L'enseigne de Gersaint
DEPUIS longtemps, autant dire depuis que je voyage en Italie, Watteau n'a cessé d'occuper les loisirs qui me restent. Je le connaissais assez pour ne pas pouvoir ne pas penser à lui dès le premier jour où j'affrontai Titien et Véronèse. Les personnages mêmes de ses tableaux, pour la plupart empruntés à la comédie italienne, étaient bien faits pour m'attirer vers lui. Peu à peu, me distrayant, je me trouvai, un beau matin, sans m'en être pour ainsi dire aperçu, posséder ainsi, sur Watteau et son œuvre, une assez abondante documentation qui m'engagea à une étude préparée de la meilleure manière : la lente et presque inconsciente pénétration intime.
Cette étude, je l'entamai systématiquement cette fois. L'heure était venue où, mes travaux sur l'Italie touchant à leur fin, j'allais pouvoir m'y consacrer complètement. Mais, avant de l'entreprendre, un dernier examen critique s'imposait, celui des tableaux eux-mêmes, opéré jusqu'ici au hasard des fortunes, et auquel je devais procéder maintenant d'une façon aussi précise et générale qu'il était possible.
Or, comme on le sait, un grand nombre des œuvres, qui comptent parmi les plus importantes, de Watteau sont la propriété des rois de Prusse, depuis le grand Frédéric. Je partis donc pour
Berlin, afin d'y étudier les toiles dispersées dans le palais royal de Berlin et dans les trois palais de Potsdam : le Stadtschloss, Sans- Souci, le Nouveau-Palais.
Mais seules les toiles du Stadtschloss et de Sans-Souci, à Potsdam, sont exposées publiquement, et ce ne sont pas les plus caractéristiques ; r Emharqn e^n eut pour Cythère, V Amour paisible, la Danse, les Bergers, les Comédiens français, etc., bref, une douzaine des oeuNTes les plus célèbres et les plus belles du grand maître français ornent, au château royal de Berlin et au Nouveau-Palais de Potsdam, les appartements privés du roi de Prusse.
Grâce au concours de hauts personnages français et allemands qui se sont mis, avec une bonne grâce que je n'oublierai pas, à la disposition de ma curiosité, il m'a été permis de pénétrer dans ces appartements, tant à Berlin qu'au Nouveau-Palais, pendant le séjour même que faisait, dans ce dernier, l'empereur Guillaume II.
Et pour que l'on comprenne bien que je sais apprécier les faveurs qui me furent accordées, que je n'apporte à ceci aucune désinvolture dont je sentirais, le premier, toute la disgrâce, je préciserai ce détail où l'on verra combien fut grande la complaisance dont je fus honoré : quatre Watteaux d'une importance capitale, V Amour paisible, les Bergers, la Leçon d'amour, les Comédiens français ont été décrochés des chambres de l'empereur, présent au Nouveau-Palais, et placés dans un salon, sur quatre chevalets, afin que je pusse les examiner à loisir. Comment ne me souviendrais-je pas d'une si entière et délicate prévenance?
L'Enseigne de Gersaint, elle, orne, avec l'Embarquement, le salon particuher de l'impératrice au château royal de Berlin. Je la vis aussi. Et cette vue me jeta, je le déclarai aussitôt aux personnes qui s'étaient entremises, dans un trouble dont je ne démêlais pas tout de suite le motif, mais qui était profond.
INTRODUCTION j
En vain je m'efforçais de l'apaiser. Je quittai Berlin et rentrai à Paris sous son empire de plus en plus violent. Plus je raisonnais, plus je me noyais dans l'incertitude et dans la contradiction. Un flot de questions auxquelles je ne pouvais satisfaire menaçait de me submerger. Et m'apparut bientôt, du moins, une impossibilité absolue : l'impossibilité de parler de cette Enseigne, tenue pour le chef-d'œuvre de Watteau, son «chant du cygne» aussi, avant d'avoir répondu aux énigmes qui se posaient, et dont les quelques lumières que je possédais ne me permettaient pas de résoudre le problème.
Que savais-je en effet ? Peu de chose ; ceci, que personne n'ignore :
Avant le i^^ mai 1900, jour de l'ouverture, à Paris, au Petit- Palais, de l'Exposition rétrospective de l'art français, tous ceux, ou à peu près, qui s'intéressaient à la peinture étaient résignés, sur la foi d'Edmond de Concourt, qui l'avait proclamé en 1875, à admettre que, le chef-d'œuvre de Watteau, seul un autre traité de Tolentino pourrait nous le rendre ; et nous nous disions, entre nous, que, le cas échéant, le cas d'un nouveau 1815, nous nous montrerions moins accommodants que Louis XVIII qui rendit à l'Italie les opimes de Napoléon.
Le i^' mai, au soir, nous n'étions plus résignés du tout. Une espérance brillait à notre ciel où venait d'apparaître une « toile » qui nous était présentée comme étant un fragment de cette Enseigne, fragment dont l'existence n'était certes pas inconnue, dont on se méfiait cependant, à cause de Concourt qui l'avait dédaigné aussi. Devant ce fragment que son détenteur, M. Léon Michel-Lévy,
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avait consenti à prêter, quelques-uns sursautèrent, et le fantôme de Concourt, présent parmi nous, entendit des mots pénibles. Ce fut un éclat :
— L'Enseigne de Gersaint ? Mais la voilà !
Le concert, bientôt, devint unanime. Il n'y eut presque plus personne, en 1900, qui ne crût à la présence réelle à Paris, du tableau de Watteau, ou du moins de son reste, de sa moitié gauche enfin. Et chacun de se résigner allègrement à la perte de l'autre moitié, comme un millionnaire qui croit avoir tout perdu, et qui retrouve cinq cent mille francs, au cours de sa dernière promenade, sous le pas de son cheval.
Mille détails d'histoire, de chronologie et même de légende, confus dans les esprits, nous troublaient bien quelque peu. Mais on était trop content pour s'y arrêter. On tenait l'Enseigne que l'on avait crue exilée ; tant pis pour les détails dont les historiens finiraient bien par s'arranger — c'est leur métier.
L'un de ceux qui se sont occupés spécialement de l'Enseigne, M. Le Prieur, conservateur au Musée du Louvre, a écrit, en 1910, à son propos : « Contester des tableaux est, de nos jours, un sport très aisé, la malignité publique étant toujours portée à croire qu'on a été dupe ».
Observation aussi juste pour 1900 que pour 1910. En 1900, la mahgnité s'exerçait largement aux dépens de Berlin — des tableaux de Berhn que l'on ne connaissait pas, d'ailleurs. Je suivis, amusé, cette querelle, et en oubliai bientôt les précisions, ne gardant de tout cela qu'une impression, assez trouble, de querelle d'attribution, comme il en naît si souvent dans les arts.
Dix ans passèrent. Et, en 1910, s'ouvrit à Berlin une Exposition d'art français du xviii^ siècle, qui réveilla l'affaire. On allait donc voir l'autre Enseigne ! On partit. En arrivant à Berlin, ils étaient