et quoiqu'il lui en coûtât d'abandonner son pays , il aimoit mieux s'en séparer que de moi. » Sans prolonger davantage ces dé-

-Aiinonstra lions d'attachement, il reprit c*sa gaîte', et, par ses plaisanteries, m'axnmusa jusqu'à ce que je fusse couché la et endormi.

Page 1