PAUL PI EN R Y
unes sont de superbes navires de quatre ou cinq cents tonneaux. Avec leurs châteaux d’arrière richement sculptés et coloriés, elles rappellent un peu les merveilleux vaisseaux du Roi- Soleil. Vers cinq heures, nous sommes en vûe du mouillage de Pagoda, où se trouvent le port de guerre et l’arsenal de Fou-Tchéou (la ville elle-même est située à cinq ou six milles en amont). Nous ne savons pas encore comment nous allons loger et manger pendant notre séjour à Pagoda; il n’y a pas d’hôtel ; il ne reste donc que le choix entre « l’habitant » et le Jean-Bart , qui est mouillé devant l’arsenal. Il y a bien à terre de braves gens qui ne demanderaient pas mieux que de nous recevoir ; ce sont des Français envoyés ici par le gouvernement, pour aider les Chinois dans la réfection de leur principal arsenal et de leur flotte. Mais arriver à six heures du soir chez des gens qu’on ne connaît pas et sans avoir prévenu, c’est un peu risqué. La combinaison du Jean-Bart est évidemment préférable ; là au moins nous serons entre camarades. C’est très joli de discuter, mais comme on n’adopte rien...
Enfin , vers sept heures et demie , nous trouvons une vedette du Jean-Bart qui nous conduit à bord, affamés et heureux d’arriver huit à l’improviste au beau milieu du dîner des officiers. Heureusement ceux-ci sont gens aimables, et nous reçoivent d’une façon charmante. Vite on improvise, avec des conserves, un souper qui nous paraît un succulent festin, et la soirée se termine le plus gaiement du monde.
Jeudi, 29 mars. — Ce matin, à six heures, nous partons pour Fou-Tchéou; nous remontons la rivière en canot à vapeur. Le pays que nous traversons est une plaine très basse, un ancien lac comblé par les alluvions du fleuve, mais resté très humide et très apte à la culture du riz. Au loin, de hautes montagnes, dont les sommets se perdent dans les nuages, ferment l’horizon. Il y a un mouvement de batellerie extraordinaire. Jonques 'et sampans se croisent sans cesse , s’abordent même quelquefois , et
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alois ce sont des cris et des hurlements à faire croire que la fin du monde est arrivée. A dix heures, nous entrons dans le port de hou-Tchéou; une forêt de jonques nous cache la vue des rives, et nous ne voyons aucune maison; pourtant nous sommes à quelques centaines de mètres d’une ville de plus d’un million d’habitants. Nous déjeunons dans un home-hoat (le home-Jjoal est une sorte de maison flottante, dans laquelle les riches Chinois se font voiturer quand ils vont se promener en rivière). Aussitôt le déjeuner fini, nous débarquons, et, guidés par un officier du Jean-Bart, nous nous acheminons vers le consulat de France pour trouver des chaises, seul équipage possible dans les rues d’une ville chinoise. Le quartier que nous traversons fait partie de la concession européenne, et n’offre par conséquent rien de curieux. Au consulat, nous trouvons nos chaises rangées en ligne de file; nous sautons dedans, et en route pour la ville chinoise. Ici, une parenthèse à propos de notre véhicule. La chaise à porteur chinoise, dite ouverte, est tout ce qu’il y a de plus rudimentaire, un simple fauteuil en osier supporté par deux longs bambous. Il y a trois porteurs, dont deux seuls ont quelque chose à porter, le troisième est au repos. Toutes les cinq minutes, ils changent de poste en se prévenant mutuellement par des cris assourdissants. La chaise fermée est déjà plus chic ; elle rappelle davantage celle de nos aïeules ; il y en a de délicieusement jolies, mais c’est pour les mandarins huppés. Pour finir, il est bon d’ajouter qu’il est absolument impossible à un Européen de se promener à pied dans une rue chinoise. D’abord, ce serait un manque de décorum complet, et puis on n’en reviendrait certainement pas tout entier.
Cette longue parenthèse étant close, revenons à notre course. Nous voilà donc partis au grand trot de nos porteurs; nous descendons des escaliers à pic , non sans quelque inquiétude de nous voir plaqués dans la boue fétide et noire qui coule de chaque bord de la rue. Puis soudain nous passons une porte, et nous voilà, comme dans une féerie, transportés au beau milieu
d’une ville ehinoise. Par exemple, ce qui n’est pas féerique dn tout, c’est une odeur épouvantable qui vous prend a la gorge, une odeur de poisson pourri, de graisse rance, et de bien autre chose encore. La rue est à peine assez large pour laisser passer deux chaises de front. Des deux côtés, des échoppes sales et sombres, exposant sur ce qui leur sert de devanture leur principale denrée : poissons, légumes, orfèvreries, soieries, etc., et partout des banderoles, des lanternes, des affiches multicolores, toutes écrites en chinois naturellement. Les toits des maisons se touchent si bien qu’on ne voit pas le ciel. Au premier aiiord on est absolument abruti par la foule. Peu à peu on retrouve son sang-froid, et on regarde avec un intérêt passionnant tous les types curieux que l’on rencontre, depuis l’imposant cortège du mandarin, jusqu’au malheureux qui passe, la cangue au cou,, en butte aux moqueries de la foule et aux brutalités des policiers. Je voudrais pouvoir vous dépeindre toute cette vie, tout ce mouvement; mais il faudrait être un Pierre Loti pour en donner une faible idée. Dans toute cette foule, nos porteurs passent au trot , leurs cris faisant ranger tout le monde sur notre passage. Les malheureux qui ne se rangent pas assez tôt reçoivent en plein dans le dos, soit le bambou, soit la chaise. - Sans un cri, sans un murmure, ils nous laissent passer. On nous regarde tout de même avec une certaine curiosité, mais une curiosité moqueuse, et les remarques qu’ils échangent sur notre compte pourraient bien se résumer ainsi : Dieu, que cesbarbares sont donc laids et mal fagotés! Nous traversons ainsf d’interminables rues, puis des ponts qui traversent les bras de la rivière Min, puis encore d’autres rues; enfin nous passons^ sous un mur qui peut bien avoir de trois à quatre mètres d’épaisseur; encorè quelques minutes , et nous sommes au bout de la ville, chez le laqueur numéro un, le grand faiseur de l’endroit. Les moindres boîtes laquées coûtent tout de suite six dollarspièce (la laque est une des grandes spécialités de Fou-Tchéou). Nous reprenons notre course dans la ville, mais lentement cette:
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fois, nous arrêtant de temps à autre pour marchander un bibelot. J’achète de la sorte deux sabres, une pipe chinoise, trois pierres sculptées pouvant servir de cachets, un petit plateau, une étagère et une espèce de classeur, ces trois derniers objets en lacpie, et enfin un joli vase en bronze. A six heures nous sommes de retour à bord du Jean-Barl , un peu fourbus de notre journée.
Vendredi, 30 jna/'s. — Nous avons encore fait aujourd’hui une charmante et fort intéressante excursion : le but était une fameuse bonzerie, cpielque chose comme un Solesmes chinois, perché sur une montagne aux environs de Pagoda. Nous étions partis par un bon petit crachin, et nous avions même délibéré, une fois en route, si nous n’allions pas abandonner la partie. Heureusement cp’ime éclaircie survint, qui rasséréna les esprits et nous fit reprendre la marche en avant. Et quelle marche, mes aïeux! Traverser plusieurs infects villages chinois, où hommes, femmes, enfants, chiens, cochons, poulets, etc., vivent dans une commune ordure, et après cela monter deux mille marches, voilà le bilan. L’escalier gigantesque qui mène à la bonzerie grimpe le long d’une montagne boisée, et d’où on doit avoir une vue admirable par un beau temps. Malheureusement le temps est resté très brumeux pendant toute notre excursion, et notre vue se limitait aux innombrables rizières qui font de la plaine de Fou- Tchéou un gigantesque damier. Toutes les cinq cents marches à peu près , il y a une petite pagode , où on fait halte pour prendre le temps de souffler, et même, si le cœur vous en dit, de siffler une tasse de thé qu’un bonze pouilleux vous offre moyennant rétribution.
La bonzerie ést une agglomération de pagodes perdues au milieu de la verdure. Nous sommes reçus par des bonzes rasés, vêtus d’une robe grise. On nous conduit au réfectoire des étrano-ers; nous mettons le couvert, nous dévorons tout ce que nous
avons de provisions. Je conseille aux gens qui se plaignent de
manquer d’appétit de monter avant chaque repas quelques milliers de marches. Il est à remarquer que ce remède, loin de détériorer l’estomac comme le font les prétendus apéritifs que V014S connaissez , est un digestif de premier ordre ; il vous suffit , en eflet, de descendre les quelques milliers de marches, pour que la digestion soit achevée, et an delà. Après le déjenner, un vieux petit bonze vient nous présenter ses compliments; c’est le chef des bonzes, nous dit notre guide. Il s’offre à nous faire visiter l’établissement; nous acceptons naturellement avec empressement. Nous voyons successivement trois ou quatre chapelles assez richement ornées, et toutes pourvues abondamment d’immenses bouddhas ou d’autres divinités en bois doré ou en bronze. Dans une salle, nous remarquons les portraits des « Pères abbés » les plus célèbres. Dans une autre, notre guide nous montre d’un air de triomphe un robinet! oui, un robinet : c’est pour lui, certainement, la chose la plus curieuse de son monastère.
Nous apercevons en courant les cellules de moines, l’étable où l’on nourrit les cochons elles poules sacrés, que l’on laisse mourir de vieillesse, et à la chair desquels il est formellement interdit de toucher. Enfin, après avoir admiré de superbes carpes, l’orgueil du « Père abbé », nous prenons congé de celui-ci, en lui donnant deux dollars pour le remercier de sa complaisance. A cinq heures , après avoir péniblement descendu le gigantesque escalier et retraversé les hideux villages de la vallée , nous étions à bord du Jean-Bart.
D’Entrecasieaux. Rade de Yokohama, 20 avril 1900. — Le temps est superbe, la fête des Cerisiers va donc pouvoir avoir lieu aujourd’hui. A huit heures, le commandant fait dire au carré que tous les officiers non de service pourraient s’y rendre. Nous sommes au moins une vingtaine, sans compter l’amiral et son état-major particulier. A terre, cela débute mal, presque une bagarre avec les Kouroumas, ces singes trouvant qu’on ne leur
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donne pas assez. Rien d’assommant comme ces histoires-là, surtont quand on est en uniforme. C’est même dangereux; car si l’on perdait un moment son calme, ce serait une bataille en règle à soutenir, et, dans ce cas-là, la police macaque donne toujours tort aux étrangers. Enfin tout s’arrange, et, une fois
dans le train, nous déversons notre bile dans une conversation
plutôt dure pour les Japonais. Il y a justement un indigène dan&
Yokohama.
notre wagon; s’il comprend le français, il a dû être édifié sur nos sentiments à l’égard de ses compatriotes. Pendant le voyage, le temps se gâte tout d’un coup. Une rafale de vent glacial, et le ciel se couvre ; en cinq minutes nous repassons du printemps en hiver. Quand nous arrivons à la gare de Tokio, le temps s’est heureusement remis au beau. Nous allons à pied jusqu’au jardin où doit avoir lieu la cérémonie, et cela au grand scandale des Japonais, qui, comme tous les Orientaux, méprisent profondément les gens assez misérables pour circuler à pied. Nous traversons un pont jeté sur un des nombreux canaux de Tokio, et nous sommes arrivés. Des « singes », en livrées galonnées d’or
et en culotte courte, font le service d’ordre ; ce sont les chambellans et les laquais du mikado.
Un petit tour dans le jardin, et nous revenons nous grouper auprès de l’entrée, pour attendre l’amiral. Et alors nous voyons défiler devant nous tous les gens qui vont à la fête, c’est-à-dire tout ce que Tokio a de riche et de puissant , et ce défilé est d’un grotesque qui va jusqu’à être lamentable, quand on pense que ces singes mal fagotés sont les bis des daïmios et des samouraïs du temps passé. Non, vous n’avez pas idée de cette collection de vieux tubes et de redingotes étriquées! Vous riez, quelquefois, de la tête ridicule de certains « nociers » endimanchés, qu’on aperçoit le samedi chez le restaurateur X... Mais ce sont des muscadins à côté de M. le marquis « Kamakuna » et du vicomte « Siko ». Un rire inextinguible nous prend, et nous en sommes presque scandaleux. Des ministres, des sénateurs, des députés, des maréchaux, des généraux, des amiraux, tous ces derniers galonnés des pieds à la tête, et quelquefois Leurs Excellences sont accompagnées de leurs « dames », jaunes, petites « mousmés » étriquées dans d’affreuses robes vert pomme ou rose vif. Elles ont une démarche de canard qui ajoute encore à leur laideur. Il faudrait le crayon de Caran d’Ache pour dessiner cjuelques aperçus de cette « poétique » fête des Cerisiers. Peu à peu les personnels des diverses légations arrivent et se groupent de chaque bord de l’allée principale. Voici la légation chinoise : cinc{ ou six mandarins, bien drapés dans de superbes robes de soie brodée, s’avancent en faisant de profonds saints de droite et de gauche. Voici enfin l’amiral avec la légation de France ; saints, présentations, etc... L’attaché militaire français est un chef d’escadron de cuirassiers; je vous réponds cju’il a une antre mine que tous les singes rabougris qui nous entourent. Après une attente assez longue, un mouvement se produit dans la foule : le mikado arrive. Les music|ues jouent l’hymne japonais (très joli, un peu triste, dans le genre Grieg) ; un cortège s’avance sous les cerisiers en fleurs. Derrière les chambellans, le mikado.
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en petite tenue d’officier d’artillerie, marche d’un pas qu’il voudrait rendre majestueux, et, en guise de salut, dodeline de la tête à droite et à gauche, d’un mouvement de vieillard gâteux. Le descendant direct du soleil n’est pas précisément joli. Un
La principale rue de Tokio arrangée à l’européenne. (D’après une photographie.)
'gros nez, d’énormes lèvres pendantes, de petits yeux à demi cachés sous des paupières bouffies, qui ont peine à se soulever, de superbes oreilles, le tout encadré par des cheveux et une barbe mal plantés, mais d’un noir de jais : voilà pour le visage. Un grand corps dégingandé, des jambes cagneuses, voilà pour compléter le monstre. Derrière le mikado, l’inipératrice, une
petite femme toute menue dans sa robe grise à la 'mode de Paris ^ trottine comme une petite souris. Viennent ensnite les personnages les plus considérables de la couu, princes du sang, grands officiers, dames d’honneur, etc. Une fois cpie le cortège est passé, les spectateurs se forment en rang derrière, et on suit comme à un enterrement; l’illusion est d’ailleurs complétée par les accents plaintifs de l’hymne japonais. Le cortège se déronle dans les allées dn jardin, jonchées de fleurs de cerisiers blanches comme la neige ; on arrive ainsi à une grande tente où est aménagé un superbe buffet, riche en toutes sortes de victuailles. Le mikado s’installe dans un coin, et les présentations commencent. Chaque ministre présente ses nationaux les plus marquants. On n’a pas le droit de s’approcher du bulTet avant qne le mikado ait commencé à manger. Nous attendons patiemment pendant une demi-heure, et puis, voyant que les présentations durent toujours, nous prenons nos cliques et nos claques, et nous filons. D’ailleurs le temps était complètement couvert, et il soufflait une de ces petites brises!...
Samedi, 21 avril. — Grand déjeuner au carré, ce matin, et ce soir dîner chez le consnl. Journée bien remplie, comme vous voyez. On commence à reparler de détachement à Pékin ou Tien-Tsin; si on en envoie un, c’est moi qui marche en qualité de fusilier.
Une nouvelle : nous sommes invités à assister à nne grande revue navale de la flotte japonaise, qui aura lieu le 30 courant, à Kobé. Nous n’allons donc pas tarder à quitter Yokohama.
Dimanche , 22 avril. — Encore de la pluie ; depuis ce matin elle ne cesse de tomber, et ce temps-là porte un peu au spleen. Où est le beau soleil d’avril en France? Quelle effroyable distance me sépare de vous tous! Il me semble que je suis parti depuis des années et des années, et quand je réfléchis, et que je penee qu’au mois de janvier j’étais dans la chère maison de la rue Proust, je crois rêver.
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Enfin le temps passe vite; quand vous recevrez ces mots, vous commencerez déjà à faire des projets pour Kergresq.
Hein! le jour où on apprendra que le jeune Paul a débarqué à Marseille I
Ce soir j’ai fait un bon petit dîner chez les midships, qui m avaient invité avec un autre enseigne. Ce sont tous de très gentils garçons, et nous faisons très bon ménage.
1 okohaina, lundi, 23 avril. — Bonne journée, un courrier et
Yokohama ; une rue dans la concession européenne. (D’après une photographie.)
une lettre de vous. Comme je suis heureux de voir que vous allez très bien! J’ai l’intention d’envoyer en France, par mandat administratif, le surplus de ma solde, de cent cinquante à cent soixante-dix francs par mois : naturellement cet argent-là, vous pouvez en disposer comme vous le voulez. Si je vais à Pékin ou à Tien-Tsin, j’aurai un traitement de sénateur, environ trente francs par jour, mais aussi des frais considérables. Les économies que je pourrai faire seront aussi bien en France, où elles pourront vous servir, qu’ici où elles dormiraient au fond d’un
tiroir. Thérèse a bien raison de travailler sa mnsique : je regretterai toujours d’avoir été trop paresseux dans ma jeunesse pour apprendre un instrument quelconque.
Je n’oserai plus vous écrire, si vous faites circuler mes lettres d’aussi belle façon ; vous allez me faire une triste réputation d’écrivain !
Yokohama, mardi, 24 avril. — Voici le programme des prochaines semaines : nous partirons samedi matin pour Kobé, un port de la mer intérieure, où nous assisterons à une grande revue de la hotte japonaise. Nous y resterons quatre ou cinq jours, et nous irons ensuite à Nagasaki. Nous y passerons très peu de temps, et nous irons, avec le Pascal et le Jean-Bart , faire une tournée dans le Pé-tchili. Cette tournée consistera probablement en visites plus ou moins diplomatiques aux Russes à Port- Arthur, aux Anglais à Weï-Haï- Weï, et aux Allemands à Kiao-Tchéou. En plus de cela, les affaires de Chine allant en se compliquant de jour en jour, il est à craindre que nous ne restions immobilisés longtemps à Takou, Tché-Fou et autres ports voisins de Pékin. Si on envoie un détachement à Pékin ou à Tien-Tsin, c’est moi qui le commanderai; du moins c’est ce qui est décidé maintenant. Mais je n’ose espérer une pareille chance; il n’y aurait aucun danger à courir, par conséquent vous pouvez être tout à fait tranquilles. J’aurais envié le plaisir du commandement , celui de pouvoir étudier de près la vie chinoise ; mais, je le répète, j’ai bien peur d’avoir une déception, comme jadis en Crète.
Je continue à me porter admirablement, et à me trouver très heureux à bord.
Kobé, dimanche, 29 avril. — Nous avons mouillé ce matin, à onze heures, devant Kobé. Il fait un temps splendide, c’est la Provence après les brumes de la Manche. Le paysage d’ailleurs aide à l’illusion : c’est le même ciel bleu, le même panorama de hautes montagnes, boisées, pelées par endroits. La hotte japo-
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naise n’est pas encore au mouillage. Dans l’après-midi nous avons fait, plusieurs officiers et moi, une fort jolie promenade dans la montagne. En rentrant, nous avons trouvé le courrier : hélas ! pas de lettre pour moi !
La hotte japonaise est arrivée dans l’après-midi : quaranteneuf cuirassés, croiseurs et torpilleurs, fous propres, bien vernis. C’est une force avec laquelle il faudrait compter, en temps de guerre; aussi les Russes continuent-ils à faire venir bateau sur bateau dans leur station de Chine. Du jour au lendemain, la guerre peut être déclarée entre ces deux peuples, un peu comme pour les Anglais et nous.
Kohé , lundi, 30 avril. — A dix heures, le mikado arrive en rade, à bord d’un grand croiseur cuirassé : grand pavois, salut de vingt et un coups de canon, hourras, etc., tout l’accompagnement obligé d’une solennité maritime. Le cuirassé en question, suivi de trois autres bateaux, fait très lentement le tour de la hotte , puis vient mouiller non loin de nous , et voilà la revue terminée. Dans la soirée, je fais avec quelques camarades l’ascension de la plus haute montagne des environs de Kobé (six cent cinquante mètres).
Nous sommes dédommagés de nos peines par l’admirable panorama qui se déroule à nos pieds. Au moment où nous arrivons au sommet, tous les bâtiments des escadres japonaises saluent à coups de canon le mikado, et les roulements de la canonnade montent jusqu’à nous; le spectacle est superbe. Mais l’heure s’avance, et, à peine arrivés, il nous faut descendre. Nous descendons en chantant,’ et nous arrivons au canot-major, éreintés, n’en pouvant plus, mais ravis tout de même de notre promenade.
Kohé, mardi, D'' mai. — Nous partons demain pour Nagasaki. Nous appareillerons le 7 pour Port- Arthur, et, après cela, mystère. Irai-je à Pékin? Je n’ose l’espérer, mais cependant la question est loin d’être réglée.
En mer, mercredi, 2 mai. D’Entrecasteaux. ^ Nous avons vraiment de la guigne : ces jours derniers, nous avons eu un temps épatant, et il a suffi que nous partions pour la mer intérieure, pour que la pluie refasse son apparition. La mer intérieure est le détroit qui sépare Yeso des îles du Sud, détroit semé d’innombrables îles. Elle a une grande réputation de beauté, parmi les voyageurs. C’est, dit-on, la Norvège sous le ciel bleu de l’Italie. Le ciel bleu de l’Italie, comme je vous l’ai déjà dit, était caché par un épais manteau de nuages. Mais, malgré la pluie qui nous masquait les lointains et éteignait les coulenrs, nous avons pu admirer l’harmonie merveilleuse de la nature dans tous ces paysages, qui sortaient de la brume pour y rentrer presque aussitôt, comme les images d’un gigantesque cinématographe. On a peine à croire que tout cela soit naturel. Mais quel dommage qu’il pleuve !
Jeudi, 3 mai. — Une jolie matinée de printemps. Nous franchissons, vers huit heures, les passes de Simonosaki, un étroit chenal serpentant au milieu de jolies collines verdoyantes. Nous croisons une multitude de jonques, de sampans, de vapeurs, de voiliers de toutes sortes. Pendant un quart, de midi à quatre, nous naviguons d’île en île, de détroit en détroit. Toujours les mêmes petites montagnes, boisées jusqu’à la mer, où toutes les nuances du vert se marient harmonieusement. Malheureusement, les plus jolis endroits sont trop souvent enlaidis par les amoncellements de cages à lapins que sont les villages japonais. A six heures nous entrons en rade de Nagasaki, un long fiord qui s’enfonce à plusieurs milles dans les terres, entre deux rangées de petites montagnes. Un peu le genre de Villefranche près de Nice, mais en beaucoup moins grandiose. Le Jean-Bart et le Pascal sont déjà au mouillage, ainsi que de nombreux navires de guerre étrangers. Première déception : nous sommes mouillé^ liés loin de la ville, comme à Yokohama et à Ixobé. Deuxième déception : le courrier , que devait nous apporter un paquebot
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anglais, est resté en souffrance, on ne sait où. Enfin, troisième déception, mais de moindre importance : les provisions de champagne que nous attendions de France et qui nous sont indispensables pour les fêtes franco-russes de Port- Arthur, sont, elles aussi, restées en soulïrance dans un endroit également inconnu. Inutile de vous dire que le diapason des conversations du carré a été plutôt élevé, au début du dîner, les officiers du bord attrapant la majorité pour le courrier, la majorité empoignant le chef de gamelle pour le champagne. Et puis, tout d’un coup, au beau milieu de la discussion, la lumière électrique s’est éteinte, et avec elle la terrible discorde.
acfasaki , vendredi , 4 mai. — La rade de Nagasaki est ravissante le matin, au lever du soleil ; mais on ne me laisse pas jouir longtemps du calme très doux de cette adorable matinée. A peine ai-je mis le pied sur le pont, qu’un timonier m’annonce l’arrivée des chalands de charbon. Et presque aussitôt commence l’abominable corvée de l’embarquement. Toute la journée, il me faut vivre dans la batterie basse, à demi asphyxié par la poussière, au milieu de coolies qui se démènent comme des diables, mais qui, pour rien au monde, ne feraient ce cju’on leur a dit de faire. Il y a un peu de tout dans ces coolies : des vieillards, des gosses de cinq à six ans, et même et surtout des femmes. Quoi! ditesvous , la mousmé , la mignonne mousmé des poètes exotiques embarquant du charbon! Eh! oui, ces bonnes petites femmes font la chaîne tout comme nos matelots, et même plus adroitement qu’eux. Car tout en jabotant et en riant très fort, ces dames se passent les mannes avec une rapidité fantastique. Mais ce sont des cris, des hurlements, des rires aigus qui tranchent sur le gros rire de nos hommes, et sur le grondement du charbon qui roule dans les soutes. Et, dans la poussière, hommes et femmes, noirs comme des démons, à demi nus, font songer à quelque sombre coin d’enfer.
En mer. Lundi, 7 mai. — Un temps abominable : des rafales.
des averses furieuses. Néanmoins nous appareillons à midi, et j’ai le quart de midi à quatre. A peine sortis des passes, nous trouvons de la grosse mer , et nous commençons à tanguer péniblement. L’avant du Pnscal, qui nous Nuit, disparaît souvent sous la lame, et, de temps en temps, le nôtre pique lui aussi dans la plume. Un « suroît » enfoncé jusqu’aux oreilles, calfeutré aussi hermétiquement que possible dans mon grand manteau, je suis blotti sur la passerelle, arc-bouté solidement, pour éviter les mouvements désordonnés du bateau. Ce n’est pas commode de veiller sa route par un temps pareil; par moments la pluie me pique tellement la figure, que je ne puis ouvrir les yeux. D’ailleurs, même quand on peut regarder, c’est à peine si on voit à cinq cents mètres. Un vapeur nous passe tout près, par le travers; on ne le voit que quand nous sommes dessus.
Peu à peu la pluie mollit, puis le vent, et finalement, quand je quitte le quart, il fait presque beau.
Mercredi, 9 mai. — A midi et demi la terre est en vue, une terre aride, brûlée, sans un seul arbre.
Des rochers, du sable surtout et quelques baraques. Devant nous, au mouillage de Port- Arthur, une belle escadre russe de sept grands cuirassés et croiseurs. Deux canots à vapeur russes viennent au-devant de nous, pour nous indiquer l’endroit où nous devons mouiller. Nous sommes naturellement très bien placés, près de terre et presque à toucher le grand croiseur Rossia, qui porte le pavillon du vice -amiral Hildebrand. Aussitôt que l’amiral donne la liberté de communiquer avec la terre, je descends avec quelques camarades. Il faut croire que l’enthousiasme n’a pas encore été décrété, car notre arrivée à terre passe absolument inaperçue. Port-Arthur est encore à construire en tant que ville, car en tant qu’arsenal et que fortifications, il est très bien monté. Un grand bassin naturel, permettant de loger une douzaine de bâtiments moyens, et une grande lagune que' les Lusses sont en train de creuser pour servir de mouillage aux
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grands navires, voilà pour le côté maritime, celui qui nous intélesse, mais c est d un intérêt insuftisant pour occuper quatre heures, et nous nous assommons si copieusement, que nous allons nous échouer dans une guinguette tenue par des Français, dans laquelle on nous présente la colonie française de l’endroit, à savon deux cuisiniers et un vague bijoutier ; « Ah ! qu’on est fier, etc. » (air coiiuu). En rentrant à bord, nous apprenons que de nombreuses délégations de navires russes sont venues au carré, le champagne a coulé a flots. Mon prochain journal vous •racontera par le menu les multiples incidents des quatre jours de ribotes que nous devons passer à Port-Arthur.
Port-Arthur. D’Entrecasteaux , jeudi , 10 mai. — La journée s’est passée à recevoir et à rendre de nombreuses visites, et a été clôturée par un dîner à bord du Riirik, et quel dîner! Je vais essayer de vous* narrer cette soirée épique, mais je dois vous avouer qu’il y a encore dans ma mémoire un petit coin brumeux que j’aurai bien du mal à éclaircir. Nous étions partis cinq officiers, l’abbé, un lieutenant de vaisseau, un médecin à deux galons, un midship du bord et moi, parfaitement sains de corps et d’esprit. Hélas! nous rentrâmes tous abominablement gris, sauf l’abbé. Heureusement il faisait nuit. Mais n’anticipons pas : attention! je commence.
Nous arrivons à bord du Rurik. Sur le pont, tous les officiers nous attendent; accueil aimable, mais froid. Nous descendons au carré, un carré superbe, un palais à côté des petites bicoques de la marine française.
Les « zakouskis », autrement dit les hors-d’œuvre, qui en Russie se prennent à part, sont disposés dans le salon. On fait là déjà presque un vrai repas ; du caviar, du jambon, du foie gras, etc., et surtout de la vodka, une terrible eau-de-vie, dont nous ne nous méfions pas assez. Un officier russe vous en verse un petit verre , et vous offre de trinquer avec lui ; impossible de
refuser, n’est-ce pas? Et en Russie, quand on trinque, on vide
le verre d’une seule lampée. Comme il ne faut pas faire de jaloux, vous êtes bien obligé de recommencer la même cérémonie avec cinq ou six Russes.
Inutile de dire qu’eu quelques rdinutes la température de la réception monte de plusieurs degrés; les langues se délient; la sympathie qui unit les deux races commence à se manifester. Nous nous mettons à table pour de bon ; le dîner n’est pas mauvais, mais surtout l’on boit d’une façon qui a^ous épouvanterait, et toujours le même système que tout à l’heure, le verre qu’il faut vider en trinquant avec ses voisins d’abord, les voisins de ses voisins ensuite, et surtout avec les vis-à-vis. Néanmoins, quand arrive le dessert, je suis encore dans un état presque normal.
Par contre, mon voisin de gauche est absolument.... comme plusieurs régiments de Polonais au beau temps de l’indépendance. Toutes les minutes environ, d’une voix pâteuse, il me crie : « Moi, monsieur, sais pas parler français. Mais j’aime France! A votre santé, monsieur, jusqu’au fond! » Et les verres succèdent aux verres, avec une inquiétante rapidité. Au café, il a disparu. Au milieu d’un silence presque religieux, notre abbé porte un toast à la Russie, à la marine russe. La fin de son petit speech est saluée par une bordée de hourras frénétiques; on dirait des hurlements de fauves. A partir de ce moment, les toasts succèdent aux toasts, et chaque fois, hélas! une flûte de champagne disparaît dans les profondeurs de mon estomac.
On se lève de table; les uns titubent déjà, les autres sont raides comme des piquets. C’est un bavardage, un caquetage assourdissant, dans lequel dominent les cris de : « Vive la France ! Vive la Russie! » La sympathie croît dans des proportions fantastiques. Tout à l’heure, sûrement, on va s’embrasser. Dans le salon, un chœur de matelots chante une lente mélopée, dont la douce mélancolie contraste avec notre absurde gaieté. Soudain, ils entonnent le Boje Tsar a krani. Tout le monde est debout. Un déchaînement de hourras accueille la dernière note; on
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hurle, on trépigne, c’est du délire: « Vive la Frr....ance! Vive la Russi...ii...e ! « L’abbé embrasse le pope, cependant qu’un amateur cherche à graver sur la gélatine cette scène digne de passer à la postérité.
L enthousiasme un peu calmé, les plus valides vont se promener dans le bateau ; on nous montre deux marins exécutant leur danse nationale; bref, c’est une demi-heure de répit. Hélas! c’était plutôt le calme trompeur qui précède la tempête. Qu’avait -on mis dans ce punch qui servit de couronnement à cette epique soirée? Je ne le saurai sans doute jamais; toujours est-il qu à partir de ce moment, je n’ai plus une impression bien nette de ce qui a pu se passer, jusqu’au moment où je me suis trouvé tranquillement couché dans mon lit. Pourtant, j’ai une vision confuse d’énergumènes buvant, hurlant, s’embrassant, buvant surtout. J entends distinctement cette phrase d’un midship, qui revient sans cesse comme un leit-motiv : « J’suis rond, c’est clair, j’suis rond. Et dire que j’ai ma redingue numéro un! Ben, c est égal, mon vieux Russe, t’es un frangin, un frère! » Je me rappelle aussi que l’un de nous a failli tomber à l’eau. Et puis je me suis retrouvé dans ma chambre, bien sagement couché dans mon lit,... avec mal à la tête.
Port-Arthur, vendredi, 11 mai. — Journée assez terne, chacun paye d un fort mal de tête les excès d’hier soir. Nous sommes un peu mécontents de l’insistance qu’on a mise à nous faire boire plus que de raison. Les officiers qui ont été à un punch sur le Navarin s’en plaignent également.
Port-Arthur, samedi, 12 mai. — Le bal d’hier soir s’est très bien passé; je n’y suis d’aiUeurs resté qu’une heure, ayant reçu sur le pied droit le poids, voisin de cent kilos, d’un officier de cosaques.
Port-Arthur , dimanche, 13 mai. — Grand déjeuner offert par
nous aux officiers de l’escadre russe. Tout s’esf très bien passé, et à la française.
Cette après-midi, j’ai assisté à upe charmante matinée dansante à bord du Dmitri-Donskoi , un cuirassé amarré dans le port. Vous devez être étonnés d’entendre parler de réceptions, de bals, de théâtre dans un trou comme Port- Arthur, perdu sur les confins de la Corée. Nous l’avons été nous aussi; nous nous attendions bien à trouver des officiers de marine, des fantassins, des artilleurs, des cosaques, tout ce que vous voudrez; mais des dames, jamaisv Et pourtant il y en a, et de fort aimables. Cette après-midi, on ne se serait certes pas cru à des milliers de lieues de l’Europe.
Port-Arlhur , lundi, 14 ma/. — Digne couronnement des fêtes franco - russes , dernier cou]) de ciment donné à l’alliance. Et alors, une charmante journée qui m’a touehé et presque emballé; je commence à croire que ces gens -là ont une vraie sympathie pour nous. Nous étions invités à aller visiter Talien-Wan ( une ville que les Russes ont achetée ou louée récemment aux Chinois, et où ils projettent de faire un grand port de commerce). C’était le prétexte d’un grand pique-nique. Trois ou quatre heures de voyage pour aller, autant pour revenir.
Ceci posé , je commence le récit de cette mémorable journée. A huit heures sonnantes, l’amiral en tête, nous arrivons à la gare, où nous sommes reçus par un amiral russe entouré d’un imposant état-major d’officiers de terre et de mer. Un train spécial nous attend : belle locomotive, trapue, la courte cheminée évasée en forme de cône, comme en Amérique; wagons-salons, wagons-restaurants, wagons-cuisines et même des wagons de marchandises transformés pour la circonstance. Sur le quai de la gare, présentation au directeur des chemins de fer ; puis il faut se faire photographier en groupe une fois, deux fois, encore une troisième petite fois, c’est la dernière. A peine assis dans le train : « Frères, il faut mourir, » pardon, boire. Heureusement
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ce ne sont encore que boissons anodines ; thé, café, lait, etc. Cahin-caha, le train péniblement s’essouffle à monter des côtes au milieu d’une campagne désolée , où quelques maigres bouquets d’arbres et de rares champs de maïs font des taches criardes sur l’immensité blonde des sables. A dix heures on sloppe, tout le monde descend. Nous sommes à moitié route, et nous allons déjeuner. Une grande tente, superbement pavoisée, abritera nos fraternelles agapes. Mais comme les derniers préparatifs ne sont pas encore terminés, on nous invite à aller faire un petit tour dans le village voisin, un des derniers vestiges de l’occupation coréenne d’il y a quelque mille ans.
En gaillard prudent que je suis maintenant, je me laisse verser tous les verres d’eau-de-vie qu’on veut bien m’offrir, mais je n’en bois aucun. A table, j’en fais autant; à peine si j’ai bu une vingtaine de verres de champagne, de bordeaux et de madère, — pas mal pour un début, n’est-ce pas? insignifiant pour un dîner franco -russe. — On sort de table d’une gaieté exubérante, on se renferme dans le train, qui s’élance aux sons des chants aussi variés que faux. Dans le train, rechampagne, café, liqueurs, et il n’est encore que midi. A deux heures, nous sommes à Talien- MAn. Devant la gare, tous les officiers de la ville sont en rang, les cosaques à la longue tunique et au baudrier d’argent, l’infanterie plus sévère, mais aussi élégante, ^.vec la tunique sombre, le pantalon tombant sur les demi-bottes.
Dans la plaine les troupes sont réunies : infanterie, vestes blanches, pantalons sombres; cosaques dont un tout petit bout de figure émerge à grand’peine de leurs immenses bonnets à poil. Nous les passons en revue : « Je vous salue, mes braves! » dit l’amiral russe en passant devant chaque compagnie. — « Merci à Votre Excellence! » hurlent tous ensemble les soldats. Et à mesure que nous nous éloignons, chaque compagnie entonne un chant populaire, parfois une lente mélopée, parfois un chant magnifique et guerrier. La revue terminée, les cosaques com-
mencent la fantasia. La fantasia terminée, nous nous rendons au mess des offieiers, les uns en voiture, les autres à eheval, moi entre autres.
Au cercle, encore du champagne, du champagne à flots, toasts, hourras! Heureusement un officier, le chef du district, nous prend à part, un enseigne du bord et moi, et nous emmène chez lui, où nous sommes reçus d’une façon charmante par sa femme, sa belle-sœur, son beau-père, toute sa famille au grand complet. On nous présente même un marmot, lequel, effrayé de nos grandes barbes, pousse des cris de paon. Seigneur Dieu! encore du champagne ! Encore un verre , c’est le dernier , et puis encore un autre pour la France, un autre pour la Russie, et celui-ci pour les familles de France, celui-là pour les familles de nos hôtes! et le tsar! et la tsarine! et Loubet! Oh! mon Dieu, que les hommes ont donc de motifs de s’aimer le Verre en main !
Avec tout cela je commence à être inquiet. Ah! sans mon apprentissage des jours derniers, ce que je serais rond! Enfin, sur une dernière coupe on se quitte, et je passe dans la rue pour prendre la photographie de nos hôtes. Au même moment débouche, en un galop fantastique, avec un superbe cliquetis d’armes, de hourras et de fanfares, le cortège de l'amiral. Nous regagnons la gare; les gens sont plutôt animés; on s’embrasse beaucoup. Au mess, il y a eu une scène épique : tous les officiers français, l’abbé compris, ont enfourché des petits chevaux cosaques, et, le bonnet à poil sur la tête, le sabre hors du fourreau, SC sont mis à hurler : « Vive la Russie! » Un artiste photographe a pu prendre cet épisode intéressant. Le train part, escorté de tous les officiers de cosaques ventre à terre. Arrivés devant un passage à niveau, tous s’arrêtent net, saluent du sabre et d un formidable ; « Vive la France! » une dernière fois. C’est véritablement grandiose, émouvant, ces manifestations si spontanées d’amour pour notre cher pays.
Le retour s effectue gaiement. A dix heures, nous sommes à bord.
LA ROUTE DE CHINE
Eh bien! vraiment, j’ai été ému et touché.
Belle de Shallow , vendredi, 18 mai. — Appareillage pour Takoii. Un navire de guerre en vue dans le sud, paraissant être la Surprise. La Surprise se fait reconnaître, la Surprise signale qu’il a le courrier à bord! Le courrier! quelle joie! quelle exubérance! Tout le monde est sur le pont, les jumelles braquées sur la petite tache blanche qui grossit de minute en minute, et devient finalement un joli petit aviso. Songez donc que depuis plus d’un mois et demi nous étions privés de toute communication !
Voilà le canot à vapeur qui aborde! quatre lettres de vous! Je ne sais plus par où commencer! J’ouvre celle aux photographies. Comme Thérèse est gentille d’avoir pensé à son vieux frère ! me voilà maintenant en possession d’une charmante collection. Tity et Jeanne trouvent déjà une bonne place; les autres doivent attendre d’être collés.
Quelle bonne soirée je viens de passer avec vous tous! la rue Proust était transportée au Pé-Tchili.
Et maintenant je repars pour la Chine. Je vous embrasse, mon cher papa, ma chère maman; allons, embrassez toute la bande : Thérèse, Marguerite, Lili, Lisette, et une fugue à Saint- Hrieuc pour embrasser Josy; une seconde à Laval pour notre Père Yves, et une halte à Paris pour ma chère Jeannette. Et, plus vite que par le câble, je me trouve à Takou, auprès de la Chine mystérieuse qu’on ne voit pas !
Takou, samedi, 19 nmi. — Lête de saint Yves. De tout mon cœur je m’unis à vos prières pour notre cher petit jésuite.
Depuis ce matin, nous naviguons à travers une brume épaisse, au milieu d’innombrables jonques qui apparaissent et disparaissent comme des fantômes. Les équipages chinois baient leurs filets à bord, en chantant d’interminables mélopées. On entend de ces chants un peu partout *. de l’avant, de 1 arrière.
Brusquement, une jonque s’avance à quelques mètres de nous; un coup de sifflet strident retentit. Les Chinois épouvantés cessent de chanter, mais déjà ils ont disparu dans le grand linceul blanc.
De demi-heure en demi-heure, nous stoppons pour sonder,, marchant ainsi clopin-clopant. Enfin, vers deux heures nous mouillons, toujours sans rien y voir.
A cinq heures, tout d’un coup la brume se dissipe, en quelques minutes l’horizon est merveilleusement clair : nous nous apercevons que nous sommes mouillés trop loin du bateau-feu, seul indice de mouillage, car on ne voit pas la terre. Nous appareillons pour nous en approcher, nous laissons tomber l’ancre non loin de deux beaux croiseurs chinois que nous avons rencontrés à Hong-Kong.
Tcilxou, dimanche, 20 mai. — Les amateurs pour Pékin, — l’amiral et dix-sept officiers, — sont partis ce matin; nous ne restons plus que quelques officiers et le commandant à bord. Pendant mon quart, j’ai eu une petite émotion. Une baleinière était partie , avec un midship , rendre visite à bord d’un croiseur chinois. A peine avait-elle fait cent mètres, que le vent commence à fraîchir, la mer grossit, la baleinière est rejetée loin du bord. Voyant cela, je la rappelle; mais la mer avait beaucoup grossi, et, quand elle accoste, les lames déferlent avec fureur. L’aspirant saute à bord. Maintenant, il s’agit de hisser la baleinière. La mer redouble de violence; elle déferle le lonn du bord» enlevant la baleinière comme une plume. A un moment, elle se soulève presque jusqu’à la coupée, et retombe de tout son poids sur le bord. J’avoue qu’à ce moment j’ai eu peur, j’ai cru la baleinière brisée et les hommes à la mer. Heureusement pas d’avaries graves, on croche, hissez! Avec un gros soupir de soulagement, je vois la baleinière monter tranquillement pendant que la mer, comme furieuse d’avoir manqué sa proie, se brise impuissante contre le bord.
Tous saluent du saltre et d'un formidalde : a Vive la France !
vi'
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Nous avons appareillé ce soir pour Tché-Fou, point situé à l’entrée du sud du Pé-Tchili, à l’ouest de Weï-IIaï- Weï.
Tché-Fou, lundi, 21 mai. — Arrivé à Tché-Fou. Des missionnaires ont annoncé à l’abbé le massacre d’une cinquantaine de chrétiens, aux environs de Pékin. Les troubles continuent, et cependant on ne parle plus de débarquer un détachement de marins.
Je suis allé à terre cette après-midi. La ville chinoise est une des plus sales que j’aie vues, et ce n’est pas peu dire; il est diftîcile de s’imaginer l’odeur qui se dégage de ce ramassis de bouges.
Tché-Fou , jeudi, 24 mai. — Ascension. Voilà les fêtes qui arrivent ; Pentecôte, Fête-Dieu, etc. L’an dernier, j’étais avec vous , si heureux de mes fréquentes apparitions à Angers. Cette année au fin fond de la Chine! L’année prochaine?...
Tché-Fou , vendredi, 25 mai. — C’est un véritable volume que je vous envoie. Le courrier va venir, et Louis bâclera ses devoirs, et Louisette ne saura pas ses leçons. Marguerite ellemême se reposera de ses nombreux travaux.
Est- ce que Thérèse n’est pas à Plongrescant? Et Michel, que devient-il? Et mes chers saints : la bonne Jeannette, le brave Joseph, le joyeux Tity?
Il est nécessaire d’expliquer l’expression que vient d’employer Paul Henry. Déjà, d’ailleurs, quelques allusions ont pu faire deviner que d’importants événements s’étaient produits dans la famille du jeune officier. Et, en effet, après la sienne, d’autres vocations s’étaient affirmées. A l’époque où nous sommes arrivés dans notre récit, Jeanne, la sœur aînée, est devenue Fille de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul; Joseph est élève au grand séminaire
de Saint- Brieuc; Yves, — celui qu’on surnomme Tity, — est novice de la Compagnie de Jésus. Voilà ceux que Paul appelle gentiment (c nos chers saints ».
Tnkoii, 27 mai. — Les Pékinois sont revenus ee soir de leur voyage, enchantés de la façon dont ils ont été reçus. Les événements sont très graves, et, d’un moment à l’autre, on s’attend à débarquer les troupes. Hélas! je crains fort que ce ne soit du Descartes, qui va nous rejoindre d’ici deux jours, et comme notre commandant ne veut pas larguer ses hommes!... Je me trompe peut-être. En seriez- vous très heureux? Pourtant quel honneur que de pouvoir protéger, de quelque infime façon que ce soit, les missionnaires et les bonnes sœurs qui peuvent être massacrés du jour au lendemain !
Le D’ Entre caste aux , qui était revenu à Takou pour prendre l’amiral et les officiers de retour de Pékin, quitte, le 28 mai au soir, ce mauvais mouillage, pour aller s’abriter en rade de Tché-Fou. Le lendemain matin, à l’entrée de’ la rade, le navire trouve le Descartes , qui signale : (( Une dépêche très urgente pour l’amiral. » Les deux bâtiments stoppent, la dépêche est remise, les croiseurs entrent en rade.
Cette dépêche, c’était celle du ministre de France à
Pékin, réclamant l’envoi en toute hâte d’un détachement de marins.
Aussitôt, sur l’ordre de l’amiral Courrejolles, cinquante hommes du Deseartes et autant du D’ Entre caste aux sont
désignés pour former la petite colonne de secours. Quant
aux officiers, ce sont un lieutenant de vaisseau et un aspirant du D’ Entrecasteaux , un enseigne et un aspirant du
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Descartes. A cette nouvelle, Paul Henry est « bouleversé », selon l’expression d’un de ses camarades. Il ne peut supporter la pensée que les fusiliers qu’il a instruits seront conduits au feu par un autre, qu’il faut renoncer à ce rêve de dévouement, de danger et d’honneur qu’il a fait. Il estime qu’il a, par son brevet de l’école de Lorient, une sorte de droit à marcher avec la compagnie de débarquement. Et, confiant sa cause à M. le lieutenant de vaisseau Darcy, il le supplie d’aller demander au commandant du D Entrecasteaiix , M. de Marolles, qu’un enseigne soit choisi pour débarquer aux lieu et place de l’aspirant déjà désigné L M. Darcy accepte la mission. Il insiste auprès du commandant, qui finit par céder. L’enseigne Paul Henry partira pour Takou, le soir même, par le Descartes qui emmène le détachement. Il l’apprend avec ravissement.
(( Il était littéralement fou de joie, » écrit un de ses amis.
(( Je le vois encore rayonnant de joie, écrit un autre, noùs annonçant la bonne nouvelle, tandis que notre camarade Darcy, chef du détachement, s’applaudissait d’avoir pour le seconder un officier de cette valeur. )>
Au milieu des préparatifs de toute sorte, Paul a tout juste le temps d’envoyer quelques lignes à la famille d’Angers :
Je pars pour Pékin. Je suis dans toute la fièvre du départ, et je n’ai pas le temps de réunir et de copier les quelques notes touffues que je prends tous les soirs. Je suis ravi de partir, sous
■ ^ Cet aspirant était M. de Ponlevès.
tous les rapports. Ne vous inquiétez pas. Nous ne courons aucun danger. C’est un appui purement moral que nous allons prêter là-bas. Quel magnifique rôle, pour un bon chrétien, que de protéger les missionnaires! Soyez donc heureux comme je le suis. Encore une fois, ne vous inquiétez pas. Continuez à m’écrire au D'E ni recas teaiix. Je vous embrasse bien fort tous, comme je
VOUS aime. Encore une fois , je vous embrasse.
Et après la signature, ce post-scriptum à l’adresse des (c chers saints » :
Annoncez la bonne nouvelle à Tity, à Jeanne et à notre abbé : ils vont être presque jaloux.
Paul Henry ne se trompe pas. L’abbé, le religieux, la Fille de la Charité, seraient capables de jalouser leur frère l’officier, qui s’expose au martyre. 11 connaît bien l’âme des siens. Désormais il peut partir : les adieux sont faits, il a répété sa tendresse à toute la chère maison lointaine et à ceux qui l’ont quittée comme lui; il a rassuré toutes ces affections, qui s’effareront bientôt, en apprenant que l’enseigne a pris la route de Pékin; il a essayé du moins de leur faire croire qu’il ne courait aucun danger.
Pour lui, il est très persuadé que la mort est peut-être là. Son enthousiasme n’est point irréfléchi. C’est celui de la jeunesse sans doute, mais agrandi par l’idée du sacrifice qu’il juge possible, et qu’il accepte. En serrant la main de ses camarades, le 29 mai au soir, Paul leur disait :
De deux choses l’une, ou il n’y aura rien, et ce sera un voyage d’agrément; où il y aura quelque chose, et ce sera terrible : non n’en reviendrons pas.
LE SIÈGE DU PÉ-t’aNG
Nous arrivons à la partie héroïque et dernière de cette vie si courte. Tout ce qu’il y avait, chez ce jeune homme de vingt- trois ans, de force morale, de don de commandement, d’oubli de soi, de bravoure, va paraître en quelques jours. Tout l’intime de cette âme, jusque-là caché ou à peine soupçonné, va se révéler en actions d’éclat. Deux mois de péril, l’exercice d’une autorité pour laquelle sa jeunesse ne semblait point préparée, la mort enfin, vont juger Paul Henry.
Il faut les laisser parler. Fidèle à la méthode que je me suis tracée, je me bornerai à résumer ou à relier entre eux les documents que nous possédons sur cet épisode de l’histoire de France. Ils sont déjà nombreux. Je citerai notamment le journal de Favier et les conférences où il raconte le siège de son évêché; les deux journaux de Paul Henry, l’un militaire, destiné à grouper les éléments d’un rapport officiel, l’autre qui est la continuation de la
PAUL nUxNRY
correspondance avec la famille, et qui s’interrompt le 21 juin, tandis que le premier est continué régulièrement, comme un devoir professionnel, jusqu’au dernier jour; les lettres adressées par Paul Henry à M. Darcy; la relation du siège du Pé-T’ang par l’aspirant, depuis enseigne de vaisseau, Olivieri, qui commandait le détachement de marins italiens; le rapport de M. Pichon, ministre de France à Pékin; le livre de M. Darcy sur le siège des légations; les lettres des religieuses françaises du Jen-tsé-T’ang; le journal du frère Jules -André, l’une des victimes du siège; les réponses très intéressantes que M. Léon Henry a eu la bonne idée de provoquer et la bonne chance de recevoir de la plupart des marins français ayant pris part à la défense du Pé-T’ang.
Avant de commencer le récit des événements qui se sont passés en juin et juillet 1900, il n’est pas inutile de rappeler les origines du mouvement insurrectionnel qui obligeait en ce moment les puissances à protéger leurs légations, et qui devait les obliger bientôt à une expédition militaire.
Ici, les explications ont d’autant plus varié que l’événement est plus proche de nous, et que presque personne ne connaît bien la Chine et les Chinois. Un des rares hommes auxquels on ne peut adresser ce reproche, l’évêque de Pékin, Favier, a parlé lui aussi. Et voici comment il s’est exprimé, dans une conférence faite à l’Université catholique d’Angers, le 14 janvier 1901, Je cite ses paroles d’après la sténographie, sans retouche, leur laissant 'k bonhomie qu’avait l’improvisation.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
« Il y a deux ans, Timpératrice , voyant que l’empereur ne pouvait pas avoir d’enfant, que l’empire restait ainsi sans prince héritier, nomma un jeune enfant de treize à quatorze ans heritier présomptif de la couronne. Ce jeune enfant, évidemment, ne pouvait pas régner : il fallait attendre sa majorité. Alors l’impératrice continua la régence avec le père de cet enfant, qui s’appelait Tuan. Le prince Tuan avait été jadis exilé de la cour pendant trente-cinq ans. Le prince Tuan s’était retiré en Mandchourie, emportant avec lui la haine du gouvernement établi, la haine de l’impératrice, la haine de l’empereur. Aussi vous comprenez que plus tard ce prince, revenant au pouvoir, avait rapporté dans son cœur cette haine atroce, on pourrait presque dire diabolique, contre tout ce qui s’était fait depuis 1860. De plus, il avait rapporté une ignorance absolue de tout ce qui s’était fait. Il était, pour ainsi dire, en retard de trente-cinq ans. Or c’est pendant ce temps que les progrès, que les réformes se sont faits en Chine, qu’on a fait les chemins de fer, qu’il y a eu des concessions décrétées par l’impératrice en faveur de la religion.
(c On répand chaque jour cette opinion que le gouvernement, que l’impératrice ont fait cette révolution. Il suffît d’un instant de réflexion pour voir que l’impératrice, — que je ne voudrais pas trop blanchir, — n’est pas certainement la personne qui agit le plus dans cette révolution; qu’elle n’aurait pas pu détruire dans une semaine tout ce qu’elle avait fait pendant trente-cinq ans. C’est elle qui avait fait construire les premiers chemins de fer, les bateaux
à vapeur; notre cathédrale avait été payée par elle; les
décrets en faveur de la religion avaient été signés par elle. Comment voulez-vous qu’en quelques semaines toute une vie soit effacée, surtout en Chine où on veut conserver la renommée de ce qu’on a fait? Par conséquent, elle n a pas été, pour moi, — je ne force personne à partager mon opinion, — la partie agissante dans cette affaire. Au contraire, le prince Tuan, qui avait juré de tout détruire, qui aurait été certainement satisfait de la mort de l’empereur et de l’impératrice, puisque son fils était héritier présomptif, le prince Tuan a tout fait. Il était servi par d’excellentes circonstances. Il avait tout d’abord les mécontents, qui se joignirent à lui. Le prince régent avait les sceaux, faisait lui-même les décrets impériaux, se nommait lui-même président du Tsong-li-Yamen, remplaçant dans cette charge un prince qui l’occupait depuis longtemps, et qui était ami des Européens.
cc Au Tsong-li-Yamen, lorsqu’il s’est nommé président, il a amené trois ou quatre membres qui n’étaient autres que des mandarins boxeurs; ensuite, comme il y en avait encore cinq autres qui le gênaient, il leur a fait couper la tête... Alors il organisa la marche sur Pékin; il avait quelques personnages qui étaient aptes à cela, membres de sociétés secrètes, que les Anglais appelèrent « Boxers ».
(c Ces Boxeurs, puisqu’il faut les appeler par ce nomlà, étaient au Ghan-Toung, et avaient ravagé cette province, parce qu’ils avaient été très irrités de ce que les Allemands eussent pris la baie de Kiao-Tchéou, qui était dans le Chan-Toung et appartenait à une des vraies provinces de la Chine. La Chine, à proprement parler, compte
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
dix-huit provinces ; ainsi il y a la Mandchourie, il y a Formose, il y a Haïnan, il y a la Mongolie. Tout cela ce n’est pas la Chine. Lorsqu’on a touché à la vraie Chine, c est-à-dire pris quelque chose dans l’une des dix-huit provinces, le sentiment national s’est éveillé, la haine contre les Européens a ete excitée par les Boxeurs, qui trouvèrent dans le prince Tuan un chef tout désigné. Et ils ont marché sur Pékin, ramassant tous les voleurs, les brigands, les soldats débandés, et tous gens disposés à mal faire, qui, n ayant rien, ne demandaient pas mieux que de s enrichir aux dépens des autres. Il fallait monter loin pour trouver des Européens; mais il y avait là des chrétiens; or, qui dit chrétiens dit catholiques, dit Français. Les chrétiens aiment les Européens*; le peuple lui -même aime beaucoup les chrétiens et les Européens; mais ce n’est pas le peuple qui faisait la révolution, c’étaient quelques sociétés secrètes avec un ramassis de vauriens, qui les suivaient en très grand nombre du reste.
(( J’ai donné déjà plusieurs fois la comparaison de notre Commune de Paris. Figurez-vous la Commune de Paris, avec tous les vauriens qui la composaient, et ayant à sa tête un prince mécontent : vous aurez à peu près ce qui nous est arrivé.
(( Ce n’est donc pas le gouvernement, ce n’est donc pas le peuple : c’est une espèce de Commune dirigée par les anarchistes et les sociétés secrètes. Étant donné cette définition, vous allez voir que, pour ces gens-là, le catho-
* Les Chinois disent : « Les chrétiens ont le cœur européen. »
licisme n’était pas du tout la vraie raison de la persécution r la vraie raison c’était de chasser l’Européen.
(( Il y avait pour eux deux espèces d’Européens : les premiers qu’ils appelaient diables d’Europe, et les chrétiens qu’ils appelaient Européens de la seconde catégorie. Seulement, ceux de la seconde catégorie n’avaient pas d’armes, pas de canons; ils étaient répandus dans quantité de villages. Il y a cinq cent soixante-dix-sept villages où l’on fait mission chaque année, quarante -sept mille chrétiens en tout. Les Boxeurs ont commencé par aller au plus pressé, au plus facile, par piller quelques villages chrétiens parce qu’ils étaient sûrs de n’être pas repoussés.
cc Voilà nos pauvres chrétiens qui continuaient à être massacrés, brûlés, incendiés; trois, quatre, cinq, six villages, jusqu’à sept villages m’ont été annoncés comme brûlés. Lorsque j’ai vu cette foule, qui pouvait se monter peut-être à cinquante mille Boxeurs ou environ, j’ai cru de mon devoir d’en avertir le ministre de France. Je lui écrivis une lettre très sérieuse, pour lui montrer que le mouvement n’était pas seulement dirigé contre les chrétiens, mais contre les Européens, et que certainement ces gens-là viendraient jusqu’à Pékin, commenceraient par piller les églises et les légations. Tout cela du 19 mai.
« M. Pichon, qui a eu la plus grande complaisance et à qui je dois beaucoup de reconnaissance, a fait circuler la lettre dans les autres légations, a Le père Favier veut (c sauver ses chrétiens, » disait-on. M. Pichon me croyait,, lui; mais il ne pouvait pas, seul, faire venir les troupes. Ce n’est que dix jours après qu’il a pu décider les ministres
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à les faire venir, et nous aurions été, sans lui, certainement brûlés et coupés en morceaux. Il avait accompli là son devoir de ministre parfaitement. Ces troupes n’étaient pas faciles à faire venir. Il y avait quelques navires sur la rade de lakou, un peu de toutes les nations. Il fallait se presser, car le prince Tuan commençait à lever le masque; la ville était déjà remplie de soldats, et surtout remplie de Boxeurs, qui étaient déjà plus de quarante mille dans Pékin, et qui avaient déjà même fait des razzias et brûlé beaucoup de maisons. Les amiraux furent priés d’envoyer un détachement, et le Tsong-li- Yamen avait autorisé de faire venir soixante-quinze hommes par légation. ))
C’était le contingent français de soixante-quinze marins que M. le lieutenant de vaisseau Darcy, ayant comme seconds l’enseigne de vaisseau Paul Henry et l’aspirant Herber, était chargé de conduire à Pékin h
Les hommes emportaient leurs sacs, leurs hamacs, et chacun trois cent seize cartouches. Ils s’embarquèrent, avec un détachement russe et un autre italien, le 30 mai, sur un chaland remorqué qu’escortait la canonnière russe Koreetz. Les forts de Takou ayant tiré à blanc, le remorqueur fit demi-tour, et revint au mouillage en attendant la nuit. L’un des matelots, Marrec, après avoir consigné sur
‘ Le détachement, au dépai’t de Takou, se composait de cent hommes. Mais vingt-cinq d’entre eux, sous le commandement de M. l’enseigne de vaisseau Douguet, restèrent à Tien- Tsin pour garderie consul général. Voir La Défense de la Légation de France à Pékin, par M. le lieutenant de vaisseau Darcy (in-12, Paris, Challamel, 1901), livre où apparaissent, malgré la modestie de l'auteur qui s’ell'ace et s’oublie, la bravoure simple, la décision, l’endurance, l’esprit tout militaire et français du chef qui a défendu, au nom de la France, lies légations.
son carnet cet incident, par où commence lé voyage, note ce détail, que le lieutenant de vaisseau et Fenseigne ont, Fun et Fautre, omis dans le journaP:
« 'Nous avons couché dans le chaland, parmi la poussière, et M. Paul Henry et M. Darcy étaient avec nous. Les Russes ont voulu les faire coucher à leur bord, mais ils ont répondu que là où couchaient leurs marins, c’était bien pour eux aussi. »
Le 31 mai, au petit jour, tous les hommes ayant l’ordre de se tenir dans la cale, le chaland est de nouveau remorqué vers l’embouchure du Peï-Ho. Il n’est pas reconnu; il passe, par surprise, la ligne des forts de Takou, et s’engage entre les rives du fleuve.
Parvenues à Tien-Tsin, les troupes repartent presque aussitôt par train spécial pour Pékin. Les sacs, les hamacs, les munitions, sont laissés dans le chaland, car les dépêches de la légation de France sont pressantes et insistent pour qu’on parte sans retard. Le train emmène, outre les Français, les Italiens -et les Russes, soixantequinze Anglais, soixante Américains et trente Japonais, qui entrent à Pékin dans la soirée, au milieu d’une foule accourue aux portes de la ville et évaluée à cinquante mille personnes.
Le détachement français tout entier passe la nuit à la légation de France.
Le vendredi I®’" juin, M. Pichon, ministre de France en Chine, arrive à cheval au Pé-T’ang. Il consent noblement à se séparer, pour la protection des missionnaires et des chrétiens, d’une partie notable de la garde qui lui a
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été envoyée, et annonce l’arrivée imminente de trente marins français.
Une demi-heure plus tard, les trente marins entrent au Pé-T’ang, conduits par un jeune enseigne de vingt-trois ans : plusieurs d’entre eux et leur chef n’en devaient jamais sortir.
Le premier soin de Paul Henry fut de visiter, avec
Ville fortifiée entre Tien-Tsin et Pékin.
INP’’ Favier et Jarlin, les établissements qu’il devait défendre. Il jugea vite la position au point de .vue militaire : elle était à peu près intenable. Il comprit du même coup la responsabilité qu’il assumait : elle était effrayante. »
Le Pé-T’ang, situé presque au centre de Pékin, dans la ville impériale, formait un parallélogramme entouré de tous côtés par des rues. Une porte monumentale, ouvrant sur une rue d’une dizaine de mètres de largeur, et protégée par un grand toit relevé à la mode chinoise, donnait
accès dans rétablissement. Celui-ci était séparé de la voie publique par un mur de clôture de trois à quatre mètres de hauteur, et renfermait un grand nombre de constructions récentes : la cathédrale au milieu, puis la résidence de Tévêque, celle des missionnaires, une résidence pour les missionnaires de passage, un grand et un petit séminaire, des écoles, une imprimerie chinoise et européenne, et de nombreux magasins.
Au nord, et de l’autre côté d’une rue, un second parallélogramme, moins vaste, dénommé Jen-tsé-T’ang, ou maison de charité, renfermait une grande chapelle, la résidence des sœurs de la Charité de Saint-Vincent-de- Paul, un dispensaire, un orphelinat de la Sainte-Enfance, un catéchuménat, des écoles, des bâtiments de service.
Ces deux domaines n’offrent naturellement aucun point fortifié. Leur étendue est considérable. Ils sont dominés sur toute leur longueur, à l’ouest, "’par le mur jaune de la cité impériale, haut de huit mètres j un immense terrain vague ne renfermant qu’un magasin impérial de soufre et de salpêtre, au nord du Jen-tsé-T’ang, peut permettre à des masses ennemies de se développer ou d’établir des batteries; à 1 est et au sud, les maisons chinoises, pressées de 1 autre cote des rues, offriront un abri aux Boxeurs quand ils viendront.
La defense est donc bien difficile. Mais comment ne pas l’entreprendre? La mission française et l’établissement des sœurs sont devenus les lieux de refuge d’une foule de chrétiens, chasses des villages voisins de la grande ville èt de la ville elle-même par les massacres, les incendies ou la
Trente marins, conduits par un jeune enseigne, entrent au l*é-T'ang.
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uf-
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
panique. Dix-huit cents femmes et enfants ont reçu asile au Jen-tsé-T’ang; neuf cents hommes habitent au Pé-T’ang. Il y a en outre, au Pé-T’ang, Favier; Jarlin, son coadjuteur; M. Ducoulombier, procureur général du vicariat; M. Giron, directeur des séminaires; MM. Chavanne, Bartenie. Tison, Bascof, lazaristes, et plusieurs prêtres catholiques chinois; M. Gartner, étudiant autrichien; le frère Maës, directeur de l’imprimerie de l’évêché, et le frère Denis, infirmier, tous deux lazaristes; les frères maristes Jules-André, visiteur, Joseph-Félicité, directeur de l’orphelinat du Gha-la, Cléophas, Joseph- Julien, Marie- Nizier, Marie-Floribert, Marie-Bazilius, le frère indigène Marie- Théophane; cent onze séminaristes des grand et petit séminaires; au Jen-tsé-T’ang, vingt-deux sœurs de la Charité, dont huit indigènes; quatre cent cinquante jeunes filles des écoles ou des orphelinats, cinquante et un enfants de la crèche; soit, en comprenant les marins français, un total de plus de trois mille quatre cents personnes, dont soixante Européens.
Pour défendre tant de choses et tant de gens, Paul Henry disposait des trente fusils de ses marins et de sept ou huit fusils de systèmes variés, apportés par les chrétiens réfugiés.
Cependant, dès le 2 juin, il place des postes aux endroits les plus menacés de l’enceinte, qui n’a pas moins de quatorze cents mètres de développement; commence à faire fortifier la cathédrale % où on tâchera de tenir en
' Des tranchées-abris sont construites tout autour de ce vaste édifice.
cas d’attaque trop violente, et on organise une sorte de milice chinoise, pour laquelle il fait fabriquer des fers de lance.
Deux secours précieux lui arrivent le 3 et le 3 juin.
Le 3, ce sont les munitions et les bagages, qui étaient restés à Tien-Tsin (trois cents cartouches par homme), et que M. du Chaylard est parvenu à faire charger dans le dernier train qui soit entré à Pékin. Sans l’esprit de décision et d’énergie de notre consul, il est absolument certain que pas un Européen n’eût été sauvé. Le o au soir, onze marins italiens, commandés par un aspirant, M. Olivieri, entrent au Pé-T’ang. Ils avaient l’ordre, du ministre d’Italie, de veiller plus spécialement à la sécurité du Jen-tsé-T’ang, où se trouvaient, avec les sœurs de Charité françaises et chinoises, plusieurs sœurs italiennes.
Paul Henry, plus élevé en grade que M. Olivieri, gardait le commandement en chef. Il disposait de quelques hommes de plus; il avait près de lui un second qui assurerait la défense d’une partie de l’enceinte : dès lors il ne doute plus du succès. Sa décision est prise : il défendra les deux établissements sans céder un mètre de terrain, et il écrit à son supérieur, M. le lieutenant de vaisseau Darcy :
Je n’ai pas grande expérience des choses de la guerre', mais je crois que contre des Boxeurs nous pourrons tenir très longtemps.
D’ailleurs, voici les lettres quotidiennement adressées par Paul Henry a M. Darcy, pendant les quinze jours où
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
les communications demeurèrent possibles, bien que de plus en plus difficiles. J’y ajouterai quelques extraits du journal intime se rapportant aux mêmes dates. Ces lettres témoignent de l’esprit d’organisation, de la décision calme, du coup d’œil militaire de ce jeune enseigne, que les circonstances viennent de porter inopinément au commandement d un poste militaire. Elles disent autre chose encore. Le ton de la correspondance, aussi bien d’ailleurs dans les lettres de M. Darcy que dans celles de Paul Henry, diffère de celui qu’emploient, d’ordinaire, un capitaine et un lieutenant échangeant des notes de service. Il suffirait à révéler l’amitié cordiale et déférente qui unissait le jeune enseigne à son chef.
P(‘-T’ang-, samedi, 3 juin 1900.
Capitaine,
Les hommes sont maintenant complètement reposés, et nous n’attendons pins que les bagages pour achever notre installation.
M"*’ Favier se charge de nous fournir tout ce qui nous sera nécessaire pour la nourriture ; il a mis à ma disposition une cuisine et des cuisiniers chinois. Seulement, il lui serait très difficile de faire du pain pour trente hommes tous les jours. Votre fournisseur peut-il s’en charger?
Voici les mesures que j’ai prises, de concert avec Favier, et que je soumets à votre approbation.
Pendant le jour, un factionnaire armé se tient à l’entrée principale sud. Pendant la nuit, deux postes de quatre hommes, commandés par des gradés ou des fusiliers brevetés, sont placés l’un à la porterie du sud, l’autre dans le parloir des sœurs, du côté nord. Les hommes se couchent tout équipés, leurs armes
à portée de la main. A la première alerte, ils feraient réveillés par les veilleurs chinois, et organiseraient la défense en attendant mon arrivée avec le gros du détachement. J’ai donné aux chefs de postes l’ordre formel, à moins d’impossibilité absolue, (le ne pas Lirer avant que je n’aie pris le commandement. Les cartouches restent empaquetées, j’espère donc ne pas avoir de fausses alertes; il est d’ailleurs plus que probable que MM. les Boxeurs vont se tenir tranquilles.
Hier et cette nuit, absolument rien de particulier.
Veuillez agréer, mon cher capitaine, l’expression de mon affectueux respect.
P. Henry.
Pé-T’ang, dimanche, 4 juin 1900.
Capitaine ,
Rien de particulier depuis hier matin. Jouannic est arrivé vers onze heures avec les bagages ; les hommes ont trouvé leurs effets au complet, et j’ai fait mettre les munitions dans ma chambre.
Voici le service que j’ai installé provisoirement, en attendant vos ordres. J’ai divisé ma section en six groupes de quatre hommes.
I. Jouannic \ un gabier, un fusilier auxiliaire, deux hommes sans spécialité;
H. Elias, quartier-maître de mousqueterie , deux fusiliers auxiliaires , deux hommes sans spécialité ;
HI. Mingam, quartier-maître de timonerie, un fusilier breveté, un fusilier auxiliaire, deux hommes sans spécialité;
IV. Marrec, fusilier breveté, un timonier, un fusilier auxiliaire, deux hommes sans spécialité ;
^ Jouannic avait le grade de second maître.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
V. Prigent, fusilier'j breveté , un fusilier breveté, un fusilier auxiliaire, deux^hommes sans spécialité ;
VI. Queffurns, fusilier breveté, deux canonniers auxiliaires, deux'’ hommes sans spécialité.
J’ai, de’ la sorte, dans chaque escouade, au moins nn gradé
ou un breveté de mousqueterie. Les groupes un, trois, cinq sont de service les jours impairs; deux, quatre, six, les jours pairs.
Des groupes de service assurent pendant la journée les diverses corvées, lavage des chambrées, travaux d’aménagements, etc., pins une faction à l’entrée. Pendant la nuit, deux postes sont employés comme je vous l’ai dit hier. Le troisième fournit un factionnaire à l’entrée du cantonnement.
Ce sera , pour chaque homme , une moyenne, de deux heures et demie de quart de nuit tous les six jours ; je crois que ce n’est pas trop demander.
Voici le tableau de service provisoire :
6 h. — Lever;
6 h. 15. — Déjeuner;
6 h. 30. — Lavage corporel, lavage du linge, propreté des chambrées par les escouades de service ;
7 h. 30. — Changement de tenue;
7 h. 43. — Inspection, exercice du fusil;
8 h. 30. — Repos ;
9 h. à 10 h. — Théorie;
10 h. à 1 1 h. — Nettoyage du fusil, sacs;
11 h. — Dîner;
Midi à 2 h. 13. — Repos;
2 h. 13. — Thé ;
2 h. 30. — Ecole élémentaire;
3 h. 30. — Repos ;
4 h. — Exercice du fusil;
4 h. 30. — Repos ;
3 h. à 3 h. 43. — Gymnastique, boxe, etc. ;
6 h. — Souper.
Ce matin, la moitié de la section formera le piquet de messe. A la fin de la cérémonie, je présenterai la section à Favier. Gomment dois- je m’arranger pour le payement des commandes que je fais à M. Ghamot?
Désirez-vous que je vous renvoie les piastres que vous aviez mises dans ma valise, ou dois-je les garder comme fonds de prévoyance ?
Veuillez agréer, mon cher capitaine, l’expression de mon affectueux dévouement.
P. Henry.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
Capitaine,
Pé-T’ang, 5 juin 1900.
Je n ai encore rien à vous signaler pour la nuit dernière. Pas îa moindre alerte ; aux environs tout est calme.
J ai soumis à IV-P' Favier un plan de défense, cpi’il a approuvé. Je vais vous le faire copier, et vous l’envoyer ce soir on demain matin. En plus des trente marins, je puis compter sur une centaine de Chinois armés de lances. Toute l’après-midi d’hier, j’ai lait avec le détachement des exercices de combat. Ce soir, à partir d’une heure, les hommes seront à leur poste, les faisceaux formés, les cartouchières et musettes approvisionnées à cent vingt cartouches. Pendant les nuits où on aura le plus à redouter une attaque, ils coucheront à proximité de leurs postes.
Je n’ai pas grande expérience des choses de la guerre, mais je crois pouvoir affirmer que contre des Boxeurs nous pourrons tenir très longtemps.
J’aurai besoin d’une vingtaine de rubans de chapeau. Lohézic en a, je crois, apporté une centaine.
Veuillez agréer, mon cher capitaine, l’assurance de mon affectueux respect.
P. Henry.
Capitaine ,
Pé-T’ang, 6 juin 1900.
Je vous envoie les dispositions que j’ai prises de concert avec Mgr F hvier. Je crois qu’avec trente hommes j’ai très suffisamment de monde, surtout n’ayant plus à m’occuper des sœurs.
J’ai reçu hier le détachement italien, et me suis mis aussitôt en rapport avec son commandant.
Cette nuit, j’ai attendu l’attaque, rien n’est venu ; les hommes dormaient tout équipés au poste, à l’entrée.
Les Chinois, armés d’instruments divers, ont veillé par « bordée », mais tous restant à leur poste de combat.
Vous ne pouvez pas vous imaginer le spectacle digne de Salammbô qu’offrait, au clair de lunfe, cette horde de Chinois enturbannés de blanc et armés d’immenses pieux, veufs, hélas! pour la plus grande partie, de fers de lance.
Veuillez agréer, mon cher capitaine, l’assurance de mon affectueux respect. P. Henry.
Pé-T’ang , 8 juin 1900. — Rien de particulier à vous annoncer, mon cher capitaine. Les hommes sont pleins d’entrain, connaissent bien leurs divers postes de combat, et ne désirent qu’une chose, c’est de voir arriver les Boxeurs, qui nous font poser depuis trois nuits. Je crois qu’ils attendront longtemps.
Votre tout, dévoué. P. Henry.
Journal inlime^ même date. — Pas encore d’alerte. Il paraît maintenant que c’est pour le 15 de la lune, c’est-à-dire aprèsdemain. Le chemin de fer de Tien-Tsin est-il rétabli? Mystère. L’impératrice va, dit-on, rentrer : c’est la paix. Deux heures après, c’est démenti : c’est la guerre. Nous sommes maintenant tout à fait parés, et, avec l’aide de Dieu, les Boxeurs seront repoussés et avec pertes. Les lebels ne plaisantent pas. Sur ce, je ceins ma vaillante épée, je m’arme de mon revolver, et vais m’étendre sur mon dodo, en attendant minuit et demi, pour faire une ronde; après quoi, sauf alerte, je pourrai dormir jusqu’à cinq heures et demie.
Capitaine ,
Pé-T'ang, 9 juin 1900.
Nous avons eu cette nuit plusieurs alertes. A minuit et demi, on est venu me prévenir qu’un grand incendie venait d’être allumé dans l’ouest, à quelques centaines de mètres de nous,' et un autre dans le sud-ouest, mais plus loin; ces incendies ont
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
duré toute la nuit. A deux heures et à trois heures, j’ai été revejüé par plusieurs coups de fusil tirés tout près, du côté du nord-est, mais rien ne s’en est suivi; il n’y avait pas d’ailleurs autour de nous de rassemblements inquiétants.
Veuillez agréer, mon cher capitaine, l’assurance de ma respectueuse affection. p,
Journal intime, même claie. — Nuit agitée. A minuit et
La rue des Légations à Pékin.
< D’après une photographie.)
demi, on vient me prévenir qu’un grand incendie vient d’éclater à cinq cents métrés à peine du mur de l’ouest. Est -ce un signal? Je me lève et fais une ronde, tout est tranquille; mais, dans 1 ouest, le ciel est embrasé, et je me recouche tranquillement. A deux heures, pif, paf, des coups de fusil. Je me dresse en sursaut. Dans la cour, les marins sont déjcà rassemblés,... rien ne bouge. Je fais recoucher mon monde, et j’attends cinq minutes : rien. A trois heures, même répétition. Dans la journée, j’apprends plusieurs nouvelles importantes. D’abord l’impératrice est rentrée avec le jeune empereur. Favier, revenant
de la légation, a dû attendre que la me soit ouverte pour continuer son chemin. Car vous savez qu’en Chine, quand le souverain se promène, les mes on il doit j^asser sont interdites. Les portes et les fcnêlres sont fermées. Quelle est au juste l’importance de l’arrivée de l’impératrice? Là-dessus, les avis sont différents. Suivant les uns, le calme va renaître, toute émeute devenant ainsi un crime de lèse-majesté. Suivant d’autres, l’impératrice ne serait plus maîtresse de la révolution et se serait réfugiée ici, ne se sentant plus en sûreté dans le palais d’Été. Le chemin de fer de Tien-Tsin n’est toujours pas rétabli. Mais les ministres ont pris une résolution énergique. M^^ Favier me l’a confiée sous le sceau du secret ; je puis donc le confier à mon journal, qui ne vous arrivera que dans des mois! Ils doivent voir l’impératrice demain, et lui poser un ultimatum. La paix sera faite tout de suite, sinon plusieurs milliers d’Européens seront débarqués, et une véritable expédition commencera. C’est évidemment très joli, les ministres sont tous d’accord parce que leur peau est en danger. Mais quand les Russes et les Anglais auront débarqué les troupes qu’ils avaient à Port -Arthur et à Weï-Haï-Weï, ils ne les rembarqueront pas facilement. Ce serait le partage de la Chine, et sans doute au profit des deux puissances. Pour moi, les Chinois sont trop retors pour nous offrir une situation aussi nette. Ils feront traîner en longueur, promettant la paix. Et les massacres continueront de pins belle, mais il n’y aura probablement rien à Pékin.
Journal inlinie , dimanche, 10 juin, 3 heures. — Mgr
J arlin
sort de chez moi; il vient de m’annoncer une grosse nouvelle. La nuit dernière, très calme ici, a été, paraît-il, très mouvementée au quartier des légations. Hier soir, les ministres avaient appris que l’impératrice avait licencié tous les soldats de Tounfou-Siang, en leur laissant leurs armes. C’était leur dire clairement : Joignez- vous aux Boxeurs. Les ministres, très inquiets, se rendirent aussitôt au Tsong-li-Yamen, et demandèrent au
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
prince T’sing s’il répondait de leur sûreté. Le prince répondit d’une manière embarrassée, mais plutôt négativement. Aussitôt rentrés, les ministres all'olés télégraphient à Tien-Tsin d’envoyer tout le monde disponible, mille hommes en toute hâte. Nouvelle difficulté : le vice-roi s’oppose au mouvement des troupes. Le corps consulaire lui déclare cpie, s’il ne laisse pas passer les troupes, ils ont l’ordre de faire immédiatement débarquer quatre
Entrée de la légation de France à Pékin. (D'après une photographie.)
mille hommes. Enfin ce matin, à neuf heures, les mille hommes sont partis de Tien-Tsin, réparant la voie de fer à mesure; on n’en a pas encore de nouvelles. D’autre part, on apprend que les Boxeurs ont quitté Pékin en masse. Où allaient-ils? Gomme vous voyez, la situation est grave, mais loin d’être désespérée, pour moi, si les renforts peuvent arriver. Je tremble que les journaux ne vous donnent de trop fortes inquiétudes sur mon compte. Un courrier de la légation vient d’annoncer que le télégraphe de Pékin à Tien-Tsin est coupé. C’est, à mon humble avis , assez inquiétant , et voici pourquoi : bien que le chemin de
fer fût coupé en plusieurs endroits, le télégraphe avait été respecté, ce qui semblait indiquer une vague complicité du gouvernement avec les Boxeurs. Mais voilà qu’au moment où les troupes européennes partent de Tien-Tsin, c’est-à-dire à un moment très grave, le télégraphe est coupé, et alors : ou le gouvernement est avec les Boxeurs, et il adopte une ligne de conduite franchement hostile, ou il est débordé par les Boxeurs.
Journal intime, lundi, 11 juin. — A dix heures, comme l’exercice du fusil finissait, les Chinois arrivent en faisant de grands gestes affolés. « Vite, vite, les Boxeurs arrivent : aux postes de combat ! »
En un clin d’œil, les hommes sont à leurs postes, les paquets de cartouches défaits.
Les Boxeurs arrivent, ils doivent être à cinq cents mètres. Je vais en avant de l’entrée voir quand on pourra ouvrir le feu; je ne vois rien; j’attends, rien, toujours rien. A la fin, les vigies qui sont placées au haut de l’église me font prévenir que les Boxeurs, au lieu de se diriger sur le Pé-T’ang, ont tourné à gauche, et ont filé sans tambour ni trompette. Fausse alerte. Nous rompons et rejoignons notre casernement.
A midi, un chrétien vient annoncer qu’on nous attaquera à deux heures, le jour ou la nuit, on n’en sait rien. L’après-midi se passe sans encombre. Le soir, Favier rapporte de la légation de meilleures nouvelles. Il paraîtrait que tout danger est conjuré pour nous. Et les renforts vont arriver certainement, disent les ministres. Gomment sont-ils si sûrs que cela? Mystère. Le chemin de fer et le télégraphe ne sont pas rétablis. Les Boxeurs occupent la ligne. En attendant, le chancelier de la légation du Japon vient d’être assassiné en pleine ville, comme il se rendait à la gare pour avoir des nouvelles du détachement. Il était en voiture fermée , un soldat lui a tiré un coup de fusil ; aussitôt la foule s’est ruée sur lui et l’a achevé.
Journal intime, mardi, 12 juin. — Nouvelle assurance de paix.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
Le Tsong-li-1 amen a formellement permis de laisser entrer les renforts. L’impératrice a même envoyé ses amitiés à Pichon. fout ça paraît un peu rapide comme réconciliation. N’y a-t-il pas quelque chose là-dessons? Pas de nouvelles des détachements. C’est bizarre, ils devraient être à une vingtaine de kilomètres.
Encore une alerte ce soir. Au moment où nous prenons le thé, on est venu me prévenir que les Boxeurs étaient à peu de distance. J’ai fait rallier tout mon détachement à l’entrée, paré à envoyeiyaux postes de combat; mais, comme hier, il n’y a rien eu, les Boxeurs ont filé.
Pé-T’ang, 13 juin 1900.
Capitaine ,
Je n’ai rien de particulier à vous signaler, à part une alerte insignifiante hier soir, à sept heures et demie; une centaine de Boxeurs s’étaient arrêtés tout près du Pé-T’ang, mais ils ont continué leur marche après quelques minutes de halte.
^Auillez agréer, mon cher capitaine, l’assurance de mon affectueux respect. P. Henry.
Journal intime, même date. — Nous voilà revenus à la guerre. Les nouvelles d’aujourd’hui sont très sombres. D’abord, on ne sait pas quand pourront arriver les renforts. Ce soir, le ministre de France a fait dire que le détachement français , commandé par notre « pacha », a couché à Lang-Fan, le 12, c’est-à-dire hier. Et Lang- Fan n’est qu’à moitié route. On a tué des chrétiens en pleine ville, et, ce soir, les Boxeurs se sont massés autour des légations. Je viens de monter sur l’église, un chrétien ayant annoncé que le quartier des légations brûlait ; mais nous n’avons rien vu. La grosse inquiétude pour nous, c’est l’entrée du détachement à Pékin. Pour arriver aux légations, il faut traverser deux portes solidement fortiliées et occupées par des soldats chi-
nois. Des Boxeurs se tiennent en grand nombre auprès de ces portes. Si par malheur les réguliers font cause commune avec eux, je crois que nous sommes frits.
Journal intime , jeudi , W juin. — Hier soir à onze heures, on m’a fait prévenir qu’un immense incendie venait d’éclater du côté de Toung-T’ang, une grande et belle église catholique. Successivement six incendies s’allument dans l’ouest. On voit la flamme s’échapper de l’église du Toung-T’ang; un crépitement de fusillade déchire l’air, puis tout retombe dans le silence. Je passe la nuit à la porte. Dans la journée, on brûle partout, Nan- T’ang, etc. Le soir, en prévision d’une attaque, tout le monde est à son poste de combat. La nuit est splendide; la lune éclaire heureusement, calme. Pendant une heure, on attend une attaque; à la fin quelques alertes, rienf
Le Pé-T’ang n’a pas encore été attaqué, mais il est évident que son heure est proche. Les portes de la ville jaune, où se trouve le Pé-T’ang, sont encore gardées par les réguliers; mais ceux-ci, menacés et débordés, vont laisser librement se ruer contre la mission la multitude de Boxeurs et de pillards, qui n’a encore pu jeter que des bandes d’avant-garde dans la ville impériale.
^ Un des marins du Pé-T’ang-, Lehoux, qui a écrit un récit particulièrement détaillé du siège, et qui était l'ordonnance de Paul Henry, a vu massacrer des chrétiens à la porte Si-hoa -Men , voisine du Pé-T'ang.
« Le 14 juin, dit-il, toutes les portes de la ville sont consignées par les soldats chinois,, nous ne savons pas pourquoi, car nous sommes assiégés au Pé-T'ang et ne pouvons plus communiquer avec les légations. Le la juin, la situation devient de plus en jilus grave; tout le monde peut entrer en ville; mais, lorsqu’il s’agit d’en sortir, les soldats posent cette question : « Es-tu chrétien? » Si le Chinois l’est, il répond: « Oui, » et il est aussitôt massacré , on voit aux portes les corps des victimes que les soldats chinois ne se donnent pas la peine d’enterrer. Je vois en passant un fait qui a son importance. Lorsqu’un Chinois chrétien passe aux portes et que les soldats lui posent cette question : n Es-tu chrétien? » il pourrait répondre . « Non, » et passerait sans danger; mais non, ils savent qu’une réponse affirmativeest leur sentence de mort : plutôt que de renier leur foi, ils préfèrent se faire massacrer. »
LE SIEGE DU PÉ-T’ANG
légation de France et qui peut réussir à grand’peine à rapporter une lettre de M. Pichon; c’est un chrétien échappé aux massacres qui ont lieu de toute part, et qui apprend
La journée du 15 juin voit se succéder les nouvelles les plus émouvantes. Dans la matinée, c’est une nouvelle église qui brûle au loin ; c’est un courrier envoyé à la
qu’un détachement de volontaires est parti des légations la veille, 14 juin, pour aller sauver les missionnaires, les frères, les sœurs et les filles de Saint- Joseph du Nan-T’ang, demeurés sans protection au milieu de la ville soulevée, et que cette courageuse initiative a réussi; c’est, vers le soir, la nouvelle que M. Doré, un des curés de Pékin, a été massacré.
Le Journal intime dépeint ainsi la nuit du 14 au lo :
Vendredi, 15 juin. — Nous avons dû coucher au poste de combat. Toute la soirée d’hier, des incendies dans toutes les directions. Vers dix heures, clameurs effrayantes partant d’une pagode à l’ouest. Alerte. Les armes sont approvisionnées. On s’attend d’un moment à l’autre à voir arriver l’ennemi. Les cris, véritables hurlements de fauves, continuent avec des accalmies, et tout d’un coup une furie de rugissements; mais, les Boxeurs sont toujours à la même place. Il est probable que la porte de la ville jaune est fermée, et que les Boxeurs sont impuissants à la faire ouvrir. Les cris se calment vers deux heures du matin, et nous permettent de prendre un peu de repos. La nuit finit sans incidents. La journée assez calme; nous serons attaqués ce soir.
En effet, à sept heures vingt du soir, le lo, les portes de la ville impériale, notamment celle de Si-hoa-Men, sont forcées par les Boxeurs. Le Pé-T’ang est presque aussitôt enveloppé, de trois côtés, par une multitude qui pousse des cris de mort.
Effrayés, les femmes et les enfants des Chinois chrétiens se précipitent dans la cathédrale. Il y a là plus de deux mille personnes.
Paul Henry, avec ses marins, est au poste de la grande
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
porte. Il attend que l’ennemi se montre dans l’avenue qui s ouvre en face. Il rassure ses hommes.
N ayez pas peur, leur dit-il, et ne tirez pas avant mon commandement.
Ecoutons-le raconter lui-même ce premier combat :
Journal intime, 15 juin. — A sept heures vingt du soir, on me prévient qu’une forte bande de Boxeurs se dirige vers nous. A sept heures vingt-cinq, les premiers arrivent devant la porte du sud, vêtus de grands turbans rouges et de ceintures rouges. Ils s’avancent lentement, la torche d’une main, le sabre de l’autre. Ils sont à trois cents mètres. Là ils s’arrêtent, font des génuflexions; ils prient Bonddha de les rendre invulnérables. Les voilà qui se lèvent; ils s’avancent au pas gymnastique; les voilà à deux cents mètres : « Joue! A cent einquante mètres, feu! » Dix-sept balles fauchent les premiers rangs, qui s’abattent comme des capucins de cartes. « Joue, feu! » Seconde salve, seconde fauchée. Quand la fumée est dissipée, la place est nette, à part quelques blessés, quelques égarés qui essayent de se sauver; on les salue à coups de fusil. Un bonze, le chef de l’expédition sans doute , reçoit un coup de fusil ; il peut en chancelant gagner un abri. Sur le terrain gisent une douzaine de cadavres. Nous sortons pour nous emparer de leurs armes, et nous rentrons aussitôt munis de sabres et de lances. On a pn compter au moins seize morts, ce qui fera certainement une cinquantaine d’hommes hors de combat, en admettant la proportion de deux hommes blessés pour un homme tué.
Le premier ahurissement passé, les Boxeurs (ils se croient invulnérables) se sont rassemblés , et nous ont donné des alertes un peu dans toutes les directions. Mêmes rugissements que la nuit dernière ; ils ont mis le feu à tout un pâté de maisons voisin du Pé-T’ang. Un moment, j’avais peur des flammèches qui commençaient à devenir dangereuses. Heureusement la
brise est tombée, et les maisons païennes omt continué à brûler jnscpi’à ce que, faute d’aliment, le feu se soit éteint tout seul. ^
A une heure, les rugissements cessent tout d’un coup, et le grand silence est encore plus elfrayant. Nous les savons groupés tout près, n’attendant qu’un signal pour se précipiter à l’assaut. A deux heures et demie, voyant que le calme continue, je m’étends près de la porte. A cinq heures je m’éveille, tout est tranquille; mais nous aurons sans doute une nouvelle attaque à subir aujourd’hui.
Un mandarin, qui est venu demander de ramasser les cadavres, nous donne le chiffre exact des morts : ce n’est pas seize, mais quarante - sept ; ce qui implique naturellement une centaine d’hommes hors de combat. Pour cinquante- cinq balles tirées, c’est un joli résultat. Sur les cinquante hommes qui formaient l’avant-garde, trois seulement sont partis sans blessures. Un chef a été tué, un bonze grièvement blessé; sur les quarantesept tués il y a vingt curieux, qui étaient venus nous voir brûler et aussi, naturellement, aider au pillage.
A midi une alerte. Je mets au poste de combat; mais, aucun Boxeur ne se montrant, je fais rompre. Un homme qui a réussi à s’échapper du Nan-T’ang donne quelques détails sur les incendies du Xan-T’ang et du Toung-T’ang. De nombreux chrétiens ont été massacrés, et ils sont morts avec un courage sublime.
« Dis que tu n’es pas chrétien, ou tu es mort, » crie un brigand à un pauvre gosse de huit ans.
« Je suis chrétien depuis trois générations, tue-moi, » répond fermement l’enfant.
Un coup de sabre l’étend raide mort. Mais je n’en linirais pas si je voulais vous dire les magnitiques épisodes de cette terrible persécution. Le Père Garrigues, un pieux et saint missionnaire, ayant trente-cinq ans d’apostolat en Chine, a attendu les assassins au pied de son crucifix. Ses chrétiens l’engageaient à fuir ; il
HHâi
Dix -sept bulles fauchent les premiers rangs
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
ne voulut pas quitter son poste. On l’a retrouvé complètement nu, le corps lardé de coups de sabre.
Dans la ville , des affiches invitent les « purs » à se réunir de bonne heure, pour venir brûler le Dé-T’ano-. Les chefs du mouvement mettent 1 hécatombe sur le compte du mauvais œil. Un courrier venu des légations annonce qu’on se bat toujours furieusement, avec succès. Pas encore de nouvelles des détachements.
En même temps, Paul Henry rendait compte de Pattaque à M. Darcy, auquel la lettre put encore être remise. Parlant à son supérieur, il raconte l’épisode dans les termes les plus brefs, les plus simples, les plus modestes, sans qu’il y ait trace d’émotion, ni la moindre velléité de distinguer son propre rôle de celui de ses marins.
Pé-T’ang, 16 juin 1900.
Capitaine ,
Hier soir, à sept heures et demie, nous avons été attaqués par les Boxeurs.
Deux feux de salve et un feu à volonté les ont mis en fuite. Ils ont laissé sur le terrain au moins seize morts, et doivent avoir un assez grand nombre de blessés , dont le bonze qui dirigeait l’attaque. Nous avons pris les armes des hommes tombés auprès de la porte; c’étaient des lances et surtout des sabres, pas de fusils.
Nous avons attendu une nouvelle attaque toute la nuit, mais rien n’est venu. Les hommes couchent au poste de combat depuis trois jours, et dorment à peine deux ou trois heures par nuit. J’ai cessé tout exercice.
Deux jours plus tard, le jeune commandant écrit à
M. Darcy le dernier billet qui ait pu franchir les murailles de la ville jaune, et il termine par un post-scriptum d’une bien jolie allure française. ^
Pé-T’ang, lundi 18 juin 1900.
Capitaine,
Les pertes des Boxeurs, dans l’attaque du Li, ont été plus considérables que je ne le pensais. Le mandarin qui a fait ramasser les morts dit en avoir compté quarante-sept ; vingt-sept Boxeurs en titre, dont un chef, et vingt curieux, venus sans doute pour aider au pillage; nous avions tiré cinquante-huit balles.
Depuis, les Boxeurs n’osent plus nous attaquer. Néanmoins, toutes les nuits nous avons plusieurs alertes , et nous continuons à coucher aux postes de combat. Hier soir, on avait annoncé que les soldats viendraient avec du canon. Bien que n’y croyant pas beaucoup, j’ai fait installer un fort remblai de terre et de gabions devant l’entrée, et creuser une tranchée un peu plus loin, en avant, pour les hommes.
Les hommes ne sont nullement fatigués, et gardent tout leur entrain.
Veuillez agréer, mon cher capitaine, l’assurance de mon affectueux respect. Paul LIexry.
P.-S. — M’autorisez- vous, si l’occasion s’en présente, à prendre l’offensive pour aller surprendre les Boxeurs avant qu’ils n’attaquent?
Oui, mon vaillant petit officier, l’occasion se présentera. Vous êtes seul à présent; vous prendrez la permission que vous demandiez, et vous montrerez ce que vous êtes : un brave de la race des grands audacieux.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
Le danger, en effet, va devenir terrible. Ce n’est plus avec des lances et des sabres que le Pé-T’ang va être attaqué, mais avec des fusils Mauser du modèle 1898 et aA^ec des canons Krupp, et les réguliers chinois se mêleront aux Boxeurs, pour essayer de l’emporter d’assaut ou par surprise.
Heureusement, comme je l’ai indiqué déjà, des ouvrages de fortifications avaient été commencés dès le premier jour, et continués avec méthode et avec grande hâte. Paul Henry, Favier, et Jarlin faisaient les plans, qu’exécutaient aussitôt les Chinois assiégés. Les religieux servaient de contremaîtres et de surveillants. Les femmes, les petits enfants eux-mêmes, apportaient les briques et les pierres dont on avait besoin. Et ainsi s’explique la transformation merveilleusement rapide du Pé-T’ang en une véritable forteresse. Sans doute, les travaux furent continués et aügmentés jusqu’aux derniers jours du siège. Mais on peut dire que, trois semaines après l’entrée de nos marins, le système de défense est déjà complet.
Voici comment Paul Henry l’a compris.
Tout d’abord, la rue qui séparait le Pé-T’ang du Jentsé-T’ang a été supprimée par des barricades élevées aux deux extrémités, et les deux établissements n’en font plus qu’un. Toutes les parties faibles du mur d’enceinte ont été réparées et renforcées; le sommet en a été crénelé en beaucoup d’endroits; toutes les portes sont fermées et épaulées par des terrassements. Des tonneaux, des planches, des poutres, des terre-pleins, disposés sur toute la circonférence, permettent aux soldats d’observer l’ennemi
et de tirer. En outre, quatre postes de tir^ mieux abrités, ont été construits sur la frontière du nord que gardent les Italiens, et trois sur la frontière, de l’est, dont un fortin en briques, dépassant le mur d’enceinte, et qui commande toute la rue.
Mais le principal effort s’est tout de suite porté du côté de l’entrée monumentale du Pé-T’ang. On prévoyait, et l’événement montra la justesse de ces prévisions, que les combats les plus acharnés se livreraient autour de cette porte, qu’abritait un vaste toit soutenu par des colonnes, et qui donnait accès sur l’esplanade de la cathédrale. Le premier ouvrage de fortification, c’est une tranchée-abri, construite en avant de la porte, comme l’indique la lettre du 18 juin. Puis, aux premières menaces de bombardement, une seconde ligne de défense est établie : les deux loges placées sous le toit de la porte sont protégées avec de la terre et des fascines; elles sont percées de meurtrières et deviennent le poste principal du Pé-T’ang. Un terre-plein facilite l’accès du toit et en fait un lieu d’observation. Une casemate, un peu en arrière, permettrait aux marins de continuer la défense, en cas d’incendie de la porte. Enfin, à l’entrée de l’esplanade de la cathédrale, s’élève une troisième ligne de défense : un talus de terre de plus de cinq mètres de haut, assez épais pour que les obus ne le puissent pas traverser, et où flotte le drapeau . français, ce drapeau très glorieux du Pé-T’ang, fabriqué sur l’ordre de Paul Henry, et qui a été abattu, relevé, troué, déchiré par les boulets et les balles un nombre incalculable de fois, mais que la main d’un ennemi n’a jamais touché.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
Pour faire communiquer ces différents ouvrages, une tranchée partait d’une des cours voisines de la cathédrale, et permettait de marcher à l’abri des projectiles.
Voilà pour la partie matérielle. L’organisation, la division des rôles n’étaient pas faites avec un moindre soin.
On a vu qu’au début de l’occupation du Pé-T’ang, les trente marins français avaient été répartis en six groupes. Ils n’en formèrent plus que cinq, dès que les Italiens eurent assuré la surveillance du mur du nord. Les chefs de poste ne quittaient jamais le poste, sous aucun prétexte. Ils devaient seulement détacher deux hommes, en cas de demande de secours. Un lazariste, le P. Giron, et quatre séminaristes chinois étaient chargés d’observer les mouvements de l’ennemi, du haut du toit de la cathédrale, et d’avertir en cas de danger. Ils avaient un clairon, avec lequel ils signalaient les points menacés. Un coup de langue voulait dire : a au nord; n on sonnait deux coups pour le sud, trois pour l’est, quatre pour l’ouest. En outre, le .P. Giron faisait parvenir au commandant des billets qui précisaient les nouvelles. M®’’ Jarlin en faisait autant, et c’étaient encore des séminaristes chinois qui portaient ces messages.
J’ai sous les yeux une liasse de ces petits carrés de papier, où les lignes sont tracées à la hâte, au crayon bleu. Ce sont des lignes évocatricês de ces moments d’effroi. Elles débutent toujours par « M. Henry n. En voici quelques-unes. t( M. Henry, ils semblent vouloir revenir sur la grande porte. En garde! » — « M. Henry, ils sont tous groupés dans la''grande rue, en face de l’église, de chaque côté de la ruelle dans laquelle ils hésitent sans doute à
entrer. » — (c M. Henry, les deux bandes*^ de l’est et de l’ouest se sont réunies. La porte Si-hoa-Men doit être ouverte. Attention! )> — « M. Henry, au nord-est, danger. » — (( M. Henry, en plein est, lumières nombreuses. )> — (( M. Henry, à l’est, près de la grande pagode, il y a foule. » Ces détails, et beaucoup d’autres, ont été donnés par les marins qui ont traversé les horreurs de ce siège, et qui ont écrit leurs souvenirs à quelque parent de leur cher commandant, surtout à l’oncle de Paul Henry. Rien n’est plus émouvant que cette distribution de la justice due à chacun ,* rien n’est plus naïf quelquefois, mais la vérité s’y reconnaît. Dans la liasse de lettres signées de noms très divers, il y a des contradictions sur des points de minime importance; il y a unanimité quand il s’agit d’apprécier les courages, les services, et de les doser.
(( Tous les chrétiens se conduisaient bien, dit un de ces témoins ; ils ont été tranquilles pendant le siège ; ils priaient Dieu du matin au soir, avec leurs petits enfants. Un autre écrit : (c II fallait voir tous ces chrétiens courir et grimper chacun a son poste, avec un extrême courage. » «Je vous assure, dit un troisième, que Jarlin, les Pères, les Frères, les séminaristes et une grande partie des chrétiens ont été braves pendant le siège, principalement Jarlin, qui ne quittait jamais le commandant, nuit et jour, que pour aller faire quelques rondes dans les établissements, pour voir si les chrétiens étaient bien à leurs postes. )) Ils l’appelaient, entre eux, « le commandant en second, » parce qu’il faisait exécuter les fortifications sur les plans de Paul Henry; parce qu’il était présent à toutes.
les affaires, se souvenant qu’il avait été soldat avant d’être prêtre, et parce qu’ils le voyaient coucher avec eux dans la tranchée.
Parmi les Frères, il y eut, proportionnellement, autant de morts et de blessés que parmi nos soldats. Ils surveillaient les travaux de terrassement ; ils maintenaient la discipline parmi les Chinois chrétiens; ils faisaient le coup de feu à l’occasion. Leur connaissance de la langue chinoise les rendait merveilleusement utiles, au milieu de cette foule que la panique pouvait rendre folle et dangereuse pour ses défenseurs. L’étudiant lazariste, M. Gartner, apparaît, dans les rangs de ces auxiliaires de nos marins, comme un véritable héros. Ce tout jeune homme, au témoignage d’un des Frères, fut si admirable, notamment pendant les sorties exécutées autour du Pé-T’ang et les expéditions sur le mur jaune, que Paul Henry l’appelait le a général de l’armée auxiliaire », et qu’il lui avait attaché au bras un galon d’or pour symboliser son droit de commandement'.
On aimait aussi et on admirait plusieurs des jeunes chrétiens chinois, qui se montrèrent d’une intrépidité rare, un séminariste, par exemple, qui s’appelait Joseph, et qui se tenait nuit et jour au poste de la grande porte, constamment attaqué, pour porter les dépêches; un autre Chinois que les marins surnommaient Jean le Brigand, et surtout Barbiche .
« Ce jeune Chinois, que nous appelions « Barbiche », était un jeune homme très intelligent; il ne savait pas du
‘ I.ettre du frère Marie - Basilius , témoin du siège.
tout le français, mais il devinait tout de suite ce qu’on lui disait. Il était particulièrement attaché à M. Henry, et le suivait partout. Il était doué d’un courage inébranlable; il sortait seul, et trouvait moyen de passer entre les postes occupés par les Boxeurs. Au début de la campagne, il était armé d’un vieux fusil qui ne tarda pas à se détériorer. On lui en donna un autre, un fusil américain à sept coups. Il montait seul sur le mur jaune, et déchargeait son fusil sur les Boxeurs; ensuite, ne prenant pas le temps de le recharger, il enlevait les cailloux du sommet du mur, et les lançait sur les Chinois. De plus, il était très adroit. C’est rare qu’il manquât son homme. Vers la fin du siège, on lui donna un fusil Lebel, ce qui mit le comble à sa joie : il s’en servait admirablement bien. »
Mais l’éloge devient vraiment ému, lorsque les marins parlent de leur chef. C’est à la fois de l’admiration et de l’affection que Paul Henry avait su leur inspirer, comme aux missionnaires, comme aux religieuses, comme aux Chinois euxmêmes. Il obtenait d’eux tous les dévouements, et le système employé apparaît bien clairement lorsqu’on lit, comme je l’ai fait, tous les documents du siège. C’a été le système de tous les entraîneurs d’hommes, et on peut le résumer ainsi : être moralement au-dessus de la crainte de la mort, encourager les soldats, vivre au milieu d’eux, comme eux, mais s’exposer plus qu’eux. Dans les lettres des marins du Pé- T’ang, je trouve à chaque instant des notes comme celle-ci :
(c Grâce à votre neveu Paul Henry, nous avons tenu tête, trente hommes, à une armée ennemie. Pendant deux mois et demi de guerre, et grâce à lui, nous avons échappé
LE SIÈGE DU PÉ-T'ANG
à une mort épouvantable ; si nous avions eu un autre que lui, je pense que nous n’aurions pas échappé. »
Tous répètent : (( Il était si aimable! » ou bien : (c II savait consoler tout le monde. » Louarn dit même joliment : (( Il trouvait pour nous des mots très affables au plus grand des combats. » Peuziat ajoute : « Il voulait jamais que nous aurions montré notre tête aux Chinois,... et lui, il ne se cachait jamais... On craignait toujours pour notre commandant, parce qu’il n’avait peur de rien. » « Dans tous les postes périlleux, écrit de son côté le gabier Stéphany, il était toujours le premier. Il était presque toujours en observation sur les toits, où il était très exposé au feu des Chinois ; c’est par miracle qu’il n’a pas été touché plus tôt. » D’autres rapportent qu’il ne mangeait jamais sans s’être assuré que les hommes avaient leur ration; qu’il mangeait souvent avec eux; que plus souvent il couchait près d’eux, soit qu’il dormît tout habillé dans le réduit du poste, pour être le premier levé en cas d’alerte, soit qu’il abandonnât son lit par charité pour les malades. C’est ainsi que le matelot Lalès ayant été pris de fièvre, l’officier le coucha dans son propre lit, et s’étendit luimême par terre, dans sa chambre, pour veiller le malade. Il aimait ceux qui luttaient et souffraient avec lui; il les estimait; il avait secrètement recommandé aux gradés de ne pas punir les matelots, de les traiter bonnement, et, après tous les combats, de les féliciter C
Tels étaient les défenseurs principaux du Pé-T’ang,
* Un des témoins du siège m’a rapporté que les matelots du Pé-Tang disaient de leur jeune chef : « C’est un futur Courl^et. »
et les acteurs du drame militaire qui allait s’accomplir.
Favier, assez souffrant et plus âgé que M^'’ Jarlin, avait la lourde mission de maintenir l’ordre parmi les chrétiens réfugiés, d’empêcher les paniques, de consoler, de plaindre et de présider le conseil où se décidaient les mesures générales de défense ou de distribution des vivres. Dans l’intervalle, il priait, a On ne peut cependant pas dire, remarquait-il, que c’est ne rien faire*, n Les religieuses de Saint-Vincent-de-Paul lui servent de lieutenants dans le ministère des foules à calmer et à secourir. Elles ont une sorte de toute-puissance d’exemple. Ces pauvres femmes chinoises, ces enfants, ces jeunes filles ne se sentent un peu à l’abri qu’à l’ombre des cornettes blanches. Quand une sœur se lève, c’est une population qui la suit : a Quand nous devons, écrivait sœur Jaurias, nous transporter d’un endroit à l’autre pour éviter les boulets et les couteaux, c’est douze cents personnes qu’il faut maintenir ou entraîner, et une quantité de bébés à transporter. »
Paul Henry, ne pouvant plus communiquer avec les légations, recommence à écrire son journal, ou plutôt des notes qui devaient servir à la rédaction du journal, lorsqu’il aurait le temps d’y songer. Tracées au crayon, à demi effacées par le séjour dans les poches de l’officier, ou dans les malles qui les rapportaient de Chine en France, elles ont pu être déchiffrées à grand’peine, et c’est elles que je publie, en y ajoutant quelques détails nécessaires, qu’il n’a pas pu ou qu’il n’a pas voulu écrire lui-même. La pre-
' Conférence à l’Université catholique d’Angers.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
mière feuille porte en tête : a Journal du siège, commencé le 22 juin 1900, terminé le... »
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22 juin 1900. — A six heures trente, on me fait prévenir que deux canons viennent d’être postés en arrière de la porte 1. Je me porte aussitôt, avec le poste de garde, derrière le remblai A,
et je fais prévenir le reste du détachement de se Tendre immédiatement aux postes de combat. Au même instant, une troupe de soldats chinois se présente à la porte 1 , et ouvre sur nous un feu assez violent de mousqueterieh Nous ripostons et les mettons en fuite. Ils reviennent une seconde fois, puis disparaissent au bout de quelques minutes. A sept heures, des canons établis dans la rue, à l’abri d’un repli de terrain, ouvrent le feu sur nous. Leur tir est très bon. La plupart des coups viennent frapper les remblais de la porte, et nous ne pouvons que difficilement leur répondre, le feu étant relativement rapide, environ un coup et demi par minute, et, dans l’intervalle, la fumée nous masquant toute l’entrée du chemin. Plusieurs obus labourent la partie supérieure du remblai A; l’un enlève une baïonnette, mais personne n’est blessé. Vers huit heures et demi, les canons 1 commencent à viser plus particulièrement l’église. Un canon situé au sud-ouest prend le même objectif. Le tir du sud devenant plus lent, nos coups de fusil commencent à produire bon effet, plusieurs servants sont démolis ; à neuf heures et demie, les pièces sont enlevées tant au sud qu’au sud-ouest.
Nous avons déjà 'reçu cent quatre -vingt -six coups de canon. A dix heures, le bombardement reprend. Cette fois, les canons sont postés sur la place sud, qui nous est masquée par plusieurs rangées de maisons; leur objectif est l’église, qu’ils canonnent dès lors presque sans interruption. Les femmes et les enfants, qui étaient encore dans l’église, l’ont évacuée au commencement du bombardement ; pendant le mouve-ment , une femme est tuée d’un éclat d’obus dans le ventre. A deux heures quarante- cinq, un canon vient prendre position au sud , en face de la porte 1 , et nous envoie aussitôt un premier coup, au même endroit que ce matin. C’est un canon-bouche, les servants sont cette fois bien obligés de se montrer. Je désigne quelques bons tireurs, qui tirent toutes les fois qu’un Chinois s’approche du canon, et
^ Les numéros d ordre qu’on rencontre ici devaient se rapporter à un plan du Pé-T'ang. L’attaque du 22 juin était dirigée contre la grande porte, au sud.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
larement ils manquent leur coup. Au bout de cinq minutes, le canon est abandonné.
L idée de 1 enlever me paraissant praticable, je fais demander à Jarlin de m’envoyer une trentaine de Chinois de bonne volonté, avec des cordes et des madriers, pour nous prêter main forte. Ms*' Jarlin arrive presque aussitôt avec une vingttaine de Chinois , mais sans instruments ; on perdrait un temps précieux à les chercher. Nous sortons, et rapidement nous nous avançons vers la porte, huit hommes en tirailleurs ouvrant la marche. Arrivés à la porte, nous sommes accueillis par une fusillade très nourrie : les Chinois se précipitent bravement sur le canon, en même temps que les marins prennent position pour les soutenir. Les soldats chinois, dissimulés dans les maisons, ouvrent un feu violent. Un chrétien chinois est tué raide, un autre est traversé de trois balles ; les autres hésitent , il faut les relancer trois fois. Enfin, après des difficultés de toute sorte et grâce aux chrétiennes exhortations de ]VU'’ Jarlin, le canon, après avoir versé deux fois, est rapidement entraîné vers le Pé-T’ang; les marins en tirailleurs protègent la retraite, qui se fait tranquillement, sans accident. Nos pertes sont relativement très faibles : un chrétien tué, trois blessés, dont deux très grièvement. Je fais mettre le canon en batterie derrière le remblai A, et fais envoyer aussitôt un boulet sur le poste d'^où on nous a fusillés tout à l’heure.
Cinq minutes après notre expédition, le feu des canons de l’est cesse brusquement, et la soirée s’achève très tranquillement.
En somme, la journée s’est bien passée, nous avons reçu cinq cent trente et un coups de canon, obus pleins, obus à mitraille et boulets.
Nous n’avons eu en tout que quatre tués et quatre blessés, dont un frère mariste.
Les marins ont fait preuve de beaucoup de sang-froid et de bravoure; ceux du poste de la grande porte spécialement ont eu
une très belle tenue au feu. Nous avons été parfaitement secondés par les missionnaires et les chrétiens; Jarlin spécialement a fait preuve d’un magnifique courage à la prise du canon, et c’est surtout à son empire sur les chrétiens chinois que nous sommes redevables de nos succès.
Paul Henry n’a pas tout raconté. D’abord le matin, tandis que les premiers coups de canon étaient tirés contre la porte du Pé-T’ang, les hommes étaient à l’abri dans la tranchée, mais l’officier se tenait debout sur le remblai. C’est à ses pieds que la baïonnette d’un des marins a été enlevée par un obus. M®’’ Jarlin le supplie de se baisser; mais, comme l’écrit un des témoins, Mingam, avec un vrai bonheur d’expression :
(( Lui, poussé par son sang, ne bronche pas, et ne veut pas perdre de vue un seul mouvement de l’ennemi. ))
Dans l’après-midi, quand le canon enlevé aux Chinois était déjà derrière les murs du Pé-Tang, un des combattants demeurait en arrière,* dans l’avenue, malgré les balles que faisaient pleuvoir les Chinois postés dans les maisons voisines. C’était encore le jeune commandant, qui, ravi de sa victoire, le revolver dans la main droite, agitant son casque de la main gauche, criait de toutes ses forces : (( àive la France! »
11 entra bientôt dans le poste de la grande porte, et, s’adressant à ses hommes, il leur dit :
« Si j’avais cinquante marins français au lieu de trente, je marcherais sur le palais impérial! »
Puis il fait le tour du Pé-T’ang, annonçant à chacun
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
des postes qu’il y a eu une sortie, qu’on a pris un canon et que pas un marin n’est blessé.
Samedi, 23. — Dans la nuit, nous essuyons sans répondre de nombreuses décharges de mousqueterie, d’ailleurs tout à fait inoffensives.
A neuf heures cpiarante du matin, les canons postés dans l’est, en 5, commencent le bombardement de l’église, et le poursuivent jusque vers quatre heures, sans nous causer aucune perte. Les maisons qui nous séparent de la place o forcent les Chinois à tirer en l’air, et, nous masquant la vue des canons, nous empêchent de démonter les servants.
Comme hier, nous ne pouvons riposter. Dans la matinée, des obusiers placés au nord-est nous envoient quelques bombes.
Les pièces tirant de l’est envoient l’une l’obus à mitraille (calibre 80 à 90 mm.), l’autre des obus ordinaires (calibre 40 à 50 mm.).
Reçu cent quatre-vingt-seize coups de canon.
Dimanche, 24 juin. — A huit heures, la canonnade recommence de l’est, mais cesse presque aussitôt. A huit heures et demie, une forte troupe de Chinois s’est avancée jusqu’à une brèche située au sud-ouest, en face d’un poste, et ouvre un feu violent. Mais battus de front par le poste, et sur le flanc droit par quelques hommes que j’ai envoyés au coin sud-ouest de la place de l’église, les Chinois se résignent à ne pas se montrer, et se contentent de tirer en l’air.
' Un éclat de brique blesse légèrement le Père Chavanne.
Vers dix heures, après avoir gaspillé une quantité énorme de munitions, les Chinois se retirent. Un canon, placé au sudouest, ouvre alors le feu sur l’église, sans nous faire aucun mal. Dans la journée, nombreux coups de fusil (fusils ordinaires, fusils de rempart). A quatre heures et demie, M. Olivieri, le commandant du détachement italien du Jen-tsé-T’ang, me fait
prévenir que les Chinois essayent de mettre em batterie des nanons dans le nord. A peine, en effet, le billet m’était-il arrivé que la canonnade commence. Je cours Jen-tsé-T’ang avec six hommes, tout ce que j’ai de disponible, pour prêter main forte aux Italiens. Gomme nous arrivons au mur nord, un obus éclate an milieu des hommes; par miracle nul n’est atteint. Les canons chinois sont disposés deux au G et deux au 7 ; mais , séparés par les bâtiments 8, ils ne peuvent prendre le même objectif. Après en avoir délibéré avec M. Olivieri, les Italiens et mes six hommes sont postés au coin nord-est, et je fais exécuter des salves sur les canons G.
Le tir est réglé du premier coup, et plusieurs servants restent à terre. A bout d’une dizaine de salves, leurs pièces sont abandonnées.
Nous laissons quelques hommes en observation, et nous nous «portons au nord-ouest. Là nous opérons de la même façon, les canons sont abandonnés, et les fantassins qui soutenaient l’artillerie par un feu désordonné se replient à leur tour; je fais tirer dans le tas, et nous en démolissons ainsi un grand nombre.
Si nous avions eu une ouverture au nord, nous aurions pu, je crois, enclouer les canons, qui sont restés ai^andonnés pendant près de cinq minutes.
La soirée est très calme.
Un Chinois tué dans la matinée.
Vers minuit, des soldats postés au nord de K’oiC font un feu d’enfer qui dure un quart d’heure.
Lundi, 25 juin. — Quelques coups de fusil partant du mur jaune, au nord-ouest. Ce matin, les Chinois sont venus sur le K’ou chercher les armes abandonnées hier au soir. Partout
' Ce mot est l’abrégé de Si-Chen -K’ou , nom du terrain impérial situé au nord de l’établissement des sœurs, et où les canons avaient été mis en batterie. Les Chinois y avaient •creusé des tranchées.
silence le plus complet. Nous continuons nos travaux de protection. Entendu canonnade et fusillade vers les légations.
Gartonclies tirées : néant.
Mardi, 2<d juin. — Pendant la nuit, fusillade intermittente un peu de tons les côtés, assez nourrie par moments. Dans la journée', quelques coups de fusils de rempart et de fusils ordinaires. Vers trois heures, incendies allumés à l’est, en face du séminaire, au sud-est et au sud-ouest.
Brûlé deux cartouches. Restent 8270.
Mercredi, 27 jiiiii. — A six heures, plusieurs centaines de Boxeurs et soldats attaquent par la porte du sudq quelques salves en couchent un bon nombre sur le terrain, et mettent les autres en fuite. Je fais battre par quelques feux de salves les maisons des environs, et, sous la protection de quelques marins, j’envoie des Chinois ramasser les armes à cent cinquante mètres. Malheureusement on leur tire quelques coups de fusil, et une balle vient attendre Jouannic et le blesse assez gravement. La balle est entrée derrière l’omoplate droite, a glissé sur la cage thoracique, et, sortant sous l’aisselle, a traversé le bras. Le pauvre garçon souffre beaucoup, mais j’espère que cela ne sera pas grave. La journée s’achève sans autres incidents. De nombreux coups de fusil nous sont tirés du sud et de l’ouest, mais n’atteignent personne.
Cartouches consommées pour l’attaque . oo
Diverses . 23
De six heures à six heures . 78
Restent 8191.
Entendu dans l’après-midi le canon au sud-est, paraissant venir de très loin.
L’espoir exprimé ici par Paul Henry ne devait malheureusement pas se réaliser. Une des religieuses de Saint-
Vincent-de-Paul, interrogée au sujet de Jouannic, a répondu en racontant la blessure et la mort de ce vaillant. La lettre est adressée à une autre religieuse, parente de Jouannic.
(c Ce sera une consolation pour vous et pour les siens, dit-elle, d’avoir l’assurance que le vaillant marin était aussi un bon et fidèle chrétien. Son lieutenant, M. Paul Henry, avait recueilli pour la famille les souvenirs laissés par son second; ces souvenirs n’ont sans doute pas été conservés, au milieu de tant de désastres. Jouannic avait été désigné, après le refoulement d’une bande d’agresseurs, à la porte principale du Pé-T’ang, pour conduire les hommes chargés de ramasser les blessés et les armes. Revenant de cette hardie et charitable expédition, il reçut un coup de feu, et la balle traversa le poumon droit; elle sortit un peu audessous de la région du cœur. Cette blessure était mortelle; mais, l’hémorragie arrêtée à l’extérieur, on pouvait prolonger de quelques heures, de quelques jours, l’existence du blessé; les soins prodigués eurent ce résultat.
(c Transporté sans délai à l’infirmerie, Jouannic vit arriver auprès de lui un dévoué frère de la Mission, frère Denis, qui se constitua son premier infirmier, tandis que les jeunes élèves du séminaire procuraient de l’eau fraîche, de l’air et tout ce dont le malade avait besoin.
(( Une sœur de Saint- Vincent, à défaut de major, fit le pansement. Le lieutenant survint entre deux fusillades.
(( Mon ami, ce n’est pas la médaille militaire, c’est la croix que vous aurez ! »
(( Helas ! un miracle seul aurait pu lui conserver la vie. Le missionnaire, faisant fonction d’aumônier, s’entretint
avec le malade, l’encouragea, le consola; mais, étant certain de ses bonnes dispositions, et comptant, l’hémorragie extérieure ayant cessé, que le blessé pourrait se rétablir, il différa jusqu’au surlendemain de lui administrer les derniers sacrements.
c( Durant la nuit, la fièvre se déclara avec un peu de délire : marin et Breton, Joseph parlait de son bateau et de sa famille. Vers neuf heures et demie du matin, il parut s affaiblir ; M. l’aumônier, rappelé, l’assista jusqu’au dernier soupir, et, ayant prié pour lui et béni sa dépouille mortelle, il s’éloigna, consolant le lieutenant Henry. C’était le samedi 30 juin. »
Jeudi, 28 juin. — Vers minuit et demi, des Boxeurs essayent d’incendier la porte d’entrée en nous lançant, avec des arcs, des paquets d’étoupes imbibées de pétrole. Plusieurs tombent sur le toit. Nous sommes assez heureux pour éteindre le commencement d’incendie, cependant que quelques hommes mettent en fuite à coups de fusil les incendiaires.
Un Chinois est blessé par une flèche qui lui perce la joue. Jusqu’à trois heures, calme complet. A trois heures, la fusillade commence, mais très peu dense. A cinq heures, attaque à la grande porte. Fusillade nourrie, essai de feu, pétrole, torches, etc. Gela dure jusqu’à minuit et demi. Les derniers Boxeurs ayant été mis en fuite par une salve, je fais mettre le feu aux maisons qui les abritaient. Auparavant, des Chinois sont allés prendre tout ce qui était de bonne prise. Trouvé deux grandes pompes pleines de pétrole, une caisse de balles, une caisse de poudre, des habits, un sextant en très bon état, etc., mais peu d’armes. Ils ont pu apercevoir dix cadavres.
Cartouches dépensées, 180 (de six heures à six heures).
Restent 8018.
Paul Henry a oublié, comme de coutun^e, de noter la part qu’il a prise lui-même à cette action du siège. Ses hommes ont été une fois de plus^ ce jour-Jà, vivement impressionnés par son courage. Le récit de l’un d’eux, Stépliany, renferme ce {lassage :
(c Le 28 juin, vers les sept heures du soir, les Boxeurs, accompagnés d’un grand nombre de réguliers, tentent de mettre le feu à notre grande porte, au moyen de deux pompes qu’ils alimentaient avec du pétrole, et de bouchons imbibés de pétrole, qui prennent feu à différentes reprises, enflammant le toit du poste. M. Henry est debout sur le toit, du côté opposé aux Boxeurs, ayant à ses côtés Mingam, Stéphany, Cambiaggi, Rebour et David, qui tirent sans discontinuer. A un moment donné, une grande partie du toit s’enflamme. M. Henry, voyant le danger, enjambe le toit, et là, sous le feu de l’ennemi qui tirait sur lui à une distance de vingt ou trente mètres, à coups de pied et de poing il jette à terre les bouchons enflammés. Les Chinois redoublent leur feu, les balles pleuvent comme de la grêle autour de lui. En revenant de notre côté, il s’écrie :
« — Les maladroits, ils n’ont pas seulement pu me toucher! »
11 faut noter également que Jarlin était ce jour-là, comme le 22 juin, à la tête des chrétiens chinois qui firent la sortie. Les deux pompes rapportées par les assiégés servirent beaucoup, par la suite, à éteindre les incendies.
Vendredi, 29 Juin. — Le journal est sobre de détaiis sur cette journée. Il ne relate, d’ailleurs, que les faits
LE SIEGE DU PE-T’ANG
militaires. Henry a un tempérament de soldat. 11 fait la guerre; il est chef; il n’a ni le temps ni l’humeur de faire
du reportage. Il écrit simplement, sous la date du 29, qui est celle de la fête de saint Pierre et de saint Paul :
Commencé les travaux de fortification de la deuxième grille,
PAUL HExNRY
au cas où on serait obligé d’évacuer la grande porte. Dans la matinée fusillade assez nourrie, cesse brusquement à un signal de trompe , peu de temps après que nous avons entendu combat dans le sud-sud-ouest. Journée très calme.
Cartouches dépensées, 207.
Restent 7 811.
Mais la fête du commandant n’a pas pu passer inaperçue au Pé-T’ang. Ce souvenir intime a été conservé par Favier. Le journal de l’évêque porte, en effet :
(c Nous offrons nos vœux au brave commandant Henry; nous parlons d’Angers, de son pays, et du bonheur que ses parents auront à le revoir. Il nous dit :
<c — Vous verrez que nous sauverons le Pé-T’ang; peut-être quelques-uns de nous n’y seront plus; je serais heureux de mourir pour une si belle cause; j’espère que le bon Dieu m’ouvrirait le paradis. Si je dois disparaître, je ne disparaîtrai que lorsque vous n’aurez plus besoin de moi. » (( Je le supplie, comme tous les jours, de ne point s’exposer; j’ai si peur pour lui! Il est si vaillant, si brave, si dévoué ! »
Favier enregistre plus loin de mauvaises nouvelles. La mortalité augmente parmi les enfants; la variole fait jusqu’à quinze victimes par jour; la chaleur monte à 38 degrés; il n’y a plus de légumes frais; les Chinois réfugiés commencent à souffrir de la faim, et, comme tout le monde fume en Chine, ne possédant plus de tabac,
essayent de fabriquer quelque chose d’approchant, avec
des feuilles de poirier séchées. Le fusilier Lehoux note sur son carnet de siège :
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
<( Nous n’avons ni moutons ni bœufs; nous mangeons les mulets, ânes et chevaux; lorsque les chevaux seront tous mangés, nous mangerons peut-être les voitures; mais elles ne seront pas faciles à digérer. Nous avons trouvé le moyen de recharger nos douilles avec de la poudre noire, et nous fondons des balles en plomb. Nous apprenons aux Chinois, qui, très intelligents, continuent la fabrication. ))
Samedi, 30 juin. — Dans la nuit, quelques coups de fusil; entendu combat au sud- est-sud et sud-ouest. Dans la matinée, calme absolu. Midi quinze, mort du second maître Jouannic. Vers deux heures, des obusiers, postés dans le nord-est et très loin, envoient quelques bombes qui éclatent en l’air au-dessus de nous; elles ne causent que des dégâts matériels. Au même moment, une forte fusillade éclate à l’est. Des soldats invisibles tirent droit devant eux, et, comme devant eux il y a un mur (!), nous ne recevons aucune balle.
A trois heures et demie, nous recevons encore quelques bombes; pas de dégâts.
A cinq heures trente, ensevelissement de Jouannic (la décomposition commençait) b
Soirée tranquille.
Cartouches dépensées, 31.
Restent 7 780.
Dimanche, juillet. — Journée absolument calme. A peine quelques coups de fusil dans la journée.
Cartouches dépensées, 4.
Restent 7 770.
' La lettre de la sœur de Charité que nous avons citée plus haut contenait encore ce passage ; « C’est à droite du kiosque de Notre-Dame de Lourdes, dans le parc du Pé-T’ang, au milieu des autres marins tués, et tout auprès de son dévoué chef, (jue repose le vaillant Joseph Jouannic. »
PAUiL HENRY
Lundi, 2 juillet. — Quelques coups de fusil.
Cartouches dépensées, 4.
Mardi, 3 juillet. — Quelques coups de fusil.
Cartouches dépensées, 4.
Restent 7 708.
j\Iercredi, A juillet. — Entendu pendant la nuit une fusillade très nourrie dans le sud-est. Matinée calme. A midi et demi, quelques salves pour gêner les travaux que font les Chinois au coin nord-ouest du mur jaune. Je laisse un homme (Delmas) à la disposition du lieutenant italien, avec ordre de tirer sur les hommes qui se présenteraient. Dans l’après-midi, il en tue une grande quantité. Fausse attaque à l’est. Attaque au sud. Coup de canon prématuré. Continué la mise en état de défense de la grande porte. Commencé un remblai le long du mur nord.
Cartouches dépensées, 77.
Restent 7 691.
Jeudi, lô juillet. — Quelques coups de fusil.
Munitions tirées, 13.
Restent 7678.
Le frère Jules- André écrit, sous cette date, dans son journal :
n Un soldat français, vrai type de bravoure, d’audace et de sang-froid, nommé Delmas, se signale par les tours qu’il joue aux Boxeurs. Ici, il démonte un cavalier à queue de paon, qui accompagne une voiture de grand mandarin, — il craignait que ce ne fût une dame qui était dans la voiture, sans quoi il aurait tiré dessus; — là il abat un brave qui le vise, mais qui n’a pas le temps de lâcher Ja détente; maintenant il fabrique des cartouches; l’instant d’après il est en embuscade sur un toit, avec un scolastique
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
lazariste, ancien polytechnicien de Vienne, en Autriche. Ils se servent d’un mannequin coiffé à la française, pour leurrer l’ennemi. Les coups de fusil pleuvent sur le soldat improvisé; il chancelle, il tombe pour se relever aussitôt. Pendant ce temps, les deux chasseurs d’hommes, placés sur un autre point du toit, enseignent un peu de prudence à ceux qui montrent leur buste. »
Vendredi, 6 juillet. — Quelques coups de fusil. Entendu assez fréquemment des coups de canon* dans le sud. Les Chinois ont fortement avancé leurs travaux du mur jaune du nord. Nous n’y pouvons rien. Reçu une fusée.
Cartouches, 17. Restent 7 661.
Samedi, 7 juillet. — Vers cinq heures, des gens postés derrière le mur jaune, au sud-ouest, envoient une quantité de hombettes, grenades, pots à feu, etc.; mais les commencements d’incendie sont vite éteints, et nous n’avons aucun blessé. A sept heures, des canons postés au nord ouvrent le feu; je me porte au Jen-tsé-T’ang avec cinq hommes, et je fais établir notre canon sur un épaulement préparé derrière le mur nord; jusqu’à huit heures et demie, le tir, étant mal réglé, ne nous cause aucun mal. Je fais envoyer quelques salves; mais vu la distance et la protection, pas d’effet. Quelques coups de canon au nord et à l’est. De huit heures cinquante à neuf heures, trêve. A neuf heures, canonnade recommence avec des canons européens, calibres 80 à 90 mm. Obus ordinaire et obus à mitraille. Le tir est rapidement réglé; malgré nos salves, les obus viennent tomber auprès de nous. L’un éclate devant notre canon, et blesse très légèrement deux hommes. Un second éclate un peu en arrière, et tue le canonnier. Nos salves, bien que justes, ne causent aucune gêne aux Chinois. Après avoir attendu quelque temps, nous nous décidons à cesser une consommation de cartouches aussi
inutile. Les hommes sont mis à l’abri, un factionnaire restant pour prévenir d’un assaut peu probable. La canonnade continue toute la journée, se ralentissant vers la fin de l’après-midi pour cesser vers sept heures. Le projectile le plus constamment lancé est l’obus ordinaire de 80 à 90 mm., des quantités considérables de fusées, des bombes qui nous viennent du nord-est b
Bref, on nous tire environ trois cent trente coups de canon, qui nous tuent un homme et une femme, et blessent légèrement quelques hommes.
Plusieurs (une vingtaine environ) sont allés tomber très au delà du sud du Pé-T’ang.
Cartouches dépensées, 156.
Restent 7505.
Dimanche, 8 juillet. — Les Chinois recommencent le bombardement vers dix heures, mais cette fois ils visent le Pé-T’ang. Tour démolie. Tir assez lent. De dix heures à neuf heures seize, soixante et onze coups. Obus éclatent bien, causent beaucoup de dégâts, mais pas de pertes. Plusieurs obus vont démolir au sud des maisons qui sont les repaires habituels des Boxeurs. Le tir continue à de longs intervalles jusqu’à la nuit. En tout cent coups. A cinq heures, M. Olivieri me fait prévenir que les Chinois essayent de mettre un canon en batterie dans l’est du K’ou. J’expédie tous mes hommes disponibles, douze, pour empêcher à tout prix les Chinois de s’installer. Une salve suffit pour mettre la panique chez les soldats chinois. Nuit assez calme. Entendu une forte fusillade au sud-est.
Cartouches dépensées, 94.
Restent 7 41 1 .
Lundi, 9 juillet. — Le bombardement recommence vers dix heures. Les Italiens envoient quelques salves. Cent sept coups de canon (boulets pleins et bombes). Travaux entrepris à la porte du sud pour placer un canon.
' Le journal du frère Jules-André inscrit, ce jour-là, cent cinquante fusées incendiaires.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
Fusillade très forte au sud-est pendant la nuit.
Cartouches tirées, 54.
Restent 7 357.
Mardi, juillet. — A dix heures quarante, commencement du bombardement par le nord. A deux heures quarante, coup de canon du sud, puis de Fouest et de l’est. Installation au sud. F^orte fusillade. Vers trois heures et demie, David est tué d’une balle à la tête '. Porte à demi démolie. Énormes boulets. Envoyons quelques salves. Mis un petit poste dans la partie de droite, les autres en réserve en arrière. Fin de soirée tranquille. Trois blessés. Coups de canon tirés, 114.
Cartouches, 124.
Restent 7 233.
Mercredi, 11 juillet. — A neuf heures, Jarlin blessé à la tête. Vers une heure, le bombardement recommence; à une heure cinq, une forte explosion de mine près de chez les sœurs. Un homme tué, quelques blessés légèrement. Rombardement de l’est cesse aussitôt, continue au sud-ouest (cesse à l’est) et au sud. Au sud, boulets de 15 cm., forte fusillade. Impossibilité de s’opposer au tir. Toit de la porte éventré. Les hommes à l’abri. Le soir, des chrétiens vont brûler des maisons à l’est, à l’ouest et au sud. J’envoie voir si on travaille à des mines. Surveillance a l’air moins complète. Coups de canon, 95.
Cartouches tirées ,11.
Restent 7 222.
Continué les travaux de deuxième ligne. Déménagé le matériel.
Jeudi, 12 juillet. — Rombardement de la porte commence vers dix heures et demie, et se continue sans incident jusque
1 (( Nous avons eu hier un matelot de tué, qui est David Joseph, en venant d’exécuter un feu de salve. Lorsque le lieutenant commandait de s’asseoir, il fut atteint d’une balle qui lui traversa la tête. La mort a été instantanée. C’était un excellent garçon, d’un courage inouï, sans peur de rien, a (Extrait du carnet de Lehoux.)
PAUL PIENRY
vers cinq heures. Les boulets traversent le toit oYi vont frapper Fégiise. De temps en temps, nous faisons des salves à l’endroit où doit être le canon. Les Chinois établissent une batterie analogue dans le sud-ouest. On entend des bruits suspects vers l’ouest, un travail de mine. Des chrétiens sont immédiatement envoyés dans le chemin, et creusent une profonde tranchée transversale, mais ne découvrent rien. Les bruits cessent.
Trouvé dans les maisons brûlées hier deux bouts de conducteurs à sept fils armés. Trente -six coups de canon tirés.
Consommation : 52 cartouches. Restent 7 170.
Vendredi, 13 juillet. — Fusillade, très nourrie de dix heures à dix heures et demie, cesse brusquement sur un signal de trompe. A midi le bombardement recommence de deux côtés, sud et sud-ouest.
Vers une heure, un boulet, après avoir heurté l’église, rebondit et vient tomber au milieu des hommes. Un grièvement blessé au front. Le Goff. Fay fortement contusionné, trois fusils cassés. Salves meurtrières. Bombardement cesse vers quatre heures et demie. Grande difficulté, presque impossibilité de s’y opposer. Mousquetade continuelle. Vers sept heures et demie, entendu un fort combat paraissant être au sud et se rapprocher au sudest. Nous avons quelques moments d’espoir. Mais il faut se résigner à penser que c’est une forte attaque des légations.
Dans la nuit, fusillade presque ininterrompue sur la grande porte b Deux chrétiens de bonne volonté vont mettre le feu dans les maisons qui avoisinent la porte à l’est.
Coups de canon, 59. Cartouches, 82. Restent 7098.
Samedi, i i juillet. — Journée relativement tranquille, pas de
* « Pendant trois heures consécutives , de neuf heures à minuit , une fusillade sans précédente... Je ne sais où passer pour mes rondes de nuit. Je m’en remets alors à Dieu, et jK3 passe à travers les balles sans être touché. IMais quel vacarme! Je ne crois pas exagérer en avançant que le nombre des coups, pour ces trois heures, a dépassé cinquante mille » (Journal du frère Jules- André. )
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
bombardement, forte fusillade au sud et incendie. A onze heures, un marin italien est tué raide d’une balle à la tête. Peu de temps après, au même poste, un chrétien chinois est tué de la même façon.
A midi, feu d’artifice.
Munitions dépensées, 74. Restent 7 024.
Dimanche , lo juillet. — - Bombardement reprend à neuf heures, cesse au sud et sud-ouest à midi cinquante; reprend au nord une demi-heure après; recommence au sud vers quatre heures, et continue toute la nuit (plus lentement), jusqu’à quatre heures du matin. 147 coups tirés. Je fais envoyer de temps à autre quelques salves , soit sur le canon du sud , soit sur le canon du sud-ouest. Dans la soirée, des chrétiens vont, sous la direction du P. Giron, examiner les fils qu’on avait trouvés, combler l’emplacement présumé de la torpille.
Cartouches tirées, 52. Restent 0972.
Lehoux, qui a quelque loisir ce jour-là, en explique la raison et l’emploi. Il consigne sur son carnet cette petite note :
« A midi le canon tonne de nouveau; mais nous ne pouvons pas tirer dessus, car il n’est pas vu du poste occupé par mon escouade. La vieille gaieté gauloise se fait sentir. Les Chinois nous envoient des biscaïens que nous ramassons, et avec lesquels nous jouons aux boules. Malgré le bombardement du siège, on ne s’ennuie pas au Pé-T’ang. »
Lundi, 16 juillel. — Bombardement du sud, du sud-ouest et du nord cesse à neuf heures vingt -cinq. Une femme est tuée. Le dernier coup de canon blesse le factionnaire de la
grande porte; blessure à la figure (œil). Coups de canon, 105'.
Munitions, 37. Restent 6035.
il/fî7Y7/, 17 — Journée très calme, continué travaux de
fortifications et de contre- mines. Nombreux coups de fusil pendant la nuit.
Cartouches, 8. Restent 6 027.
En même temps que les attaques vont se multiplier contre le Pé-T’ang, ainsi qu’on va le voir, elles cessent à peu près contre les légations. Une sorte d’armistice a été conclu entre les ministres et la cour. M. le lieutenant de vaisseau Darcy note, à la date du 17 juillet :
(c L’ordre de cesser le feu est donné aux troupes chinoises! Immédiatement nous donnons le même ordre aux marins et aux volontaires. Calme. »
Malgré d’assez nombreux manques de paroles, qui se traduisirent par autant de fusillades et d’alertes, on peut dire que la période la plus aiguë et la plus dangereuse du siège est terminée, à la date du 17 juillet, pour les légations. Comment expliquer que la trêve n’ait pas été étendue au Pé-T’ang? Le Tsong-Li -Yamen, interrogé à ce sujet par sir Claude Macdonald, ministre d’Angleterre, faisait répondre, à la date du 31 juillet, que les chrétiens du Pé-T’ang étaient sortis pour chercher des vivres, et avaient provoqué les soldats. Cette mauvaise excuse des coupables ne saurait, en tout cas, expliquer les attaques des 18, 19,
20 juillet, puisque l’essai infructueux de ravitaillement a
^ (( A dix heures du soir, lorsque parût le dernier coup de canon , un de nos camarades fut encore blessé; il eut les yeux remplis de chaux, et il resta vingt jours sans voir. Il se nomme Costanza, et il perdit l’œil gauche. » (Carnet de Lehoux.)
LESIÈGEDUPÉ-T'ANG 221
eu lieu le 21. La vraie et odieuse raison de cette différence de traitement paraît indiquée par M. Darcy, dans un autre passage de son livre :
(c La cour, en donnant Fordre de ne plus tirer sur les légations, aurait-elle laissé cette proie (le Pé-T’ang) en pâture aux Boxeurs? » Évidemment oui.
Mercredi , 18 juillet. — Ce jour-là est un jour de deuil parmi tant d autres. La mine, contre laquelle les chrétiens chinois faisaient une tranchée, a sauté à cinq heures du soir.
<( J étais endormi, raconte Lehoux, lorsque la mine sauta; je n’avais absolument rien entendu. Le chef d’escouade me réveille, et nous partons tous deux sur les lieux de la catastrophe , où un spectacle hideux s’offre à notre vue. Les chrétiens qui creusaient la tranchée furent projetés, ainsi que le frère Joseph, qui fut lancé à vingt mètres de l’explosion. Les Boxeurs grimpent sur le mur jaune, appelé mur impérial; ils tirent des coups de fusil sur ceux d’entre nous qui opèrent le sauvetage. Les marins français et les marins italiens tirent sans cesse, pour protéger les Chinois chrétiens qui sont sous les décombres; quelques Chinois opèrent le sauvetage avec nous autres. C’est effrayant à voir; partout des lambeaux de chair humaine, dans le trou où est partie l’explosion; j’ai vu un bras manquant à un corps, l’autre bras ne tenant plus, la tête ainsi que les jambes broyées. On se croirait dans une boucherie, où on traîne des morceaux de viande de rebut.
A l’endroit où j’étais, il y avait la moitié d’une poitrine
écrasée contre la muraille. Le personnel religiéux se signale par son dévouement et son sang-froid; entre tous autres le frère lazariste Gartner, qui disparaîl; sous les décombres, d’où il revient un instant après avec un enfant dans les bras, tout couvert et de boue et de sang. La place est très dangereuse; les Boxeurs nous lancent des fusées incendiaires; nous ne parvenons à faire cesser le fpu qu’après sept heures du soir. Je ne connais pas le nombre des victimes, mais jusqu’à présent l’on a retiré dix-neuf morts et il y a environ vingt blessés ; Dieu sait combien il y en a encore sous les décombres! Il n’y a parmi les morts qu’un Français, le frère Joseph, trouvé au pied du mur impérial complètement enseveli. Pendant la nuit, nous faisons des rondes très fréquentes, nous sommes toujours entourés de coups de fusil. »
Le journal de l’officier porte simplement ces lignes :
Mercredi , 18 juillet. — A cinq heures explosion formidable. La mine contre laquelle on travaillait vient de sauter. Déjà 16 morts et 25 blessés. L’état de la défense n’est pas modifié... En tout 21 morts. Rondes de nuit et incendies.
Munitions dépensées, 6. Restent 6 866.
La belle expression trouvée ici par Paul Henry et jetée sur la page du journal est vraie : l’état de la défense n’est pas modifié. Tant qu’il y aura des apparences de murailles et des marins en nombre suffisant pour lutter un contre cent, le Pé-T’ang tiendra.
Cependant le jeune officier, qui n’a pas un moment de repos, et qui passe entre les balles et les éclats d’obus
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
depuis des semaines, ne peut s’empêcher de penser qu’il a de grandes chances de succomber. .Ce n’est pas une crainte, c’est une prévision; c’est peut-être la mystérieuse persuasion du sacrifice accepté; car, la veille, Paul Henry a suggéré à Favier l’idée d’une neuvaine et' d’un vœu à sainte Anne pour la délivrance du Pé-T’ang. Les marins français, dont vingt-quatre sont Bretons comme leur chef, ont promis leur offrande, et le commandant ira porter lui-même une plaque de marbre, comme ex-voto à la basilique de Sainte-Anne d’Auray. Ils invoquent la patronne de la Bretagne, comme tant d’autres l’ont fait sur les navires en détresse. Mais, de plus, il est très probable que Paul Henry a offert le sacrifice de sa vie pour le salut de la mission qu’il défend. Il n’en laisse rien paraître dans son journal. Seulement, le 18 juillet, il écrit son testament.
J’ai tenu cette relique entre mes mains. L’enveloppe porte cette adresse, écrite d’une écriture remarquablement ferme :
Pour remettre, si je suis tué, à M. Paul Henry, professeur de droit, rue Proust, à Angers.
A l’intérieur, une petite feuille de papier blanc, pliée en deux, renferme ces lignes admirables par leur caractère de force, de tendresse et de foi :
Mes bons parents bien-aimés, mes chers frères et sœurs.
Si je suis tué, ces derniers mots vous porteront mes derniers adieux. Ne vous faites pas trop de chagrin. Je succombe pour la plus belle des causes, et j’ai fait, je l’espère, tout mon devoir.
Je VOUS lègue le peu que je possède, et vous demande de prélever, sur l’argent que je vous laisse, une somme de cent francs pour les missions de Chine, si éprouvées en ce moment.
Je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur, comme je vous ai toujours aimés. J’envoie mon dernier adieu à tous nos chers parents et amis. Demandez à l’oncle \ quand il apprendra ma mort , de faire le « grand pas » , et d’offrir au bon Dieu sa communion pour le repos de mon âme.
Encore une fois adieu, mes chers bien-aimés, priez pour moi.
Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.
Pé-T’ang, 18 juillet 1900.
P. Henry.
Jeudi, 19 juillet. — Nombreux coups de fusil sur le mur jaune. On va brûler des échafaudages le long du mur jaune. Tué plusieurs Boxeurs, deux Chinois tués. Vers cinq heures, Franck est tué raide d’une balle à la tête, victime de son imprudence k Dans la soirée continué les incendies ; surpris trois Boxeurs (tués).
Munitions, 78. Restent 6788.
L’expédition contre les échafaudages élevés par les Chinois le long du mur jaune n’avait pas été commandée. Paul Henry n’y fait qu’une allusion. Mais j’en trouve le récit détaillé dans le journal du frère Jules -André :
(( A midi, bataille en règle sur le mur jaune, à l’endroit précis de la mine. Les soldats avaient un peu fêté saint
^ Il s'agit d’un vieil ami de la famille, oncle seulement par l’affection ; qu’il nous suffise de dire que la prière de Paul Henry a été entendue. ,
^ Il était monté sur le mur jaune et tirait, à découvert, sur des Boxeurs qui creusaient une tranchée. Ses camarades lui criaient: « Prends garde! » 11 répondait : « Je n’ai pas peur, » et continuait de tirer.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
du Pé-T’ang, traverser une rue, puis monter au sommet du mur jaune, haut de huit mètres.) Fuite des ennemis! Les Chinois chrétiens, à leur tour, électrisés par l’exemple des soldats, grimpent sur le mur. Ils renversent d’abord les sacs de terre derrière lesquels se cachaient les ennemis. Puis ils découronnent le mur lui-même, et jettent les
Vincent, patron des lazaristes et des sœurs. Les Boxeurs les agaçaient par leurs coups de fusil répétés. Huit soldats français et plusieurs italiens escaladent le mur au moyen d’échelles. (11 fallait d’abord franchir le mur de clôture
Mgi' Favier, évê(juo de Pékin.
énormes tuiles jaunes et les briques. L’ennemi hurle des Chili châl c’est-à-dire : Tue! tue!
(( Un moment , les Français onl l’idée de descendre par les échafaudages ennemis, et d’enfermer dans le souterrain de la mine trente à quarante Boxeurs qui s’y étaient réfugiés à la hâte. Mais voici venir, avec le commandant Olivier!, le commandant français Henry : (c Y a-t-il des (( Français par ici?... Qu’est-ce que vous faites par là, a soldat Souve? Et la consigne? Qui vous a permis de <( quitter votre poste? Je vous préviens que, si je vous y « reprends, vous passerez en conseil de guerre... Et vous, (( Marrec, qu’est-ce que vous fichez par ici? — Mon lieu- « tenant, je suis venu faire une inspection. — Et moi, «je n’ai trouvé personne à votre poste. C’est joli, pour « un chef de service! »
(( Les principes de discipline ayant été ainsi rappelés, Henry ne veut pas que l’expédition aventureuse de ses marins reste sans profit. Il fait apporter du pétrole, et, sous le feu des Boxeurs, qui ont été chercher du secours, incendie les échafaudages, qui ne furent pas relevés.
(c La nuit suivante, nouvel incendie allumé par les assiégés, pour leur défense. Une troupe de chrétiens chinois, conduits par M. Gartner, fait une sortie et brûle trente cases chinoises, pour dégager les abords du Pé- T’angh Trois Boxeurs, trouvés endormis, sont expédiés chez leur père Lao-Toan par le moyen de leurs propres
^ Mgr Favicr a écrit de Pékin, à la dalc du 20 août 1901, une lettre publiée par les journaux , et ou se trouvent ces lignes touchantes :
« Le vice -roi m’a offert de fortes sommes pour les missionnaires massacrés, je n’ai rien voulu entendre, et j’ai tout refusé, disant que la vie des missionnaires n’était pas esti-
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
sabres. Jarlin a témoigné ensnite le désir d’en avoir un vivant, afin de se procurer des renseignements. »
Vendredi, 20 juilleL — Coups de fusil; continué les incendies et mesures de protection contre mines- et bombardement.
Cartouches, 34. Restent 6754.
Il J eut bien aussi quelques coups de canon que l’auteur du journal n’a pas le temps de noter. C’est encore un de ses marins qui a raconté ce souvenir :
(c Le 20 juillet au matin, M. Henry et Favier étaient assis, et causaient ensemble à l’intérieur du poste de la grande porte , lorsqu’un boulet plein est venu tomber entre les deux, les couvrant de débris de toute sorte. M. Henry, s’adressant à Favier, lui dit d’un ton calme :
« — Voilà un boulet qui, un peu plus, faisait une victime. ))
Samedi, 21 juillet. — Calme. Un essai de ravitaillement ne réussit pas, mais nous avons encore une quinzaine de jours de vivres.
Cartouehes, 31. Restent 6723.
mable à prix d’argent. Une réparation morale po.ur ces massaca-es sera demandée par le ministre de France.
« Tout ce que nous avons été obligés de prendre, immédiatement après le siège, pour empêcher nos chrétiens- de mourir de faim, de quelque nature que ce soit, a été scrupuleusement noté : j'en ai remis la liste, au ministre de France, et la somme totale a été retranchée de l'indemnité, comme j’en avais contracté l’engagement. Les particuliers et fournisseurs ont été indemnisés par nous, et nous avons même payé au prix fort toutes les maisons qui avaient été brûlées autour du Pé-T’ang pendant le. siège. Le peuple païen, qui ne s’y attendait pas, est venu nous remercier en masse. J’ai préféré faire cette grande dépense, pour conserver la bonne réputation qu’a toujours eue la mission et la bonne entente qni avait toujours existé entre elle et ses voisins,
« Enfin j’ai placé, dans les environs de notre résidence du Pé-T’ang, une grande affiche invitant tous les païens qui auraient subi quelques dommages à venir se faire payer ici. Plusieurs se sont présentés ; ils ont été indemnisés immédiatement; il n’en reste plus aucun qu ne soit équitablement satisfait. »
Dimanche, 2‘2. — Dans la matinée, pris du salpêtre et du soufre au K’ou'. A midi, fait un feu à répétition de qnatre hommes, dans l’ouest du mur jaune. Des soldats chinois laissent sur le terrain environ 25 morts, dont deux mandarins. De notre côté, deux Chinois légèrement blessés. Vers sept heures et demie, un homme (Le Sec’h), du poste du nord-est, est l)lessé d’une balle à la tête (imprudence et désobéissance).
Dans la nuit, une pluie torrentielle nous force à évacuer les casemates; pas d’incidents. Fusillade continuelle des Chinois.
Cartouches, 55. Restent 6 668.
Lundi, 23. — Vers cpiatre heures, les soldats et les Boxeurs paraissent vouloir tenter un assaut général. Ils attaquent d’abord au sud-ouest ; les soldats préparent l’attaque par une fusillade très nourrie, puis lancent les ' Boxeurs en avant. Mais quelques salves suffisent à les repousser. Presque en même temps, on me prévient que les Boxeurs se massent dans le K’ou, dans l’est et dans la rue en face de la grande porte. Je fais poster cinq hommes au Jen-tsé-T’ang. Avec les Italiens, nous faisons quelques salves qui nous débarrassent le terrain. Dans l’est, l’attaque est très molle, les Boxeurs n’osent guère se montrer. J’arrive à la grande porte juste au moment où les Boxeurs entrent; je les laisse arriver à cinquante mètres, et je fais faire deux salves coup sur coup, qui déblaient immédiatement le terrain. Cette alerte a duré de quatre à cinq heures. J’évalue à cent cinquante morts environ les pertes des Boxeurs.
A sept heures, des soldats, massés dans les maisons qui sont devant la grande porte, ouvrent un feu extrêmement violent. Je fais mettre les hommes à l’abri derrière le remblai, baïonnette au canon, parés à repousser l’assaut. Mais au bout d’une demiheure environ, le feu cesse.
' Au milieu du terrain vague, il y avait un magasin impérial de salpêtre et de soufra. Grâce aux pains de salpêtre qui furent pris cette nuit- là, les assiégés purent renouveler leur provision de poudre. Des horlogers chinois réparaient et rechargeaient les douilles des cartouches Lebel.
LE SIÈGE DU PÉ-T’Ai\G
fl- ?
(D’après documents, mis au net par II. Henri Soutier.)
Nous n’avons eu aujourd’hui ni tué ni blessé par le feu de l’ennemi ; un marin italien a été blessé à la figure par son fusil qui a fait explosion.
Cartouches dépensées, 105. Restent 6 473.
Mardi, juillet. — Coups de fusil, maladies, bandes se promenant avec un drapeau français.
Cartouches, 37. Restent 6436.
Mercredi, 25. — Pendant la nuit, nombreux coups de fusil. Journée tranquille. Vers sept heures, je fais monter quatre hommes sur le mur jaune, pour exécuter un feu à répétition sur les gens qui travaillent le long du mur jaune, sans incident.
Munitions, 16. Restent 6 419.
Jeudi, 26. — Cartouches tirées, 36. Restent 6383.
A cette courte mention des cartouches dépensées, Paul n’a pas ajouté une seule réflexion. Mais son cœur est triste, parce que c’est la fête de sainte Anne, le 26 juillet, et que la patronne de la Bretagne n’a pas délivré le Pé-T’ang. M®’’ Favier a conservé le souvenir de ce dialogue à demi enjoué, à demi douloureux, qu’il échange'ait avec le défenseur de la mission.
(( — Rien, disait Paul; sainte Anne, vous ne nous avez pas délivrés. »
(( Je lui disais : a Peut-être qu’elle attend. Elle ne voudrait pas priver sa fille de cette gloire. Nous approchons de l’Assomption. » Enfin il était bien découragé. 11 disait à sainte Anne :
(c — Je ne vous reconnais plus; j’aurais été si heure,ux de revoir ma famille, de retourner à Angers, de porter le cadeau !...
« — Mais vous y retournerez, lui disais-je; nous vous donnerons le canon, tout ce que nous avons conquis, pris sur les Boxeurs, des sabres, des lances...
— Je ne veux qu’une chose, disait-il, rien que le drapeau; ça c’est entendu. Je porterai le drapeau et le vœu à sainte Anne b »
1 endredi, 27. — Fort combat du sud-est au sud-ouest. Mine derrière le mur jaune, passage de soldats.
Cartouches dépensées, 1 1 . Restent 6372.
La canonnade contre le Pé-T’ang est entendue par les assiégés des légations, qui apprennent ainsi, chaque jour, que la résistance dure encore. M. Darcy écrit sur son journal :
« Le Pé-T’ang est toujours attaqué. Nous sommes cependant bien heureux d’entendre le bruit de cette canonnade, qui nous rassure sur le sort de nos pauvres camarades. Nous préférons à un doute affreux cette certitude du danger. »
Samedi, 28. — Vers onze heures, bombardement du nord-est et de l’est. Pouvons tuer des servants, même un mandarin. Au nord-est fusillade nourrie, tir intermittent, salves au nord-ouest. Canon continue toute la soirée, ni tués ni blessés.
De M. Darcy, aux légations :
(( Du côté du Pé-T’ang la canonnade augmente. »
Nous n’avons pas retrouvé la feuille sur laquelle Paul Henry dut consigner ses observations du 29 juillet. Mais
* Conférence à l’Universilé catholique d’Angers, 19 janvier 1901.
nous savons, par d’autres témoins, que cent quinze coups de canon à boulet plein furent tirés contre le Pé-T’ang; que trois chrétiens furent blessés à 'mort, et que le feu fît de grands dégâts dans le mur d’enceinte.
La nuit est très mauvaise. La canonnade et la fusillade ne cessent pas. Le feu est particulièrement vif contre le Jen-tsé-T’ang. Il semble qu’un assaut se prépare de ce côté, et le danger est d’autant plus grave que les Italiens n’ont presque plus de munitions.
Vers six heures du matin, le 30 juillet, Paul Henry se porte, avec douze marins, à la défense de la muraille de lest, au Jen-tsé-T’ang. Il est grand temps. La canonnade fait un mal énorme; la position va devenir intenable. Le dessein de l’ennemi paraît être de détruire la porte, fortifiée à présent, du Jen-tsé-T’ang, afin de prendre d’enfilade les postes de tir des Européens; il faut s’y opposer à tout prix. Le jeune officier commence par faire exécuter des feux de salve, qui mettent hors de combat plus de cent cinquante réguliers et Boxeurs. Il a réussi à faire tuer ou blesser les pointeurs d’un canon mis en batterie à moins de cent mètres de la muraille, parmi des maisons ruinées, \oyant que les Chinois ont alors traîné leur canon à deux cents mètres en arrière, et recommencent à tirer, il rassemble ses hommes à l’abri, et leur annonce qu’il va faire une sortie avec eux par la brèche, et prendre le canon comme on a pris celui de la porte sud. Il a autour de lui douze Français et cinq Italiens, qui composeront la petite colonne, (c Mes amis, dit-il, je vous ai choisis parce que je vous sais courageux et adroits. J’irai avec vous
aos
Ijlessé morlellemenl
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
pour prendre ce canon. Nous jiénétrerons par le K’ou, et nous courrons sur le canon, sans tirer un coup de fusil. Arrivés là, nous ferons des feux de salve, pendant que nos Chinois hurleront des chd! châf Si nous sommes obligés de nous replier, nous le ferons lentement, en tirant, et nous emporterons nos blessés h n A ce moment, un des frères qui servaient de messagers vient avertir que les Boxeurs se précipitent contre la muraille du nord, et jettent sur les toits des fascines enduites de pétrole et enflammées. Paul Henry demande deux hommes de bonne volonté, et court à la muraille attaquée. Delmas et Gallac Font suivi. Tous trois montent sur un échafandage établi contre le mur. Delmas commence le feu rapidement. Il ne perd pas ses balles. En quelques minutes, vingt-huit Chinois sont mis hors de combat. « Bravo, Delmas! crie l’officier, vingt-huit sur vingt-neuf! » A peine a-t-il parlé, que Delmas reçoit une balle dans le bras droit. Le second matelot prend la place de son camarade blessé. Il se découvre nécessairement un peu. Paul Henry est penché derrière lui, dans l’ouverture du même créneau, et lui commande de tirer sur une troupe d’assaillants qui font irruption par une porte située en avant. Mais Callac n’a pas le temps de faire feu. Une balle lui traverse l’épaule et pénètre, en arrière, dans le cou de l’officier. Paul Henry se sent blessé mortellement. Il va pour descendre de l’échafaudage. Une seconde balle l’atteint en plein corps, du côté gauche, et le perce de part en part. Il a encore la
' Journal du frère Jules-André.
force de se laisser glisser à terre et de faire une cinquantaine de pas. Les marins qui l’attendent le voient s’avancer tout pâle; il défaille; il tombe entre^les bras de Lehoux et de Callac, qui, malgré sa propre blessure, veut secourir son chef. L’aspirant italien, M. Olivieri, est là, et les Français et les Italiens prêts à faire la sortie, et des Chinois en grand nombre. Tout le monde se précipite. Lehoux, qui le soutient, aperçoit une goutte de sang sur le col du vêtement de l’officier. Il détache l’agrafe. Le sang jaillit, et le pauvre matelot essaye de l’arrêter en mettant ses deux doigts sur la blessure; mais en vain. La vérité leur apparaît. Plusieurs ensemble ils portent leur officier et leur ami sous une véranda voisine, où un prêtre chinois, M. Tso, lui donne les derniers sacrements. Le combat est abandonné; plus personne ne défend les murailles. Et l’ennemi continue de tirer sur le Pé-T’ang, qui pour la première fois ne répond pas : Paul Henry va mourir.
On court chercher Favier. a J’étais à prier le bon Dieu, raconte l’évêque, quand mon domestique me dit : (c L’officier est blessé. — Qui? Paul? » Je cours immédiatement. Je n’avais pas fait trois pas, quand il me dit : (c II est mort. » Ecoutez, je n’ai pas pu m’en empêcher, j’ai pleuré. Je m’étais retenu jusque-là, mais ce jour-là je n’ai pas pu. Non seulement j’ai pleuré, mais tout le monde pleurait. Les Chinois disaient ; (c Pourquoi le bon Dieu n’a-t-il pas laissé la vie à ce saint homme! » Ils l’appelaient ainsi. J’avais laissé des prêtres partout, dans tou^ les endroits dangereux, afin que si quelqu’un était touché, il pût recevoir les derniers sacrements. Il n’a pas souffert
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
une minute, je ne pense pas. Sa blessure lui avait enlevé la parole. Il était souriant, et il n’a pas eu une petite ride ni un changement sur son visage, jusqu’à la fin. On me la apporté : il était étendu sur un petit lit; déjà sa figure était toute blanche. Il était là comme une figure de cire qu on met sur les autels, blanc et deux fois plus beau qu’il n était pendant sa vie. Et c’était un bel homme^. )>
Ce sourire du mourant, tous les hommes accourus autour de Paul Henry l’ont remarqué, et s’en sont étonnés.
L’un deux, Peuziat, qui l’a vu descendre de la muraille et s avancer vers ses marins, dit : a II nous regardait en souriant; il voulait nous parler; mais il n’avait pas pu. » Louarn dit de même : ce Quand notre chef a été tué, il est venu tomber dans les bras d’un marin, et nous regardait en souriant, voulant encore nous encourager, et ne paraissant nullement souffrir, quoique percé j)ar ces deux balles qui devaient le faire souffrir horriblement. »
Tous se souviennent également de l’affirmation réitérée de leur chef, que le Pé-T’ang serait sauvé, mais que lui, il allait mourir.
La veille de sa mort, écrivent deux camarades sur la même lettre, le commandant avait dit ceci : a Quand le bon Dieu n’aura plus besoin de moi pour défendre le Pé-T’ang, il viendra me chercher. » Un autre atteste : « Je l’ai souvent entendu dire ces paroles : que quand on n’aurait plus besoin de lui, il y aurait une balle qui viendrait le chercher. Et nous autres on disait : a Ce n’est pas possible, cornman-
* Conférence à l’üniversité catholique d’Angers, 19 janvier 1901.
dant! » Il fallait que le bon Dieu lui ait fait croire ça. » Même note sur le carnet du fusilier Lehoux. Mêmes
paroles rapportées par M^"" Favier.
Le 30 juillet fut le jour le plus triste du siège, au dire de ceux qui ont vécu parmi tant de tristesses. La douleur était générale : les missionnaires et les sœurs, les marins français et leurs camarades italiens; l’aspirant M. Olivieri, que le péril commun et la plus cordiale confraternité d’armes avaient attaché au jeune officier français; les chrétiens chinois eux-mêmes n’avaient point d’autre pensée. Beaucoup crurent que tout était perdu désormais, et, malgré la famine qui commençait à se faire sentir cruellement, presque personne ne mangea. Le pauvre; Barbiche faisait peine à voir. Un des matelots écrit : <c Je croyais qu’il serait devenu fou; il ne faisait que tourner d’un côté et de l’autre. ))
Le chef qui avait organisé la défense, celui qui avait confiance et qui donnait confiance, celui qu’on voyait accourir dès que le danger devenait menaçant, celui que tout le monde aimait n’était donc plus^. Après sa mort, le commandement se partagea. L’aspirant de première classe italien, M. Olivieri, eut le commandement militaire; mais les grandes décisions, soit d’ordre intérieur, soit pour la défense, furent toutes prises désormais par M^^ Favier et par M^' Jarïin, qui eurent, en réalité, la direction supérieure de toutes choses. Du côté français, et par suite de la perte de l’officier et du second maître Jouannic, il res-
■* Le corps de Paul Henry fut enseveli le 31 juillet, avec les honneurs militaires, au pied d’une statue de Notre-Dame de Lourdes, dans le jardin duPé-T’ang.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
tait un simple quartier-maître, Élias, qui se trouva chargé de la conduite du détachement, et se tira fort bien d’affaire. D’un commun accord, les consignes établies furent maintenues, comme si Paul Henry était encore présent.
Elias, quartier-maître, qui a pris le commandement des Français après la mort de Paul Henry.
Il devait y avoir encore de bien mauvais jours jusqu’au 16 août, qui fut celui de la délivrance. Mais s’il y eut de grandes souffrances pendant cette dernière quinzaine de siège, Favier a pu écrire :
(c Nous n’avons plus eu d’attaque vraiment dangereuse h ))
1 Lettre de Msr Favier à M. Henry, citée plus loin.
Les assiégés n’avaient presque plus de vivres. Les provisions faites au début du siège, en hâte, ne l’avaient point été pour un nombre de personnes '"aussi considérable. Les essais de ravitaillement, comme on l’a vu, n’avaient pas réussi. Dès le 6 juillet, la ration avait été fixée à une livre de riz ou de fèves, ou de millet, par personne et par jour. Le 28 juillet, elle était réduite à trois cents grammes; le 5 août à moins encore, et enfin le 10 août, quand on a mis de côté quatre cents livres de riz et une mule pour les soldats qui défendent le Pé-T’ang, il ne reste à peu près rien pour les missionnaires, les sœurs et les Chinois. L’eau seule ne manque pas. On mange toutes les feuilles des arbres, les racines des dahlias et des balisiers, on fait des bouillies avec des oignons de lis.
(( Deux ou trois cents enfants criaient la faim, dit Favier, et la chaleur intense m’empêchant de dormir, je croyais ouïr les bêlements d’une troupe d’agnelets destinés au sacrifice. Ces cris, du reste, diminuaient chaque jour, car nous avons enterré cent soixante -dix de ces innocents L »
Il ajoute :
(c II fallait voir les chrétiennes se priver de leur maigre portion pour nourrir leurs 'bébés ; depuis longtemps elles n’avaient plus de lait; avec de petits morceaux de ferblanc, qui servaient de cuillers, elles introduisaient le brouet clair dans la bouche de leurs pauvres enfants. Une trentaine de nouveau-nés ont, en effet, augmenté
^ Journal de Mgr Favier.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
encore la population de la Chine pendant ces deux mois. ((Un matin, avant la sainte messe, une de ces vail¬
lantes chrétiennes, accouchée de la nuit, se jette à mes pieds et me dit .
(( — Évêque ! évêque ! faites-moi donner un bol de petit millet pour que j’aie un peu de lait! )>
((Je dus le lui refuser en pleurant : il n’y en avait point.* ))
Une autre mère, à qui on demande d’empêcher son enfant de crier, répond : (( Il meurt. )) Les Chinois que l’on veut employer à creuser des contre-mines répondent : (( J’ai faim. » De longues files d’affamés se traînent le long des chemins et des massifs, en quête d’herbe, de feuilles d’arbres ou de pampre.
Quant à la fusillade et à la canonnade, elles ne cessent pas, mais elles se ralentissent. C’est un des signes qui -font espérer aux assiégés que l’armée de secours approche. Mais une nouvelle mine éclate le 12 août, et fait un grand nombre de victimes. M. Olivieri raconte ainsi cet épisode, dans son rapport officiel :
(( A six heures trente du matin, une énorme explosion secoue toute la mission : une formidable mine vient d’exploser sous l’enclos des sœurs, détruisant à moitié leurs bâtiments, ouvrant une large brèche dans le mur d’enceinte, ensevelissant sous les débris cinq marins italiens et moi, et cent Chinois environ, dont tous les enfants de a crèche. Le moment est suprême. Si les Chinois s’élancent à l’attaque, la position est perdue, puisqu’il ne reste plus que cinq marins italiens et une quinzaine de marins français sans chef et sans direction, n
Mais la terreur que les défenseurs du Pé-T’ang inspiraient à l’ennemi était tellement forte, que celui-ci n’avance pas, bien que la brèche dans la muraille soit de plus de quatre-vingts mètres L
^ On a calculé que la charge de poudre avait dû être d’au moins six cents kilogrammes.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
(c Ils se contentent de pousser des cris infernaux, de lancer une grêle de projectiles pour empêcher le sauvetage, ce qui ne dérange pas les braves marins. Réunis en une poignée, Français et Italiens, après onze heures de travail, réussissent à me sortir des décombres, ainsi que trois de leurs compagnons, pendant que les autres sont sur la brèche pour défendre le passage... Des six Italiens ensevelis, je suis le seul sauvé; tous les autres sont retirés morts, horriblement mutilés, n
Le lendemain, 13 août, une nouvelle mine éclate au Jen-tsé-T’ang ; mais elle ne cause que des dégâts matériels. Enfin J la veille du 15 août, l’espoir d’une délivrance prochaine se lève pour les assiégés. Malgré l’extrême abattement causé par la faim, on retrouve le sourire; malgré les boulets qui continuent de tomber dans l’enceinte du Pé-T’ang, on s’aborde en se félicitant, car les troupes européennes combattent certainement sous les murs de Pékin : les drapeaux chinois ont disparu de dessus la muraille de la ville impériale ; les Chinois passent dans les rues, emportant des centaines de blessés.
Le 15 août, le bruit de la bataille devient plus continu, et se rapproche. Enfin le 16 août, comme la fusillade venait d’éclater plus vive que les jours précédents et à trois cents mètres seulement du Pé-T’ang, derrière la porte Si-Hoa-Men, le vieil évêque de Pékin, prenant un clairon, sonna par trois fois (c la casquette du père Bugeaud n. Rien ne répondit, si ce n’est une bombe qui vint éclater à ses pieds, et une grêle de projectiles qui tomba sur le Pé-T’ang. Mais une demi-heure plus tard, vers huit heures
et demie du matin, on aperçut distinctement des Européens. On renouvela la sonnerie de clairon ; un officier aperçut le drapeau français, escalada le mur jaune à l’aide d’une échelle qu’on lui passa. C’était un capitaine japonais ; il serra la main de Jarlin, et redescendit aussitôt pour aller conduire ses troupes à l’assaut de la porte de la ville jaune. Presque en même temps, une troupe française s’avança dans la rue avec du canon. « Ils accoururent droit au drapeau, placèrent quelques échelles de leur côté et nous d’autres échelles du nôtre. En quelques minutes, les cinquante hommes de la compagnie Marty étaient chez nous avec leur chef. Pendant ce temps, les Japonais, escaladant le mur plus au sud, avaient ouvert un battant de la porte; l’artillerie française, placée vis-à-vis, acheva l’œuvre, et, malgré une fusillade de plusieurs milliers de coups de feu à la minute, on se précipita sur les barricades.
<( Les soldats d’infanterie de marine, entrés chez nous, avaient eu le temps de traverser nos établissements et d’aller prendre la grande barricade à revers, après avoir escaladé, brûlé les maisons crénelées et passé à l’arme blanche leurs défenseurs.
(c La bataille était finie. Plus de huits cents cadavres de Boxeurs ou de soldats réguliers chinois gisaient à terre. Nous n’avions à déplorer que la perte de deux hommes tués et de trois blessés, dont le commandant Marty.
(( Il était environ dix heures.
(c Depuis un quart d’heure, le ministre de France, M. Pichon, et le général Frey étaient au Pé-T’ang. Inutile de dire qu’on s’est embrassé de bon cœur et mutuellement
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
félicité. Nous étions délivrés, et délivrés par des soldats français ^ »
Un de ceux qui ont pénétré les premiers dans la mission, un des soldats de la compagnie Marty, a raconté, dans une lettre à ses parents, le spectacle émouvant dont il fut le témoin' :
<( Pékin, le 14 septembre 1900.
c< ]Mes bien chers parents,
» Nous sommes entrés à Pékin le lo au soir, et le 16 nous allions sur la ville impériale, à un endroit appelé le Pé-T’ang. Nous y avons trouvé quarante matelots avec quelques civils, les sœurs, des prêtres, l’évêque et l’archevêque^.
a Ils y étaient tous retenus depuis des mois; ils avaient construit des barricades et s’étaient défendus avec désespoir; car les Chinois, s’ils les avaient pris, les auraient fait périr dans des tortures sauvages.
<c II était temps que nous arrivions : leurs remparts étaient pris et occupés par les Chinois.
(( Jamais de. la vie je n’ai rien vu, jamais personne ne peut imaginer rien de plus triste! Aussitôt que ces malheureux ont entendu notre bombardement et le feu qui crépitait de tous côtés, ils ont compris que nous approchions enfin.
(( Nous avons fabriqué de grandes échelles pour fran-
* Journal de Favier.
^ Cette lettre a été publiée par le Journal J’Indre-el-Loire.
-■* On devine qu’ici le mot d’archevêque désigne Mg*’ Favier, et celui d’évêque Mer Jarlin.
chir le mur, et nous voici en face de l’endroit où se défendaient les Européens. Ils entendent nos cris; eux aussi avaient des échelles, et ils se hissent sur le sommet du mur.
c( Le premier qui se montre, c’est IVE’’ l’archevêque, les cheveux blancs, le barbe blanche, le crucifix en or sur la poitrine et un grand drapeau français à la main.
(( Nous nous trouvions en première ligne, et à peu près à cinq cents mètres, quand nous aperçûmes cette grande figure; nous étions bien fatigués, mais à la vue du 'drapeau tenu par ce vieillard, un grand cri s’échappe de toutes les poitrines, et c’est à qui arrivera le premier. On est au pied du mur, on dresse les échelles, on franchit la muraille, et en un instant nous voici dans l’enceinte. Archevêque, évêque, prêtres, sœurs, matelots, tous nous sautent au cou et nous embrassent. Aussi, vois-tu, ma chère mère, je pleure encore au souvenir de cette heure vraiment inoubliable.
(( Quand l’archevêque nous a parlé, presque tous nous avions le cœur si gros, qu’on se cachait la figure pour dissimuler nos larmes.
(( Les sœurs nous donnaient du pain et nous remerciaient avec des mots impossibles à redire.
(c Les pauvres matelots, heureux de leur délivrance, faisaient en l’air des sauts invraisemblables.
« Je renonce du reste, ma chère mère, à te raconter cette scène par écrit. Je te la dirai de vive voix, car je vivrais cent ans que jamais je ne l’oublierai h »
* La marche des troupes alliées, des légations sur la ville impériale; la prise de la pcu’te SiT-IIoa-Men par les Japonais, ont été racontées d’une façon intéressante et précise par M. le lieutenant do vaisseau Uarcy, dans son livre : La Défense de la Légation de France.
LE SIÈGE DU PÉ-T’ANG
Ainsi se termina le siège du Pé-T’ang. Il avait duré deux mois, et les défenseurs de Févêché de Pékin n’en avaient pas quitté l’enceinte pendant deux mois et demi. Contre ces quarante -trois soldats, contre les chrétiens et les établissements qu’ils défendaient, les Boxeurs et bientôt les réguliers ennemis n’ont pas tiré moins de deux mille cinq cents boulets, obus et boîtes à mitraille, et plusieurs millions de coups de fusil. On a compté jusqu’à quatorze canons bombardant ensemble la mission. Des centaines de fascines, de gerbes de paille pétrolées, de fusées incendiaires, ont été jetées sur les toits. Quatre mines ont éclaté, un plus grand nombre ont été éventées et détruites par les assiégés. Parmi ceux-ci, le siège a fait quatre cents victimes, dont trente-huit chrétiens chinois, deux frères maristes, un missionnaire français, six matelots italiens, quatre matelots français* et leur officier tué au feu. Les marins italiens ont eu trois blessés, les marins français neuf, les religieux du Pé-T’ang cinq.
Si l’on tient compte du petit nombre de combattants, de la violence des attaques, de leur durée, qu’aucun armistice ne vint limiter, de l’ordre qui ne cessa de régner dans la population réfugiée et dans l’organisation de la défense, de l’esprit de prévoyance qui avait fortifié le Pé-T’ang si complètement, à l’heure où le péril semblait encore douteux à quelques-uns, on comprendra que le ministre de France ait pu dire dans son rapport :
(c De toutes les défenses organisées pendant le siège,, celle de l’évêché de Pékin est peut-être la plus étonnante et la plus remarquable. »
IJSïI-: DES MARINS DU D'ÈNTHECASTEAUX
OUI ONT DÉFENDU LE PÉ-t’aNO
NOMS CUADES
M. Henry. . Enseigne de vaisseau.
JouANNic. . . 2e mousqueterie.
Hingam ... Qi’ timonerie.
Elias . — mousqueterie.
Prigent . . . Fusilier breveté.
Queffurus. . id.
Urcourt. . . Canonnier auxiliaire.
Harrec . . . Pdisilier breveté.
Delm.as . . . Timonier breveté.
CosTANZA . . Chauffeur auxiliaire.
Souve .... id.
Le Goff. . . Fusilier breveté.
Ruello. . . . id.
Stépiiany . . Gabier breveté.
Fay . Matelot sans spécialité.
Le Quéré . . id.
Lalès .... id.
Leroux . . . Fusilier auxiliaire.
David .... ChaufTeur auxiliaire.
Louarn ... id.
Sénéchal . . id.
Frank .... id.
Guézennec. . id.
Ca.mbiaggi . . id.
Le Coz. ... id.
Derrien . . . Fusilier auxiliaire.
Callac. . . . Canonnier id.
Peuziat . . . Fusilier id.
Le Ray ... id. id.
Le Sec’h. . . Canonnier id.
Rebour. . . . Fusilier id.