L'enseigne de vaisseau
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Photo : Henri Garnier
Paul Henry d'après le porti'ait de Guil. Alaux.
René Bazin
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Maison A. ^^^^oX Fils
Désormais le nom de Paul Henry est acquis à l'histoire militaire de notre pays. L'enseigne de vaisseau qui a commandé, au nom de la France, un détachement de marins français, défendu un poste où flottait le drapeau français, soutenu un siège de deux mois, sauvé trois mille personnes, et qui est mort au moment où les alliés allaient entrer dans Pékin, aura sa page glorieuse dans les annales de notre marine. Il aura aussi le souvenir attendri des âmes qui sauront ou qui devineront à quelles sources cet enfant avait puisé la force calme, le mépris du danger et, mieux que cela, la joie devant le danger. On revendiquera l'honneur de l'avoir connu, d'avoir été son ami, son maître, son camarade. On dira quelle enfance et quelle jeunesse avaient préparé cette fin de vie héroïque, et la pensée de la perfection de la vie, non
moins que celle du martyre final, haussera dans les esprits cette jeune gloire jusqu'à la vénération. J'ose dire qu'il en est ainsi déjà. De toutes parts l'hommage est venu à la mémoire de Paul Henry; d'innombrables lettres ont été adressées à sa famille, par des officiers généraux de la marine, des camarades d'école, des compagnons de la campagne de Chine, de simples matelots qui aimaient leur chef, des prêtres qui l'ont connu, des religieuses qu'il a défendues et sauvées; son nom a été cité, avec de rares éloges , dans les rapports officiels de notre ministre en Chine et du commandant Darcy; on l'a donné à un bateau employé au service du corps expéditionnaire entre Takou et le Peï-Ho ; la promotion du Borda, dont faisait partie le jeune officier, les chefs et les camarades qu'il eut à bord du D' Entrecasteaux , ont fait élever par souscription, sur la terre de Bretagne, un monument à l'enseigne Henry; un évêque missionnaire, à peine sorti d'une ville où il a failli périr, pressé d'y retourner par l'appel de tous les malheureux laissés derrière lui, est venu apporter son témoignage aux parents de son défenseur et leur remettre le drapeau de la cathédrale assiégée. C'est de toutes façons et de
tous côtés que la louange s'est élevée, pour affirmer que les âmes ont été émues, en face de tant de jeunesse, de bravoure, de malheur et d'honneur.
Pour moi, j'ai tout de suite pensé, dès que j'ai connu la mort de Paul Henry, qu'il fallait qu'un jour le récit fût publié de cette trop courte vie. J'ai senti que, si peu que mon effort dût ajouter à une gloire déjà acquise, il y avait, à le tenter, une sorte de devoir.
Il importait, en effet, que ces exemples et ces hommages ne fussent pas perdus. Et ce fut la première raison qui me détermina, non pas à écrire la vie de l'enseigne Henry, — mon rôle a été beaucoup plus simple, — mais à mettre en ordre le plus souvent et à résumer quelquefois les documents qui la racontent.
J'étais heureux, également, de rendre cette justice et ce dernier devoir à quelqu'un que j'ai connu et aimé, qui appartenait à une famille depuis longtemps liée avec la mienne, qui fut mon compatriote, l'ami de mon fils et le fils d'un de mes amis.
S'il m'avait fallu, enfin, une dernière raison pour m'engager à entreprendre ce travail, je l'aurais trouvée dans l'opportunité de la leçon
qui s'en dégage. Il est bon et réconfortant, à une époque où les sujets de tristesse ne manquent pas sans doute, mais où ils sont trop souvent exploités comme une excuse à ne rien faire, de regarder l'exemple de ce jeune homme, qui n'a douté ni de pieu, ni de la France, ni de ses chefs, ni de ses soldats, ni des moyens, bien faibles humainement, qu'il avait de triompher, et qui est mort sans doute, mais qui est mort victorieux, en sauvant la mission confiée à sa garde.
l'enfance — l'externat saint-maurille l'école préparatoire de jersey
( Paul Henry était le second d'une famille de neuf enfants. Les autres s'appelaient : Jeanne, Joseph, Yves, Marie-Thérèse, Marguerite, Michel, Louis, Marie-Louise. Il naquit à Angers, le 41 novembre 1870. Et, de ce fait, il appartient assurément à l'Anjou; mais la Bretagne posséderait bien quelque droit également de le compter parmi ses fils, et de revendiquer pour elle un peu de l'honneur qu'il a si hâtivement conquis.
Elle pourrait dire d'abord que la race des Henry était bretonne. Le père de Paul Henry, professeur à la Faculté libre de droit d'Angers , né à Paimpol ; le grand-père , conservateur des hypothèques à Mor-
tagne-sur-Huisne , né à Saint-Renan, dans le Finistère; la grand'mère, née à Pontrieux*; l'arrièregrand-père, conservateur des hypothèques à Rennes ; le trisaïeul , qui habitait Dinard ; tous les ancêtres sans doute étaient des Rretons authentiques. Du côté maternel, l'origine était différente, et la famille de Puniet de Parry, à laquelle appartient M^ne Paul Henry, est originaire du Quercy.
Mais ce n'est pas tout. La Bretagne n'a pas agi seulement sur l'àme de l'enfant et du jeune homme par les influences plus ou moins lointaines et toujours combattues de l'hérédité : elle a été pour lui l'inspiratrice immédiate, la confidente, le pays de prédilection , de vacances et de loisirs , celui qui a sur chacun de nous un pouvoir de formation d'une énergie plus ou moins forte, variable avec la beauté des lieux et l'aptitude des âmes pour le rêve/
Dans les Côtes -du -Nord et dans la paroisse de Plougrescant , qui est riveraine de la mer, il y a un domaine dont le nom frappe comme un refrain lorsqu'on parcourt le journal de Paul Henry. La maison, un long corps de logis avec une tour carrée à droite, a été bâtie par le grand -père. Les champs qui sont autour viennent aussi d'héritage.
* L'oncle de Paul, M. Léon Henry, docteur en droit et juge au tribunal de Niort, a écrit une touchante notice sur sa mère. Ces pages servent de préface à un petit recueil de poésies : Notre- Dame de Kergonet.
C'est le cher Kergresq, où la famille se réunissait
tous les étés; «le paradis de Kergresq, d comme dira plus tard le jeune marin, le lieu qui fut pour lui.
jusqu'au premier grand voyage, le plus beau lieu du monde, et qui en resta le plus doux jusqu'à la fin. La terre, en effet, est, tout autour, verte et féconde. De l'église du village, bâtie au sommet d'une colline, un chemin creux mène au bord de la mer. On le suivait tous les jours au temps des vacances. Et la mer surtout est superbe, à l'extrémité de ce renflement que dessine la côte de France, au nord de Tréguier : on y rencontre peu de falaises élevées, mais de belles roches sombres, isolées dans la mer ou sur la plage, comme le Karrek-Dû (la Roche-Noire), Castel-Meur, l'îlot de Notre-Dame de Kergonet, des caps de pierre dentelés, des criques pleines de galets à mer basse, pleines, à mer haute, de lames qui n'ont pas remué de vase ni de sable, et qui sont d'une transparence admirable. C'est une terre de marins : les hommes qu'elle a bercés à la chanson de son vent rude deviennent pr.: {ue tous marins de l'État, pêcheurs d'Islande e. le Terre-Neuve, matelots des caboteurs ou des ^iongs-courriers. C'est aussi une terre de foi. Saint Gonéri,vieil anachorète venu d'Angleterre auviesiècle, londa la paroisse et y mourut, et, depuis lors, l'a si bien protégée , qu'il y a peu , dans la fidèle Bretagne, de paroisses aussi fidèles que celle-là. On fait en son honneur deux pardons annuels, dont l'un s'appelle le « pardon des Cerises j>. Les mendiants, qui sont nombreux en pays de Bretagne , tiennent de
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leurs ancêtres et répètent cette belle formule de remerciement : « Que Dieu fasse miséricorde à vos défunts! d Et quand une misère plus rude frappe quelque famille de la paroisse, un notable se lève, pendant l'office du dimanche qui suit, et, tendant son chapeau, quête pour la maison où le malheur s'est abattu.
Le caractère de cette nature et de ce pays avait profondément frappé l'enfant, qui se sentait d'ailleurs en harmonie avec eux. Plus tard, dans ses lettres écrites de tous les points du monde, il n'y a point d'endroit qui sera plus souvent nommé que Kergresq. Il n'y a pas de souvenirs que l'aspirant de marine , que l'enseigne de vaisseau évoquera avec une plus vive émotion. Dans sa dernière campagne, au moment où il allait partir de Saigon pour la Chine il raconte qu'il a fait une promenade à bicyclette aux environs de la ville. Vers le soir, il revient -svec un de ses camarades; la nuit tombe, ils traveï'-^ nt sans bruit et sans secousse une grande plaine h beuse, et la mélancolie de l'heure, et le tintement d'une cloche, et peut-être simplement cette tristesse qui nous prend à certains moments de l'absence, évoquent dans l'esprit du jeune homme la pensée de Plougrescant. Il écrit sur son journal de bord :
Déjà le soleil avait disparu; la douce mélancolie du crépubculo nu Us avait envahis, et nous roulions silen-
cieusement, rêvant d'un autre pays, bien loin au delà des mers; moi je revoyais nos promenades du soir à Plougrescant, lorsque nous revenions de Karrek-Dû à la nuit tombante. Souvent, lorsque nous arrivions à Kergresq, nous entendions le mélancolique tintement du Glas-noz, et cela jetait un peu de tristesse sur la bande joyeuse. Cette tristesse, je la sentis quand l'angélus sonna à la cathédrale de Saigon ; le son des cloches nous arrivait très doux, voilé par l'éloignement. Hélas! je n'eus pas, pour me réconforter, le joyeux dîner de Kergresq; mais, quand j'arrivai à bord, je me renfermai dans ma chambre, et, après avoir regardé vos chères photographies pendant quelques instants, je fis une petite pçière pour supplier le bon Dieu de vous bénir tous, et aussi de nous garder toujours notre paradis de Kergresq.
Ne sent -on pas dans ces lignes la tendresse, la joie, l'intime confiance, l'intime union, le bonheur enfin dont fut enveloppée l'enfance de Paul Henry ?
L'impression n'est que juste, et ce qu'on devine était vrai.
Il eut une enfance heureuse, parce que la maison était pleine, une enfance gaie, vivante, parmi des sœurs et frères nombreux, dans un de ces nids dont le souvenir protège et sauvegarde, même après qu'on les a quittés.
Il eut une enfance chrétienne, non pas superficiellement, mais profondément et complètement.
De quelque côté que l'enfant regardât, il avait l'exemple.
Il eut aussi une enfance laborieuse. Frère aîné de neuf enfants, il sut très vite qu'il faudrait lutter, conquérir une place dans le monde et s'y maintenir. Et cela est un bonheur déjà et la plus grande chance qu'on ait de devenir un homme.
Paul Henry avait commencé à suivre de bonne heure des cours de l'externat Saint -Maurille, fondé à Angers par Mgr Freppel et confié par lui à des prêtres du diocèse. Je le revois à cette époque lointaine, avec son visage rose et plein, où luisaient des yeux qui étaient grands et très noirs sous d'épais sourcils. Ces yeux- là disaient la droiture et la volonté; quelquefois ils rêvaient déjà; ils étaient gais et brillants quand ils regardaient les camarades; ils étaient sérieux, avec une pointe de sauvagerie quand ils nous regardaient, nous qui n'étions ni de son âge ni de l'étroite famille. Et tout cela révélait le Breton de race pure.
Déjà aussi la vocation de marin s'annonçait. L'horizon de Plougrescant, la ligne par où l'on s'en va, l'inconnu des voyages tentaient l'esprit de l'enfant. A dix ans, à douze ans, il hsait avidement les récits des voyageurs, particulièrement ceux des marins. La vie de l'amiral Courbet était son livre de prédilection . Et quand Paul Henry dessinait, sur de belles pages blanches les jours de congé, ou sur
les marges de ses livres d'écolier, c'étaient presque toujours des bateaux qu'il essayait de représenter.
Au fond de son cœur il avait son projet bien arrêté. Il ne l'avouait pas encore, de peur d'effrayer ses parents ; il se sentait si aimé qu'il craignait de dire : « Je vivrai loin de vous. » Quand on l'interrogeait , il parlait vaguement et naïvement du commissariat de la marine, ayant appris qu'il y a un âge où les commissaires de la marine cessent à peu près de naviguer et dirigent dans nos ports le service de l'inscription maritime. Les parents s'y laissaient-ils tromper? Je l'ignore. En tout cas, il fallut leur dire assez rapidement : « C'est officier de marine que je veux être , vous comprenez bien , l'officier qui passe par le Bo?'da, et qui commande la manœuvre et le combat. » Les parents ajoutèrent d'eux-mêmes, en pensée : « L'officier qui navigue toute sa vie, qu'il faut donner pour toujours à la France. » Et ils dirent : « Oui, » étant de ceux qui ne se recherchent pas dans leurs enfants.
La séparation était donc prochaine , car aucune carrière n'en demande de plus longue que la marine ni de plus hâtive. Paul acheva sa troisième à l'externat Saint- Maurille, et, à la rentrée suivante , en octobre 1 890 , partit pour Jersey, où les jésuites avaient établi une école préparatoire. Il avait quatorze ans. Dans la première lettre qu'il écrit à ses parents, en date du 7 octobre 1890, il
annonce fièrement qu'il n'a pas eu le mal de mer, bien que la traversée ait été rude.
Aussitôt débarqués, ajoute-t-il, nous nous sommes rendus à Wawerley-Terrace. Cette maison, ou plutôt ce palais, est situé assez loin du quai. Nous sommes allés à l'étude, où l'on nous a donné nos places. Je suis à côté de deux gentils camarades, de Martignac et de Metz. Après cela, nous sommes passés au réfectoire, où nous attendait un excellent goûter : bure, gâteaux, beurre, tbé, etc. Comme boisson, nous avons de la bière. Je ne l'aime pas beaucoup, mais je tâcherai de m'y habituer... Nous ne sommes que cinq ou six dans la même chambre, et je me trouve très bien. Mon frère Joseph s'y trouverait moins bien que moi, probablement, car je crois qu'il y a des souris.
Cette première lettre est le début d'une correspondance qui prend de plus en plus la forme d'un journal intime, et qui ne sera interrompue par aucune maladie, aucune fatigue, aucun péril même, et dont les derniers feuillets ont été écrits au crayon, entre deux alertes, pendant le siège de l'évêché de Pékin. Grâce à ces documents, dont aucun n'a été perdu , il est facile de suivre les moindres incidents de cette carrière de marin, et de connaître l'histoire, qui n'a point été écrite pour devenir des mémoires, l'histoire toute vraie, par conséquent, d'un esprit et d'un cœur de jeune homme.
En ce moment, Paul est encore un enfant. Ses
lettres racontent la vie à la fois variée et monotone d'un collégien ; elles disent les notes et les places, tes espérances, les craintes, les déceptions ou les joies de ce petit, qui comprenait le double sacrifice fait par ses parents, et qui voulait, de ferme volonté , les en récompenser; elles disent les promenades, à pied ou en voiture^ à travers l'île jolie, à Montorgueil , à Portelet-bay , à la grève du Lecq , à Sainte- Brelade ; les journées de grand congé , où les élèves bâtissent des fours dans les rochers et font cuire eux-mêmes leur déjeuner; les excursions en baleinière ; les bains de mer, que les élèves de Wawerley-Terrace prennent deux fois par semaine en été ; puis les nouvelles des camarades qui abandonnent la préparation, qui réussissent, qui échouent ^ qui sont malades; puis, et toujours avec détails, les cérémonies religieuses, les retraites, les réunions des congrégations du collège. Il est évident qu'un homme de foi et de piété solide est en formation. Il rapporte toute chose humaine au divin. Il demande fréquemment à ses parents, dont il a reçu le premier exemple, des prières et des actions de grâces. Avant l'épreuve, il dit : « Priez ! d Après l'épreuve, il dit d'ordinaire : « Remerciez ! » Le 31 décembre 1891 , un an après son entrée à \Vawerley-Terrace , il peut écrire :
Mes chers parents, je suis bien heureux de vous apporter, avec mes souhaits de bonne année, une place
de major (c'est-à-dire de premier). J'ai... la meilleure moyenne de l'école. Remerciez donc le bon Dieu et tous les saints du ciel et du purgatoire avec ferveur, en famille.
Trois jours plus tôt il avait annoncé :
Ne vous attendez pas à ce que je sois dans les cinq premiers.
Et cela révèle un trait de caractère : Paul n'est pas un présomptueux. Il est extrêmement sensible aux échecs, mais il ne se décourage pas. Une des lettres de la première année, avouant une mauvaise place, est signée :
Votre pauvre petit enfant , qui doit vous faire bien du chagrin.
Mais elle promet de réparer l'insuccès, et la promesse est tenue. Il fait souvent précéder la signature d'une ligne de tendresse ou d'avenir : « Votre amiral en herbe, » « Votre petit marin chéri ». Jamais il n'oublie la recommandation : « Embrassez toute la bande. » La maison paternelle est devenue le refuge dont on rêve , le juge clément et sûr dont on cherche à mériter l'approbation. Les grandes joies sont celles qui lui viennent ou lui reviennent de là. Autour de lui il a cependant de nombreuses sympathies nouvelles et quelques amitiés. Il est de ceux
qui savent tout de suite se faire respecter et aimer. Au Borda, plus tard, ou à l'école des fusiliers de la marine , ou dans les carrés d'officiers , partout il se montrera bon camarade, comme il l'est à Jersey. On le trouve loyal, franc, de belle humeur, entreprenant et nullement jaloux du mérite des autres. Quelques-uns s'attachent à lui plus particulièrement Ce sont les meilleurs peut-être. Ce sont trois jeunes hommes qui lui ressemblent par la hauteur de l'âme et qui, chose étrange, vont être emportés comme lui, prématurément : Armand de Montrichard, nature attachante et souriante, dont les lettres de Jersey font souvent mention , et qui meurt le premier, d'une maladie de poitrine, à Arcachon, le 15 janvier 1894 ; Alfred Laurié, qui devait abandonner la préparation à la marine et mourir au grand séminaire de Quimper; Maurice de Courcelles, entré au noviciat de la Compagnie de Jésus et mort pendant son année de service militaire. Paul formait avec eux un groupe qu'on appelait le groupe des inséparables. Le mot s'est trouvé cruellement juste. Mais alors, au temps de Waverley-Terrace, tout parlait de vivre , au contraire , et de vivre heureusement et fièrement. Je serais incomplet si je ne disais pas que ces collégiens avaient déjà l'esprit très militaire. J'avoue même que Paul Henry poussait alors le sentiment patriotique jusqu'à l'évidente partialité; il s'en corrigea d'ailleurs assez
promptement. S'il aperçoit, par exemple, un stationnaire anglais dans la baie de Montorgueil, il juge et il mande à ses parents que cet aviso i est d'une laideur repoussante, surtout quand on le compare à nos jolis petits avisos de France comme VÉlan, la Lance, etc. »
Le R. P. du Reau, qui dirigeait alors l'école préparatoire de Wawerley-Terrace, interrogé au sujet de son ancien élève , a fait cette réponse :
« Il a passé trois années à Jersey, où il a laissé les meilleurs souvenirs. C'était sous tous les rapports un excellent élève, droit en toutes choses, consciencieux et travailleur. Doué d'une bonne intelligence, sans rien d'exceptionnel pour les mathématiques , il parvenait par sa docilité et son travail à occuper dans sa classe un rang honorable. Il était courageux dans les petites difficultés quotidiennes de la vie de collège , et ne se rebutait pas des obstacles, ayant toujours bon espoir. Au point de vue de la foi et de la piété, un seul mot résume tout : il était le digne fils de son père et de sa mère, et rien n'altérait en lui la fermeté de la foi appuyée sur une piété solide et pratique.
<r Dieu lui fit la grâce de rencontrer près de lui, parmi ses camarades, trois enfants d'une intelligence et d'une piété extraordinaires. Tous trois sont morts avant lui de la mort des saints; deux avaient déjà consacré leur vie à Dieu, l'un dans la Compagnie
de Jésus, l'autre dans le clergé de son diocèse; ils avaient été précédés de leur plus jeune camarade, parti pour le ciel après une longue maladie et qui, lui aussi, avait au cœur la vocation religieuse.
<r Souvent je m'étais demandé pourquoi Paul, entouré de pareils amis , bon comme eux , studieux et dévot à la sainte Vierge, n'avait pas, lui aussi, entendu l'appel d'en haut auquel son âme généreuse n'aurait pas résisté. Dieu, ce semble, a répondu du haut du ciel. Paul avait une autre mission : il était destiné à sauver les religieux et les religieuses de Pékin, et à mourir martyr de sa foi en défendant les missionnaires calholiques.
« Je ne puis penser à cet héroïque enfant sans une profonde émotion... d
La fin de la lettre rn^pelle que, dans la dernière année qu'il passa à 'Jersey, et à la veille du concours , Paul fut atteint d'une maladie grave , — une pneumonie , — qu'il faillit en mourir et fut sauvé d'une manière inattendue.
Il n'était pas complètement remis de cette crise lorsqu'il dut subir, à Paris, les épreuves pour l'admissibilité à l'École navale. Dans une lettre du 2 juin i893, écrite au milieu d'une composition d'épuré , il dit à ses parents :
Je n'y comprends plus rien, et comme j'ai très mal à la tête, j'aime mieux réserver mes forces pour la composition de trigonométrie qui va avoir lieu dans trois
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quarts d'heure. Jusqu'ici, à part le thème anglais, cela ne va pas trop mal. Si cela peut continuer, j'espère avoir une meilleure place que l'année dernière à l'admissibilité ^ Priez toujours beaucoup, c'est l'important... Ces jours-ci, et à l'heure qu'il est, je me sens trois ou quatre kilos sur les yeux et autant sur chaque tempe.
Revenu à Jersey, il donne son appréciation personnelle sur la valeur des compositions qu'il a faites. Il le fait sans exagération, avec cet esprit pondéré, véridique et précis qui fut toujours le sien :
L'algèbre, dit -il, est, je le crois, passable. Le thème anglais est la chose que j'ai le plus ratée. La narration est ordinaire. Nous avions, comme sujet, à réfuter ou développer, au choix, les vers suivants de Corneille dans Horace :
Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, J'accepte aveuglément cette gloire avec joie, etc.
L'épure,... j'ai au moins fait quelque chose. Le calcul trigonométrique est passable,
La composition de géométrie est dans le genre de celle de l'année dernière, où j'ai eu 11. Eniin le dessin n'est pas trop mal. Somme toute, j'espère être un peu mieux classé que l'année dernière.
Mais, nouveau contretemps, ses compositions écrites étaient à peine achevées que Paul fut pris d'une fièvre scarlatine et obligé de garder la chambre
* Paul avait été admissible en 1892.
pendant quarante jours. La préparation prochaine de l'oral se trouva donc forcément négligée. L'épreuve elle-même dut être retardée, et le jeune homme contraint de passer avec l'un des derniers groupes de concurrents, à Rochefort, et à la fin du mois d'août. Ces circonstances expliquent le rang médiocre dans lequel Paul Henry fut reçu à l'École navale, soixante-neuvième sur soixante-quinze. Mais, contrairement à son jugement, la composition française n'avait pas été ordinaire. Il faut croire que le futur combattant du Pé-T'ang avait bien développé le thème sur les gloires du soldat, car le jury lui avait accordé le premier rang sur tous les concurrents de France, et donné la note 19 sur un maximum de 20 points.
Une vie nouvelle allait commencer. Paul n'avait pas dix-sept ans. La carrière qu'il avait tant souhaitée, tant cherchée, et qu'il devait honorer, s'ouvrait devant lui. Et, sans doute, les rares qualités qui ont fait de lui un si bon serviteur du pays vont s'affirmer de jour en jour, mais elles sont toutes nées. Il les doit à l'éducation de la famille , à celle de l'externat Saint -Maurille, mais surtout à l'éducation qu'il a reçue pendant ces années décisives où l'adolescent se transforme et devient un jeune homme, à la direction si paternelle, si ferme et si haute des jésuites de Jersey. Il est leur élève ; il est l'exemplaire de leur enseignement et de leurs leçons.
C'est un honneur qu'il ne faut enlever ni à eux, ni à lui.
Les vacances de 1893 se passèrent comme de coutume à Plougrescant, et, le dernier jour de septembre, le nouveau « bordache » partait pour Brest.
Quelques extraits du journal de Paul feront connaître , avec plus de vie et de vérité que toute analyse , les premières journées de la vie de marin et le régime du Borda.
!<='" octobre 4893. — Dès demain nous commençons les cours. Je suis, en ce moment, dans la batterie qui nous sert d'étude. C'est une salle longue et large mais très basse , éclairée à la lumière électrique. Au milieu se trouve le grand panneau de la machine, et, sur les côtés, sont les bureaux où nous travaillons. Ce sont des tables divisées en deux parties par des étagères. Nous sommes, d'après les numéros matricules, classés en bureaux et en escouades. Pour moi, je suis du 6® bureau bâbord, et de la 4« escouade. Au-dessus de nos bureaux, sont les crochets qui servent à accrocher nos hamacs, car notre salle d'étude est, en même temps, dortoir.
Mardi 3 octobre. — Ma seconde nuit de hamac est sensiblement meilleure que la première. A cinq heures et demie, la diane! On se précipite hors de son
hamac. J'enfile au galop mes pantalons et mes vareuses, et je grimpe sur le pont, avec un énorme sac qui traîne lamentablement derrière moi : c'est mon hamac.
Arrivé sur le pont, je jette mon hamac à un matelot, et je pénètre dans la batterie de ce fristi )), autrement dit dans le réfectoire. C'est là que se dit la prière. Aussitôt que les élèves arrivent, ils se rangent sur deux lignes, les anciens à bâbord, les fistots à tribord. L'officier de service commande alors branle-bas, puis, après un roulement de tambour : « La prière » . L'aumônier dit alors Notre Père et Je vous salue Marie, et, après la sonnerie a la breloque », nous allons rapidement au vestiaire, pour prendre nos objets de toilette. Puis nous nous lavons, nous finissons de nous habiller, et nous allons en étude.
Le matin, en général, c'est une étude libre, c'està-dire qu'on n'est pas forcé de voir une matière déterminée.
Voici la composition de mon bureau : à ma gauche se trouve un nommé Vigy et plus loin Boissarie. En face de moi se trouve Laborde, un élève de la Seyne nommé Massy et enfin un nommé Besnard. Par le sabord entr'ouvert, je puis apercevoir une partie de la rade de Brest et le croiseur le Dupuy - de - Lôme , qui fait ses essais.
A huit heures a lieu la cérémonie de l'envoi des couleurs. Le timonier hisse le pavillon pendant que le clairon sonne « au drapeau », et que les factionnaires de la coupée tirent leur coup de fusil. A ce moment, tout le monde se trouvant sur le pont doit faire face à l'arrière et se découvrir.
C'est à ce moment que nous allons déjeuner. Notre pitance se compose de café noir, de lait et de beurre,
mais nous en avons pour jusqu'à midi et demi avant de toucher à un morceau de pain.
A huit heures trois quarts, un roulement de tambour nous envoie dans la batterie où a lieu l'inspection de tous les matins. Cette inspection n'est pas terrible, comme vous allez le voir.
Arrivés dans la batterie, nous nous arrangeons par escouade et on commande : « A droite alignement! » On s'aligne alors tant bien que mal, et le lieutenant de vaisseau passe devant nous, en regardant si nous sommes assez propres et assez bien habillés.
La lettre continue en relatant qu'après l'inspection a lieu la classe , puis une récréation , puis une étude qui dure jusqu'à midi et demi.
L'après-midi est occupée semblablement par des études , des classes , des exercices pratiques , notamment par le canotage. Dîner à huit heures, après lequel Paul prend déjà l'habitude de se promener sur le pont. Quant à ses premières récréations du matin et de l'après-midi, il déclare les avoir passées dans les mâtures avec ses amis Landre et Ferronnière.
Lundi 9 octobre. — Aujourd'hui nous avons eu canot par gros temps. Depuis ce matin un fort « suroit » souffle en rade. Aussi nous embarquons à chaque instant, nous sommes tous trempés. Il nous a fallu un grand quart d'heure pour doubler le ponton , tant le courant était fort. Enfin, au bout d'une heure de ce genre d'exercice, nous accostons. Nous passons dans la batterie
basse, et, après avoir changé, nous montons sur le pont. A peine arrivés, nous nous rangeons face en dedans, et en haut les gabiers! Alors, par un vent à décorner tous les bœufs de la création, nous sommes obligés de serrer les voiles qui ont été de plus trempées par les pluies du matin. Mais soyez tranquilles, je commence à m'habituer complètement au vertige, et comme je ne fais aucune imprudence, vous n'avez rien à craindre...
Je crois en vérité que je ne vous ai pas encore parlé de notre tenue de bord, je profite de la disette d'événements pour vous en parler.
Nous avons d'abord une vareuse en drap bleu, comme tous les matelots, avec une culotte qui se boutonne à l'avant d'une drôle de manière. On enfonce sa vareuse dans le pantalon bleu, c'est ce qu'on appelle la tenue n» 2. C'est dans celle-là que vous m'auriez vu si vous étiez venus à Brest.
En temps ordinaire nous passons, par -dessus, une vareuse et un pantalon de toile grise , que l'on arrange de la même façon. Gomme nos « gris » ne sont pas encore souples, nous avons l'air très empêtrés dans cette tenue -là.
Mardi 17 octobre 4893. — Il n'y a qu'un endroit où la manœuvre est très délicate , et c'est pour les hommes qui sont sur les barres, c'est-à-dire au plus haut du mât; il s'agit, quand la vergue de perruche est gréée, d'aller faire un nœud à son extrémité. Avant de le faire, je n'étais pas rassuré, et je me recommandai à mon bon ange avant de me lancer dans le vide , car il faut sauter des barres de perroquet sur la vergue. A peine arrivé sur la vergue, je vis que je n'avais pas eu tort de me recommander à mon bon ange, car je n'avais jamais fait
quelque chose de plus périlleux. Les pieds sur le marchepied qui s'en allait en avant, les mains cramponnées sur la toile, il fallait marcher, et vite, sur cette vergue qui se balançait déplorablement. Enfin j'y suis arrivé sans trop de peine, et maintenant je ferais cela comme vous monteriez un escalier. Mais il y a eu hier des camarades qui n'ont pas pu y aller, il y en a d'autres qui s'y sont traînés sur les genoux. Je comprends que le métier soit dur pour ceux qui ont le vertige.
J'ai encore trouvé un matelot de Plougrescant sur le Bougainville , c'est le fils de Lantoine, le constructeur de petits bateaux pour l'église.
Je n'ai pas encore passé de colle, ce sera pour demain. J'aurais préféré en passer une aujourd'hui, car j'ai communié ce matin, et je rne serais senti plus fort.
Dimanche. — Nous avons eu une très jolie corvette, à cause du gros temps qui a fait son apparition cette nuit. Nous avons subi une véritable tempête avec notre petit Janus qui s'est très bravement comporté. Sous nos huniers au bas ris, nous allions avec une vitesse vertigineuse, presque couchés sur le flanc. J'étais gabier de combat de perroquet , et je suis resté sur les barres pendant au moins une heure, fouetté par la pluie et le vent. Le temps était si mauvais, que nous n'avons pas pu mouiller, et nous avons été obligés de dîner par bordées. Puis, la pluie continuant, nous avons dû rentrer à bord, sans un fil de sec sur nous, je vous assure. Bien entendu, un bon vin chaud nous attendait à bord. Le soir, nous avons eu grande bibliothèque , et la journée s'est aussi bien terminée qu'elle avait bien commencé.
Mercredi l^r novembre. — Ce matin, nous nous
levons à six heures et demie en l'honneur de la Toussaint. Aussi, dès que sonne le hranle-bas, tout le monde saute à bas de son hamac. Nous sommes déjà habillés et le branle-bas n'est pas encore fini, le pétaphone (clairon) et le tapin s'en donnent à cœur joie. Après le débarbouillage, nous allons enfin revêtir notre joli uniforme.
Mais les sabres ont disparu ; les anciens les ont enlevés pour la cérémonie qui nous attend. Aussitôt habillés, ceux qui veulent remplir leurs devoirs religieux vont communier. J'ai bien prié pour toute la famille, spécialement pour grand -père.
Après cette première messe, nous allons fristiquer. Mais les fistots désignés pour la pomme n'ont que le temps d'avaler une bouchée ; les anciens les réclament déjà sur le pont. Nous, les fistots raisonnables, nous restons dans la batterie. Mais nous y étions depuis deux minutes à peine, lorsque les condamnés descendent. Ils n'étaient pas montés à la pomme bien entendu, les anciens avaient simplement voulu nous effrayer.
Mais maintenant nous assistons à une cérémonie plus sérieuse, celle de la remise du sabre.
On nous fait aligner sur deux rangs, absolument comme pour l'inspection. Puis les anciens, commandés par leurs majors, arrivent le sabre au clair, et à cheval sur nos fourreaux. Le major prononce alors un très joli discours, très applaudi, surtout par les anciens qui applaudissent en frappant leurs sabres les uns contre les autres. Ensuite, chaque ancien remet le sabre à son fistot réglementaire, en récitant une formule dans le genre de celle - ci : « Je te remets ce sabre en vertu des traditions du Borda. J'espère que tu t'en serviras toujours pour l'honneur de la France et de la marine fran-
çaisel » Ceci fait, le fîstot et l'ancien se donnent l'accolade et vont se promener sur le pont.
J'ai comme réglementaire un ancien élève de Stanislas nommé Dornier. C'est un très gentil garçon. Il a eu la complaisance de me donner mon sabre, qui est très chic, au lieu de me donner le sien qui est très laid, comme il en a le droit.
Jeudi saint. — Nous avons commencé nos tirs aujourd'hui. A midi et demi, nous avons mouillé avec le Benjamin en face de Lanvéoc, après avoir mouillé les buts, qui se composent de deux gros ballons noirs et blancs superposés. Chacun à notre tour nous tirons six coups qui sont notés. Au canon ordinaire, jai eu plusieurs dix-neuf, et au canon-revolver j'ai eu vingt, c'està-dire que j'ai touché le but.
En rentrant, nous gréons les perroquets, c'est pour la cérémonie de demain. Du reste, tous les bateaux mouillés sur rade et ayant une mâture en font autant.
Vendredi saint. — Ce matin, aux couleurs, nous nous précipitons sur la dunette. L'officier de quart est là avec la « veuve » (le commandant en second): ils surveillent avec \e\iTS}\iTae\[es,\e Rigault-de-Genouilly , qui , portant le pavillon de l'amiral de Maigret , est chef de rade.
A huit heures, le signal est donné. « Envoyez! n commande l'officier. Aussitôt les vergues s'apiquent, c'est-à-dire viennent se coller à peu près contre les mâts, et le pavillon est hissé en berne à mi -drisse.
Cette après-midi, jusqu'aux couleurs ce soir, Ylsly tirera toutes les demi -heures un coup de canon.
Samedi saint. — Ce matin à neuf heures, au moment
OÙ les cloches revenaient de Rome, on a redressé les vergues, et VIsly a fait une salve de vingt et un coups de canon. A partir de ce moment, les embarcations ont toutes leur pavillon, comme aux jours de fête.
Dimanche de Pâques. — Je n'ai malheureusement pas pu communier ce matin, parce que les anciens faisaient leurs pâques (nous avons fait les nôtres le jeudi saint). J'avais aujourd'hui à signaler à l'inspection un 19 de colle de manœuvre et un 16 de colle de littérature.
Après la messe, les marins non punis sortent, et nous, nous restons à bord , heureusement avec grande bibliothèque. A une heure nous descendons à terre. Je me rends immédiatement chez le Père le Gouëf pour voir le bon Père Gras , que j 'ai eu le plaisir de voir en particulier pendant quelque temps. J'ai passé là un bien bon moment. Il ne paraît pas trop fatigué , et il est toujours aussi bon et aussi aimable.
Après cela je suis allé chez les B..., où j'ai fait aussi une très longue visite.
Puis quatre heures et demie sont bien vite arrivées, et je suis rentré à bord.
A la fin de cette première année, les élèves de l'École navale font deux excursions sur le Bougainville. La première s'appelle « la campagne des baies » , et c'est une visite à quelques points de la côte voisins de Brest. Le 25 juillet. 1894, Paul traverse le goulet et revoit , du pont de son bateau , les rochers et les plages qu'il avait longés plus d'une fois par le chemin des douaniers. Le Bougainville a bon vent,
et, comme dit le journal de bord, déjà plein de mots de métier, « il avance en grand patin ». Les Tas de pois , le cap de la Chèvre , la plage de Morgat sont vite dépassés. On mouille dans la rade de Douarnenez, près de la petite ville. Le lendemain, on revient sur Morgat; de là on gagne Perros- Guirec. La nouveauté de toutes ces choses, la beauté de la mer, le premier goût du large enivrent cette jeunesse. Paul écrit :
La campagne des baies est épatante I
Le 3 août, il repart pour une îiouvelle campagne un peu plus longue. La mer est très forte, et il avoue son premier mal de mer par le travers de Roscoff. Pour le guérir, on l'envoie en vigie. Il aperçoit successivement Trégastel, Ploumanac'h, Perros et la terre bien -aimée de Plougrescant. Le lendemain le Bougainville entre dans le port de Cherbourg. Il continue en visitant le Havre, Boulogne, Dunkerque, Ostende; puis revient en touchant Saint -Malo, Lézardrieux, Morlaix, et rentre à Brest à la fm d'août.
La note joyeuse, qui est presque toujours celle des vaillants, s'avive encore dans les pages qui racontent la campagne sur le Bougainville. Il est évident que Paul Henry aime son métier. Il en accepte avec enthousiasme toutes les obligations, même celles dont le goût ne saurait persister longtemps.
Et, par exemple, invité avec ses camarades à un bal au casino de Dunkerque , il écrit à ses parents :
J'ai dansé avec fureur. Je vous envoie les articles des journaux de Dunkerque sur notre présence au bal. Demain nous recommencerons.
Il est ravi, même de faire visiter le Bougainville à de braves gens des ports d'escale. Ce jeune marin , qui a une piété de novice , ne mène point une vie monastique : ce n'est pas la sienne. Il ne ressemble en rien à ces portraits cent fois édités du « bon jeune homme » , qui ne sont que des caricatures. Il n'est ni prude, ni rigoriste, ni ignorant: c'est un fort et un averti. Et je rencontre dans une lettre de cette époque ces lignes, qui en disent long :
Vous trouvez peut-être, mes chers parents, que je casinote trop. Mais c'est la seule manière de passer honnêtement la soirée, et c'est celle que nous recommande le commandant Le Gorrec.
La seconde année au Borda ressembla beaucoup à la première, et fut seulement marquée par une nouvelle maladie de Paul. On le crut perdu : il était atteint d'une pleuro-pneumonie infectieuse d'origine grippale. Transporté à l'hôpital maritime de Brest, le 3 mars 1895, il fut soigné avec le plus entier dévouement par le docteur Laugier, médecin en chef de la
Marine, et par les sœurs de la Sagesse. Mais on avait à peu près perdu l'espoir de le sauver, et Mme Henry avait été appelée télégraphiquement, lorsque, dans la nuit du 7 au 8 mars, la fièvre tomba subitement et ne revint plus *.
' La mère de Paul Henry et les religieuses de l'hôpital, témoins de cette guérison, l'ont toujours attribuée à une sorte de miracle. Paul avait la même persuasion. Interrogée sur cet incident de la vie de son fils, M^e Henry m'a fait l'honneur de me communiquer la note suivante : « Prévenue par dépêche de l'aggravation du mal, je me rendis à Brest. Le médecin. M. le docteur Laugier, me prit à part et me dit : « Madame, je ne dois pas vous « dissimuler que l'état de votre fils est excessivement grave. » Il disait, dans le même temps, aux sœurs : a Je ne sais comment ( préparer la pauvre mère à ce qui doit arriver; elle ne veut « pas comprendre que son fils est perdu. « Le lendemain, la journée fut très mauvaise. Vers trois heures, Paul souffrait telle- Tient, qu'il voulait se jeter à bas de son lit; on eut de la peine à le retenir. A ce moment, il me demanda de lui promener sur la poitrine la relique du Bienheureux Père de Montfort qui ne le quittait pas. (Cette relique lui avait été donnée, lors de son entrée au Borda, par une de ses tantes, ma propre sœur, religieuse des Filles de la Sagesse. Mon fils aimait cette relique et y avait confiance; il la portait constamment sur lui avec son chapelet.) Nous fîmes en même temps la promesse d'un pèlerinage au tombeau du Bienheureux Père de iMontfort. Le reste de la soin'c fut plus calme. Je fus obligée de quitter l'hôpital. On redoutait la journée du lendemain. Le médecin m'avait promis que, si mon cher enfant devenait plus mal dans la nuit, on viendrait me chercher.
« Le lendemain, j'arrivai très anxieuse, il me semblait que tout le monde allait me dire qu'il était plus mal ,^ lorsque . non loin de sa chambre, je trouvai la sœur Saint -Ange qui le soignait. Je vis tout de suite sur sa figure que le mal ne s'était pas aggravé. Je ne m'attendais pas à la bonne parole qu'elle mo dit: « Votre fils est sauvé! La fièvre a complètement disparu. »
« Mon fils et moi, ainsi que toute ma famille, avons toujours attribué cette guérison inespérée à l'intercession du Bienheureux Père de Montfort, et, le 28 septembre de la même année, nous avons accompli notre pèlerinage promis au tombeau du Bienheureux, à Saint-Laurent -sur- Sèvre. »
L'ÉCOLE xNAVALE 39
Neuf jours plus tard, il se promenait dans le jardin de l'hôpital, et bientôt il reprenait sa place parmi les anciens. Mais, en la reprenant, il fut extrêmement ému des témoignages de joie qui l'accueillirent. Il apprit alors que , pendant sa maladie , un grand nombre de camarades de sa promotion s'étaient réunis et, sans respect humain, dans un mouvement de foi et de sympathie, avaient décidé de faire pour lui une neuvaine que terminerait une communion publique à la messe de l'aumônier.
Paul sortit du Borda en juillet 1895, et fut nommé aspirant de deuxième classe de la marine le 1er août. L'avis de nomination le convoquait pour embarquer, à Brest, sur le bâtiment école d'application , le 5 octobre suivant.