‹ L'enseigne de vaisseau, Paul Henry. --Chapitre 4 sur 14 · L’ÉCOLE DES FUSILIERS DE LA MARINE · texte numérisé non relu

L’ÉCOLE DES FUSILIERS DE LA MARINE

Anne d’Auray ; coucha dans un tombereau, la foule ayant envahi les hôtels j fit ses dévotions le matin, à la première heure; couvrit à bicyclette, entre six heures et huit heures, la distance qui séparé Sainte-Anne de Port-Louis, et assista gaiement à l’exercice.

(c Ce n est qu au bataillon que j’ai pu le connaître à fond. Il menait là une vie fort calme et réglée. Il habitait, rue du Port, une petite chambre bien simple, à laquelle il avait donné cependant un charme particulier, en mettant sur le mur des photographies et quelques souvenirs de ses campagnes. Nous pouvions nous réunir assez souvent. C’étaient des réunions assez bruyantes, des conversations à bâtons rompus, entrecoupées de rires fous; des façons originales, piquantes et quelquefois méchantes, d’exposer ce que les officiers plus anciens essayaient de nous inculquer. Quand les exercices étaient terminés, on partait à bicyclette, et l’on courait sur ces routes accidentées de Bretagne, si belles au printemps et en été.

cc Mais le meilleur souvenir que j’ai gardé de ce temps-là, c’est celui de nos promenades du soir. On préférait être moins nombreux, pour se parler à cœur ouvert. Bien souvent, j’ai erré avec mon ami sur la jetée de Lorient ou sur la route de Larmor; c’est alors que nous causions plus intimement du présent et de l’avenir. Son intention bien arrêtée était déjà de passer deux ans loin de la France. C’est dans ces bonnes conversations que j’ai aq)pris à le connaître et à l’aimer.

« Mais rien de bien extraordinaire ne venait rompre notre vie tranquille, trop tranquille, pensions-nous. Rien,

si ce n’est les escapades vers Angers et les Côtes-du-Nord. Dans sa courte vie, j’ai connu Paul un an à peine; mais cette année est des meilleures de ma vie. »

Les professeurs de l’école n’appréciaient pas moins le jeune officier. Très vite ils reconnurent ses multiples qualités de marin, son esprit ouvert, sa constante application. On put deviner, presque dès le début, que Paul Henry sortirait dans un très bon rang. Il était presque seul à ne s’en croire pas digne, et voici le billet par lequel il annonce à ses parents le résultat définitif :

Lorient, 28 octobre 1899. — Une bonne nouvelle, pour vous dédommager de ce que je ne viens pas demain : je suis classé le premier dans les examens que nous venons de passer. C’est l)eaucoup trop beau, et j’étais loin de le mériter. Je n’hésite pas à dire très haut que c’est uniquement aux bonnes âmes du Purgatoire que je dois ce petit succès, que je leur avais demandé pour vous faire plaisir, et pour racheter mes mauvais classements du Borda. Remerciez-les donc avec moi. Ce n’est pas un classement définitif; mais j’ai un peu d’espoir, maintenant, d’avoir ce qu’on appelle ici le prix d’ensemble (une superbe paire de jumelles), donné au premier de l’École. Bons et tendres baisers à tous.

Il sortit premier, en effet, quelques jours plus tard, et la seule correction qui se trouva apportée au texte de la lettre, c’est qu’au lieu des jumelles, Paul choisit un revolver.

LA ROUTE DE CHINE

Le 8 décembre 1899, Paul Henry est en congé, ou plutôt, comme s exprime la feuille officielle, « en résidence libre conditionnelle, » à Angers. Il attend au milieu des siens Tordre d’embarquer. Où va-t-on l’envoyer? Sans doute en escadre. Mais non. Un fait assez rare se produit : en Extrême-Orient et en cours de voyage, un enseigne de vaisseau donne sa démission. Il faut le remplacer. L’amiral demande un officier torpilleur; on désigne un officier fusilier. Et le choix se porte sur Paul Henry.

Celui-ci apprend sa nomination par un de ses camarades, dans la rue, le P* janvier 1900. Il est ravi. Il se hâte de rentrer chez lui.

« Quelles belles étrennes! s’écria-t-il. J’embarque pour faire le tour du monde ! »

Et il sautait au cou de ses parents, tâchant de leur faire partager son enthousiasme pour l’admirable croisière qui commençait.

Car ce n’est encore que d’un voyage autour du monde qu’il s’agit. Le UEntrecasteaux^ rCdi reçu aucune mission belliqueuse. De Saigon, où il est mouillé, le croiseur cuirassé doit remonter au nord par Hong-Kong, Chang-Haï, le Japon, jusqu’au port russe de Vladivostok; il n’est aucunement question d’une guerre avec la Chine, de l’intervention des puissances européennes. On sait seulement que les chrétiens sont inquiétés, menacés; mais on espère que ce ne sera qu’une effervescence passagère. Le croiseur, après avoir salué nos alliés à Vladivostok, redescendra donc sur le Tonkin, montrera le pavillon français aux Hollandais à Batavia, puis aux Anglais en Australie, et poussera sans doute jusqu’à la Nouvelle-Zélande.

Ce sont là les projets. L’histoire a été bien différente. Le jeune officier devait se rendre par paquebot à Saigon, pour embarquer sur le U Entre caste aux. Le 28 janvier, il était donc à Marseille, et prenait passage à bord de V Armand-Béhic, des Messageries maritimes.

(( J’ai fait avec lui, dit l’un de ses camarades, les dernières emplettes, et je l’ai mis sur le paquebot. Il était calme, gai comme toujours, mais néanmoins laissant apparaître de temps à autre cette émotion que l’on ressent toujours en quittant tout ce que l’on aime... Son désir était de monter à Notre-Dame-de-la-Garde avant de partir; nous n’en avons pas eu le temps. »

Huit jours plus tôt, — c’était le premier témoignage de ce singulier pressentiment de sa mort prochaine, que nous allons voir s’affirmer de plus en plus nettement, — Paul écrivait à son oncle, M. Léon Henry :

LA ROUTE DE CHINE

Serai- je jamais mieux préparé au point de vue chrétien? Et quelle plus belle mort que celle du soldat ?

Mais ni le père, ni la mere, ni les frères et sœurs ne doivent meme soupçonner que de pareilles idées passent ou ont passé dans l’esprit du cher voyageur, et, au moment de monter à bord, il s’ingénie à trouver des mots qui les rassurent 5 il trace pour eux ces lignes d’adieu, qui sont surtout des lignes d’espoir :

Marseille, 28 Janvier 1900. — Avant de quitter la France, mes bons parents chéris, et tous mes frères et sœurs, je veux vous envoyer le dernier baiser. Dans deux heures, nous aurons appareillé, et pour de longs mois je dirai adieu à la « doulce France ». Vous dire que je suis gai, ce serait un peu exagéré; rien de poignant comme ces départs, et j’en ressens d’autant plus le déchirement que je m’étais habitué à la vie de famille, pendant les bons jours passés à Angers. Mais « A Dieu vat! » on est marin, après tout! Un an d’absence, ce n’est rien; quelle fête que celle du retour I quel bonheur intense ! c’est en quelque sorte un phare qui éclaire toute la campagne. A peine parti, je pense déjcà à ce jour béni, et plus on est loin, plus on souffre, plus le mot magique de retour réchauffe le cœur, et remonte le moral.

Le journal de bord commence ce même soir, et il s’allongera chaque jour d’une ou deux pages. A chaque escale, c’est un paquet volumineux qui sera jeté à la poste, et qui racontera la campagne de Chine.

A bord de /’Armand-Béhic, 28 janvier 1900. — 4 heures. Je viens d’arriver à bord; tous mes bagages sont embarqués, même ma bicyclette, qui a trouvé un petit coin dans une cale, grâee à l’obligeance d’un officier du paquebot. Ma ehambre est

grande, et mon panier n’y lient pas trop de place. Seulement je suis à tribord, et quand nous serons dans l’océan Indien, cap à l’est, j’aurai le soleil toute la journée. Aussi tâcherai-je de me faire donner une cabine à bâbord, ce qui ne sera pas très difficile, puisque, paraît-il, nous ne sommes pas beaucoup de passagers de première.

De Meaux, Brossier et moi, nous sommes montés sur le spardeck pour jouir du coup d’œil curieux qu’offre le pont d’un bateau en partance.

Peu à peu, pendant que nous causons, le temps passe. Voici maintenant le courrier qui arrive à bord... Ça a l’air tout simple, n’est-ce pas? d’embarquer le courrier; quelques sacs de lettres à jeter à bord... Erreur, ô naïfs humains! nous ne sommes pas de vulgaires facteurs. Voici sur le quai une interminable file de gens courbés sous le poids de sacs monstreux. On dirait de longues caravanes de fourmis ravitaillant leur fourmilière. Pendant plus d’une demi-heure, sans discontinuer, les sacs succèdent aux sacs.

Soudain, une cloche tinte longuement, tristement; on dirait le glas des adieux. Et, en effet, elle prévient la foule des parents et amis des partants qu’il est temps de quitter le bord. Vite un dernier baiser, une dernière étreinte, et l’on se quitte. Un bruit de chaînes, des coups de sifflet, des gens affairés qui courent d’un bout à l’autre du pont, des ordres qui se croisent et, au milieu de ce vacarme, le commandant très digne, qui se promène sur la passerelle, voilà qui sent l’appareillage. Décidément, il est grand temps que Brossier descende à terre, s’il ne veut partir avec nous vers les lointains pays de Chine. Ce n’est pas que cette perspective lui déplaise, mais il n’y a pas moyen.

« Allons, au revoir, mon vieux.

— Tâche de venir nous voir en Chine.

— Bonne chance, bonne campagne! »

Et Brossier est déjà sur le quai, agitant son mouchoir.

Nous sommes dérapés. « L’ancre est haute! » crie-t-on de

LA ROUTE DE CHINE

J’avant. Nous commençons à nous ébranler doucement, très doucement, et puis, crac! on s’aperçoit cpie notre ancre a mordu dans la chaîne d’un transatlanti([ue mouillé près de nous. Nous stoppons, ou manoeuvre la chaîne; bref, on perd du temps, et voici ([Lie la nuit tombe. Tout à l’heure, quand le paquebot rangeia les jetées, les parents et amis n’auront pas même la consolation de voir une dernière fois la chère silhouette de ceux qui s’en vont au loin.

Nous voilà dégagés; lentement, majestueusement, comme un blanc fantôme, VAj^mand-Béhic glisse dans la nuit. Nous voilà sortis du port, en route pour le large. Ce n’est plus Marseille c[ue je OIS , c est la chère maison de famille où il fait si bon vivre, c est le vieux Kergresq, où les jours s’écoulent si doucement, si gaiement, au milieu de parents chéris et d’amis si bons. A tous je dis adieu, mais c’est un adieu qui sent déjà le retour, il me semble. Dans quelques mois, c’est le port que je reverrai, c’est la même foule c[ui sera massée sur les jetées. Mais ce seront des cris de joie c{u’elle poussera, et je connais un jeune homme qui ne sera pas plus triste qu’il ne faut.

Peu à peu les derniers feux s’éteignent, et maintenant, sous la forte poussée de nos deux hélices , nous nous enfonçons dans le sombre horizon.

Le lundi 29 janvier, le bateau passe le détroit de Bomfacio. La mer grossit, a elle se fait, » comme dit le jeune officier; la nuit, elle devient vraiment mauvaise. Et il décrit avec bonne humeur, — toujours en pensant aux yeux jeunes ou indulgents qui le liront, — les chutes sur le plancher de sa cabine en pleine nuit, l’obligation où il est de se coucher dans le deuxième lit, qui forme un

angle droit avec le premier, afin de changer le roulis en tangage.

Le mardi, par mer calme, il longe le Stromboli, et

traverse Padniirable détroit de Messine. Il revoit le lende-

main la Crète.

... cette hideuse contrée, dit-il, que ces Marseillais de Grecs ont traitée et traitent encore de pays des dieux... Et pourtant, j’ai été presque content de la revoir; ça m’a fait l’effet d’une de ces vieilles figures de connaissance qui , bien que laides et antipathiques, font plaisir à voir dans certaines circonstances.

Un peu plus loin, je trouve ce règlement de vie, qu’il est à peine besoin de souligner. Combien de jeunes hommes de vingt-trois ans, voyageant à bord d’un paquebot, n’eussent rien du tout réglé! Et combien d’autres, habitués à'une discipline, ayant senti le besoin de fixer l’emploi de leur temps, l’eussent fait différemment sans songer, par exemple, à mettre a la lecture de la messe » parmi leurs obligations quotidiennes?

Nous arriverons à Port-Saïd cette nuit, et, dès demain, un paquebot emportera nos lettres vers la France. Et dans les premiers jours de la semaine proehaine, il y aura grand bruit dans certaine maison de la rue Proust...

Voici à peu près le programme que je me suis tracé à bord :

7 heures, lever, toilette, prière, déjeuner;

9 heures , lecture de la messe , travail d’anglais ;

11 heures, déjeuner, promenade;

1 heure , leeture , dessin ;

4 heures , thé , goûter ;

4 heures et demie à 4 heures et demie, travail, journal;

4 heures et demie à (> heures, promenade apéritive;

0 heures , toilette du dîner ;

6 heures et demie, dîner, jeu, })romenade;

9 heures, thé (je m’en abstiens la plupart du temps).

LA ROUTE DE CHINE

Et puis... (une ligne de points pour symboliser le sommeil).

La lettre se termine par cette petite ligne en écriture fine et hâtée :

Je penserai demain à la conférence du cher papa b

8 heures soir. — Le feu de Damiette est en vue. Nous serons à Port-Saïd dans trois heures. Je trouve que ce n’est pas la peine de me coucher, et longuement je me promène sur le pont, en évoquant votre cher souvenir. Mais les heures s’écoulent vite ainsi, et je suis tout surpris, en revenant de mon petit séjour en pensée dans la vieille cité angevine, d’apercevoir par tribord devant les feux de Port-Saïd. A une heure et demie, nous prenons le pilote; à deux heures, nous sommes amarrés. Il s’agit maintenant de descendre à terre ; j’ai d’abord à visiter Port-Saïd, et puis j’ai à faire diverses emplettes, telles que chaise -longue, ])abouches, cigares, tabac. Drôle d’heure, n’est -ce pas? pour visiter une ville! Mais nous n’avons pas le choix, puisque nous appareillons à quatre heures. Ça me rappellera mes promenades nocturnes à Bordeaux.

Il débarque avec deux de ses camarades, et la lettre décrit les échoppes et les boutiques de mercantis de la petite ville, éveillée presque chaque nuit par le passage d’un paquebot.

Le lendemain, au jour, dans une gare du canal de Suez, V Armand- B éhic croise le Djemnah, des Messageries maritimes.

Je passe en revue les divers passagers, écrit le voyageur. Par contre, un de mes compagnons de route, un capitaine

^ Le père de Paul Henry devait faire le lendemain, à l’Université catholique d Angers, une conférence sur saint Yves.

d’artillerie de marine, reconnaît un de ses collègues. Vite, il le hèle. ^

« Capitaine R*** !

— Ah! bonjour, mon vieux, comment va?

— Très bien; vu ta famille avant le départ, va bien.

— Merci. Où vas- tu? Moi je... » Le reste se perd dans l’éloignement.

A cinq heures et demie, nous nous garons pour laisser passer un cuirassé allemand, le Deulschland , qui revient des mers de Chine. Quelques coups de casquette de part et d’autre, pas de cris, pas d’enthousiasme. Ah! si c’était un Russe!

Le voyage se poursuit. Chaque jour, le thermomètre monte de deux ou trois degrés; les vêtements blancs commencent à sortir des valises. Les nuits deviennent très chaudes.

Samedi, 3 février. En mer, — Ce matin, en me réveillant, j’aperçois par mon hublot le massif du Sinaï. Ça manque un peu de verdure, et je ne m’étonne pas que les Hébreux se soient montrés peu enthousiastes des charmes d’une telle contrée. Du sable et des rochers ont l’air d’en être les plus clairs produits. De loin , au soleil levant , ces montagnes se parent de nuances ravissantes, depuis le rose le plus tendre jusqu’au mauve le plus délicat. Avec ça, de petits massifs de pics rocheux, de formes bizarres, mais accolés les uns aux autres de la façon la plus régulière. On dirait de ces décors en carton sur lesquels dorment, dans leurs boîtes, les petits soldats de plomb.

Cette après-midi, j’ai fait un peu d’aquarelle; mais décidément la mer sur laquelle courait mon paquebot était d’un bleu extravagant. Dans un moment d’impatience, je l’ai badigeonnée en vermillon, et... j’ai commencé nne autre œuvre, un portrait. C’est encore plus difficile, mais mon rêve serait de vous avoir tous enluminés de ma main, aussi ressemblants que possible :

LA ROUTE DE CHINE

y arriverai-je? j’en doute. Mais ça me fait passer quelques heures par jour avee vous, et quelques heures qui ne sont pas toujours sans gaieté; par exemple, quand je fais un triple menton à notre chère Marguerite, ou un nez un peu trop fort à la Grande- Duchesse. Quand je serai arrivé à un résultat présentable, je vous enverrai des spécimens de mes œuvres. '

lY. B. — J’ai encore perdu une illusion : la mer Rouge est d’un bleu à faire verdir la Méditerranée.

Lundi, 5 février. — Décidément ça sent les tropiques, les chambres commencent à devenir des étuves. Heureusement, dans les salons, les « pankas » fonctionnent. Le « panka » est un grand panneau rectangulaire recouvert d’une sorte de taie d’oreiller. Une corde attachée à sa partie supérieure la fait osciller; c’est en somme un grand éventail. C’est très amusant, de voir s’agiter ensemble et sans bruit une trentaine d’instruments de cette sorte. Nous avons ainsi, pour les repas, une fraîcheur relative. Sur le pont, le soir surtout, il fait très bon.

Les soirées sont les meilleurs moments de la vie du bord ; rien n’est beau comme le calme et la sérénité majestueuse de ces nuits tropicales. Et sans vouloir faire de sentiment, je vous dirai qu’on se sent véritablement tout autre : loin du terre à terre , des affaires du monde, l’âme s’élève.

Ce soir, la mer est légèrement houleuse; est-ce la suite d’un coup de vent ou l’annonce de gros temps? Peut-être ni l’im ni l’autre. La tempête a ses charmes. Sur un beau bâtiment comme le nôtre, ce serait un spectacle superbe.

Selon la coutume, un comité se forme à bord pour organiser une fête : bal, concert pour les passagers, et jeux variés pour Féquipage. Pendant les préparatifs et toute la journée, V Armand-Béhic court après un grand paquebot anglais, qui est parti de Suez douze heures avant

lui. Il le dépasse avant la nuit. Et l\iul, que ce nom d’Anglais émeut comme tout marin, écrit, avec cette équité et cette bienveillance discrète qui sont rarement des qualités de jeunesse :

C’est curieux comme ce peuple gagne à être connu de près. En tant qu’individus , j’entends. Nous en avons plusieurs à bord, qui sont véritablement charmants, d’une amabilité, d’une complaisance même à toute épreuve.

Le lundi 13 février, à deux heures de l’après-midi, V Armand-Béhic entre dans le port de Colombo. Les officiers qui vont en Chine doivent passer à bord d’un paquebot rapide qui les attend, le Tonkin.

Sur son avant, dit le journal, on aperçoit un petit bâtiment de guerre français, pas joli, pas grand : c’est un petit avisotransport, la Caravane, qui fait la navette entre la France, la Chine et Madagascar. Il y a là-dessus quatre enseignes, mais aucun de ma promotion.

Vite, le journal donne un dessin du Tonkin et un joli récit d’une visite à Mount-Lavinia, à dix kilomètres de Colombo.

Le Tonkin ne partant qu’à dix heures du soir, nous avons le tomps de faire connaissance avec Colombo et ses environs.

On m’a recommandé une très jolie promenade, Mount- Lavinia, une sorte de station balnéaire située à une dizaine de kilomètres de la ville; avec ma bicyclette, ce sera une petite course de rien du tout; seulement, j’attends pour descendre à terre que la chaleur soit un peu tombée. A quatre heures, je fais accoster un canot, ou plutôt une pirogue à balancier. Voici à peu près la description de l’outil : imaginez une longue périssoire de

LA ROUTE DE CHINE

trois a quatre mètres de long. Au milieu, sous une petite tente, il y a place pour deux personnes. A l’avant deux pagayeurs, à l’arrière un patron, voilà tout l’équipage. On a pu caser ma bicyclette à l’avaut ; un Malabar la tient à boüt de bras pendant tout le trajet, vingt minutes environ. Le balancier est constitué par une espèce de poutre supportée par deux montants. De temps en temps le patron excite ses hommes, et tous hurlent avec ardeur : « Savais ! savaïs ! »

Dans ce bizarre équipage, j’arrive à terre sans encombre, et, deux minutes après, j’enfourche mon instrument. Je traverse une partie de la ville de Colombo, qui, entre parenthèses, m’a paru autrement bien bâtie et outillée que la plupart de nos villes coloniales françaises, — il y a même des tramways électriques.

Je longe pendant quelque temps le bord de la mer, puis je pénètre sur une belle route, ombragée de superbes cocotiers, et bordée pendant très longtemps de cases indigènes. Il y a là un grouillement de population, insupportable d’ailleurs pour le bicycliste, mais fort curieux. On y rencontre en effet tous les types de la race indienne : des hommes magnifiques, nus jusqu’à la ceinture , les cheveux leur tombant sur le dos ou soigneusement relevés en chignon; des femmes, des hllettes surtout, ayant une étonnante finesse de traits, délicieux bronzes vivants. Et tout ça se promène gravement, presque majestueusement, se dérangeant à peine pour les innombrables petites charrettes traînées par des bœufs de toutes tailles (j’en ai vu d’à peine plus gros que des chiens).

Entre ces charrettes se faufilent des pousse-pousse, traînés au galop par de grands diables d’allures faméliques, et puis ce sont des équipages , et des cavaliers , et des bicyclettes , enfin un mouvement qui n’a rien à envier à celui de la place de la Concorde. C’est miracle que je ne renverse personne, ou que je, ne sois pas moi -même renversé. A mesure qu’on s’éloigne un peu, le mouvement, quoique toujours très intense, diminue peu a peu.

Maintenant je traverse de grands bois de eocotiers, d’où émergent parfois de délicieux cottages. n

Seulement c’est un peu monotone comme végétation, des cocotiers, toujours des cocotiers, et puis ce que je vois est très peu accidenté. Pourtant, en passant sur un pont, j’aperçois, des deux côtés de la route, le paysage le plus délicieusement tropical qu’on puisse imaginer. Je ne sais si vous n’avez pas quelquefois rêvé que vous étiez un de ces riches créoles comme on n’en voit plus guère que dans les romans! Mollement bercé dans un hamac, à l’ombre d’arbres immenses et d’un feuillage étrange, traversé par la brise parfumée, chargée des effluves de milliers de fleurs aussi belles qu’odoriférantes... (Ouf! en voilà d’une description, j’ai cru que je n’arriverais pas à la finir, rien n’est aussi pénible qu’un tel sport par une douce température.) Et je continue.

Etendu donc dans un hamac, vous regardez paresseusement couler les eaux limpides d’une jolie rivière qui va se perdre au milieu d’un extravagant fouillis de verdure. Eh bien! ce paysage, forgé de toutes pièces par votre imaginalion, ressemble étonnamment à ce que j’ai vu, en passant sur ce pont dont je vous parlais tout à l’heure.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à ma promenade.

Après quelques hésitations sur la route à suivre, j’arrive au sommet du Mount-Lavinia. Pas très haut ce sommet, mettons trente mètres. Il y a un hôtel splendide, et j’y trouve de nombreux passagers du Béhic , et entre antres deux de mes camarades et deux Anglais, avec lesquels nous sommes dans les meilleurs termes. Nous buvons ensemble la limonade de l’amitié, et nous sommes bien vite assaillis de marchands indiens qui veulent à toute force nous faire acheter, à des prix fabuleux, des pierres dites précieuses et des perles de Geylan.

Entre autres curiosités, ils nous montrent des éléphants en ébène et des cannes en corne de rhinocéros. Pour cinq roupies, j’ai une canne et deux éléphants, — on m’en demandait douze roupies! — et encore je me suis fait voler. Au coucher du soleil.

LA ROUTE DE CPIINE

je mets le cap sur Colombo ; mais il s’est levé un petit vent de mer qui soulève une poussière intense, et j’arrive à Colombo dans un état effrayant de saleté. En route, j’ai vu quelque chose d’assez curieux : dans une misérable case indienne, j’ai aperçu une indigène, à peiiie vêtue de quelques orijieaux d’éclatantcs couleurs, travaillant à une superbe machine à coudre, tout ce qu’il y a de plus perfectionnée, auprès de laquelle celle de maman n’est qu’un vieux clou. Je trouve que cette étrange mixture de civilisation et de pittoresque local n’est pas une des moindres curiosités de ces pays exotiques.

Je rentre à bord dans une pirogue, je dîne en deux temps trois mouvements, et à huit heures je suis à bord du Tonkin.

J’ai une très belle chambre à bâbord, et pour moi tout seul. Je me couche avant l’appareillage. On prétend qu’il n’aura pas lieu avant demain matin. Bonsoir!

Le bateau quitte Ceylan le mardi 13 février. Paul étudie le nouveau domicile éphémère et instable qui lui est donné; il préfère décidément Y Armand-Bëhic qu’il vient de quitter. La chaleur devient difficile à supporter. Quelques jours se passent; on approche du détroit de Malacca.

Nous longeons la presqu’île du même nom, dit le journal du 17 février. Nous passons tout près de curieux îlots, qui ne sont de la base au sommet qu’un fouillis de verdure. Mais ça n’a pas l’air naturel. On dirait des motifs de décoration pour chinoiseries. Nous arrivons à Singapour à quatre ou cinq heures, et nous n’en partirons demain qu’à midi. J’aurai donc le bonheur d’avoir la messe, si toutefois nous ne sommes pas en quarantaine à cause de la fièvre bubonique.

Ce mot-là, que Paul Henry écrit tranquillement, comme il écrirait que les requins suivent son navire; ce mot -là peut effrayer les chers êtres auxquels on pense toujours.

et pour lesquels il n’y a pas d’attention trop petite. Aussi le journal reprend-il aussitôt : ^

Si vous voyez, dans les journaux, qu’il y a eu des cas suspects sur le Tonkin, ne vous inquiétez pas. D’abord, ce serait très probablement faux, et puis les blancs n’ont absolument rien à craindre.

Le lendemain, dimanche, le bateau se trouvait à Singapour, en effet. 11 y avait passé la nuit. Le jeune enseigne raconte comment il a essayé d’entendre la messe, et je veux donner tout ce récit, parce qu’il s’y trouve plusieurs traits de caractère, et aussi une appréciation de ces Chinois que Paul Henry va combattre dans quelques mois, et qu’il rencontre ici pour la première fois, presque chez eux.

Nous étions amarrés à quai; rien de plus facile, par conséquent, que de descendre à terre. Quand je me réveillai, il était sept heures. Déjà du soleil à flots; inutile de songer à sortir en bécane, à moins d’avoir une folle envie de savoir exactement ce qu’est une insolation. Ah! si c’était pour aller à Kergresq, je ne dis pas!... Or donc, les charmes singapourois ne me paraissant pas mériter les honneurs d’un coup de soleil, je me résignai à prendre un pousse-pousse pour me conduire à Singapour- ville, qui est distant des docks d’environ une lieue.

Le pousse-pousse est sans doute ainsi nommé, parce que c’est un véhicule qu’on traîne et qu’on ne pousse pas. Le métier de bête de somme, que fait le Chinois ou le Malabar qui traîne ces instruments, m’a profondément dégoûté; mais il pa^^aît qu’au bout de peu de temps on s’accoutume très bien à voie ces pauvres hères. Quand fera-t-on une loi Grammont pour les hommes?

Nous traversons d’abord les quartiers chinois, où grouillent

LA ROUTE DE CHINE

une multitude de forts gaillards aux yeux l^ridés et au teint jaune. Mais n’allez pas eroire que le Chinois est le magot que nous nous imaginons volontiers en France. C’est en général un grand diable, bien découplé, de figure souvent expressive et intelligente. Les premières fois, c’est très amusant de voir défiler de longues théories de Chinois de la classe bourgeoise, leurs longues queues s’échappant d’un vaste melon crasseux pour battre sur leur talon. Le melon est à peu près tout ce qu’ils ont pris à la civilisation européenne. Le reste du costume est resté ce qu’il était naguère.

Les maisons, comme extérieur du moins, ne m’ont pas paru bien curieuses. Ce sont de petites échoppes en torchis, ressemblant beaucoup à toutes les cases de banlieue des ports exotiques. Je passe par l’hôtel où est descendu l’Anglais dont j’ai fait la connaissance à bord du paquebot. Je lui fais mes adieux, car il reste ici, en attendant le courrier espagnol qui doit le mener aux Philippines. Puis je me mets à la recherche d’une église catholique. J’avise un policeman, un grand Malabar de belle mine, et je lui demande, dans mon anglais le plus pur, où se trouve l’église catholique. Pas de réponse. Je recommence, en parlant plus lentement.

« No sabi parla anglèse, » me répond dédaigneusement le Ijonhomme.

Je trouve que c’est raide de rencontrer dans une ville anglaise un policeman qui ne sait pas l’anglais. Pensant que c’est un novice, peu au courant de son affaire, j’avise un autre sergot, même réponse; un troisième, réponse identique.

A la fin, heureusement, un passant complaisant m’indique vaguement la route à suivre pour arriver à la mission française, et, après quelques tâtonnements, j’arrive à la porte d’un couvent. J’entre, et je trouve une bonne sœur qui manque de m’embrasser en voyant que je suis Français, ef, qui plus est, un Français qui désire assister à la messe. Justement l’église est en face, la bonne sœur m’y conduit, en me disant que, bien probablement, je

serais un peu en retard. En effet, j’arrive à l’offertoire. J’ai fait ce que je pouvais. Je suis donc en paix avec ma conscience. C’est un évêque qui officie , sans doute le vicaire apostolique de la province. Mêmes chants, mêmes ornements qu’en France; seulement les enfants de chœur sont soit de petits Hindous, soit de [letits Chinois. Je remarque dans l’assistance un piquet de marins anglais et une troupe nombreuse de cipayes. xVinsi la protestante Angleterre envoie à la messe ses soldats catholiques. Que diraiton en France, si on voyait chose pareille? Après la messe, j’aurais bien voulu voir les missionnaires; mais nous devons appareiller à onze heures, le temps presse.

Deux jours plus tard, le 20 février, le paquebot remonte la rivière de Saigon, et, à deux heures et demie, accoste le quai. Voici les premières impressions et le récit de l’arrivée à bord du D’ Entre caste aux :

J’aperçois un de mes fistots, Wayne d’ Arche, qui a fait l’intérim sur le D'Entrecasteaux , entre le départ de l’enseigne que je remplace et mon arrivée. Comme il y a bientôt trente mois qu’il a quitté la France, il est plutôt joyeux de me voir arriver.

Il se met très gentiment à ma disposition, et nous partons tous deux pour le DEntrecasteaux. Nombreuses visites naturellement, à l’amiral, au commandant, au chef d’état-major, au second, etc. Après quoi je me suis mis à faire mon déménagement, et c’est seulement aujourd’hui que je le finis.

23 février. — Le bateau est grand, bien aménagé; le pont est très dégagé ; les chambres sont assez grandes et ont des sabords, ce qui est un énorme avantage.

Voici le plan de ma chambre...

Vous voyez qu’il n’y a pas de quoi y donner un hal; mais pour un bateau c’est une l)elle cham])re, et je m’y trouve très bien. C’est sur le bureau que j’ai mis les quelques photographies que j’ai de vous, c’est mon petit coin préféré.

Une rue de Singapour, dessin d’après nature de G. W. Allers.

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Les autorités supérieures ont été très étonnées de voir arriver un enseigne de vaisseau fusilier, quand elles attendaient un torpilleur. Aussi m’a-t-on donné provisoirement la torpille, la compagnie de débarquement et une tourelle de canon de 240. Vous voyez qu avec ça j’ai de quoi m’occuper, d’autant plus que ce n est pas encore tout : j’ai en plus le quart de midi à quatre heures tous les deux jours.

Ce sei vice me permettant cependant de descendre à terre tous les soirs, j’en profite, et je vais me promener à bicyclette, ou encore faire des commissions en ville. A cinq heures, le tout Saïgon se rend en voitures à un endroit qu’on appelle l’Inspection. C’est une longue allée, où, après le coucher du soleil, les équipages saïgonais défilent au pas trois ou quatre fois de suite, histoire de singer le bois de Boulogne. Pour aller à l’Inspection, on traverse un superbe jardin public. La végétation est naturellement très abondante et très originale; j’y vois des arbres que je n’avais jamais vus nulle part. J’ai remarqué, entre autres, une sorte de palmier communément appelé l’arbre du voyageur. Il a une forme très régulière; on dirait un gigantesque écran; les , palmes sont toutes dans le même plan et émanant d’un même centre.

La ville même de Saïgon est peu curieuse ; mais elle est très bien percée, bien aérée; ses rues sont ombragées par des arbres superbes ; enfin ses maisons sont assez coquettes.

Dimanche, 25 février. — J’ai dîné chez l’amiral; on a parlé de notre prochaine tournée dans le nord. Nous partirons probablement dimanche pour Tourane, Hong-Kong, Chang-Haï, le Japon, Vladivostok; nous redescendrons ensuite en baie d’Halong (Tonkin). Nous serons alors au mois |de septembre; nous irons de là à Batavia, peut-être en Australie, peut-être même en Nouvelle- Zélande. A moins qu’il y ait encore une baroutle quelconque avec la Chine; car tous ces projets sont splendides, mais il suffit d’un rien pour les faire avorter.

Lundi, 21) février. — J’ai fait aujourd’hui la connaissance de l’abbé, grand chasseur devant l’Eternel; il était parti en permission pour chasser le rhinocéros et le tigre à l’occasion. Il est revenu bredouille, mais paré à recommencer. C’est un homme infatigable; il fait même de la bicyclette. D’après ce que j’ai entendu dire, il est très aimé à bord.

Il y a ce soir un grand bal travesti; mais je n’irai certes pas danser par la douce température dont nous jouissons actuellement; d’ailleurs, demain matin six heures nous avons compagnie de débarquement.

Mardi, 27 février. — J’ai pu causer un peu cet après-midi avec le commandant Kerguistel, qui m’avait fait appeler pour m’annoncer un changement dans mon service. Je conserve la compagnie de débarquement, et j’ai le détail général du bord. Je suis en somme le second du seconde

A bord du D’Entrecasteaux. — Port de Saïcfon. — Jeudi,

mars. — Très jolie promenade avec Lestare, un de mes anciens camarades du septième poste à V Iphigénie , actuellement second de la canonnière cuirassée Styx, de la station de Cochinchine. Nous sommes d’abord allés à Tu- Duc, un petit village annamite situé à environ douze kilomètres de Saigon. La route est à peu près plate, et bordée de chaque côté par de grandes plaines herbeuses où paissent de grands buffles gris, et aussi, parfois, par d’inextricables fouillis de verdure. De temps à autre, on franchit soit sur des ponts , soit par bacs , des arroyos ; c’est ainsi

' On a retrouvé, non dans le journal, mais parmi les papiers personnels de l’enseigne Henry, ce règlement de vie à bord du D’Entrecasteaux. La distribution des heures n’est plus la même; mais le souci de n’en perdre aucune, et la volonté de discipliner sa vie, et la fidélité à ses habitudes chrétiennes n’ont pas varié. Voici cette note :

« Six heures, lever, jn-ière, déjeuner; sept heures et demie à dix heures, lecture de la messe, travail pour le bord ; dix heures à onze heures, anglais; onze heures, déjeuner; une heure à trois heures, dessin, aquarelle; trois heures à quatre heures, travail pour le bord ; quatre heures à cinq heures, lecture anglaise; cinq heures à sept heures, à volonté; sept heures, dîner, journal; onze heures, coucher. Faire une petite prière ou une lecture avant chaque heure de travail, a

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qu’on appelle les innombrables bras dn Mékong à son embouchure. Le soleil est bien nn peu piquant, mais on roule si aisément qn’on ne ressent aucune fatigue. Après avoir bu, dans un café chinois, une tisane à demi tiède, nons repartons vers Saigon; mais nous ne nous y arrêtons pas, et nons marchons encore, pendant nne liene environ, pour arriver au « tombeau de l’évêque d’Adran ». C’est un monument construit dans le goût annamite, où reposent les anciens évêques de la province de Saigon. Autour de ce monument , il y a un petit cimetière où sont enterrés de nombreux missionnaires, les uns martyrisés, les autres morts à la peine, terrassés par l’implacable climat de la Cochinchine. Après nne halte de quelques minutes, nous sommes repartis pour Saigon. Déjà le soleil avait disparu. La douce mélancolie du crépuscule nous avait envahis, et nous roulions silencieusement, rêvant d’un autre pays bien loin, au delà des mers. Moi je revoyais nos promenades du soir à Plougrescant, lorsque nous revenions de Karec-Dû, à la unit tombante. Souvent, comme nous arrivions à Kergresq, nons entendions le mélancolique tintement du Glas- Xoz, et cela jetait un peu de tristesse sur la bande joyeuse. Mais l)ien vite la gaieté reparaissait , quand tonte la famille se tronvait réunie dans la salle à manger. Cette tristesse, je la sentis quand r Annélus sonna à la cathédrale de Saïgon ; le son des cloches nons arrivait très doux, voilé par l’éloignement. Hélas! je n’eus pas pour me réconforter le joyenx dîner de Kergresq. Mais quand j’arrivai à bord, je me renfermai dans ma chambre, et, après avoir regardé pendant qnelqnes instants vos chères photographies, je fis une petite prière, pour supplier le bon Dien de vous bénir tous et aussi de nous garder toujours notre paradis de Kergresq.

Vendredi, 2 mars. — Ma promenade d’hier ne m’a nullement fatigué, bien qne j’aie fait huit à neuf lieues. Cela vous montre que je suis en parfaite santé. J’ai encore parfois des accès de nostalgie; mais je m’étais trop habitué à la vie de famille pendant

quinze mois, pour que la séparation ne fût pas un peu dure. Rassurez-vous, je n’ai pas perdu ma gaieté ni mon entrain.

Samedi, 3 mars. — Nous ne partons plus demain, mais mercredi soir.

Le travail se fait très mal dans cet arsenal; on a été obligé de recommencer plusieurs fois les quelques réparations dont le bateau avait besoin, après dix mois de campagne. Et cependant il n’y avait pas de grosses avaries. Gela vous montre la valeur de Saigon comme point d’appui, en cas de guerre.

Dimanche, 4 mars. — Je suis définitivement au détail; j’ai signé l’ordre du commandant cette après-midi, mais je reste attaché au fusil. Hier soir, j’ai passé quelques heures à orner un peu ma chambre ; mes éventails , mes paravents et de nombreuses photographies lui donnent un petit air coquet et assez réussi. Vous ne sauriez vous imaginer combien on est heureux d’avoir ainsi son petit chez soi. Quelle différence avec la vie de midship !

D’Enirecasteaux. — Saigon, mardi, G mars 1900. — Une petite déception : le paquebot de France n’arrive que demain soir. Par contre, toutes nos réparations étant effectuées, nous allons partir demain, vers cinq heures du soir, pour Tourane et Hong-Kong. Nous devons être à Hong-Kong le 14, au matin.

Tous les officiers du bord sont enchantés de quitter Saigon; plusieurs ont été très fatigués par le climat, et ils espèrent que la fraîcheur que nous allons trouver dans le nord les remettra rapidement. Moi, comme vous le savez, je ne me porte jamais mieux que dans les pays chauds ; mais je suis cependant étonné de la rapidité avec laquelle je me suis habitué à la chaleur de ce pays -ci.

Je suis très pris par mes nouvelles fonctions de k détaillon » ; ce n’est pas une petite affaire que de connaître un grand bateau

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de huit mille tonnes et de six cents hommes d’équipage. Mais, comme il y a un midship attaché au service, je pourrai facilement descendre à terre; par conséquent je ne suis pas à plaindre. Ce qui m’ennuie un peu, c’est que c’est un métier très mal défini, et moi j’aime beaucoup les situations parfaitement nettes.

Je vous quitte déjà, paiice que j’espère bien que je pourrai vous écrire de Tourane, et que les deux lettres vous arriveront le même jour. Mais je vous ai promis de ne pas manquer une occasion, et je vous assure que cette promesse m’est très douce à tenir.

Mercredi, 7 mars. — A deux heures nous appareillons, et nous remontons la rivière pendant cinq ou six cents mètres, et là nous mouillons pour attendre le renversement de courant. Mon poste est sur l’avant, à la bonne place, puisque je puis voir tout ce qui se passe. Mais, aujourd’hui, j’y reste pendant plus d’une heure en plein soleil. Heureusement, tout à l’heure on a vu une grosse fumée dans le sud. Peu à peu elle s’est rapprochée, et l’on a pu apercevoir un beau paquebot.

(( Le courrier en vue! » s’est écrié un timonier.

Et le soleil a beau taper, on ne s’en aperçoit plus; l’appareillage est bien long, on n’y pense guère. Le courrier est arrivé, nous allons avoir des lettres !

Maintenant elles sont à bord, ces lettres tant attendues. Un petit moment d’anxiété, quand je déchire l’enveloppe, et puis, les premières lignes parcourues, la joie d’être avec vous. Car je ne suis plus sur le D’E/i/reccis/eauj*, presque aux antipodes, je suis dans la chère maison de la rue Proust, je cause avec maman.

Je lis et relis toutes mes lettres; je les sais presque par cœur. On ne peut pas s’imaginer, quand on n’a jamais été au loin, le bonheur intense qu’apportent les longues lettres de la famille.

Nous n’irons probablement pas à Ghang-Haï, le D'Entrecas-

ieaux calant trop d’eau pour remonter le Yang-Tsé. Mais, si par hasard nous y allons, je ne manquerai certes pas d’aller à Zi-Ka- Wé, résidence des Pères jésuites, où j’ai d’anciens professeurs pour lesquels j’ai conservé une grande atfection.

D' Enlrecasleauæ , 10 mars. — Ce matin, au jour, nous entrons à Tourane. Nous nous enfonçons lentement dans l’immense baie, et vers sept heures nous sommes mouillés. Nous sommes loin de terre, et c’est à peine si du bord on aperçoit la « ville » de Tourane, cachée à demi derrière de hautes dunes de sable. A l’est et à l’ouest, la rade est dominée par des montagnes, dont les sommets sont presque constamment voilés par des nuages de formes bizarres.

Dans l’après-midi, on organise une promenade aux « Montagnes de marbre » ; c’est un petit massif planté au beau milieu des dunes, à une dizaine de milles de la ville. Nous partons en vedette, et nous remontons une petite rivière, puis nous débarquons, et, après une demi-heure de trajet dans le sable, nous arrivons au but. Un guide nous conduit, à travers un dédale de rochers et de cavernes, dans les anfractuosités desquels on a logé de nombreux bouddhas dorés ou les statues de saints vénérés dans le pays. Tout d’un coup, au débouché d’un long boyau creusé en plein roc, nous arrivons en face d’une grotte admirable ; la voûte largement échancrée laisse pénétrer la lumière , et le coup d’œil est vraiment ravissant. Imaginez une coupole de soixante ou quatre-vingts mètres de haut; les murailles sont nuancées de très jolie façon, les couleurs variant du vert pâle au rose. Naturellement, là encore, les indigènes ont niché quelques bouddhas. L’entrée est gardée par quatre grandes statues de guerriers en riches costumes d’autrefois. En bas, une fontaine sacrée et une pagode. Après avoir longuement admiré cette curieuse caverne, et après un petit tour aux environs, nous remettons le cap sur le bord. Je cueille quelques Heurs que je vous envoie. Le retour est un peu plus accidenté que l’aller; pendant notre pro-

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Votre bravo

D'Enlrccaxteaux sc paye une danse de première (pudile.

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menacle, la mer s’est levée, et, comme le canot à vapeur est fortement chargé , à chaque lame nous mettons le nez clans la plume. Nous arrivons à bord sans un fil de sec.

Dimanche, 1 1 mars. — Nous avons appareillé ce soir pour Hong-Kong. La mer est belle, mais le temps est gris ; on sent que nous remontons dans le nord, et c|ue nous allons retrouver l’hiver et ses brumes.

Lundi, 12 mars. — Notre brave D’Enirecasteaux se paye ce soir une danse de première cjualité. Quelles secousses. Seigneur! Heureusement c|ue j’ai le cœur et l’estomac solidement amarrés. A chaque lame, l’avant est balayé; sur la passerelle, l’officier de quart est trempé.

Mardi, 13 mars. — Ce matin la mer était beaucoup tombée quand je me suis levé, et j’ai pu ouvrir mon sabord. Je prends le ejuarfà midi, en remplacement d’un officier exempt de service. Nous entrons dans les passes de la rade de Hong-Kong, au milieu d’un fouillis inextricable de joncjues. Nous passons sans en accrocher aucune; mais il faut rudement ouvrir l’œil. Et il faut voir le flegme de ces Chinois ; souvent notre avant est dirigé en plein sur eux; vous croyez c|u’ils vont se garer, ces Célestes? Ah ! bien oui 1 Ils regardent sans broncher, et, quand nous passons, ils ne poussent même pas un soupir de soulagement.

La rade cte Hong-Kong est très pittoresque, et surtout pas banale du tout. Ça ne ressemble à rien de ce c|ue j’ai vu juscju’ici. Des tas d’îlots escarpés , hérissés de forts , de batteries , de magasins. Au-dessus de la ville une montagne prescpie à pic, sur laquelle de grandes bâtisses jaunes ont l’air d’avoir poussé comme des dents. Sur rade, un continuel fourmillement de vapeurs de toutes nationalités, de navires de guerre, d’embarcations, et surtout de grandes jonques qui suffiraient à donner à ce coin du monde un aspect fantastique pour le brave voyageur qui vient d’Europe. La journée s’achève en saints interminables, en visites

sans fin. Les coups de canon grondent toute la soirée, répercutés par les nombreux échos de la montagne.

]\[crcrcdi, W mnrs. — Je suis descendu à terre, cette aprèsmidi, avec un de mes camarades de promotion. Blanc, du Pascal. Nous sommes tout d’abord allés chez les missionnaires, qui nous ont reçus de la façon la plus aimable. Installés là depuis plus de douze ans (ils ne sont que deux Français), ils voient toujours arriver avec bonheur les bâtiments portant la llamme tricolore. Après une longue visite, pendant laquelle les Pères nous ont montré leur curieuse collection de photographies de toutes les vues de la Chine et même de l’Extrême-Orient, nous allons faire un tour au jardin public, qui est une des curiosités de Hong-Kong. Il est en quelque sorte « accroché » aux flancs de la montagne^ du Pic, comme on dit ici. J’y remarque des fougères splendides, du même type exactement que celles que papa aime tant à ramasser à Kerfons ou à Kergresq; mais celles de Hong-Kong ont cinq ou six mètres de haut.

Hong-Kong , jeudi 15 mars. J’ai passé presque toute l’après-midi à bord des bâtiments de guerre anglais et américains, étant envoyé avec deux de mes camarades pour faire des visites au nom du carré. Il a fallu sortir tout mon bao-ao-e d’an-

glais, et Dieu sait s’il est léger! Enhn j’ai pu soutenir une conversation d’un quart d’heure avec un commandant de navire anglais. Sur d’autres bateaux, ça n’a pas si bien marché, entre autres sur le croiseur VAurora. J’étais lancé dans une phrase terrible, plus moyen de trouver mes mots : le fou rire me aa^ne je me secoue avec frénésie, les camarades me suivent par la contremarche. Pendant quelques minutes, nous nous roulons à faire pleurer le Père Yves. Heureusement, les Analais prennent le parti de rire avec nous, et la visite finit sans autre incident.

Dimanche , 18 mars. — J’ai eu un temps presque convenable

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cette après-midi pour descendre a terre.

Quand je dis presque convenable, j’exagère nn peu, attendu que, verscinqheures, j’ai attrapé une de ces petites ondées vaguement tropicales qui vous transpercent jusc|u’aux os. Nous étions partis , deux lieutenants de vaisseau, le docteur et moi, faire une grande promenade à pied , et , malgré la pluie , nous avons vu de très jolies choses. Les Anglais ont fait à Hong-Kong de véritables tonrs de force.

Malheureusement, la beauté du paysage est un peu gâtée par la vue de ces affreuses baraques que les Anglais décorent du nom de villas, et qni donnent à l’île, vue de la rade, l’aspect d’un jeu de dominos éparpillés sur un coussin.

Vue g’énérale de Hong-Kong. Photu : Griffltii, Hong-Kong.

La pluie nous a conduits au Hong-Kong-Club, où les officiers anglais nous ont invités fort aimablement pour toute la durée de notre séjour. C’est un véritable palais : une entrée monumentale, d’immenses vérandas ornées de plantes et de fleurs, des salons luxueux, etc. ; et, ce qui est plus intéressant, un salon de lecture où nous avons trouvé les journaux français arrivés par la dernière malle anglaise.

Lundi, 19 murs. — J’ai prié pour le bon Jaloff, et j’espère que, de son côté, il n’aura pas oublié son vieux païen de frère, dans ses prières à son saint patron... Nous avons reçu, cette aprèsmidi, une invitation à dîner à bord du cuirassé anglais le Centurion, vaisseau amiral de l’escadre de Chine. Il a été décidé que cinq officiers iraient, mais il n’y a pas beaucoup d’amateurs •: les uns ne parlant pas anglais ; les autres , patriotes intransigeants , ne voulant pas aller manger le pain de nos « ennemis héréditaires ». Pour ma part, je n’aime pas beaucoup les Anglais pris en collectivité; mais j’ai trouvé des gens charmants parmi eux, et je ne vois pas pourquoi on se bouderait en temps de paix ; ça n’empêcherait pas de se taper dessus de très bon cœur en temps de guerre.

Je suis très occupé aujourd’hui de la peinture extérieure du bateau, ceci rentre dans mes attributions. Rien n’est difficile à tenir propre comme le blanc, et il faut pourtant qu’un navire de guerre soit immaculé, surtout un bâtiment amiral et au milieu de bateaux anglais. Or le temps est très humide, la peinture ne sèche pas, la rouille fait des taches, les escarbilles font de charmantes plaques noires, etc. Ah! cruels soucis I

Mnrdi, 20 mars. — Je suis une des « victimes » ; j’irai demain soir dîner sur le Centurion.

Petite flânerie dans le quartier chinois. Je marchande quelques bibelots, mais ils sont hors de prix. J’attends d’être un peu plus expert pour me faire voler le moins possible. Par contre, j’ai

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trouvé, chez un artiste japonais, de très jolies photographies coloriées de Hong-Kong et de scènes chinoises. Je compte faire une collection cpii complétera les petites que je pourrai faire avec mon appareil. Mais jusqu’ici le temps n’est pas très propice. Depuis notre arrivée à Hong-Kong, je n’ai pas encore vu le soleil.

Ce soir , le consul est venu présenter à l’amiral le fameux lieutenant américain Hobson, qui s’illustra dans la guerre hispano-américaine. C’est un beau gaillard, ayant plus l’air d’un officier de cavalerie que d’un lieutenant de vaisseau; il semble fortement persuadé de son héroïsme.

Mercredi, 21 mars. — Brillant dîner chez messieurs les Anglais; la réception a été un peu froide; on s’inclinait en se serrant la main, et cela pendant cinq minutes, sans se dire un mot.

On se met à table, même silence; comme on sert le potage, simultanément mes deux voisins sont pris d’une envie irrésistible de me parler de la température; celui de droite me dit en français qu’il fait chaud, celui de gauche en anglais qu’il fait froid; je les mets d’accord tous deux en trouvant que le temps est très humide.

Petit à petit le dégel se produit, et au dessert la conversation est très animée. Soudain, un coup sec de marteau sur la table. Tout le monde se lève ; le président, le verre en main, crie :

« Queen ! »

Et tous les Anglais , sur un ton différent , répètent :

« Queen! Queen! Queen! »

C’est le toast à la reine. Je me pince les lèvres, pour ne pas céder à un terrible fou rire qui me prend en voyant le sérieux de tous ces Anglais faisant « couin, couin ». Heureusement que j’ai pu me contenir; un fou rire eût été terrible en cette circonstance.

Quelques minutes après, même cérémonie, cette fois pour le « F rench president ! »

Après une soirée fort agréablement passée, nous nous sommes quittés très bons amis.

Jeudi , 22 mar.s. — Dîner au cariNÎ, en riionneur de quelques memîires de la eolonie française. Au café, grand succès pour notre maître d’hôtel annamite, qui, dans sa candeur naïve, offre des cigares aux dames.

Vendredi, 23 mars. — Dîner superbe pour les Anglais (grand Dieu! que de nopces et festins!). Tout s’est très bien passé, j’ai parlé anglais toute la soirée; si cela continue, je vais faire des progrès fantastiques. Nous retrouverons le Cenlurion dans le nord, soit au Japon, soit en Corée.

Nous partons d’ici dimanche pour Matsou-Foutchéou ; nous y resterons deux jours, et nous mettrons le cap sur Yokohama, où nous devons être le 2 avril.

Lundi matin, 20 mars. — On va ramasser les lettres pour la France. Ce matin à 6 heures, pas encore de nouvelles de notre courrier.

Je suis obligé de fermer ma lettre sans avoir reçu les vôtres. La brume est toujours épaisse, nous n’appareillerons pas ce matin. Il y a déjà deux mois que je suis parti d’Angers; vous voyez comme le temps passe vite. Nous serons très étonnés de voir arriver le beau jour où votre vieux Chinois vous embrassera d’un peu plus près qu’il ne le fait aujourd’hui.

En mer. — Mardi, 27 mars. — Mer un peu agitée; le DEntrecasLeaux roule et tangue ; les sabords sont fermés ; mais qu’on est tout de même bien à la mer !

Malsou. — Mercredi, 28 mars. — Nous avons mouillé à Matsou ce matin, à b heures. La rade est plutôt à l’état embryonnaire; elle consiste simplemenf en une échancrure très vague d’une île déserte et inculte. C’est en somme la pleine mer. Mais c’est de là que nous partons pour aller à Foutchéou. Je dis

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« nous », car tout à l’heure le pacha m’a fait dire que je pouvais me joindre aux quelques officiers qui avaient été désignés pour faire partie de la caravane. Je vais donc partir dans une demiheure, pour faire un pèlerinage intéressant aux lieux où s’illustra l’escadre de l’amiral (lourbet. Pendant mon absence qui sera de trois ou quatre jours, il passera peiü-être une occasion pour la France, et je vous laisse cette lettre, qui vous donnera des nouvelles relativement récentes du « pauvre exilé ». Je vous assure qu’il n’est pas trop à plaindre, le bonhomme en question! Je me trouve d’abord de mieux en mieux à bord de mon bateau ; vraiment je suis bien favorisé par le bon Dieu. Ma santé est excellente, et je vois que je vais faire la plus belle campagne que l’on puisse rêver, et peut-être, mais, comme espérance, c’est encore bien vague, peut-être aurai-je la chance de passer un ou deux mois à Pékin, si on débarque une troupe de marins pour servir de garde au ministre de France. Dans des cas analogues, c’est un enseigne qui a été débarqué comme commandant.

Rassurez- vous : on ne court aucun danger, et ce sera une occasion superbe de m’initier aux mystères de la vie chinoise.

Même jour. — A trois heures de l’après-midi, après une traversée sans incidents, nous arrivons à l’entrée de la rivière Min. Peu à peu les rives se rapprochent, nous défüons devant les forts qui vainement tentèrent d’arrêter l’escadre de l’amiral Courbet. Aujourd’hui nous ne regardons que l’attrait du paysage; mais samedi, en redescendant, nous suivrons toutes les péripéties du combat , et cela ne manquera pas d’être fort intéressant , car plusieurs de mes camarades y ont assisté. La rivière Min est une des plus pittoresques de Chine. Tantôt encaissée entre de hautes montagnes boisées, tantôt s’étalant dans les vastes plaines, elle offre une étonnante variété d’aspects. Je retiens surtout la passe de Kimpaï, un des plus délicieux points de vue que j’aie jamais rencontrés. Entre temps, nous croisons de nombreuses jonques,

qui donnent au paysage un cachet tout à fait chinois. Quclques-

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