‹ L'enseigne de GersaintChapitre 17 sur 18 · CONCLUSION III · texte numérisé non relu

CONCLUSION III

mière fois, l'Allemagne s'y refusa; la seconde fois, ce fut M. Léon Michel-Lévy. Une troisième confrontation fut possible lorsque M. Armand Dayot proposa un arbitrage : M. Léon Michel-Lévy l'acceptait, l'Allemagne le refusa.

J'ai demandé, cependant, à M. Léon Michel-Lévy les raisons de son refus d'envoyer son tableau à Berlin. Il m'a répondu que sa toile était assez connue, puisque défila devant elle, au Petit- Palais, pendant six mois, le monde entier, qu'elle n'avait donc pu échapper à aucun regard ni à aucune étude, d'autant qu'elle avait été exposée dans les conditions les plus favorables ; qu'il avait, d'ailleurs, toujours refusé d'envoyer son tableau à l'étranger.

Et je ne puis que regretter encore que la confrontation des deux tableaux n'ait pas été effectuée. Pourrait-il cependant en résulter une autre opinion? J'en doute, tellement les arguments les plus probants, les arguments de fait, sont forts, et contre lesquels les plus subtiles impressions et les plus autorisées compétences artistiques ne peuvent rien. Quand bien même le sentiment unanime des peintres estimerait les tableaux de Berlin comme étant de la main de Watteau, on ne pourrait cependant conclure, de par l'histoire et l'examen matériel, qu'ils sont l'Enseigne originale.

Les deux tableaux de Berlin, cela est prouvé par tout ce que je viens d'exposer, ne sont pas l'Enseigne peinte par Watteau pour Gersaint, ni, en l'état actuel de nos connaissances, leur réplique. Que sont-ils? Deux copies, sans doute.

Pour des raisons inconnues aujourd'hui, refus de Julienne ou de ses héritiers de la vendre, défaut d'argent, difficulté du placement, indifférence sur la valeur intrinsèque ou toute autre raison, on suggéra vraisemblablement à Frédéric l'idée d'une copie en deux parties. Et comme on ne pouvait, peut-être aussi parce que le tableau était déjà mutilé, le copier directement, on le copia sur la copie de Pater que l'on agrandit au carreau. Et comme on

voulait conserver à ces copies l'apparence de la toile primitive, tout en supprimant la partie supérieure jugée inutile, on en arrêta les dimensions d'après l'inscription de la gravure, de l'erreur de laquelle on se serait rendu compte si on avait eu l'original sous les yeux.

Par qui fut faite cette copie?

MM. Armand Dayot, Louis Vauxcelles, Gabriel Mourey et Gustave Babin disent Lancret. Et je leur signale, même, une très grande toile, deux mètres et davantage, de Lancret, au musée de Dresde, le Plaisir de la Danse, et qui contient un chien semblable au chien de l'Enseigne de Berlin. Lancret est admissible, mais il est bien dommageq u'on ne puisse dire Pater, à cause de la tonalité grise.... Tout de même, deux copies de Pater, ce serait beaucoup.

Aussi, à titre de simple conjecture, je voudrais à mon tour offrir un nom aux recherches. Et c'est celui de Philippe Mercier.

Il naquit à Berlin en 1689 et mourut en Angleterre en 1760. C'était un élève de Pesne. Sa carrière se déroula surtout en Angleterre où il possédait, à la Cour, à peu près la situation dont Pesne jouissait à Berlin auprès de Frédéric. Or, ce Mercier a peint souvent dans la manière de Watteau. Il a imité Watteau. Tellement même que, parfois, on a attribué à Watteau des œuvres de Mercier.

Un tableau du Louvre, salle La Caze, et qui porte aujourd'hui le nom de Mercier, l'Escamoteur, a figuré longtemps sous le nom de Watteau. Dans le catalogue de la collection La Caze, daté de 1884, ce tableau porte, sous le n'^ 264, le nom de Watteau remplacé, depuis, par celui de Mercier. Serait-ce lui le copiste? Mercier, né à Berlin, élève de Pesne et imitateur de Watteau, serait venu tout naturellement à l'esprit, lorsqu'on aurait songé à faire copier l'Enseigne pour le roi de Prusse. Mercier, d'ailleurs, grava plusieurs tableaux de Watteau, tels que la Collation du musée de

CONCLUSION lîj

Berlin, et la Toilette du musée Wallace. Enfin, si l'on examine la technique de Mercier, on sera frappé de son faire minutieux, de la sécheresse de sa touche, de ses colorations moins riches que celles de son maître et modèle.

Je crois à la copie. M'étant fait, cependant, tout au long de ce travail, une loi de ne pas repousser de parti pris tout ce qui n'apparaît pas irrationnel, je dois admettre aussi la possibilité d'une réplique. Celle-ci, j'en ai réservé déjà l'hypothèse au chapitre IV de cette étude. Aucun fait péremptoire ne rend la réplique inadmissible, Watteau ayant eu le temps matériel d'autre part, de janvier à juillet 1721, de l'exécuter. Me souvenant de mon impression ravie lorsque je vis les tableaux de Berlin ; me souvenant du jugement des écrivains d'art les plus avertis qui ont donné ces tableaux à Watteau, ces écrivains compétents qui, s'ils se sont trompés sur la priorité, ne se sont pas, je répugne à l'admettre, trompés aussi facilement sur la main ; me rappelant enfin que je dois toujours, puisque je suis un homme, me méfier de moi-même, je laisse ouverte, hypothétiquement du moins, la porte de la réplique, porte par laquelle bien des critiques pourront rentrer au bercail de Paris, et par laquelle moi-même, le jour où des documents enfouis encore apparaîtraient peut-être, je ne serais pas fâché, alors, de sortir.... Bref, si l'on m'accorde ce qu'on ne peut plus me refuser, je consentirai à la réplique en faveur de l'autorité de mes confrères, de l'enchantement dont je fus saisi lors de ma visite à Berlin, et de ma modestie....

En vertu de preuves multiples et concordantes dans leur diversité, et auxquelles le document de 1883 apporte la confirmation de sa matérielle évidence, il est acquis désormais que les deux tableaux de Berlin n'ont pas été peints sur une seule toile mesurant 3 m. 08 sur i m. 91, et donc qu'ils ne peuvent être l'enseigne peinte par Watteau pour la boutique de Gersaint,

marchand au pont Notre-Dame. Et alors qu'il est prouvé que

l'Enseigne de Berlin n'est pas l'Enseigne originale, l'Enseigne de Paris la sera tant qu'on n'aura pas trouvé une troisième Enseigne à la liliation aussi pure, étayée de preuves documentaires, artistiques et morales aussi nombreuses, aussi probantes, aussi évidentes. Il ne me reste plus qu'à l'attendre. Je descends de ce pas au jardin m' asseoir à l'ombre du gros orme.

Berlin-Paris : novembre 1912-février 19 13.

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