A BORD Î)K L « IP H 10 F, NIE
Quelques jours après qu'il eut « pris rang » d'aspirant de 2e classe, Paul Henry quittait Brest, et commençait son premier grand voyage sur le vaisseau école des aspirants, l'Iphigénie.
Jeudi , 10 octobre 1895. — Jour mémorable entre tous , celui du départ pour ma première campa^jne. Toute la matinée nous sommes un peu enfiévrés ; nous avons bien mangé , bien chanté ; c'est nécessaire avant d'affronter le terrible mal de mer. Dès midi , les préparatifs d'appareillage sont terminés, le commandant et le vaguemestre sont revenus à bord; incessamment nous allons partir. A midi vingt, on signale au sémaphore , pour demander la permission d'appareiller. A midi vingt-cinq c'est accordé, et nous filons le corps mort. Nous nous dirigeons, à la vapeur, sur la petite rade où sont mouillés les bateaux de l'escadre du Nord et le Borda. C'est émouvant... Les états- majors et les équipages des navires devant lesquels nous défilons nous acclament. Successivement nous passons à l'arrière du Suffren, du Borda, du Valmy, du Hoche et du Jem-
mapes. Les musiques de l'escadre jouent le Chant du départ. Après avoir quitté la rade abri, nous venons ranger le Janus, qui est mouillé sous le phare de Portzic. Les fîstots qui sont à bord montent dans les haubans , et nous saluent de hourras et de leurs acclamations enthousiastes. Gomme ils envient notre sorti Ce soir, ils vont rentrer prosaïquement au ponton, et nous nous serons en pleine mer, voguant sur Madère ! Mais il y a quelque chose que je leur envie, c'est d'avoir une permission en février.
Nous voici maintenant sortis de rade. Successivement Gamaret, le Toulinguet, le cap de la Chèvre, défilent à bâbord. A trois heures nous entrons dans le raz de Sein. Heureusement le temps est magnifique, et c'est à peine si la petite Louisette aurait le mal de mer. Quand nous remontons sur le pont, après le dîner, il fait nuit. Nous n'apercevons plus que quelques feux, et bientôt ils s'évanouissent , et nous voilà seuls, en route pour une campagne de dix mois...
Samedi, 19 octobre 1895. — Il ne s'est rien passé d'intéressant pendant la semaine dernière, mais dès ce matin on a signalé Madère. Vous pensez si nous avons été heureux. C'est long, huit jours sans voir autre chose que le ciel et l'eau. A six heures, on aperçoit très distinctement une île d'apparence volcanique et très accidentée. C'est Porto- Santo, une avant-garde de Madère , qui apparaît dans le lointain comme un grand nuage. Il faut vous dire que le sommet culminant de l'île a dix-huit cent cinquante mètres ; aussi l'aspect de l'île est fantastique. Rien ne peut donner une idée de cette masse énorme, qui a l'air tout près et qui est à vingt milles de nous.
Plus on approche et plus c'est féerique ; nous sommes tous transportés d'admiration. A midi, nous apercevons la baie de Funchal, capitale de Madère, et en même temps deux croiseurs allemands qui sont déjà mouillés. A deux heures, nous passons à leur arrière, et nous jetons l'ancre tout près de terre. La baie de Funchal n'est pas une rade à proprement parler, c'est une simple échancrure en forme de fer à cheval et très mal abritée; mais quel paysage admirable ! Lourdes peut vous en donner une petite idée. Mais à Lourdes il n'y a pas la mer; voilà ce qui fait la grande supériorité de Madère. Au premier plan, Funchal s'étage sur une colline très élevée et assez abrupte. Un vieux fort, perché sur un rocher à pic, le domine, et le fond du tableau est formé par les hautes montagnes de l'île, dont les sommets se perdent dans les nuages, ce soir du moins. Et partout des gorges magnifiques, des torrents, des falaises de deux cents mètres de haut, des crêtes dentelées... C'est admirable!
Rade de Funchal, 20 octobre 1895. — Nous sommes descendus à terre ce matin, après l'inspection. D'abord le débarquement n'a pas été de la plus grande facilité , attendu que dans cette baie de Funchal il y a toujours une houle énorme , et quand on veut sauter d'une embarcation à terre , on est en général douché de la jolie façon. Aussitôt à terre, on entre dans une espèce de jolie petite promenade ombreuse, où se promène la belle société de Madère, paraît-il, car je n'y ai pas vu un chat. En revanche, à peine sommes- nous dans la ville, que nous sommes raccrochés par des guides, ou soi-disant guides, qui, malgré nos gestes expressifs et ce que nous pouvons leur faire comprendre, en
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leur parlant un mélange de français, d'anglais et d'es-
pagnol, se cramponnent à nous et ne nous larguent qu'à la fin de la journée. Avec deux camarades , je me mets à la recherche de la gare du funiculaire qui
doit nous conduire à Notre-Dame -do-Monte, une haute colline de quatre cents mètres de haut, qui domine la ville. Grâce à notre guide, nous y arrivons après de laborieuses recherches. Le train grimpe sur une rampe presque à pic, et, diable! quand on regarde derrière soi, on n'est rien moins que rassuré. Surtout quand le train s'arrête à mi -hauteur, à une petite gare, il est obligé, pour reprendre son élan, de se laisser descendre quelques mètres. Brrr !
L'ascension se fait en quarante minutes environ. Après avoir fait une petite visite au sanctuaire de Notre- Dame -do -Monte, nous nous mettons en quête d'un traîneau, qui nous descendra en dix minutes jusqu'au port. Mais avant de partir il faut bien prendre des forces, et, toujours suivis de notre guide, nous pénétrons dans une sorte de posada, où on nous sert un excellent madère. Grands et généreux, nous en offrons un verre à notre guide , et , tous les trois , nous nous installons dans le traîneau.
Ces instruments sont des sortes de paniers en osier fixés sur des patins; ils sont dirigés par deux hommes au moyen de cordes fixées de chaque côté. Ils glissent sur un espèce de pavé formé de cailloux, atrocement éreintant pour le malheureux piéton ; — c'est du reste la seule méthode connue dans l'île pour empierrer les routes.
A notre signal, les conducteurs impriment à notre véhicule une vigoureuse poussée et nous voilà partis à fond de train. A un moment la route tourne de 90 degrés , nous tournons avec une rapidité vertigineuse et nous continuons. Enfin, en dix minutes nous faisions ce que nous avions péniblement fait en trois quarts d'heure avec le funiculaire.
De Funchal , VIphigénie gagne Las Palmas , puis Santa-Gruz de la Palma, où il y a d'admirables paysages aussi.
Dans ce port de Santa-Gruz, au retour d'une promenade, le 47 novembre, il aperçoit, venant de
Descence eu uaiueau <iu Monte à Funchal.
jeter l'ancre, la Melpomène, frégate- école des gabiers. Plusieurs de ses « anciens » sont à bord, comme aspirants de première classe, et, après avoir longuement ri et causé avec eux, il conclut que, l'année suivante, s'il le peut, il «; prendra ce bateaulà ». Puis on appareille pour la côte d'Afrique.
VIphigénie, piquant au sud, rencontre les vents alizés, « ces fameux vents dont on parle tant dans les bouquins, d comme s'exprime le journal. Et grâce à eux le navire, qui est bon voilier, file jusqu'à onze nœuds et mouille assez promptement devant Dakar.
C'est le premier contact avec le monde noir. Mais l'intérêt de l'escale parait vite épuisé. L'aspirant ne semble pas avoir gardé des villages nègres, des pirogues, des marchands de fétiches et de dents de requins un souvenir enthousiaste, à en juger par l'impatience qu'il a d'appareiller. 11 est vrai que la prochaine traversée est une des plus souhaitables et des plus souhaitées. VIphigénie, après une courte relâche à la Praya, va traverser l'Océan et visiter les Antilles.
Enfin l'ordre du départ est donné.
On établit la voilure, et, par un bon alizé de nordest, nous laissons rapidement derrière nous les côtes désolées des îles du Cap -Vert. Je vais bien vite me coucher, car j'ai, cette nuit, le quart de minuit à quatre heures.
Un lugubre : « Il est minuit moins le quart ! » du timonier m'a tiré d'un charmant rêve, dans lequel, bien entendu, je croyais me trouver à Angers... En cinq minutes j'enfile un accoutrement, n'importe lequel; il fait nuit noire; on n'y verra rien; mais si la nuit est noire, il n'en est pas de même de la mer, qui est d'une phosphorescence splendide; notre sillage est véritable-
ment embrasé. De temps en temps, une large plaque blanche apparaît au milieu d'une lame ; c'est un requin
qui vient se jouer à notre arrière, prêt à dévorer tout ce qui tombera du bord , que ce soit une poulie ou un homme... Les heures défilent,... enfin la relève arrive.
Quel bon moment! Mais aussi, deux heures après, un impitoyable branle -bas vient encore vous tirer brusquement du hamac, et on est éreinté pour toute la journée.
■ Samedi, 14 décembre. — Nous marchons toujours bien. En moyenne, nous faisons de cent soixante à cent quatre-vingts milles par jour. Si nous continuons à aller aussi vite, nous apercevi'ons les montagnes de la Dominique dans une quinzaine de jours...
Dim,anche, 22 décembre. — Huit jours très tranquilles, les plus tranquilles peut-être depuis que nous sommes à VIphigénie. Aujourd'hui avait lieu la fête du Passage de la ligne, la première journée du moins. Vers trois heures, on invite les tnidships à monter sur le pont, dans les costumes les plus simples qu'ils peuvent imaginer, car de nombreux seaux d'eau, de farine et de fayots nous attendent dans les hunes. Nous montons nous ranger sur la passerelle, le plus à l'abri possible. Une grêle de fayots nous accueille, simulant le grain au milieu duquel doit appar;aître l'envoyé du roi de la Ligne. Et, en effet, presque aussitôt une voix tonitruante retentit du haut du mât de misaine.
« Qui êtes-vous ?
— Iphigénie, répond l'officier de quart.
— D'où venez- vous?
— De la Praya.
— Où allez -vous?
— A la Martinique , » et ainsi de suite
L'envoyé ou le postillon, c'est identique, s'affale du haut de la mâture dans un nœud coulant, décrivant
des arabesques gigantesques. Il vient nous accorder la permission de passer le Tropique, et les fayots retombent de plus belle sur le dos des midships. La journée finit par une aspersion générale et les farces homériques de deux ours et d'un éléphant.
Hélas ! pourquoi faut- il que les journées les plus gaies finissent parfois le plus tristement ! Je vais vous raconter l'affreux malheur qui vient de nous consterner, nous et tout l'équipage.
Nous étions sur la dunette, aux postes de combat, comme cela se fait tous les soirs, causant gaiement des événements du jour. Soudain, vingt cris sinistres retentissent à l'avant : ce Un homme à la mer ! »
Nous recevions le vent par l'aiTière, et il fallait, pour nous arrêter, tourner de 180 degrés. Manœuvre très délicate, surtout avec notre voilure. Aussi vous pouvez vous imaginer l'angoisse qui nous étreignait à ce moment.
La nuit tombait, on ne pouvait pas voir le malheureux, et on ne savait si c'était un aspirant ou un matelot. Puis, au dernier moment, on vit un homme Qageant vigoureusement sur nous. On lui coupe une bouée, et la baleinière de sauvetage fut mise à l'eau avec une rapidité qu'on ne peut pas imaginer quand on est terrien. Puis, tout disparut dans la nuit.
On avait pu voir tout juste que c'était de Sarcé, un de nos camarades. La lumière de la bouée nous apparaissait déjà lointaine. Nous étions tous réunis sur la dunette , officiers et marins , scrutant en vain l'horizon, tâchant de deviner l'issue du sinistre drame qui devait se passer à deux milles de nous. Oh ! l'horreur de cette longue attente ! je me la rappellerai longtemps.
Une heure s'écoula sans qu'on vît rien de nouveau, puis, tout d'un coup, nous vîmes que la baleinière revenait sur nous. Elle arrive à portée de la voix
(( Ramenez -vous l'homme? » lui crie-t-on.
Puis, au bout d'une seconde, un siècle! une voix répondit , dans un sanglot déchirant :
ce Nous n'avons rien vu ! »
Si vous aviez vu sangloter depuis nous, les petits midships, jusqu'aux vieux gabiers, c'était navrant! Oh ! la terrible mort !
Lundi. — Nous avons eu aujourd'hui la messe pour le repos de l'âme de notre pauvre camarade.
Les prévisions déroute se sont trouvées exactes, VIphigénie est le 29 décembre à Basse -Terre. Paul écrit le lendemain :
Lundi, 30 décembre. — Nous sommes de terre aujourd'hui, et, ma foi, c'est sans ennui qu'on foule le sol quand on est resté dix-sept jours sans voir autre chose que de l'eau... Malheureusement la pluie, — un phénomène pour nous, car voilà deux mois que nous n'en avions eu, — se met à tomber juste comme nous poussions du bord. Malgré cela je me décide à faire une longue trotte à pied.
Le port, à Basse -Terre, est une sorte de promenade très ombreuse. Nous traversons la rue principale de la ville, où grouille une foule de nègres et de mulâtres de tout sexe et de toutes nuances, les uns chocolat, les autres jaunes comme des coings. Tout cela remue, crie ; c'est un tohu-bohu dont on n'a pas idée en France. Les négresses surtout sont amusantes, habillées d'un turban vert , par exemple , d'où sort une tresse de cheveux
noirs, gros chacun comme un lacet de souliers; ajoutez une robe jaune à raies blanches, et vous pouvez vous représenter aussi bien que moi une ce maman X » , car ici toutes les femmes s'appellent « la mama une telle )).
Nous marchons avec une constance admirable , Laborde et moi ; mais la pluie met tant d'acharnement à nous poursuivre, que nous faisons demi -tour et revenons en ville, non sans avoir pourchassé des oiseauxmouches, comme vous feriez des papillons, avec moins d'adresse sans doute, car nous sommes revenus bredouille.
En arrivant sur le port, nous apercevons un grand paquebot transatlantique. Quelle chance! Et de fait, en rentrant à bord , la première chose qu'on nous dit , c'est que a les lettres sont à bord », phrase magique qui fait battre le cœur à tout le monde , depuis le puissant commandant jusqu'au plus humble des chaloupiers. En entrant dans le poste, j'aperçois une écriture qui ne m'est pas inconnue...
Mardi, 31 décembre. — Nous avons eu l'agréable surprise , ce matin , d'apprendre que nous n'étions pas de quart, mais que, bien au contraire, nous allions avoir toute une journée à nous. A six heures, des embarcations sont à notre disposition. Nous devons aller déjeuner en pique- nique à un endroit charmant nommé le camp Jacob. C'est là qu'habitent les fonctionnaires européens et la garnison de la ville.
Après avoir déjeuné, nous nous mettons en route, les uns pour aller aux Bains jaunes; les autres, les bons marcheurs, pour aller au sommet de la Soufrière, à quinze cents mètres au-dessus de la mer. Quelques
centaines de mètres après le camp, le spectacle était féerique : le sentier serpente au milieu d'une véritable forêt vierge, bordée de part et d'autre d'un fouillis inextricable de lianes enchevêtrées. D'un côté, la route longe un profond précipice, qui nous apparaît par instants dans une éclaircie du fourré.
Mercredi, 1^^ jajivier 1896. — Jour solennel à bord, qui se passe en visites pour les officiers et les chefs de poste, et en réjouissances pour les autres. J'ai pu assister à la messe et prier pour que la nouvelle année soit heureuse pour nous tous. Nous sommes de quart, et nous faisons, avec nos aiguillettes, l'admiration de la population qui se presse à bord.
15 janvier. — Nous sommes arrivés aux Saintes le T) janvier, et depuis ce temps je n'ai pas eu un moment à moi, grâce à l'hydrographie que nous faisons.
Mardi , 21 janvier. — Nous avons appareillé ce matin. Nous allons, dit -on, passer trois ou quatre jours à la mer pour faire divers exercices; et après nous être ravitaillés, soit à Basse -Terre, soit aux Saintes, nous disparaîtrons du monde pendant vingtcinq jours, pour y reparaître tout d'un coup devant Cadix. Heureusement, pour nous distraire, nous avons un panorama « comme jamais je n'en ai vu ». Droit devant nous, la Guadeloupe; par tribord, Marie-Galante, la Désirade, la Grande-Terre; derrière, les Saintes, la Dominique, et enfin, bien loin dans la brume, on devine les hauts sommets de la Martinique.
Maintenant je suis de quart dans la chaufferie, et je vous griffonne ces quelques mots sur mon calepin, à la lueur infernale des fourneaux. Oufl que j'ai chaud! ^
au moins cinquante - cinq degrés dans cet antre ! On
a une de ces petites sensations de l'enfer ! Et les pauvres chauffeurs que je surveille! Dire qu'ils font cela tous les jours, et plusieurs fois par jour !
Ce soir, nous sommes mouillés à Basse-Terre pour passer la nuit. Grande joie dans le septième poste : nous ne ferons pas de quart.
Jeudi, 23 janvier. — Nous avons encore fait toute la journée des évolutions,.,, évolutions à la voile par notre poste. Heureusement nous nous en sommes bien tirés, et le commandant en a exprimé sa satisfaction à l'officier de manœuvre, ne se doutant pas que des oreilles de midship étaient à portée, et recueillaient précieusement ses moindres paroles.
Dimanche, îlQ janvier. — Dès ce matin, temps superbe. On ne peut pas mieux rêver. Messe sur le pont, à l'arrière; c'est épatant, comme spectacle, de voir tout un état- major, commandant en tète et tout un équipage courber la tête au moment de l'élévation. C'est consolant de voir comme la France est catholique à l'étranger, et toutes ces cérémonies du culte sur un navire de guerre ne contribuent pas peu à relever notre prestige auprès des peuples religieux , comme l'Espagne par exemple. Mais, même au point de vue du coup d'œil, le tableau est charmant, et je voudrais bien que vous ayez l'occasion d'assister un jour à une messe solennelle sur un bateau, non comme le Borda, mais sur un vrai navire de guerre.
Dimanche, 2 février. — Voilà déjà deux jours que nous sommes en mer. Pendant toute la journée de jeudi, nous avons longé la Guadeloupe et quelques autres îles. Vendredi soir, nous perdions de vue la Désirade, et depuis nous ne voyons que le ciel et l'eau. Nous sommes parés à recevoir tous les coups de vent possibles et imaginables. Nous arriverons donc, je l'espère, sans encombre à destination. Ce dont on parle le plus en ce
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moment c'est de brûler les Baléares, et d'aller par conséquent directement de Cadix à Toulon.
Lundi, 3 février. Nous avons aujourd'hui navigué de conserve avec un croiseur danois, qui lui aussi revient en Europe, Comme sa vitesse était supérieure à la nôtre, il a disparu dans la soirée derrière l'horizon. Nous avons aussi rencontré un superbe quatre -mâts anglais, toutes voiles dehors. Où va-t-il? nous n'en savons rien.
Dimanche, 9 février. — Tout d'un coup les grandes chaleurs ont cessé, et un brusque changement de température s'est opéré cette nuit. Pendant toute la soirée d'hier, nous avons eu assez gros temps.
Samedi, 15 février. — Depuis quatre jours c'est une vraie tempête. Nous sommes ballottés, secoués, mouillés, inondés même; mais Vlphigénie se moque bien de ce temps -là. Qu'elle est jolie, fuyant presque à sec de toiles, filant comme une flèche et bondissant légèrement sur les lames I
Mardi, 18 février. — Hier soir, je suis monté dans la hune pendant qu'on prenait le troisième ris. Au petit hunier, il faisait nuit noire ; mais on pouvait voir Vlphigénie presque couchée sur le flanc, au milieu d'une nappe d'écume : c'était féerique. Le vent faisait rage, menaçant à tout moment de déchirer le hunier, et le roulis aussi faisait décrire de gigantesques arabesques. C'est alors que nos hommes sont admirables, sublimes même; à chaque instant ils risquent d'être enlevés à la mer ou de venir s'écraser sur le pont, et, malgré cela, ils travaillent comme s'ils faisaient un exercice ordinaire. Ahl je voudrais voir toute la canaille
qui hurle contre la marine faire un peu le service de nos gabiers !
Le 26 février 1896, Paul retrouvait la terre d'Europe à Cadix ; il achevait son premier grand voyage et celui, assurément, qui lui a laissé le plus vif et le plus poétique souvenir. Retourner aux Antilles, revoir les Antilles , ce sont des expressions fréquentes dans les lettres des années qui vont suivre. On voit apparaître aussi l'idée d'une campagne sur les côtes de la Chine ou dans le Pacifique. Voilà les embarquements qu'il compte demander, lorsqu'il aura fait une ou deux campagnes sur la Melpomcne. L'avenir occupe tant de place dans l'esprit, quelle que soit la vie que l'on mène, que la peine ou la joie du présent en est toujours diminuée. Paul Henry est en ce moment partagé entre ces rêves lointains et les regrets d'un passé tout proche encore. La fin de la croisière de Vlphigénie, qui doit se prolonger six mois encore, est loin d'avoir l'aUrait du début. Le bâtiment, après avoir touché les côtes d'Espagne, rallie Toulon. De là il n'ira pas, comme les midships l'avaient espéré, faire le tour de la Méditerranée, mais simplement en Corse, en Tunisie, en Algérie; le 2 juin, il doit être à Lisbonne, et de là visiter une partie de nos ports français, pour rentrer enfin à Brest le 25 juillet.
Ce programme fut suivi de point en point. De retour à Brest, les aspirants, qui venaient de passer
leurs examens pour le grade d'aspirant de l^e classe, ne furent cependant pas envoyés immédiatement en permission. La dernière lettre du volumineux paquet de correspondances que je viens de résumer ou de citer débute ainsi :
Brest, 31 juillet — Dire que, sans le président de la République, après demain je serais tranquillement en route pour Kergresq! Au lieu de cela, il va falloir se morfondre pendant six mortels jours. Félix Faure arrive le 6, à une heure. Ce sera très beau comme cérémonie maritime; on va sortir pour lui le canot du prince impérial, qui sera conduit par un capitaine de vaisseau , et armé par vingt - quatre quartiersmaîtres. Tous les forts , les bâtiments de l'escadre et les stationnaires, plus VIphigénie, feront un salut de vingt et un coups. Ce sera un spectacle splendide, surtout pour des gens qui ne sont pas habitués à tout ce bruit. Le lendemain, grande revue sur le cours d'Ajot ; nous y assistons dans la tribune officielle. Enfin, de trois heures à quatre heures, M. Félix Faure visitera les bateaux de l'escadre et VIphigénie, soit, en une heure, une quinzaine de navires. Et voilà pourquoi soixante -quinze midships, revenant d'une campagne éreintante de dix mois, restent six jours à tourner les pouces I Partirons-nous vendredi soir ou samedi matin?. Il y aura un encombrement colossal sur la ligne de Brest à Morlaix, et le voyage y perdra de son charme, mais l'arrivée n'en sera que plus agréable. Voilà bien longtemps que j'y pense à cette arrivée à Tréguier !
La réunion tant souhaitée vint enfm, et Kergresq,
b8 PAUL HENRY
déjà joyeux , puisque l'heure des vacances avait sooné pour les frères et sœurs , connut ce surcroît de gaieté et d'entrain qu'apportent avec eux les aînés quand ils reviennent vers les jeunes. Paul avait l'âge où l'honame a besoin d'un prétexte pour consentir à jouer, mais, où il joue encore, moitié par condescendance et moitié par plaisir. Les grèves de Plougrescant , les chemins verts , les bois , les champs de blé noir, virent plus de promenades et entendirent plus de rires que jamais. Ce fut là que, le 10 août, on lut en famille, on applaudit, on commenta les quelques lignes de V Officiel qui nommaient Paul Henry aspirant de première classe. Il n'était plus élève: il devenait officier; il avait droit, comme il le dit quelque part, de porter, en grande tenue, l'habit brodé d'ancres d'or, le ceinturon bleu et or, et le chapeau à claque.
Le décret qui nommait Paul Henry aspirant de première classe ajoutait cette mention : <r pour prendre rang du 5 octobre 1896, » et attachait le jeune officier au port de Lorient.
Dans les premiers jours d'octobre, il fallut se rendre à Brest pour embarquer sur la Melpomène. C'était un embarquement que Paul avait désiré et demandé. La première lettre qu'il envoie à sa mère, qui vient de quitter Plougrescant et de regagner Angers , est pleine de la belle humeur coutumière ; elle nomme les camarades embarqués comme lui à titre d'officiers sur la frégate -école des gabiers. Ce sont, venant du Borda, MM. Léonard, Feillet, Bourdet, Chenet, Saint -Raymond -Ferrât, Lucas; venant de l'École polytechnique, MM. d'Aubarède, Larros, Legrand, Barckhanson. Il ajoute :
<r Nous sommes tous ravis et enthousiastes. »
La seconde lettre est désolée : un grand deuil vient d'atteindre les parents et l'enfant.
Brest, 49 octobre 1896. — Mon cher papa bien-aimé, je %-iens de recevoir la fatale dépêche annonçant la mort du pauvre grand -père, et juste au moment de prendre la mer. C'est navrant ; je ne pourrai même pas voir une dernière fois celui que nous aimions tant. Ah ! que la vie de marin est parfois triste, et quel somhre début pour une campagne lointaine !
Oh ! comme j'ai souffert, ce soir, dans mon poste, refoulant mon chagrin pour tâcher de recevoir le plus aimablement possible un de mes camarades de Jersey, de Rodellec, que j'avais invité à venir à bord! C'est dans ces circonstances -là qu'on sent le dur côté de la vie en commun. Officier, j'aurais été dans ma chambre; ce soir, il m'a fallu rester pendant deux heures à écouter des conversations.
J'ai pi'ié et je vais encore le faire toute la soirée pour notre cher mort. Oh ! que je souffre de ne pouvoir me rendre à Kergresq! Partir demain matin, c'est affreux !
Le lendemain, la même pensée cruelle, le même regret de ne pouvoir courir jusqu'à ce petit coin de Bretagne, hier si joyeux, si triste aujourd'hui, étreint le cœur du jeune officier, qui part pour une campagne de plusieurs mois.
Avec quelle tristesse j'ai vu défiler peu à peu toute la côte bretonne, et disparaître au loin dans la brume du soir la rade de Brest ! Je revoyais par la pensée le pauvre Kergresq en deuil.
Brusquement, vers six heures, la brise est complètement tombée, et nou.^ voilà inertes au milieu des rochers de toute sorte qui forment l'avant-garde de la côte bretonne. Les voiles pendent le long des mâts , et, à chaque
coup de roulis, elles claquent lugubrement. Le com-
La Melpomène.
mandant est inquiet, il ne quitte pas le banc de quart.
Dans cette lettre, dans les pages du journal qui disent toute la vie, qui reviennent sur le passé et qui parlent des projets d'avenir, on retrouve encore l'expression de cette douleur si naturelle causée par la disparition de l'aïeul; mais nulle part je n'ai rencontré trace d'une préoccupation qui aurait pu venir, en de pareilles circonstances, aux âmes les meilleures et les plus hautes. Pas un instant, il ne s'est demandé avec inquiétude : a Que va devenir Kergresq? A qui appartiendra le nid où nous avons tous le meilleur de nos souvenirs, le seul endroit de la terre que nous aimions d'amour véritable ? s> Non, la question ne s'est pas posée. Kergresq pouvait, après la mort du grand-père, devenir la propriété de M. Léon Henry, de « l'oncle Léon i>, comme les lettres de Paul l'appellent si souvent ; mais , dans cette famille unie, les enfants savaient que cela pouvait arriver sans que rien fût changé ; que Kergresq demeurerait toujours le lieu de réunion, qu'il s'ouvrirait aux écoliers en vacances et au marin en congé, qu'on y reviendrait chaque année, que les traditions hospitalières de la vieille maison n'avaient rien à redouter.
Et il en fut ainsi. Paul en doutait si peu qu'il n'en a pas parlé.
Il note la marche plus ou moins vite de la frégate à voiles et l'existence calme du bord.
On est si en paix, dit-il, et sans la moindre préoccu-
JW.
pation, avec une vie réglée par heure, par minute même!
Il aime cet ordre.
La Melpomène fait route vers un pays que Paul connaît déjà.
Dimanche, 25 octobre. — Nous nous acheminons lentement mais sagement du côté de Madère; la brise est toujours favorable, et la mer a pris sa belle couleur bleue des Tropiques. J'ai bien prié ce matin à la messe pour le pauvre grand -père. Gomme sa mort a attristé mes débuts de campagne ! Sans cela je serais trop heureux ; il est en effet difficile de trouver un commandant, une veuve (le second) et un état -major aussi charmants. Nous allons rester dix ou onze jours à Madère; ça va être un bien charmant séjour; nous projetons déjà beaucoup de promenades dans les montagnes qui entourent Funchal.
Mardi, 27 octobre. — Je vous écris au milieu du concert le moins harmonieux et le plus bruyant qu'on puisse imaginer. Depuis ce matin la brise a forcé, et maintenant la mer est déchaînée, jamais nous n'avons vu d'aussi belle tourmente... Si vous en voulez une idée , rappelez- vous le coup de vent de la fin de septembre. Successivement on a pris tous les ris aux huniers, puis on a cargué tout, sauf deux ou trois voiles de mauvais temps, grandes comme des mouchoirs de poche.
Le roulis est tel que plusieurs hommes ont été blessés, noj|e table décapelle avec toute la vaisselle qui est dessus, catastrophe! et le baromètre descend toujours.
5 heures, — Le canot du commandant est brisé, le canot de service est fendu , le navire fatigue beaucoup .
Mais la tourmente est magnifique à contempler. Dans les coups de tangage, on voit l'horizon presque à la hauteur de la vergue de misaine.
Mercredi, 28 octobre. — Qu'est-ce que je vois ce matin en montant au quart : calme plat! La tempête a cessé tout d'un coup, et maintenant nous voilà en vue de terre, mais marchant à peine un mille à l'heure.
Adieu Brest et ses brumes, et vivent les Tropiques !
Jeudi, 29 octobre. — Nous nous sommes traînés avec peine pendant toute la nuit, et, ce matin au lever du soleil, nous avons vu Madère , peu distinctement il est vrai, car cette île fortunée ne nous apparaît guère que sous la forme d'un écran grisâtre, qui masque l'horizon devant nous,
La brise se lève vers deux heures , et à quatre heures nous sommes mouillés dans la baie de Funchal... Salut de vingt et un coups de canon, visites, patente de santé, etc.
Un canot aux couleurs de France accoste le bord, le consul de France vient nous rendre visite, et surtout nous apporter des bouteilles de madère ( nous en avons six pour le poste). Il nous apprend que la tempête que nous avons ressentie en mer a eu ici des effets terribles. Deux bateaux ont été à la côte, et plusieurs hommes ont été tués ou blessés.
Après un séjour à Madère, une relâche aux Canaries, la Melpomène est aux îles du Cap-Vert, le 25 décembre. Et Paul écrit aux siens :
Vous ne pouvez vous figurer combien c'est triste, une fête de Noël à bord , quand phis de mille lieues séparent
delà France I Pas de messe de minuit, pas de crèche, pas de ce je ne sais quoi qui rend en famille la fête de Noël si belle et si joyeuse. Aussi, l'année prochaine, si je suis, comme j'y compte, embarqué en escadre du Nord , une permission de quelques jours me permettra d'aller passer cette chère fête à Angers, pour la première fois depuis six ans déjà !
Le premier de l'an trouve la frégate en mer.
Ve^idredi, i^'^ janvier 1897. — Bonne année à tous encore une fois, et mille bons baisers de la part du « pauvre exilé ».
Nous avons été en corps porter nos vœux au pacha, qui a répondu d'une façon fort aimable aux souhaits du président du carré. Il nous a souhaité d'arriver promptement à Dakar. Dieu l'entende! Toute la journée, des délégations de l'équipage viennent dans le poste offrir leurs vœux aux aspirants; on les reçoit naturellement avec force vermouths et liqueurs, aussi une ce douce gaieté » régnait- elle le soir dans tout le bateau.
Nous avons envoyé des bouteilles de Champagne aux premiers maîtres et aux seconds maîtres, qui ont été très touchés de cette attention délicate, digne de Félix Faure. Ils ont déclaré que nous étions des types épatants, et , dans leur enthousiasme délirant , ils ont fait retentir l'avant de leurs vivats en l'honneur des bons aspirants de la Melpomène.
Samedi 2. — Éole, le dieu des vents, comme disait Virgile, nous a fait son petit cadeau : la brise nous est maintenant presque favorable, et, demain ou aprèsdemain, nous serons mouillés en rade de Dakar. Et il est grand temps, car pressés par la famine, nous avons
mangé presque toutes les belles dindes que nous avions achetées à la Praya, et qui devaient nous durer presque jusqu'à Brest.
Le 3 janvier, on arrive à Dakar.
Mercredi, 6 janvier. — Nous sommes en train de faire ce qu'on appelle des manœuvres de force, à savoir démâter le mât d'artimon, manœuvrer des ancres par des moyens aussi industrieux que peu pratiques, etc.
Autre divertissement : tous les matins il y a compagnie de débarquement, dans laquelle je commande, tous les deux jours environ, une section. Voici quelle est notre tenue : casque, veston bleu, pantalon blanc, guêtres noires et sabre. Ça vous a un air « expédition coloniale )> bien tapé. Les populations dakaroises se pressent sur notre passage.
Le journal enregistre peu de faits intéressants pendant ce séjour en Afrique :
Lundi rien. Exemple de la variété de la
Mardi rien, i vie que l'on mène à Dakar.
Mercredi ... '* / Mais, me direz-vous, pour- Jeudi a \ quoi ne pas chasser, pour- Vendredi ... )) / quoi ?
Pour une raison bien simple, c'est que la sécheresse qui a sévi aux environs de Dakar a été funeste au gibier, et il faudrait aller trop loin. Tout ce que je peux faire . c'est de vous rapporter des ailes.
La première campagne de la Melpomène , terminée en mars, fut suivie d'une seconde, qui commença en mai 1897, et dont l'itinéraire fut ma-
lencontreusement à peu près le même. Paul dut retourner, par une chaleur torride, à Madère , aux Canaries , aux Açores. Malgré ce contretemps et malgré la température, le ton du journal de bord est d'une gaieté constante et charmante. La jeunesse renouvelait sans doute la beauté de la route, et puis la santé, parfaitement rétablie, supportait facilement la fatigue du climat et du métier, et enfin la navigation à la voile plaisait à ce marin breton, qui n'aimait pas, comme tous les Bretons, laisser voir son émotion poétique , mais qui était poète à ses heures.
De ces notes de bord , je donnerai seulement trois courts extraits. Le premier rapporte un incident tragi-comique qui se passa au large de Madère, le second raconte une excursion dans l'île, et le troisième une réception aux Canaries.
10 mai. — Ce matin, au moment où je montais pour voir un virement de bord : « Un homme à la merl » Je me précipite sur la dunette, et je vois un malheureux gabier passer le long du bord en nageant. La bouée tombe devant lui ; en quelques minutes il est dessus. Si un requin ne lui coupe pas les jambes, il est sauvé. Vite la baleinière est amenée. Elle pousse; les hommes, courbés sur les avirons, la font voler sur l'eau. Pendant ce temps, nous voyons le gabier toujours accroché à sa bouée, monter et descendre sur la lame; nous sommes haletants ; enfin la baleinière est sur lui, on l'embarque, il est sauvé ! C'est un long cri de joie à bord.
Le comique se mêle au tragique. Vous savez que les bouées de sauvetage employées à bord s'allument automatiquement en tombant à la mer, et ne s'éteignent que quand le gaz a brûlé en entier. Le brave patron de la baleinière est moins savant, il souffle dessus pour l'éteindre. Ne réussissant pas, il prend son bonnet et veut la moucher comme un cierge, rien n'y fait. De guerre lasse, il regagne le bord avec la bouée, toujours lumineuse, et on lui explique alors qu'une bouée qui se respecte ne s'éteint pas comme une vulgaire camoufle.
Savez- vous maintenant d'où était tombé cet homme? Du centre de la vergue de petit hunier, c'est-à-dire d'une hauteur de quarante à cinquante mètres. Maintenant comment se fait- il qu'il soit tombé à la mer, au lieu de s'écraser sur le pont, c'est inouï !
Funchal, samedi 1Q juin. — Ce matin, nous sommes partis, vers six heures, pour aller faire la fameuse excursion du grand Kurral. Il fait un temps splendide, les sommets de l'île sont entièrement dégagés , malheureusement une panne nuageuse qui s'élève dans le N.-E., nous donne quelques inquiétudes. Nous avons des difficultés avec les douaniers, à cause des provisions que nous emportons pour déjeuner. Pourtant, la veille, moyennant dix sous, nous nous étions munis d'une autorisation ; cela vous montre qu'il y a d'autres pays que la France pourvus d'une administration tracassière et idiote. Nous sommes bien restés là, sur le quai, une demi-heure, à essayer de sortir notre plus pur castillan pour nous faire comprendre des douaniers ; finalement sans que ni eux ni nous y ayons rien compris, on nous a laissé partir. Mais la maudite panne monte
toujours, et déjà quelques sommets de l'est sont empa-
nachés. Mais presser nos bœufs serait une chose impossible. Nous nous décidons à prendre les choses comme
elles arriveront. D'ailleurs, des midships qui s'attarderaient à aussi peu de chose ne seraient pas dignes de leur nom. La montée en chars à boeufs est très pittoresque ; pendant des kilomètres, des berceaux de vignes forment une voûte presque parfaite au-dessus de la route. Malheureu^ïement, les grappes de raisin qui pendent par milliers sont encore veites, et ne permettent pas au pauvre voyageur d'étancher sa soif. "Vers huit heures, nous arrivons à un endroit où le chemin commence à être impraticable pour les chariots; il faut sortir ses pattes. Et il en faut du courage pour grimper, sous un soleil tropical, des pentes presque à pic et, pour comble de malheur, pavées de ces petits cailloux qui sont la plaie de Madère. Un vrai calvaire à monter. Nous nous arrêtons tous les cent mètres pour souffler un peu ; enfin les cailloux cessent, et nous nous remettons en route avec plus de vaillance. Nous longeons un précipice presque à pic de cinq à six cents mètres de profondeur, qui sur un certain parcours est, chose curieuse, cultivé en blé; comment peut-on en arriver là? c'est inouï, vertigineux, même au sens propre du mot. Nous montons toujours, traversant des nuages, hélas! La montagne se fait plus aride, à mesure que nous avançons; nous marchons à la file indienne, sur un petit sentier que surplombe une haute falaise , tandis qu'à notre gauche se creuse un goufl're au fond duquel on aperçoit un torrent qui nous semble à peine un filet d'eau. A dix heures, nous arrivons au terme de notre excursion. Le temps s'est levé, c'est véritablement superbe. Nous sommes sur une sorte d'éperon, qui s'avance au milieu d'un cirque formé de montagnes de mille mètres environ, ahsolumcnl à pic de tous les côtés. Au fond, on aperçoit un joli petit village enfoui
dans la verdure. A part les forêts des Antilles, je n'ai jamais rien vu de plus beau.
Vive Madère ! Décidément, jamais je n'ai vu d'endroit où on soit aussi bien reçu ; toutes les maisons de la meilleure société nous sont ouvertes ; les environs sont splendides, les soirées sont adorables, tout est à l'unisson.
Lundi. — Nous étions en train de dîner tranquillement, quand le commandant nous fait prévenir que le consul de France donne un bal ce soir, et qu'il désire y voir le plus grand nombre de midships possible. Grand enthousiasme au poste; en deux temps trois mouvements on est habillé. Avant d'entrer dans la fournaise que représente tout bal dans les pays chauds, nous allons humer l'air frais sur la place de la Constitution, au grand ébahissement des naturels qui ne savent que penser de cette exhibition de gens dorés sur tranches. A neuf heures, nous mettons le cap sur la maison consulaire, nous faisons une entrée... brillante. Mais, hélas! il n'y a que le consul qui parle français, toutes les jeunes filles sont espagnoles et ne savent même pas quelques mots d'anglais. J'essaye de produire ma science espagnole, mais, hélas I l'essai est malheureux, la phrase commencée dans le plus pur castillan se termine piteusement en français, après un léger bafouillage fort peu élégant : « Senorita, hagame usted el favor... de m'accorder une valse ? »
Les points simulent le bafouillage. Après un pareil début je n'ose plus me lancer; d'ailleurs, allez donc essayer de comprendre ce que disent ces senoritas qui parient avec la rapidité de l'éclair. J'ai beau dire :
(( Hablo un poco el Espanol », je m'attire une suite de « Gonio?Conio...? » qui me défrisent complètement.
Le commandant s'en va à onze heures, en nous disant qu'il nous enverra un canot à deux heures. Seulement les invités larguent à une heure, si bien que nous sommes obligés d'attendre un temps infini sur le quai. Un commandant espagnol, qui regagne son bord, nous aperçoit vautrés pêle-mêle, officiers et midships, sur un tas de planches, nous emmène sur son bateau prendre un verre de manzanille. Heureusement le bruit cadencé des avirons ne tarde pas à se faire entendre, c'est le canot-major. Finalement à deux heures et demie on se couche. Et le lendemain... oh! combien fatigués! N'importe, parés à recommencer !
Le retour de la Melpomènc i\ lieu par les Açores.
Le 18 juillet, par grosse mer, on touche à Punta- Delgada, puis le cap est mis sur Quiberon. On arrive en France, et le 16 août, au milieu de corvées nombreuses, gagnant bien, comme il le dit, a les quatre-vingt-seize sous que lui alloue le gou* vernement, î Paul Henry, pensant à l'emploi d'une prochaine permission, consulte ses parents et leu' écrit cette jolie phrase :
Je ferai ce que vous trouverez de mieux, pour l'emploi de ma prochaine béatitude.
Paul devait être rendu à Toulon le 4 octobre, « pour embarquer sur l'escadre de la Méditerranée ». Mais ce qu'il faut à ce marin déterminé, ce n'est pas la vie d'escadre, c'est le voyage, et, s'il se peut, une campagne. Il a « demandé la Crète ».
A hord du Charles -Martel. Escadre de la Méditerranée. Toulon. — Telle est ma nouvelle adresse. Quel monde, mon Dieu, qu'un cuirassé, et quel monde effrayant 1 Je n'y suis pas encore bien habitué, et voilà cependant trois jours que j'y suis. Ah! où est ma jolie petite Melpo, et sa mâture si fine, et sa voilure si blanche? Quel abîme entre ce monstre de fer hérissé de canons, de cheminées, de passerelles, qui n'a du bateau que le nom, et la fine frégate! Je n'aurais jamais cru que je fusse si ce vieille marine ». Par contre, notre poste est superbe, trois fois grand à peu près comme l'ancien, très bien orné, éclairé par de grands hublots le jour, et à l'électricité la nuit. Bref, notre installation est très confortable.
Voilà donc où j'en suis, mais pas pour longtemps heureusement : j'espère bien que, dans une quinzaine, je serai parti pour la Crète. C'est Jean Merveilleux du Vignaux qui m'a annoncé cette bonne nouvelle. Quel poste aurai -je là-bas, je n'en sais rien; soit à terre, soit à bord, ça m'est égal : au moins je ne mènerai pas cette existence abrutissante de Toulon... Je partirai, je suppose, par le Charrier, un croiseur qui va appareiller d'ici la fm du mois pour la Canée. Il n'y a pas beaucoup d'enthousiasme, dans le noble corps des midships, pour y aller; je crois bien qu'on sera obligé d'en désigner d'office. Combien de temps y resterai-je? je ne sais pas trop, c'est très variable. Je puis y rester deux mois, comme j'y puis rester six. Le climat est très bon en hiver; je vais donc pouvoir guérir mon rhume qui, d'ailleurs, est en très bonne voie de guérison. Je me suis fait mettre plusieurs couches d'iode, ce qui m'a brûlé atrocement toute la journée d'hier. J'ai dû faire dans cet état un quart de midi à quatre; or, comme sur ce bateau il faut, pour le service, trotter sans cesse d'un pont à l'autre, de la « plage supérieure » à la batterie basse, — cinquante-huit marches, — vous voyez combien j'ai dû jouir.
Ce manège s'est répété une dizaine de fois, vu qu'il y avait grand dîner chez l'amiral, car il y a un amiral et par conséquent une musique. Nous avons concert deux ou trois fois par jour. C'est encore un agrément, mais malgré tout j'aspire à la Crète, à la navigation, et surtout à autre chose qu'un cuirassé : c'est vraiment trop grand et trop compliqué...
A bord de V « Amiral Charner ». Toulon, 19 octobre 1897. — Dimanche soir, en rentrant sur \o.
Charles-Martel, j'ai trouvé mon ordre d'embarquement sur le Charner, et me voici installé sur mon nouveau bateau. Je quitte le luxe de l'escadre, pour l'installation un peu bohème du poste qui fait campagne. Ainsi les armoires sont pleines de cancrelas; dans l'office on a découvert un caisson plein de rats crevés; les lavabos sont sales à faire peur, etc.. Bref, le poste et ses accessoires doivent être assez désagréables, surtout quand il fait chaud. Le commandant et le second n'ont pas l'air commode du tout; je crois que nous allons trimer de la jolie façon. Mais du moment que je navigue, que je vois des pays curieux, c'est tout ce qu'il me faut. Et puis, il y a l'imprévu : si je pouvais avoir un poste à terre, je serais enchanté. Mener un peu la vie de campagne, ça serait un rêve. Si je ne suis pas à terre, j'espère que nous ferons, avec le Charner ou un autre bateau, ime tournée quelconque dans le Levant, et que nous visiterons Smyrne, Chypre, Corfou, etc.. Sinon, je trouverai dur de rester des mois et des mois en rade de la Sude , ne descendant à terre que de loin en loin, et encore pour jouer au tennis. Ce n'est pas pour cela que j'ai demandé à aller en Crète...
Mercredi 20 octobre 1897. — Ce matin, le frégaton me fait appeler, et me dit :
« Monsieur, il faudra, ce soir, deux aspirants pour conduire le corp.-i de débarquement du Charner à terre, et joindre les troupes de l'escadre. Je préférerais qu'étant le plus ancien, vous soyez de ces deux aspirants. »
Une préférence de frégaton, c'est un ordre; il n'y avait donc qu'une chose à faire et à dire, s'incliner et répondre froidement :
(( Bien, commandant. »
C'est très joli de commander un corps de dél^arquement, mais où le mener? Voilà ce que ne savent ni le frégaton, ni l'officier fusilier, ni personne. L'éternelle ritournelle me remplit de perplexité :
« Monsieur, vous irez à terre et... vous vous débrouillerez.
— Mais, commandant...
— Vous avez compris, monsieur, ça va bien. »
A midi et demi, j'embarque avec mon armée dans les embarcations, car non seulement je suis général, mais mes pouvoirs s'étendent aussi sur une flotte composée d'un canot à vapeur, d'une cbaloupe et d'un canot ordinaire. Mes troupes comprennent un peloton d'infanterie placé directement sous mes ordres, une section d'artillerie et un détachement de torpilleurs mineurs (comme qui dirait du génie), commandé par l'aspirant Gendre. Ajoutez deux tambours et clairons, des infirmiers, et... voilà! comme dit M. Mangou. HeinI quel honneur pour la famille Henry!
Chemin faisant, nous voyons tous les canots de l'escadre rallier le même point; naturellement nous faisons comme eux, et le débarquement des troupes s'effectue sans encombre. Aussitôt à terre, je confie à mon divisionnaire l'artillerie et le génie, tandis que l'infanterie s'ébranle vers un point de direction inconnu. Je ne sais pas .si vous avez essayé cela, mais c'est une manœuvre très délicate, grosse de difficultés imprévues.
(( Dites donc, maître, » et je me penche vers le second maître qui marche à côté de moi, « savez-vous où l'on va?
— Non, lieutenant, je suis nouvellement embarqué, et... »
Et c'est leur refrain à tous !
Désespéré, je prends une direction quelconque, et fièrement nous marchons... Nous marcherions encore si, ô bonheur! je n'eusse aperçu un homme multigalonné, ceinturonné, armé, bref, tout ce qu'il faut pour représenter un chef d'armée.
Compagnie de débarquement da Charner dans la montagne.
« Peloton, halte! »
Mes hommes s'arrêtent joyeux du devoir ou du kilomètre accompli, sous la poussière provençale. Puis je me dirige vers l'homme aux nombreuses dorures, un capitaine de vaisseau; je m'arrête à six pas, je présente le sabre, et lui crie poliment :
(( Commandant, j'amène le détachement du Charner, et je viens prendre vos ordres.
.^ Bien, monsieur, voyez le commandant d'infanterie. D
Amère désillusion ! ô mirage trompeur qui me faisait entrevoir le port! Douloureusement impressionné, je reviens vers mon corps d'armée, et, farouches, nous reprenons sombrement notre route sans but. Puis nouvel homme galonné, nouvelle enquête :
« Commandant, j'amène le détachement du Charner, et je viens prendre vos ordres.
— Bien, monsieur, vous allez vous joindre au Pascal, pour former la 3« compagnie du l^r bataillon. »
Il y a du mieux; vous pourriez même croire que c'était fini... Le pauvre garçon!... Il a enfin trouvé! Il va rejoindre le Pascal... Et je vous arrête là. Où est le Pascal? C'est très joli de me dire de le rejoindre, mais où est-il, je n'en sais rien. Et il y a, sur le terreplein , trois ou quatre mille hommes qui évoluent pour trouver leurs places respectives.
Je n'en finirais pas, si je voulais vous conter toutes les vicissitudes de cette journée-là; je suis enfin arrivé à mon poste, puis nous avons défilé, musique en tête, dans les rues de Toulon, et, après une heure ou deux d'exercices variés, nous sommes revenus. J'ai retrouvé mon génie, mon artillerie, mon escadre, et j'ai rallié le bord, où je suis redevenu l'humble midship qui a des devoirs à faire tous les samedis, comme le premier potache venu.
Samedi. — Nous quittons enfin ce Toulon de malheur. J'ai été déjeuner ce matin sur le Jauréguibéry , avec un vieux de la Melpo, et je suis revenu à bord au moment de l'appareillage. A quatre heures, le corps mort est filé, a En avant, quatre-vingts tours! d Nous
passons à ranger le Brennus; sa musique nous joue Sambre- et- Meuse et la Marseillaise. On nous traite presque comme si nous partions pour une expédition guerrière. . .
Le trajet de V Amiral Charrier était tout indiqué et peu long. Le bateau traverse le détroit de Bonifacio, celui de Messine, passe en vue des côtes de la Grèce, et, après quatre jours de navigation, jette l'ancre en rade de la Sude.
La première impression n'est pas favorable:
Une côte pelée et grisâtre ; au fond, quelqeus maisons couvertes en briques et entourées de cyprès, un mélimélo de bateaux de toute forme, de toute taille, et surtout de toute nation , tel est l'aspect général.
Nous mouillons tout près de terre, entre un russe et un autrichien.
Au moment de descendre à terre, on nous annonce qu'il est défendu de sortir de l'arsenal; on craint, paraît-il, des troubles. Ça commence bien. Nous voilà réduits à piétiner dans une espèce de cloaque fangeux de cinq cents mètres de long...
Il n'y a qu'une chose intéressante, c'est de voir toutes les nations européennes représentées dans un si petit espace. On tombe d'un poste d'Anglais dans un poste de bersagliers; plus loin, ce sont des Autrichiens qui font l'exercice; puis une patrouille de soldats russes qui vont en chantant des chœurs mélancoliques. Tout ça grouille et se démène dans cette tourbière, sous un ciel morne comme notre ciel de novembre en France. C'est une première désillusion, ce vent pluvieux qui fait songer aux plus mauvais jours de Brest...
L'impression ne se modifie pas le lendemain.
J'ai le pressentiment que nous allons être immobilisés ici de longs mois, sans aucun intérêt... A propos, vous ferez bien de me donner des nouvelles de Crète, quand vous en verrez dans les journaux. Ici, nous ne savons rien.
13 novembre 1897. — ...Je suis enfin allé à terre, et je ne suis pas mécontent de mon excursion à la Canée. La grande route n'est pas merveilleuse, mais, par contre, à cbaque pas on rencontre des types très intéressants. Le plus souvent, ce sont des groupes de paysans crétois chassés par la misère, qui se traînent mélancoliquement, en quête d'un asile. Des vieillards, des femmes et des enfants surtout. Les hommes sont dans la montagne, ou ont été massacrés par les Turcs. Puis un grand brouhaha, c'est un peloton de cavalerie turque qui arrive au grand trot, sans s'inquiéter des « chiens de roumis » qu'il rencontre sur son chemin. Pas riche en uniformes l'armée turque, dans ces pays-ci I Les hommes sont d'une saleté repoussante, et les officiers font pitié, avec leurs vieilles tuniques rapiécées et usées jusqu'à la corde. Ce n'est pas de leur faute, paraît-il ; on ne leur doit que six mois d'appointements, si bien que ces malheureux meurent littéralement de faim. Quand, par hasard, il arrive quelque argent, c'est bien simple : le grand chef paye une dizaine d'hommes, et empoche le reste. Quand les autres réclament, il les fait taire, grâce au témoignage de ses dix gaillards, et le tour est joué. Doux pays! Tous les cinq cents mètres nous croisons des patrouilles, des fantassins cette fois, mais tout aussi misérables que leurs camarades de la cavalerie.
Tous sont bourrés de cartouches, dans le dos, sur le ventre, sur la poitrine, bref, des arsenaux ambulants.
A part ça, des têtes de braves gens, qui n'ont pas plus l'air d'avoir tué leur demi -douzaine de Grecs que vous et moi.
Il ne faut pas s'y fier. Ils sont chargés de la police, et ils l'entendent à leur manière. Quand ils n'ont pas de Cretois sous la main, ils ne se font pas faute d'attaquer les Européens; on m'a déjà raconté plusieurs histoires plutôt désagréables arrivées à des officiers. Aussi est-il recommandé expressément d'être rentré à la Sude avant la tombée de la nuit. Au bout d'une heure de marche, nous arrivons sur une colline d'où nous découvrons toute la vue de la Canée et des environs. C'est la première chose un peu jolie que je vois depuis mon arrivée; mais, il faut le dire, les circonstances sont éminemment favorables : la mer est d'un bleu intense, comme je ne crois pas l'avoir jamais vue, et les montagnes couvertes de neige forment un fond admirable. Puis la Canée a un certain cachel oriental , avec ses nombreuses mosquées et leurs sveltes minarets. Nous longeons le cimetière (franchement exotique celui-là), et nous entrons en ville; à notre gauche s'étendent les quartiers qui ont été pillés et brûlés au moment des troubles ; devant nous la vraie ville ou du moins ce qui en reste, et, à notre droite, la partie réservée aux casernes des troupes internationales.
La ville n'est pas très intéressante, quand on a vu Tunis et Sfax. Ce qu'il y a de curieux, c'est la diversité des uniformes, car, comme vous le savez, toutes les nations de l'Europe y sont représentées.
Samedi 18 décembre, jour de la Saint- Nicolas, fête de Nicolas II, le petit père, le grand et cher ami de la France, l'autocrate de toutes les Russies. Aussi a-t-on hissé ce matin le grand pavois; pour un si gros personnage on ne pouvait pas faire moins. A terre, il y a une revue internationale; le parfait photographe charge donc
son appareil , revêt ses plus beaux atours , et descend à terre, escorté de quelques-uns de ses congénères. Ces dignes messieurs ont eu la précaution de faire retenir une voiture, précaution louable, certes, car^ s'il ne pleut pas encore, ça ne tardera pas. Nous descendons à terre, confiants et satisfaits, à la surface du moins, car le pho-
Soldals turcs.
tographe qui est avec nous a repéré les nombreux nuages qui s'accumulent au-dessus de nos têtes... Pas de voiture!... Nous attendons cinq minutes, rien ne vient, et nous voilà partis clopin-clopant. Nous arrivons à la Canée crottés, sales à faire peur, mais, rassurez - vous , notre prestige n'est pas diminué d'un pouce : tous les officiers étrangers sont dans le même état. Les troupes sont en carré, et attendent depuis huit heures ce matin...
8i PAUL HENRTf
Dix heures et demie, rien n'arrive, pas un amiral; les légumes de l'armée de terre commencent à s'impatienter. Onze heures, une dépêche arrive de la Sude, annonçant que, vu l'état menaçant du temps, les amiraux ne descendraient pas à terre; prière de décommander la revue.
Elle était raide celle-là! Fureur concentrée; le chœur des midships se joint à la hasse du murmure populaire par quelques exclamations hien senties. Le colonel français galope du côté du colonel russe, qui galope droit au colonel italien, qui, etc.. De toute cette galopade, il résulte qu'on décide de demander à un capitaine de vaisseau italien , commandant la place de la Canée , de venir passer la revue. Et on attendait toujours... Enfin, un mouvement se fait dans la foule; des commandements retentissent; le commandant italien apparaît; le pauvre homme était couché, paraît -il, et il accourt au saut du lit. La revue commence, et se finit suivant tous les principes que vous connaissez. Seulement, au lieu d'entendre une seule et unique fois la Marseillaise, nous passons par toute la série des hymnes anglais, autrichien, italien et russe. Pas un seul Turc à cette revue; Djevad- Pacha, n'ayant pas été invité, boude les amiraux.
Le colonel russe prend le commandement des troupes internationales, qui vont se masser pour défiler. C'est un grand diable de cosaque à trogne enluminée; il braille, d'une voix rauque, des commandements en français, puis la petite cérémonie commence. Au son d'une petite musique aigrelette, s'avancent d'abord les Monténégrins; ce sont tous de beaux hommes; leurs officiers portent le costume national albanais, fustanelles et manteau blanc. Puis viennent les Russes,
presque tous petits au contraire; ils sont sales, mal habillés, et ne défilent même pas au pas. Après les Russes, voici les « amis et alliés », les marsouins français; ils marchent à une jolie allure, très crânes dans leur sombre uniforme. Derrière eux arrivent, à un pas lent et cadencé, les Autrichiens; ils ont l'air d'être en
Dans les ruines.
bois; tous, en arrivant à hauteur du commandant, tournent automatiquement la tête vers lui. On les croirait mus par une ficelle. Une fanfare éclatante retentit soudain, et la troupe sombre de:: bersagliers arrive au pas gymnastique. Très joli ensemble; rien de curieux comme de voir tous ces plumets verts osciller avec un ensemble parfait. Enfin voici MM. les Anglais : une ligne de piquets rouges, un point, c'est tout... C'est une façon de parler, car, à peine le défilé venait- il de finir, que
l'amiral russe arrive, tranquillement, sans se presser. Naturellement, on recommence tout. Mais, comme il est plus de midi, et que je ne serais pas fâché de faire remonter mon estomac qui s'obstine d'une façon inquiétante à faire connaissance avec mes talons, je reprends de mon pied léger la route de la Sude. J'arrive à bord à une heure et quart, harassé, affamé et... furieux, parce que mon appareil de photographie a eu un enrayage, que j'ai voulu le réparer, et que j'ai simplement réussi à voiler mes plaques de ce matin.
Le soir de cette mémorable journée, nous avons eu un grand bal à bord du NavaHn, un cuirassé russe. L'installation était fort jolie, et, s'il y avait eu des femmes, le bal aurait été fort réussi. Malheureusement, il n'y avait guère que dix personnes du sexe faible, pour trois ou quatre cents officiers de tous grades et de toutes nations. Malgré tout, on ne s'est pas ennuyé du tout. Mais à la fin , ça tournait à la ribote franco-russe ; aussi je me suis promptement éclipsé, plus heureux que certains de mes camarades que les officiers russes ont gardés de force.
Dimanche 19 décembre. — Journée triste et froide. Je crois que nous entrons dans une période de mauvais temps. Vers quatre heures la Bombe, le futur stationnaire à Gonstantinople , est arrivée sur rade. C'est un petit aviso -torpilleur monté par un lieutenant de vaisseau, deux enseignes et un midship. J'aurais bien voulu l'avoir, mais c'est l'escadre qui a fait la désignation.
Je mets la dernière main à mon travail d'infanterie; j'ai des instructeurs à peu prés nuls, il va falloir que je leur fasse de petites conférences, d'où surcroît de besogne.
Lundi et mardi. — Rien de saillant. Le temps est devenu de plus en plus mauvais, et on se calfeutre à bord.
Mercredi. — Voilà, paraît- il, ces MM. les Cretois furieux de ne pas nous voir partir. Ils ont décidé d'attaquer cette nuit le poste italien de l'Akrotyri , un aide de camp de Ganevaro nous en apporte la nouvelle à dix heures du soir. Les projecteurs sont braqués sur la position précitée, et on attend, mais en vain; on attend toute la nuit, les insurgés ont dû changer d'avis.
Charner. La Sude, 25-26 décembre (quart de onze heures trois quarts à trois heures trois quarts). — Bon Noël, et honne année, mon cher papa, ma chère maman et toute la famille ! Je manque encore une fois à ces chères fêtes de famille que j'aime tant. Mais je n'en serai que plus heureux, l'année prochaine, de pouvoir enfin en prendre ma part. Voilà déjà huit ans que cela ne m'est arrivé. Bien triste et bien sombre ici, le jour de Noël! J'étais de service, mais j'ai pu cepeùdant aller à la messe consulaire à la Canée. J'ai bien prié à toutes vos intentions, spécialement pour Joseph et Yves ; j'ai eu le plaisir d'entendre chanter VAdeste fidèles et quelques noëls. Rien ne m'émeut comme ces bons vieux airs, qui me rappellent le temps où nous attendions fiévreusement que maman ouvrît la porte de notre chambre, pour entonner : Il est né le divin Enfant, et voir ce qu'avait mis dans nos souliers le petit Jésus.
Que m'a-t-il mis cette année? Est-ce un ordre de rallier la France prochainement? Ne serait-ce point plutôt une bonne petite insurrection Cretoise bien intéressante?
On se bat tous ces jours -ci autour de la Canée, mais c'est peu sérieux, et nous n'intervenons pas encore.
Charrier. La Sude, 27 décembre. — J'ai oublié, dans ma dernière lettre, un chapitre important, celui des étrennes. Permettez à un riche Cretois (trop riche même, puisque avec la meilleure volonté du monde il ne pourrait dépenser d'argent), permettez, dis-je, à ce Crésus de votre connaissance d'offrir un petit cadeau à ses frères et sœurs. C'est le premier plaisir que j'ai ici, car je pense à la joie du petit monde surtout, en voyant déplier certain mandat que le vaguemestre vient de me remettre, et cette seule pensée me fait rire tout seul, pendant que je vous écris ce petit mot. Je vois toute la scène de l'arrivée du facteur... Une lettre de Paul! encore ! quelle chance ! Suite du tableau I et je ris de plus belle. Vrai, si on me voyait, on me croirait fou; heureusement c'est pendant un quart de huit à minuit, et je me suis enfermé dans le kiosque de la timonerie.
Dimanche, 9 janvier 1898. — Représentation abord, donnée par les hommes de l'équipage; gros succès de fou rire. Les jeunes premières surtout, avec leurs luxuriantes chevelures d'étoupe, obtiennent des applaudissements délirants. Dorénavant, il y aura théâtre au moins une fois par semaine, et cette mesure fera, je crois, beaucoup de bien à l'équipage.
Le 46 janvier, profilant d'une permission de quelques jours, Paul et quatre autres midships font une excursion à Athènes. Puis la vie ordinaire reprend son cours. Elle menace même de se prolonger plus qu'on ne le pensait.
La Su.de, 25 février. — Le Chanzy vient d'être rappelé en France, et il a appareillé ce matin; nous, au contraire, qu'est-ce que nous apprenons en même temps? que nous devons rester ici jusqu'au mois d'octobre, et même plus longtemps. On parle toujours d'une tournée à Smyrne pour le mois de mars; je crois que cela arrivera à temps pour nous empêcher de devenir de vrais sauvacres.
Les amiraux.
Les Turcs sont en plein « Beïran », autrement dit leur a Rhamadan » a pris fin, et ce ne sont à terre que « nopces et festins ». On rencontre des bandes de musulmans plus ou moins ivres- morts. Il y a même eu des histoires assez ennuyeuses avec l'infanterie de marine française, ce qui a fait renaître le fameux refrain : « On craint des complications. »
Nous allons appareiller lundi pour Poro- les -Bains, localité située au nord -est de la Crète, petit trou pas cher, plages pour familles, hôtel -casino encore à cons-
truire. Des croiseurs de la marine française sont mis à la disposition de MM. les voyageurs, pour effectuer leur transport de la Sude à Poro. Départs tous les lundis. Nota : Non seulement ce transport est à l'œil , mais on sert à boire et à manger. — Et, de fait, quand nous annonçons notre départ pour une semblable destination , on voit rappliquer des bandes de Turcs et de Grecs qui viennent nous demander le passage, qu'on leur accorde à de rares exceptions près. Vous voyez donc que mon boniment de tout à l'heure est de tout point exact.
Charner, 28 avril 1898. — Dimanche dernier, le paquebot de France a amené la femme de notre commandant et celle d'un officier ainsi que leurs enfants. Vous voyez donc qu'il n'y a pas grand espoir de revenir, puisque tout le monde s'installe ici définitivement. Le lieutenant de vaisseau dont je vous parlais vient de passer une terrible semaine. A peine arrivé, son fils est tombé malade du croup. Hier matin il était à l'agonie; hier soir, au contraire, un mieux sensible se déclarait, et maintenant on espère le sauver. Je vous demande une prière pour ce pauvre petit. Ce serait si affreux, pour son pauvre père, de le voir mourir quelques jours après la réunion si longtemps désirée I
Charner, 27 mai. — Voilà donc encore un mois de fini, et fini sans encombre, puisque je suis toujours dans le même état de santé le plus florissant, et que nous avons abandonné définitivement la Sude pour la Canée, ce qui est autrement agréable. Au lieu de se trouver dans une rade étouffante, écrasée de presque tous les côtés par de hautes montagnes qui ne laissent passer aucune brise, on est en pleine mer, devant une petite ville assez coquette, toujours exposée au vent du large. Et
puis les distractions augmentent ; presque tous les soirs une des musiques, française, anglaise, italienne ou russe, vient jouer sur le quai , et c'est naturellement le rendez -vous de toute la fine fleur de la Canée. N'exagérons rien : quand il y a une demi-douzaine de dames , la société est considérée comme des plus brillantes. Pour en voir davantage, il faut qu'un des amiraux donne une soirée ou une matinée à bord ; alors on a vu parfois vingt dames, dont dix au moins, il est vrai, ont vu le jour au commencement du siècle.
L'essentiel est qu'on sorte un peu de l'encroûtement physique et moral dans lequel nous faisons, hélas! des progrès désespérants.
Charner. La Canée, d8 juin. — 31 degrés à l'ombre, ce matin à onze heures ! voilà qui promet un bon mois de juillet, suivi d'un bon mois d'août. Nous n'avez guère idée de ce que peut être, par une chaleur pareille, un poste de midships, surtout sur un cuirassé. Les 31 degrés dont je vous parle c'est sur le pont, au grand air, qu'on les a trouvés. Mais dans un poste de quelques mètres carrés, entouré de tôle de tous les bords, sans autre aération que quatre petits hublots de vingt centimètres de diamètre, voyez un peu ce que ça peut être. En ce moment , sur les deux coussins sont vautrés deux midships dépoitraillés, suant, geignant, bras et jambes affalés dans toutes les directions. En face de moi un autre, nu jusqu'à la ceinture, s'est endormi le nez sur son journal de bord qu'il était en train d'écrire, et de grosses gouttes de sueur tombent sur son cahier. D'autres,, encore plus légèrement vêtus, accroupis sur les divans, s'éventent avec grâce en fumant des cigarettes d'Orient. Et aujourd'hui on a la paix, il n'y a pas
d'exercice; mais les autres jours de la semaine, inspections, branle -bas de combat, exercice du fusil, etc., pleuvent dru. Eh bien! malgré tout, il n'y a personne de malade et même personne de sérieusement fatigué, seulement nous commençons à sentir les avantages de la vie turque, essentiellement contemplative.
Fin juillet. — Vous voilà donc à la veille de votre départ pour Plougrescant ; Yves doit être reçu ; la maison regorge de prix, et tout le monde est joyeux, même moi.
D'abord nous avons eu, pour le 14 juillet, un très joli bal à bord du Charner; nous nous sommes beaucoup amusés; pour un peu on se serait cru en France, ou tout au moins dans un drôle de pays où on aurait rassemblé pêle-mêle des Français, des Russes, des Anglais, des Turcs, etc. Et puis, le matin, le commandant m'avait fait appeler, pour me féliciter de la façon dont je faisais mon service ; spécialement, pendant que mon chef de quart était absent, j'ai montré, m'a-t-il dit, quelle confiance on pouvait avoir en moi! Vous pensez si j'ai été fier et joyeux , d'autant plus que le commandant est plutôt avare de ce genre d'éloges. Voilà qui me donne du bonheur pour quelque temps. Mes camarades du poste ne savaient pas d'où venait ma jubilation, car, en revenant de chez le commandant, je me suis livré à une gigue effrénée qui les a laissés plutôt rêveurs. Je suis ravi d'offrir ce petit plaisir à ma chère maman pour sa fête, mais, hélas! que ne puis-je, etc.. (Voir mes dernières lettres).
Surtout ne criez pas par- dessus les toits que le cher aspirant a reçu des éloges de son commandant; car, sans compter ma modestie offensée, après cela on serait tout
étonné de ne pas me voir revenir avec les étoiles de contre -amiral au moins.
Charrier, 5 août 1898. — Dans cette période d'inspection générale, on est pris dans un tourbillon vertigineux d'exercices, d'examens de toutes sortes. Depuis huit jours, j'interroge mes fusiliers sur tout ce qu'ils ont à savoir, et ce n'est pas une petite besogne. Je n'ai d'ailleurs pas encore fini. Demain, à midi, appareillage. A une heure, branle-bas de combat, veille contre les torpilleurs jusqu'à quatre heures. A huit heures, grand tir de combat de nuit, avec attaques de torpilleurs à l'appui, et enfin, comme clôture, quart de minuit à quatre. Et ainsi de suite jusqu'au 20 août. Nous allons retourner à la Sude, la houle commençant à devenir gênante devant la Canée.
J'ai reçu lundi votre lettre m'annonçant le beau succès de Tity ; toutes mes félicitations au brillant lauréat de la faculté de Poitiers; tous mes compliments aussi à MM. et MM"es Henry juniors, qui remplissent de leurs glorieux noms les palmarès d'Angers. Les treize prix do Michel surtout ont excité mon admiration^. Et maintenant l'heureuse jeunesse prend ses ébats dans le paradis terrestre qui a nom Plougrescant. Pendant que je demande à mes élèves les devoirs d'une sentinelle en cas d'alerte, vous prenez gaiement le chemin de l'église, pour préparer le concert religieux qui doit, le 15 août, plonger dans le ravissement les rudes et naïves populations qui..., dont..., etc.
Mardi, 6 septembre. — Ce soir à quatre heures,
1 Michel se prépare aujourd'hui (1902) au concours de l'École navale afin de remplacer, dans la marine, son aîné, tombé à l'ennemi.
J nous recevons une dépêche annonçant qu'on se bat
à Candie. Stupeur à bord; tout le monde croyait la y? Crète pacifiée jusqu'à la gauche, et voilà que ça reprend. / Les télégrammes se succèdent: « Anglais en retraite. ' — Anglais cernés. — Situation grave. — Situation cri- 7 tique. )) Immédiatementconférence des amiraux. Allons- ^ nous appareiller et prendre notre part à la petite fête? / Tous les préparatifs sont faits , les officiers rappelés , et \ puis rien. Il est décidé que l'amiral reste ici. Le || Camjjerdown, le Dmetz , VEtruria et VAstrea apparejHent immédiatement. Dans la soirée, les détails ^/rivent; voici ce qui a eu lieu. On avait décidé, ces temps derniers, que les droits de douane, de dîme, etc., seraient perçus au profit des finances Cretoises, au lieu de.revenir aux Turcs commeWutrefois, d'où mécontentement de ces derniers. A Can(Jie, où la population musulmane est en grande majorité, la mesure fut très impopulaire. Le^ 5, une manifestation eut lieu. Le 6, on envoya un détachement anglais protéger les employés chargés de percevoir les dîmes. Ces quelques hommes se heurtèrent à une foule compacte, qui les reçut à coups de pierre. Les Anglais eurent l'imprudence de faire feu. En un clin d'oeil le conflit se propagea dans toute la ville. De toutes parts on vit sortir des Bachis-Bouzouks armés jusqu'aux dents. Ceci montre, entre parenthèses, que nous sommes en présence d'un complot organisé de longue date, car, sans cela, comment expliquer qu'en quelques secondes on ait pu rassembler une foule qu'on évalue à quinze mille individus? Les Anglais se replièrent en éprouvant de grosses pertes. Leur colonel , qui était sur le quai, fut coupé de la troupe principale; il se réfugia dans deux maisons successivement; on y mit le feu; il ne fut sauvé que grâce à l'intervention
si
de Turcs réguliers, qui l'embarquèrent sur un navire de servitude anglais mouillé dans le port. Pendant ce temps, le Hazard, un petit aviso anglais mouillé près de la ville , envoyait quelques obus dans le tas ; amis et ennemis durent sans doute écoper. A un moment donné, on envoya un youyou porter un médecin à terre;
Débarcpiement d'un canon.
successivement les quatre hommes de l'armement furent tués par des Bachis embusqués dans les maisons du quai. Voilà où nous en sommes pour les détails.
La dernière dépêche est la suivante : (( Cinquante à soixante hommes hors de combat, dont un officier et quatorze hommes tués. Les Bachis ont mis le feu aux quatre coins de la ville , qui sera réduite en cendres si nous ne recevons pas de renforts. »
Mercredi, 7 septembre. — Ce matin, on a expédié
56 PAUL HENRT
une compap-nie d'infanterie de marine et une compagnie de bersagliers. Un bateau français, le Vautour, est enraiement parti pour Candie. Toute la nuit le télégraphe a joué; il s'est passé des scènes épouvantables. On estime que huit cents chrétiens ont été massacrés, le consul d'Angleterre, plusieurs Européens ont été assassinés. Des misérables se sont emparés de la fille du consul anglais, lui ont coupé les seins, et finalement l'ont égoi^ée. Voilà ce qui se passe, à la fin du xixe siècle, dans une île européenne, confiante en la protection des puissances! Ce coup de foudre s'est répercuté dans toute l'île; une surexcitation énorme règne à la Canée; il y a eu déjà plusieurs paniques, heureusement sans malheur à déplorer.
Jeudi, 8 septembre. — Nous sommes allés ce matin,
avec la compagnie et les canons de débarquement, faire, sous couleur de promenade militaire, une reconnaissance sur Halépa. Nous étudions le cas où nous aurions à protéger la retraite, sur la Sude, de tous les Européens résidant à Halépa. Nous avons dû traîner les canons dans des endroits impossibles, les hommes sont revenus éreintés. Si nous étions attaqués en semblable posture, la première chose à faire serait de larguer notre artillerie, sans quoi il faut presque toute l'infanterie pour la traîner.
Vendredi, 9 septembre. — Les réfugiés de Candie commencent à arriver; il se passe des scènes navrantes. A chaque navire qui arrive de Candie, des gens nous supplient de leur donner une embarcation , pour aller voir si leurs parents qui ont disparu n'ont pas trouvé refuge à bord. — Une petite jeune fille revient en sanglotant ; elle a appris que sa mère avait été égorgée, son
père a disparu ; elle est seule maintenant , sans aucune ressource, sans même un chapeau et avec une robe d'emprunt. Et combien sont dans le même cas!
Samedi, 10 septembre. — Dorénavant, nous allons faire des patrouilles dans le pays , pour calmer l'effervescence des gens et protéger les chrétiens en cas de massacre. La situation à Candie est très grave : les troupes internationales sont bloquées dans le camp anglais, et les Bachis sont maîtres de la ville. Les puissances envoient chacune un bataillon et des navires. Allons-nous avoir quelque chose de sérieux? Pour moi, je ne le crois pas. On laisse les Anglais se débrouiller à Candie, puisque, sitôt leurs renforts arrivés, on retirera les troupes françaises et italiennes. Ce sont donc eux qui auront toute la peine, mais vous pouvez être sûrs qu'ils en retireront du profit. Nous avons été très surpris de voir que l'amiral n'ait pas pris les affaires en mains, sous sa responsabilité. Les événe^ ments nous diront s'il a eu raison. Mais, en attendant, nous sommes payés pour savoir que, dans ces occasions-là, nous sommes toujours volés.
Dimanche , 11 septembre. — J'ai patrouillé toute la matinée par monts et par vaux. Rassurez - vous , nous n'avons eu ni morts, ni blessés. Non pas que ma troupe ne se soit vaillamment comportée, mais comme nous n'avions d'autre ennemi que le soleil et la poussière, nous avons remporté la victoire sans effusion de sang. Il a été décidé que je commanderais la patrouille du matin et mon officier celle du soir. Pas de nouveau combat à Candie; les Anglais ont déjà reçu deux cuirassés et deux croiseurs, plus des troupes.
Lundi. — Une lettre de Kergresq. Quelle joie! mais aussi quelle déception nous apportent les journaux : les résidences de six mois sont portées à quatre, et celles de trois mois à deux , quelle tuile ! Décidément je n'ai pas de chance. Enfin prenons-en notre parti, quatre mois c'est déjà bon, mais c'est égal, j'en garde une dent à Lockroy. Ce matin, je suis entré dans une fureur terrible , fureur partagée d'ailleurs par deux de mes camarades qui passent enseignes en même temps que moi. Ce soir, le calme s'est fait , et avec lui l^spérance est entrée dans nos cœurs troublés! Après tout, la résidence conditionnelle pourra bien compléter à six mois le congé que nous allons prendre.
Mardi, 13 septembre. ■ — Toujours nous patrouillons sans plus de résultat.
Les Anglais se démènent; ils viennent d'envoyer un ultimatum au pacha de Candie, disant que si, dans quarante-huit heures, Candie n'est pas évacuée, ils n'hésiteront pas à entrer dans la voie de la répression. En attendant, ils demandent cent Bachis-Bouzouks pour les fusiller, et un officier de gendarmerie turque (ancien officier anglais d'ailleurs) pour le pendre à la grande -■•ergue d'un de leurs cuirassés.
Charner, 9 octobre 1897. — M. l'enseigne de vaisseau Henry allume sa pipe, vient s'asseoir à son bureau, place devant lui certain groupe fait à Kergresq , et entame une conversation (hélas! un monologue) avec son papa et sa maman , et tous ses frères et sœurs, sans oublier la « pau'p'tite Lisette ».
Me voilà donc enseigne de vaisseau * : ma situation
* Là' nomination est du 27 septembre 1898, « pour compter du 5 octobre ».
à bord est donc changée du tout au tout. D'abord j'ai ma chambre, et puisque j'y suis, je vais vous décrire ladite chambre, pour que vous puissiez vivre un peu avec moi par la pensée, pendant le dernier mois d'exil. Certes elle n'est pas grande, ma chambrette; mais propre, bien éclairée par un grand sabord, elle est bien gentille. En entrant, d'abord, après vous être butés dans la portière rouge qui barre ma porte, vous trouveriez mon cabinet de toilette; c'est un peu prétentieux comme terme, car il ne se compose que d'une simple porte ouverte et d'une sorte de capharnaûm caché aux profanes par une petite tenture, contenant mes objets de toilette. Il est dominé par une étagère pour mes souliers et des portemanteaux pour sabres, parapluie, etc. Le tout est agrémenté de tentures rouges, réglementaires d'ailleurs pour les chambres d'officiers, et de photographies diverses. Sur mon étagère j'ai installé, comme je vous l'ai déjà dit, un petit sanctuaire, avec toutes les photographies que j'ai de vous; et de mon lit, en m'en dormant, j'aperçois W^'^^ Thérèse, Marguerite et Louisette, et MM. Michel et Lily jouant avec le poussepousse sur la pelouse de Kergresq, avec, au fond, le grand figuier et plus loin la chère maison.
Celle-là je l'ai mise comme transparent, avec une ou deux autres, sur un des globes électriques qui m'éclairent; toutes les autres (de la famille) sont sur une étagère ; le groupe Lily et Louisette , si gentils sur leur balcon; Thérèse et Marguerite en premières communiantes ; un vieux groupe fait à Kergresq avec l'appareil que nous avait donné l'oncle Lé©«^^^^f'Sf|tïtsa^a vue de Kergresq, l'église de Plouoè^n*,^fii place mi^Sg*]^^!, etc. Enfin, de chaque côté, j'a^|âstallé deux sortes de «œafaoplies )) de photos ; à gau|lBi, grand^^^re ^pry et grand-
père de Puniet, Armand de Montrichard, René Bazin, Boissarie et même wlbnsieur votre fils en bordache, sans la barbe noirâtre qui orne maintenant son menton ; à droite mes souvenirs de ma campagne de l'année dernière, encadrant la Melpomène toutes voiles dehors, et quelques vues de navires de ma connaissance. Un point, c'est tout. Vous voilà donc maintenant en possession d'une description aussi minutieuse que peu littéraire de ma chambre. Dame ! je ne suis pas un Xavfer de Maistre !
Gomme enseigne, je suis au carré, et pour toujours j'ai dit adieu aux postes d'aspirants, non sans une certaine mélancolie peut-être; que de gais moments je ne reverrai plus sans doute !
Le commandant a été très aimable, quand j'ai été lui faire ma visite de promotion, et l'amiral, de son côté, m'a souhaité d'être aussi bon enseigne que j'ai été bon aspirant (I ). Vous avez appris sans doute que M. Pottier avait été promu vice-amiral ; c'est un avancement exceptionnel, qui n'a de précédent que pour l'amiral Courbet.
Charrier. — La Sude, 21 octobre. — Enfin la date du 20 est passée , et sans bataille ; vous devez donc être rassurés. Les Turcs ayant accepté l'ultimatum, tout intérêt a disparu , et nous sommes retombés dans notre même existence d'antan. Les Turcs ayant jusqu'au 4 novembre pour évacuer la Crète, il est probable que l'amiral gardera le Charner jusque vers cette date; nous partirons alors pour Toulon , après avoir fait une courte escale au Pirée.
Je compte donc pouvoir être à Angers le 15 novembre. L'aurai -je assez reculée cette bienheureuse date! Mais cette fois c'est définitif. Qui sait si je n'aurai pas la
veine d'attraper six mois de résidence au lieu de quatre? Dans tous les cas, je compte, après mon congé, demander à prendre mon brevet de fusilier au bataillon de Lorient. Cela me fera donc une année en France, avec la faculté d'aller passer presque tous les dimanches à Angers ou à Plougrescant. J'ai appris, par votre dernière lettre, que notre cher Tity était entré au noviciat de Laval ; comme il doit vous manquer I J'aurais bien voulu passer quelques jours en famille avec lui. Enfin, de temps en temps nous ferons un petit voyage à Laval, n'est-ce pas, ma chère maman?
Nous pourrons instituer (sur mes économies) un (( prix de voyage à Laval », pour celui ou celle de la bande qui aura été le plus sage pendant le mois.
Mais, la première fois, il faudra que nous soyons le plus nombreux possible; papa se fera remplacer pour un cours, et tous ceux qui seront disponibles viendront. On ne dépense pas beaucoup d'argent en Crète , c'est bien le moins que je me serve de mes économies pour faire des heureux.
Celte longue campagne de Crète prit fin , en réalité, pour Paul Henry, le 24 novembre 1898.
l ecole des fusiliers de la marine l'embarquement pour la chine
L'enseigne Henry, envoyé en congé après dixhuit mois de campagne à la mer, commence par jouir délicieusement du repos qu'on lui accordait ^ Il était fier de montrer ses deux galons. Il retrouvait à Angers des amis de collège, des camarades du Borda, d'anciennes relations de famille qui ne l'avaient pas oublié, mais qui, le revoyant après une longue absence, éprouvaient cette impression si nette et si vive des changements survenus. Pour lui, c'était l'épanouissement, l'achèvement de l'homme. Avait-il grandi réellement? Je ne sais. Mais il semblait avoir grandi. Je me souviens que je le rencontrai plusieurs fois pendant ce congé, et
1 Débarqué à Toulon, Paul se rendit d'abord à Lorient en passant par Angers. Il avait craint que les relations très tendues, à ce moment, entre la France et l'Angleterre, ne permissent pas d'obtenir le moindre congé. Cependant, en décembre 1898, il revenait dans sa famille, avec un congé de trois mois.
que je fus' frappé de sa physionomie ouverte et grave, d'une distinction toute militaire. C'était un beau soldat, bruni par le vent de mer, la taille mince et cambrée, le visage un peu levé. Même il avait dans l'attitude, et aux premiers mots de la conversation , cette manière ferme que donne l'habitude du commandement et plus encore de la maîtrise sur soi-même. Les yeux paraissaient moins grands que dans son enfance, mais ils regardaient droit, comme ceux d'un honnête homme. Une petite barbe en carré allongeait son menton solide de Breton; et, si jeune qu'il fût, il avait l'air d'un chef en qui on peut avoir confiance.
Il se reposait, mais la pensée de son métier, de son avenir, de son devoir de marin ne le quittait pas. Il avait, dès son retour, demandé aux autorités maritimes de Lorient, son port d'attache, à être inscrit sur ce qu'on appelle « la liste de tout embarquement » , c'est-à-dire la liste de ceux qui vont au devoir sans choisir, pour qui tout voyage est bon, toute campagne nouvelle souhaitable.
S'il avait été tenu compte de cette lettre, il est à peu près certain que Paul Henry n'eût pas été en Chine. La demande fut oubliée dans les bureaux. Le congé se prolongea ; le jeune enseigne , n'étant pas rappelé, réclama près de la Majorité générale du port de Lorient. On lui répondit qu'en effet il aurait dû recevoir un ordre d'embarquement ; on
l'invitait à suivre les cours du bataillon d'apprentis fusiliers et à conquérir le brevet d'officier fusilier. Une de ses lettres de Crète prouve, d'ailleurs, qu'il avait désiré lui-même passer par cette école.
Il y entra au mois de mai 1899. Ce furent six mois très agréables pour le jeune enseigne et pour ses parents. Jusqu'aux vacances scolaires, Paul trouva le moyen de revenir fréquemment à Angers , et, pendant les mois d'août et de septembre, il n'y eut guère de dimanche qu'il ne réussît à passer à Kergresq , traversant la Bretagne dans les trains peu communiquants de cette région, faisant à bicyclette la route qu'il ne pouvait faire en chemin de fer, et ne se plaignant jamais de la fatigue, quand il avait pu embrasser le père, la mère et « toute la bande d.
A Lorient même , la vie était nécessairement monotone. C'était la vie d'école, avec ses cours, ses examens, son absence d'imprévu. Paul y rencontra plusieurs camarades anciens, et se fit quelques amis nouveaux. L'un de ceux-ci a raconté ses souvenirs dans une lettre adressée au père de son ami. Et cette lettre est touchante par son accent d'affection et de sincérité, et par l'hommage qu'elle rend à l'influence bienfaisante et discrète qu'exerçait autour de lui Paul Henry, qu'on devinait dur à luimême et doux aux autres.
« Quand j'arrivai à Lorient, dit la lettre, j'étais dans une mauvaise passe. C'est lui qui m'avait
relevé, et qui m'avait doucement remis dans la voie de la prière, sous la main de Dieu. Et c'est de ce jour, où il m'avait grandement ouvert son bon cœur, que notre camaraderie s'était changée en amitié.
« La dévotion qu'il avait pour sainte Anne s'est montrée au grand jour pendant le siège de Pékin. Il en avait déjà donné un exemple pendant son séjour à Lorient. Le 26 juillet , nous avions un exercice à neuf heures du matin; néanmoins il sortit de Lorient la veille, se rendit à Sainte- Anne d'Auray; coucha dans un tombereau, la foule ayant envahi les hôtels; fit ses dévotions le matin, à la première heure; couvrit en bicyclette, entre six heures et huit heures, la distance qui sépare Sainte-Anne de Port-Louis, et assista gaiement à l'exercice.
« Ce n'est qu'au bataillon que j'ai pu le connaître à fond. Il menait là une vie fort calme et réglée. Il habitait, rue du Port, une petite chambre .bien simple, à laquelle il avait donné cependant un charme particulier, en mettant sur le mur des photographies et quelques souvenirs de ses campagnes. Nous pouvions nous réunir assez souvent. C'étaient des réunions assez bruyantes, des conversations à bâtons rompus, entrecoupées de rires fous; des façons originales, piquantes et quelquefois méchantes d'exposer ce que les officiers plus anciens
essayaient de nous inculquer. Quand les exercices étaient terminés, on partait en bicyclette, et l'on courait sur ces routes accidentées de Bretagne, si belles au printemps et en été.
« Mais le meilleur souvenir que j'aie gardé de ce temps-là, c'est celui de nos promenades du soir. On préférait être moins nombreux pour se parler à cœur ouvert. Bien souvent, j'ai erré avec mon ami sur la jetée de Lorient ou sur la route de Larmor ; c'est alors que nous causions plus intimement du présent et de l'avenir. Son intention bien arrêtée était déjà de passer deux ans loin de la France. C'est dans ces bonnes conversations que j'ai appris à le connaître et à l'aimer.
«: Mais rien de bien extraordinaire ne venait rompre notre vie tranquille, trop tranquille, pensions-nous. Rien, si ce n'est les escapades vers Angers ou les Côtes -du -Nord. Dans sa courte vie, j'ai connu Paul un an à peine, mais cette année est des meilleures de ma vie. »
Les professeurs de l'école n'appréciaient pas moins le jeune officier. Très vite ils reconnurent ses multiples qualités de marin, son esprit ouvert, sa constante application. On put deviner, presque dès le début, que Paul Henry sortirait dans un très bon rang. Il était presque seul à ne s'en croire pas digne, et voici le billet par lequel il annonce à ses parents le résultat définitif:
Lorient, 28 octobre 1899. — Une bonne nouvelle, pour vous dédommager de ce que je ne viens pas demain : je suis classé le premier dans les examens que nous venons de passer. C'est beaucoup trop beau, et j'étais loin de le mériter. Je n'hésite pas à dire très haut que c'est uniquement aux bonnes âmes du Purgatoire que je dois ce petit succès, que je leur avais demandé pour vous faire plaisir, et pour racheter mes mauvais classements du Borda. Remerciez-les donc avec moi. Ce n'est pas un classement définitif, mais j'ai un peu d'espoir, maintenant , d'avoir ce qu'on appelle ici le prix d'ensemble (une superbe paire de jumelles), donné au premier de l'Ecole. Bons et tendres baisers à tous.
Il sortit premier, en effet, quelques jours plus tard , et la seule correction qui se trouva apportée au texte de la lettre, c'est qu'au îieu des jumelles, Paul choisit un revolver.
Le 8 décembre 1899, Paul Henry est en congé, ou plutôt , comme s'exprime la feuille officielle, « en résidence libre conditionnelle », à Angers. Il attend au milieu des siens l'ordre d'embarquer. Où va-t-on l'envoyer? Sans doute en escadre. Mais non. Un fait assez rare se produit : en Extrême-Orient et en cours de voyage , un enseigne de vaisseau donne sa démission. Il faut le remplacer. L'amiral demande un officier torpilleur; on désigne un officier fusilier. Et le choix se porte sur Paul Henry.
Celui-ci apprend sa nomination par un de ses camarades, dans la rue, le l^r janvier '1900. Il est ravi. Il se hâte de rentrer chez lui.
« Quelles belles étrennes! s'écriait-il. J'embarque pour faire le tour du monde! i>
Et il sautait au cou de ses parents, tâchant de leur faire partager son enthousiasme pour l'admirable croisière qui commençait.
LA ROUTE DE CHINE Hi
Car ce n'est encore que d'un voyage autour du monde qu'il s'agit. Le D' Entrecasteaux n'a reçu aucune mission belliqueuse. De Saigon, où il est mouillé , le croiseur cuirassé doit remonter au nord par Hong-Kong, Chang-Haï, le Japon, jusqu'au port russe de Vladivostok; il n'est aucunement question d'une guerre avec la Chine, de l'intervention des puissances européennes. On sait seulement que les chrétiens sont inquiétés, menacés; mais on espère que ce ne sera qu'une effervescence passagère. Le croiseur, après avoir salué nos alliés à Vladivostok, redescendra donc sur le Tonkin, montrera le pavillon . français aux Hollandais à Batavia , puis aux Anglais en Australie , et poussera sans doute jusqu'à la Nouvelle-Zélande.
Ce sont là les projets. L'histoire a été bien différente.
Le jeune officier devait se rendre par paquebot à Saigon, pour embarquer sur le D' Entrecasteaux. Le 28 janvier il était donc à Marseille, et prenait passage à bord de V Armand-Béhic, des Messageries maritimes.
« J'ai fait avec lui, dit un de ses camarades, les dernières emplettes, et je l'ai mis sur le paquebot. Il était calme, gai comme toujours, mais néanmoins laissant apparaître de temps à autre cette émotion que l'on ressent toujours en quittant tout ce que l'on aime... Son désir était de monter à Notre-Dame-de-
la-Garde avant de partir ; nous n'en avons pas eu le temps. »
Huit jours plus tôt., — c'était le premier témoignage de ce singulier pressentiment de sa mort prochaine, que nous allons voir s'affirmer de plus en plus nettement, — Paul écrivait à son oncle, M. Léon Henry :
Serai -je jamais mieux préparé au point de vue chrétien? Et quelle plus belle mort que celle du soldat?
Mais ni le père, ni la mère, ni les frères et sœurs ne doivent même soupçonner que de pareilles idées passent ou ont passé dans l'esprit du cher voyageur, et, au moment de monter à bord, il s'ingénie à trouver des mots qui les rassurent ; il trace pour eux ces lignes d'adieu, qui sont surtout des lignes d'espoir :
Marseille, 1% janvier 1900. — Avant de quitter la France, mes bons parents chéris, et tous mes frères et sœurs, je veux vous envoyer le dernier baiser. Dans deux heures, nous aurons appareillé, et pour de longs mois je dirai adieu à la «c douice France ». Vous dire que je suis gai, ce serait un peu exagéré; rien de poignant comme ces départs, et j'en ressens d'autant plus le déchirement que je m'étais bien habitué à la vie de famille, pendant les bons jours passés à Angers. Mais « A Dieu vat ! » on est marin , après tout ! Un an d'absence , ce n'est rien ; quelle fête que celle du retour ! quel bonheur intense! c'est en quelque sorte un phare
qui éclaire toute la campagne. A peine parti , je pense déjà à ce jour béni, et plus on est loin, plus 'on souffre, plus le mot magique de retour réchauffe le cœur, et remonte le moral.
Le journal de bord commence ce même soir, et il s'allongera chaque jour d'une ou deux pages. A chaque escale, c'est un paquet volumineux qui sera jeté à la poste, et qui racontera la campagne de Chine.
A bord de TArmand-Béhic, 28 janvier 1900. — 4 heures. Je viens d'arriver à bord; tous mes bagages sont embarqués, même ma bicyclette qui a trouvé un petit coin dans une cale, grâce à l'obligeance d'un officier du paquebot. Ma chambre est grande et mon panier n'y tient pas trop de place. Seulement je suis à tribord, et quand nous serons dans l'océan Indien, cap à l'est, j'aurai le soleil toute la journée. Aussi tâcherai-je de me faire donner une cabine à bâbord, ce qui ne sera pas très difficile, puisque, paraît- il, nous ne sommes pas beaucoup de passagers de première.
De Meaux, Brossier et moi, nous sommes montés sur le spardeck pour jouir du coup d'œil curieux qu'offre le pont d'un bateau en partance.
Peu à peu, pendant que nous causons, le temps passe. Yoici maintenant le courrier qui arrive à bord... Ça a l'air tout simple, n'est-ce pas, d'embarquer le courrier; quelques sacs de lettres à jeter à bord... Erreur, ô naïfs humains, nous ne sommes pas de vulgaires facteurs. Voici sur le quai une interminable file de gens courbés sous le poids de sacs monstrueux. On dirait de longues caravanes de fourmis ravitaillant leur fourmilière *
Pendant plus d'une demi -heure, sans discontinuer, les sacs succèdent aux sacs.
Soudain, une cloche tinte longuement, tristement; on dirait le glas des adieux. Et, en effet, elle prévient la foule des parents et amis des partants qu'il est temps de quitter le hord. Vite un dernier haiser, une dernière étreinte, et l'on se quitte. Un bruit de chaînes, des coups de sifflet, des gens affairés qui courent d'un bout à l'autre du pont, des ordres qui se croisent et, au milieu de ce vacarme, le commandant très digne, qui se promène sur la passerelle, voilà qui sent l'appareillage. Décidément, il est grand temps que Brossier descende à terre , s'il ne veut partir avec nous vers les lointains pays de Chine. Ce n'est pas que cette perspective lui déplaise, mais il n'y a pas moyen.
« Allons, au revoir, mon vieux.
— Tâche de venir nous voir en Chine.
— Bonne chance, bonne campagne! »
Et Brossier est déjà sur le quai, agitant son mouchoir.
Nous sommes dérapes ! « L'ancre est haute! » crie-t-on de l'avant. Nous commençons à nous ébranler doucement, très doucement, et puis, crac! on s'aperçoit que notre ancre a mordu dans la chaîne d'un transatlantique mouillé près de nous. Nous stoppons, on manœuvre la chaîne; bref, on perd du temps, et voici que la nuit tombe. Tout à l'heure, quand le paquebot rangera les jetées, les parents et amis n'auront même pas la consolation de voir une dernière fois la chère silhouette de ceux qui s'en vont au loin.
Nous voilà dégagés; lentement, majestueusement, comme un blanc fantôme V Armand- Béhic glisse dans la nuit. Nous voilà sortis du port, en route pour le larçe. Ce n'est plus Marseille que je vois, c'est la chère
maison de famille où il fait si bon vivre, c'est le vieux Kergresq, où les jours s'écoulent si doucement, si gaiement, au milieu de parents chéris et d'amis si bons. A tous je dis adieu, mais c'est un adieu qui sent déjà le retour, il me semble. Dans quelques mois, c'est le port que je re verrai, c'est la même foule qui sera massée sur les jetées. Mais ce seront des cris de joie qu'elle poussera, et je connais un jeune homme qui ne sera pas plus triste qu'il ne faut.
Peu à peu les derniers feux s'éteignent, et maintenant, sous la forte poussée de nos deux hélices, nous nous enfonçons dans le sombre horizon.
Le lundi 29 janvier, le bateau passe le détroit de Bonifacio. La mer grossit, « elle se fait, d comme dit le jeune officier; la nuit, elle devient vraiment mauvaise. Et il décrit avec bonne humeur, — toujours en pensant aux yeux jeunes ou indulgents qui le liront, — les chutes sur le plancher de sa cabine en pleine nuit , l'obligation où il est de se coucher dans le deuxième lit, qui forme un angle droit avec le premier, afin de changer le roulis en tangage.
Le mardi, par mer calme, il longe le Stromboli, et traverse l'admirable détroit de Messine. Il revoit le lendemain la Crète ,
... cette hideuse contrée , dit-il , que ces Marseillais de Grecs ont traitée et traitent encore de pays des dieux... Et pourtant, j'ai été presque content de la revoir; ça m'a fait l'effet d'une de ces vieilles figures de connaissance qui, bien que laides et antipathiques, font plaisir à voir dans certaines circonstances.
fl6 PAUL HENRY
Un peu plus loin, je trouve ce règlement de vie, qu'il est à peine besoin de souligner. Combien de jeunes hommes de vingt-trois ans, voyageant à bord d'un paquebot, n'eussent rien du tout réglé! Et combien d'autres, habitués à une discipline, ayant senti le besoin de fixer l'emploi de leur temps, l'eussent fait différemment, sans songer, par exemple, à mettre € la lecture de la messe » parmi leurs obligations quotidiennes ?
Nous arriverons à Port-Saïd cette nuit, et, dès demain, un paquebot emportera nos lettres vers la France. Et dans les premiers jours de la semaine prochaine , il y aura grand bruit dans certaine maison de la rue Proust...
Voici à peu près le programme que je me suis tracé à bord :
7 heures, lever, toilette, prière, déjeuner;
9 heures, lecture de la messe, travail d'anglais ;
11 heures, déjeuner, promenade;
1 heure, lecture, dessin;
4 heures, thé, goûter;
4 heures et demie à 5 heures et demie, travail, journal ;
5 heures et demie à 6 heures, promenade apéritive;
6 heures, toilette du diuer ;
6 heures et demie, dîner, jeu, promenade;
9 heures, thé (je m'en abstiens la plupart du temps).
Et puis... (une ligne de points pour symboliser le sommeil).
La lettre se termine par cette petite ligne en écriture fine et hâtée :
Je penserai demain à la conférence du cher papa^
8 heures soir. — Le feu de Damiette est en vue. Nous serons à Port-Saïd dans trois heures. Je trouve que ce n'est pas la peiile de me coucher, et longuement je me promène sur le pont, en évoquant votre cher souvenir. Mais les heures s'écoulent vite ainsi, et je suis tout surpris, en revenant de mon petit séjour en pensée dans la vieille cité angevine, d'apercevoir par tribord devant les feux de Port-Saïd, A une heure et demie, nous prenons le pilote ; à deux heures, nous sommes amarrés. Il s'agit maintenant de descendre à terre : j'ai d'abord à visiter Port-Saïd, et puis j'ai à faire diverses emplettes, telles que chaise-longue, babouches, cigares, tabac. Drôle d'heure, n'est-ce pas, pour visiter une ville? Mais nous n'avons pas le choix, puisque nous appareillons à quatre heures. Ça me rappellera mes promenades nocturnes à Bordeaux.
Il débarque avec deux de ses camarades, et la lettre décrit les échoppes et les boutiques de mercantis de la petite ville, éveillée presque chaque nuit par le passage d'un paquebot.
Le lendemain, au jour, dans une gare du canal de Suez, Y Armand- Béhic croise le Djemnah, des Messageries maritimes.
Je passe en revue les divers passagers, écrit le voyageur.
* Le père de Paul Henry devait faire le lendemain, à l'Université catholique d'Angers, une conférence sur saint Yves.
Par contre, un de mes compagnons de route, un capitaine d'artillerie de marine, reconnaît un de ses coliques. Vite, il le hèle.
« Capitaine R*** !
— Ah ! bonjour, mon vieux, comment va?
— Très bien ; vu ta famille avant le départ, va bien.
— Merci. Où vas-tu? Moi je... » Le reste se perd dans l'éloignement.
A cinq heures et demie, nous nous garons pour laisser passer un cuirassé allemand, le Deutschland, qui revient des mers de Chine. Quelques coups de casquette de part et d'autre, pas de cris, pas d'enthousiasme. Ah! si c'était un Russe !
Le voyage se poursuit. Chaque jour, le thermomètre monte de deux ou trois degrés; les vêtements blancs commencent à sortir des valises. Les nuits deviennent très chaudes.
Samedi, 3 février. En mer. — Ce matin, en me réveillant , j'aperçois par mon hublot le massif du Sinaï. Ça manque un peu de verdure, et je ne m'étonne pas que les Hébreux se soient montrés peu enthousiastes des charmes d'une telle contrée. Du sable et des rochers ont l'air d'en être les plus clairs produits. De loin, au soleil levant, ces montagnes se parent de nuances ravissantes, depuis le rose le plus tendre jusqu'au mauve le plus délicat. Avec ça, de petits massifs de pics rocheux, de formes bizarres , mais accolés les uns aux autres de la façon la plus régulière. On dirait de ces décors en carton sur lesquels dorment, dans leurs boîtes, les petits soldats de plomb.
Cette après-midi, j'ai fait un peu d'aquarelle, mais décidément la mer sur laquelle courait mon paquebot était d'un bleu extravagant. Dans un moment d'impatience, je l'ai badigeonnée en vermillon, et... j'ai commencé une autre œuvre, un portrait. C'est encore plus difficile, mais mon rêve serait de vous avoir tous enluminés de ma main, aussi ressemblants que possible : y arriverai -je? j'en doute. Mais ça me fait passer quelques heures par jour avec vous, et quelques heures qui ne sont pas toujours sans gaieté; par exemple, quand je fais un triple menton à notre chère Marguerite, ou un nez un peu trop long à la Grande-Duchesse. Quand je serai arrivé à un résultat présentable, je vous enverrai des spécimens de mes œuvres.
iV. B. — J'ai encore perdu une illusion : la mer Rouge est d'un bleu à faire verdir la Méditerranée.
Lundi, 5 février. — Décidément ça sent les tropiques , les chambres commencent à devenir des étuves. Heureusement, dans les salons, les « pankas » fonctionnent. Le ce panka » est un grand panneau rectangulaire recouvert d'une sorte de taie d'oreiller. Une corde attachée à sa partie supérieure la fait osciller, c'est en somme un grand éventail. C'est très amusant, de voir s'agiter ensemble et sans bruit une trentaine d'instruments de cette SQrte. Nous avons ainsi , pour les repas , une fraîcheur relative. Sur le pont, le soir surtout, il fait très bon.
Les soirées sont les meilleurs moments de la vie du bord ; rien n'est beau comme le calme et la sérénité majestueuse de ces nuits tropicales. Et sans vouloir faire de sentiment, je vous dirai qu'on se sent véritablement
tout autre : loin du terre à terre, des affaires du monde, l'àme s'élève.
Ce soir, la mer est légèrement houleuse; est-ce la suite d'un coup de vent ou l'annonce de gros temps? Peut-être ni l'un ni l'autre. La tempête a ses charmes. Sur un beau bâtiment comme le nôtre, ce serait un spectacle superbe.
Selon la coutume, un comité se forme à bord pour organiser une fête : bal , concert pour les passagers, et jeux variés pour l'équipage. Pendant les préparatifs et toute la journée, V Armand- Béhic court après un grand paquebot anglais, qui est parti de Suez douze heures avant lui. Il le dépasse avant la nuit. Et Paul, que ce nom d'Anglais émeut comme tout marin, écrit, avec cette équité et cette bienveillance discrète qui sont rarement des qualités de jeunesse:
C'est curieux comme ce peuple gagne à être connu de près. En tant qu'individus, j'entends. Nous en avons plusieurs à bord, qui sont véritablement charmants, d'une amabilité, d'une complaisance même à toute épreuve.
Le lundi 13 février, à deux heures de l'après-midi, VArmand-Béhic entre dans le port de Colombo. Les officiers qui vont en Chine doivent passer à bord d'un paquebot rapide qui les attend , le Tonkin.
Sur son avant, dit le journal, on aperçoit un petit bâtiment de guerre français, pas joli, pas grand : c'est
un petit aviso -transport, la Caravane, qui fait la navette entre la France, la Chine et Madagascar. Il y a làdessus quatre enseignes, mais aucun n'est de ma promotion.
Vite, le journal donne un dessin du Tonkin et un joli récit d'une visite à Mount-Lavinia, à dix kilomètres de Colombo.
Le Tonkin ne partant qu'à dix heures du soir, nous avons le temps de faire connaissance avec Colombo et ses environs.
On m'a recommandé une très jolie promenade, Mount- Lavinia, une sorte de station balnéaire située à une dizaine de kilomètres de la ville; avec ma bicyclette, ce sera une petite course de rien du tout, seulement, j'attends pour descendre à terre que la chaleur soit un peu tombée. A quatre heures, je fais accoster un canot, ou plutôt une pirogue à balancier. Voici à peu près la description de l'outil : imaginez une longue périssoire de trois à quatre mètres de long. Au milieu , sous une petite tente, il y a place pour deux personnes. A l'avant deux pagayeurs, à l'arrière un patron, voilà tout l'équipage. On a pu caser ma bicyclette à l'avant ; un Malabar la tient à bout de bras pendant tout le trajet, vingt minutes environ. Le balancier est constitué par une espèce de poutre supportée par deux montants. De temps en temps le patron excite ses hommes, et tous hurlent avec ardeur : ce Savais ! savais I »
Dans ce bizarre équipage, j'arrive à terre sans encombre, et, deux minutes après, j'enfourche mon instrument. Je traverse une partie de la ville de Colombo, qui, entre parenthèses, m'a paru autrement bien bâtie
et outillée que la plupart de nos villes coloniales françaises, — il y a même des tramways électriques.
Je longe pendant quelque temps le bord de la mer, puis je pénètre sur une belle route, ombragée de superbes cocotiers, et bordée pendant très longtemps de cases indigènes. Il y a là un grouillement de population, insupportable d'ailleurs pour le bicycliste, mais fort curieux. On y rencontre en effet tous les types de la race indienne : des hommes magnifiques, nus jusqu'à la ceinture, les cheveux leur tombant sur le dos ou soigneusement relevés en chignon; des femmes, des fillettes surtout , ayant une étonnante finesse de traits , délicieux bronzes vivants. Et tout ça se promène gravement, presque majestueusement, se dérangeant à peine pour les innombrables petites charrettes traînées par des bœufs de toutes tailles (j'en ai vu d'à peine plus gros que des chiens).
Entre ces charrettes se faufilent des pousse-pousse, traînés au galop par de grands diables, d'allures faméliques, et puis ce sont des équipages, et des cavaliers, et des bicyclettes, enfin un mouvement qui n'a rien à envier à celui de la place de la Concorde. C'est miracle que je ne renverse personne, ou que je ne sois pas moimême renversé. A mesure qu'on s'éloigne un peu, le mouvement, quoique toujours très intense, diminue peu à peu. Maintenant je traverse de grands bois de cocotiers, d'où émergent parfois de délicieux cottages.
Seulement c'est un peu monotone comme végétation, des cocotiers, toujours des cocotiers, et puis ce que je vois est très peu accidenté. Pourtant, en passant sur un pont, j'aperçois, des deux côtés de la route, le paysage le plus délicieusement tropical qu'on puisse imaginer. Je ne sais si vous n'avez pas quelquefois rêvé que vous
étiez un de ces riches créoles comme on n'en voit plus guère que dans les romans? Mollement bercé dans un hamac, à l'ombre d'arbres immenses et d'un feuillage étrange, traversé par la brise parfumée, chargée des effluves de milliers de fleurs aussi belles qu'odoriférantes... (Ouf! en voilà d'une description, j'ai cru que je n'arriverais pas à la finir, rien n'est aussi pénible qu'un tel sport par une douce température), et je continue.
Étendu donc dans un hamac, vous regardez paresseusement couler les eaux limpides d'une jolie rivière qui va se perdre au milieu d'un extravagant fouillis de verdure. Eh bien I ce paysage , forgé de toutes pièces par votre imagination, ressemble étonnamment à ce que j'ai vu, en passant sur ce pont dont je vous parlais tout à l'heure. ,»
Mais revenons à nos moutons , ou plutôt à ma promenade.
Après quelques hésitations sur la route à suivre, j'arrive au sommet du Mount-Lavinia. Pas très haut ce sommet, mettons trente mètres. Il y a un hôtel splendide, et j'y trouve de nombreux passagers du Béhic, et entre autres deux de mes camarades et deux Anglais, avec lesquels nous sommes dans les meilleurs termes. Nous buvons ensemble la limonade de l'amitié, et nous sommes bien vite assaillis de marchands indiens qui veulent à toute force nous faire acheter, à des prix fabuleux, des pierres dites précieuses et des perles de Ceylan.
Entre autres curiosités, ils nous montrent des éléphants en ébène et des cannes en corne de rhinocéros. Pour cinq roupies, j'ai une canne et deux éléphants, — on m'en demandait douze roupies ! — et encore je me suis
fait voler. Au coucher du soleil , je mets le cap sur Colombo, mais il s'est levé un petit vent de mer qui soulève une poussière intense, et j'arrive à Colombo dans un état effrayant de saleté. En route, j'ai vu quelque chose d'assez curieux ; dans une misérable case indienne, j'ai aperçu une indigène, à peine vêtue de quelques oripeaux d'éclatantes couleurs, travaillant à une superbe machine à coudre, tout ce qu'il y a de plus perfectionnée, auprès de laquelle celle de maman n'est qu'un vieux clou. Je trouve que cette étrange mixture de civilisation et de pittoresque local n'est pas une des moindres curiosités de ces pays exotiques.
Je rentre à bord dans une pirogue, je dîne en deux temps trois mouvements, et à huit heures je suis à bord du Tonkin.
J'ai une très belle chambre à bâbord, et pour moi tout seul. Je me couche avant l'appareillage. On prétend qu'il n'aura pas lieu avant demain matin. Bonsoir I
Le bateau quitte Ceylan le mardi 13 février. Paul étudie le nouveau domicile éphémère et instable qui lui est donné; il préfère àèQÀdièmQïû.VArmand-Béhic qu'il vient de quitter. La chaleur devient difficile à supporter. Quelques jours se passent; on approche du détroit de Malacca.
Nous longeons la presqu'île du même nom, dit le journal du 17 février. Nous passons tout près de curieux îlots, qui ne sont de la base au sommet qu'un fouillis de verdure. Mais ça n'a pas l'air naturel. On dirait des motifs de décoration pour chinoiseries. Nous arriverons à Singapour à quatre ou cinq heures, et nous n'en par-
tirons demain qu'à midi. J'aurai donc le bonheur d'avoir la messe, si toutefois nous ne sommes pas en quarantaine à cause de la fièvre bubonique.
Ce mot-là, que Paul Henry écrit tranquillement, comme il écrirait que les requins suivent son navire, ce mot-là peut effrayer les chers êtres auxquels on pense toujours, et pour lesquels il n'y a pas d'attention trop petite. Aussi le journal reprend -il aussitôt :
Si vous voyez, dans les journaux, qu'il y a eu des cas suspects sur le Tonkin, ne vous inquiétez pas. D'abord, ce serait très probablement faux, et puis les blancs n'ont absolument rien à craindre.
Le lendemain, dimanche, le bateau se trouvait à Singapour, en effet. Il y avait passé la nuit. Le jeune enseigne raconte comment il a essayé d'entendre la messe, et je veux donner tout ce récit, parce qu'il s'y trouve plusieurs traits de caractère, et aussi une appréciation de ces Chinois que Paul Henry va combattre dans quelques mois, et qu'il rencontre ici pour la première fois, presque chez eux.
Nous étions amarrés à quai; rien de plus facile, par conséquent, que de descendre à terre. Quand je me réveillai, il était sept heures. Déjà du soleil à flots; inutile de songer à sortir en bécane, à moins d'avoir une folle envie de savoir exactement ce qu'est une insolation. Ah! si c'était pour aller à Kergresq, je ne dis
pas!... Or donc, les charmes singapourois ne me paraissant pas mériter les honneurs d'un coup de soleil, je me résignai à prendre un pousse - pousse pour me conduire à Singapour- ville, qui est distant des docks d'environ une lieue.
Le pousse-pousse est sans doute ainsi nommé, parce que c'est un véhicule qu'on traîne et qu'on ne pousse pas. Le métier de bête de somme, que fait le Chinois ou le Malabar qui traîne ces instruments, m'a profondément dégoûté, mais il paraît qu'au bout de peu de temps on s'accoutume très bien à voir ces pauvres hères. Quand fera-t-on une loi Gramont pour les hommes?
Nous traversons d'abord les quartiers chinois, où grouillent une multitude de forts gaillards aux yeux bridés et au teint jaune. Mais n'allez pas croire que le Chinois est le magot que nous nous imaginons volontiers en France. C'est en général un grand diable, bien découplé, de figure souvent expressive et intelligente. Les premières fois, c'est très amusant de voir défiler de longues théories de Chinois de la classe bourgeoise, leurs longues queues s'échappant d'un vaste melon crasseux pour battre sur leur talon. Le melon est à peu près tout ce qu'ils ont pris à la civilisation européenne. Le reste du costume est resté ce qu'il était naguère.
Les maisons, comme extérieur du moins, ne m'ont pas paru bien curieuses. Ce sont de petites échoppes en torchis, ressemblant beaucoup à toutes les cases de banlieues des ports exotiques. Je passe par l'hôtel où est descendu l'Anglais dont j'ai fait la connaissance à bord du paquebot. Je lui fais mes adieux, car il reste ici, en attendant le courrier espagnol qui doit le mener aux Philippines. Puis je me mets à la recherche d'une église catholique. J'avise un policeman, un grand Malabar de
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belle mine, et je lui demande, dans mon anglais le plus pur, où se trouve l'église catholique. Pas de réponse. Je recommence, en parlant plus lentement.
(( No sabi parla anglèse, » me répond dédaigneusement le bonhomme.
Je trouve que c'est raide de rencontrer dans une ville anglaise un policeman qui ne sait pas l'anglais. Pensant que c'est un novice , peu au courant de son affaire, j'avise un autre sergot, même réponse; un troisième, réponse identique.
A la fin, heureusement, un passant complaisant m'indique vaguement la route à suivre pour arriver à la mission française, et, après quelques tâtonnements, j'arrive à la porte d'un couvent. J'entre, et je trouve une bonne sœur qui manque de m'embrasser en voyant que je suis Français, et qui plus est un Français qui désire assister à la messe. Justement l'église est en face, la bonne sœur m'y conduit, en me disant que, bien probablement, je serais un peu en retard. En effet, j'arrive à l'offertoire. J'ai fait ce que je pouvais. Je suis donc en paix avec ma conscience. C'est un évéque qui officie, sans doute le vicaire apostolique de la province. Mêmes chants, mêmes ornements qu'en France, seulement les enfants de chœur sont soit de petits Hindous, soit de petits Chinois. Je remarque dans l'assistance un piquet de marins anglais et une troupe nombreuse de cipayes. Ainsi la protestante Angleterre envoie à la messe ses soldats catholiques. Que dirait -on en France, si on voyait chose pareille? Après la messe, j'aurais bien voulu voir les missionnaires, mais nous devons appareillera onze heures, et le temps presse.
Deux jours plus tard , le 20 février, le paquebot
remonte la rivière de Saigon, et, à deux heures et demie, accoste le quai. Yoici les premières impressions et le récit de l'arrivée à bord du D'Entrecasteaux :
J'aperçois un de mes fistots, Wayne d'Arche, qui a fait l'intérim sur le D' Entrecasteaux , entre le départ de l'enseigne que je remplace et mon arrivée. Comme il y a bientôt trente mois qu'il a quitté la France, il est plutôt joyeux de me voir arriver.
Il se met très gentiment à ma disposition, et nous partons tous deux pour le D' Entrecasteaux. Nombreuses visites naturellement, à l'amiral, au commandant, au chef d'état-major, au second, etc. Après quoi je me suis mis à faire mon déménagement , et c'est seulement aujourd'hui que je le finis.
23 février. — Le bateau est grand , bien aménagé ; le pont est très dégagé; les chambres sont assez grandes et ont des sabords , ce qui est un énorme avantage.
Voici le plan de ma chambre... ■
Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi y donner un bal ; mais pour un bateau c'est une belle cliambre , et je m'y trouve très bien. C'est sur le bureau que j'ai mis les quelques photographies que j'ai de vous, c'est mon petit coin préféré.
Les autorités supérieures ont été très étonnées de voir arriver un enseigne de vaisseau fusilier, quand elles attendaient un torpilleur. Aussi m'a-t-on donné provisoirement la torpille , la compagnie de débarquement et une tourelle de canon de 240. Vous voyez qu'avec ça j'ai de quoi m'occuper, d'autant plus que ce n'est pas encore
tout, j'ai en plus le quart de midi à quatre heures tous les deux jours.
Ce service me permettant cependant de descendre à terre tous les soirs, j'en profite, et je vais me promener à bicyclette, ou encore faire des commissions en ville. A cinq heures, le tout Saïgon se. rend en voiture à un endroit qu'on appelle l'Inspection. C'est une longue allée, où, après le coucher du soleil, les équipages saïgonais défilent au pas trois ou quatre fois de suite, histoire de singer le bois de Boulogne. Pour aller à l'Inspection, on traverse un superbe jardin public. La végétation est naturellement très abondante et très originale; j'y vois des arbres que je n'avaisjamais vus nulle part. J'ai remarqué entre autres une sorte de palmier communément appelé l'arbre du voyageur. Il a une forme très régulière ; on dirait un gigantesque écran ; les palmes sont toutes dans le même plan et émanent d'un même centre.
La ville même de Saïgon est peu curieuse ; mais elle est très bien percée , bien aérée ; ses rues sont ombragées par des arbres superbes, enfin ses maisons sont assez coquettes.
Dimanche, 25 février. — J'ai dîné chez l'amiral ; on a parlé de notre prochaine tournée dans le noi^d. Nous partirons probablement dimanche pour Tourane, Hong- Hong, Ghang-Haï, le Japon, Vladivostok; nous redescendrons ensuite en baie d'Halong(Tonkin). Nous serons alors au mois de septembre ; nous irons de là à Batavia , peut-être en Australie, peut-être même en Nouvelle- Zélande. A moins qu'il y ait encore une baroufle quelconque avec la Chine ; car tous ces projets sont splendides, mais il suffit d'un rien pour les faire avorter.
Lundi, 26 février. — J'ai fait aujourd'hui la connaissance de l'aLbé, grand chasseur devant l'Éternel; il était parti en permission pour chasser le rhinocéros et le tigre à l'occasion. Il est revenu bredouille, mais paré à recommencer. C'est un homme infatigable ; il fait même de la bicyclette. D'après ce que j'ai entendu dire, il est très aimé à bord.
Il y a ce soir un grand bal travesti; mais je n'irai certes pas danser par la douce température dont nous jouissons actuellement; d'ailleurs, demain matin à six heures nous avons compagnie de débarquement.
Mardi, 27 février. — J'ai pu causer un peu cet après-midi avec le commandant Kerguistel, qui m'avait fait appeler pour m'annoncer un changement dans mon service. Je conserve la compagnie de débarquement, et j'ai le détail général du bord. Je suis en somme le second du second ^ .
A bord du D'Entrecasteaux. — Port de Saigon. — Jeudi, l^"" mars. — Très jolie promenade avec Lestare, un de mes anciens camarades du septième poste à
1 On a retrouvé, non dans le journal, mais parmi les papiers personnels de l'enseigne Henry, ce règlement de vie à bord du D'Entrecasteaux. La distribution des heures n'est plus la même, mais le souci de n'en perdre aucune, et la volonté de discipliner sa vie , et la ûdélité à ses habitudes chrétiennes n'ont pas varié. "Voici cette note :
« Six heures, lever, prière, déjeuner; sept heures et demie à dix heures, lecture de la messe, travail pour le bord; dix heures à onze heures, anglais; onze heures, déjeuner; une heure à trois heures, dessin, aquarelle; trois heures à quatre heures, travail pour le bord; quatre heures à cinq heures, lecture anglaise; cinq heures à sept heures, à volonté; sept heures, dîner, journal; onze heures, couclier. Faire une petite prière ou une lecture avant chaque heure de travail. »
LA ROUTE DE GHliNE 131
Vlphigénîe , actuellement second de la canonnière cuirassée Styx, de la station de Cochinchine. Nous sommes d'abord allés à Tu -Duc, un petit village annamite situé à environ douze kilomètres de Saïgon. La route est à peu près plate, et bordée de chaque côté par de grandes plaines herbeuses où paissent de grands buffles gris, et aussi, parfois, par d'inextricables fouillis de verdure. De temps à autre, on franchit soit sur des ponts, soit par bacs , des arroyos ; c'est ainsi qu'on appelle les innombrables bras du Mékong à son embouchure. Le soleil est bien un peu piquant, mais on roule si aisément qu'on ne ressent aucune fatigue. Après avoir bu, dans un café chinois, une limonade à demi tiède, nous repartons vers Saïgon ; mais nous ne nous y arrêtons pas , et nous marchons encore , pendant une lieue environ , pour arriver au « tombeau de l'évêque d'Adran )i . C'est un monument construit dans le goût annamite, où reposent les anciens évêques de la province de Saïgon. Autour de ce monument il y a un petit cimetière où sont enterrés de nombreux missionnaires , les uns martyrisés, les autres morts à la peine, terrassés par l'impitoyable climat de la Cochinchine. Après une halte de quelques minutes, nous sommes repartis pour Saïgon. Déjà le soleil avait disparu. La douce mélancolie du crépuscule nous avait envahis, et nous roulions silencieusement, rêvant d'un autre pays bien loin au delà des mers. Moi je revoyais nos promenades du soir à Plougrescant, lorsque nous revenions du Kareck-Dû, à la nuit tombante. Souvent, comme nous arrivions à Kergresq, nous entendions le mélancolique tintement du Glas-Noz, et cela jetait un peu de tristesse sur la bande joyeuse. Mais bien vite la gaieté reparaissait, quand toute la famille se trouvait réunie dans la salle à manger.
Cette tristesse, je la sentis quand l'Angélus sonna à la cathédrale de Saïgon ; le son des cloches nous arrivait très doux, voilé par l'éloignement. Hélas! je n'eus pas pour me réconforter le joyeux dîner de Kergresq. Mais quand j'arrivai à bord, je me renfermai dans ma chambre, et, après avoir regardé vos chères photographies pendant quelques instants, je fis une petite prière, pour supplier le bon Dieu de vous bénir tous et aussi de nous garder toujours notre paradis de Kergresq.
Vendredi, 2 mars. — Ma promenade d'hier ne m'a nullement fatigué, bien que j'aie fait huit à neuf lieues. Gela vous montre que je suis en parfaite santé, .l'ai encore parfois des accès de nostalgie; mais je m'étais trop bien habitué à la vie de famille pendant quinze mois, pour que la sépai'ation ne fût pas un peu dure. Rassurez -vous, je n'ai pas perdu ma gaieté ni mon entrain.
Samedi, 3 mars. Nous ne partons plus demain, mais mercredi soir.
Le travail se fait très mal dans cet arsenal ; on a été obligé de recommencer plusieurs fois les quelques réparations dont le bateau avait besoin, après dix mois de campagne. Et cependant il n'y avait pas de grosses avaries. Cela vous montre la valeur de Saïgon comme point d'appui, en cas de guerre.
Dimanche, 4 mars. — Je suis déflnitivement au détail ; j'ai signé l'ordre du commandant cet aprèsmidi, mais je reste attaché au fusil. Hier soir, j'ai passé quelques heures à orner un peu ma chambre; mes éventails , mes paravents et de nombreuses photographies lui donnent un petit air coquet et assez réussi.
Vous ne sauriez vous imaginer combien on est heureux d'avoir ainsi son petit chez soi. Quelle différence avec la vie de midship !
D'Entrecasteaux. — Saigon, mardi 6 mars 1900. — Une petite déception : le paquebot de France n'arrive que demain soir. Par contre, toutes nos réparations étant effectuées, nous allons partir demain, vers cinq heures du soir, pour Tourane et Hong-Kong. Nous devons être à Hong-Kong le 14 au matin.
Tous les officiers du bord sont enchantés de quitter Saigon ; plusieurs ont été très fatigués par le climat , et ils espèrent que la fraîcheur que nous allons trouver dans le nord les remettra rapidement. Moi, comme vous le savez, je ne me porte jamais mieux que dans les pays chauds ; mais je suis cependant étonné de la rapidité avec laquelle je me suis habitué à la chaleur de ce pays -ci.
Je suis très pris par mes nouvelles fonctions de « détaillon » ; ce n'est pas une petite affaire que de connaître un grand bateau de huit mille tonnes et de six cents homm'^s d'équipage. Mais, comme il y a un midship attaché au service, je pourrai facilement descendre à terre; par conséquent je ne suis pas à plaindre. Ce qui m'ennuie un peu, c'est que c'est un métier très mal défini, et moi j'aime beaucoup les situations parfaitement nettes.
Je vous quitte déjà, parce que j'espère bien que je pourrai vous écrire de Tourane , et que les deux lettres vous arriveront le même jour. Mais je vous ai promis de ne pas manquer une occasion , et je vous assure que cette promesse m'est très douce à tenir.
Mercredi, 7 mars. — A deux heures nous appa-
reillons, et nous remontons la rivière pendant cinq ou six cents mètres, et là nous mouillons pour attendre le renversement de courant. Mon poste est sur l'avant, à la bonne place, puisque je puis voir tout ce qui se passe. Mais aujourd'hui, j'y reste pendant plus d'une heure en plein soleil. Heureusement, tout à l'heure on a vu une grosse fumée dans le sud. Peu à peu elle s'est rapprochée, et l'on a pu apercevoir un beau paquebot.
« Le courrier en vue ! » s'est écrié un timonier.
Et le soleil a beau taper, on ne s'en aperçoit plus; l'appareillage est bien long, on n'y pense guère. — Le courrier est arrivé, nous allons avoir des lettres !
Maintenant elles sont à bord, ces lettres tant attendues. Un petit moment d'anxiété, quand je déchire l'enveloppe, et puis, les premières lignes parcourues, la joie d'être avec vous. Car je ne suis plus sur le D'Entrecasteaux, presque aux antipodes, je suis dans la chère maison de la rue Proust, je cause avec maman.
Je lis et relis toutes mes lettres ; je les sais presque par cœur. On ne peut pas s'imaginer, quand on n'a jamais été au loin , le bonheur intense qu'apportent les longues lettres de la famille.
Nous n'irons probablement pas à Chang-Haï, le D'Entrecasteaux calant trop d'eau pour remonter le Yang- Tsé. Mais, si par hasard nous y allons, je ne manquerai certes pas d'aller à Zi-Ka-Wé, résidence des Pères jésuites, où j'ai d'anciens professeurs pour lesquels j'ai conservé une grande affection.
D' Entrecasteaux , 10 mars. — Ce matin, au jour, nous entrons à Tourane. Nous nous enfonçons lentement dans l'immense baie, et vers sept heures nous sommes mouillés. Nous sommes loin de terre, et c'est
à peine si du bord on aperçoit la « ville » de Tourane, cachée à demi derrière de hautes dunes de sable. A l'est et à l'ouest, la rade est dominée par des montagnes, dont les sommets sont presque constamment voilés par des nuages de formes bizarres.
Dans l'après-midi, on organise une promenade aux ce Montagnes de marbre » ; c'est un petit massif planté au beau milieu des dunes , à une dizaine de milles de la ville. Nous partons en vedette, et nous remontons une petite rivière, puis nous débarquons, et, après une demiheure de trajet dans le sable, nous arrivons au but. Un guide nous conduit, à travers un dédale de rochers et de cavernes, dans les anfractuosités desquels on a logé de nombreux bouddhas dorés ou les statues de saints vénérés dans le pays. Tout d'un coup, au débouché d'un long boyau creusé en plein roc, nous arrivons en face d'une grotte admirable; la voûte largement échancrée laisse pénétrer la lumière , et le coup d'œil est vraiment ravissant. Imaginez une coupole de soixante ou quatre-vingts mètres de haut; les murailles sont nuancées de très jolie façon, les couleurs variant du vert pâle au rose. Naturellement, là encore les indigènes ont niché quelques bouddhas. L'entrée est gardée par quatre grandes statues de guerriers en riches costumes d'autrefois. En bas, une fontaine sacrée et une pagode. Après avoir longuement admiré cette curieuse caverne, et après un petit tour aux environs, nous remettons le cap sur le bord. Je cueille quelques fleurs que je vous envoie. Le retour est un peu plus accidenté que l'aller; pendant notre promenade la mer s'est levée, et, comme le canot à vapeur est fortement chargé, à chaque lame nous mettons le nez dans la plume. Nous arrivons à bord sans un fil de sec.
Dimanche, 11 mars. — Nous avons appareillé ce soir pour Hong-Kong. La mer est belle, mais le temps est gris; on sent que nous remontons dans le nord, et que nous allons retrouver l'hiver et ses brumes.
Lundi, 12 mars. — Notre brave D' Entrecasteaux se paye ce soir une danse de première qualité. Quelles secousses, Seigneur! Heureusement que j'ai le cœur et l'estomac solidement amarrés. A chaque lame l'avant est balayé; sur la passerelle, l'officier de quart est trempé.
Mardi, 13 m.ars. — Ce matin, la mer était beaucoup tombée quand je me suis levé, et j'ai pu ouvrir mon sabord. Je prends le quart à midi, en remplacement d'un officier exempt de service. Nous entrons dans les passes de la rade de Hong-Kong, au milieu d'un fouillis inextricable de jonques. Nous passons sans en accrocher aucune; mais il faut rudement ouvrir l'œil. Et il faut voir le flegme de ces Chinois ; souvent notre avant est dirigé en plein sur eux ; vous croyez qu'ils vont se garer, ces Célestes? Ah bien, oui! Ils regardent sans broncher , et , quand nous passons , ils ne poussent même pas un soupir de soulagement.
La rade de Hong-Kong est très pittoresque et surtout pas banale du tout. Ça ne ressemble à rien de ce que j'ai vu jusqu'ici. Des tas d'îlots escarpés, hérissés de forts, de batteries, de magasins. Au-dessus de la ville, une montagne presque à pic, sur laquelle de grandes bâtisses jaunes ont l'air d'avoir poussé comme des dents. Sur rade, un continuel fourmillement de vapeurs de toutes nationalités, de navires de guerre, d'embarcations, et surtout de grandes jonques qui suffiraient à donner à ce coin du monde un aspect fantastique pour
le brave voyageur qui vient d'Europe. La journée s'achève en saluts interminables, en visites sans fin. Les coups de canon grondent toute la soirée , répercutés par les nombreux échos de la montagne.
Mercredi, 14 mars. — Je suis descendu à terre, cet après - midi , avec un de mes camarades de promotion, Blanc, du Pascal. Nous sommes tout d'abord allés chez les missionnaires , qui nous ont reçus de la façon la plus aimable. Installés là depuis plus de douze ans (ils ne sont que deux Français), ils voient toujours arriver avec bonheur les bâtiments portant la Qamme tricolore. Après une longue visite, pendant laquelle les Pères nous ont montré leur curieuse collection de photographies de toutes les vues de la Chine et même de l'Extrême-Orient, nous allons faire un tour au jardin public, qui est une des curiosités de Hong- Kong. Il est en quelque sorte « accroché î aux flancs de la montagne, du Pic comme on dit ici. J'y remarque des fougères splendides, du même type exactement que celles que papa aime tant à ramasser à Kerfons ou à Kergresq; mais celle de Hong-Kong ont cinq ou six mètres de haut.
Hong-Kong , jeudi 15 mars. — J'ai passé presque toute l'après - midi à bord des bâtiments de guerre anglais et américains, étant envoyé avec deux de mes camarades pour faire des visites au nom du carré. Il a fallu sortir tout mon bagage d'anglais, et Dieu sait s'il est léger! Enfin j'ai pu soutenir une conversation d'un quart d'heure avec un commandant de navire anglais. Sur d'autres bateaux, ça n'a pas si bien marché, entre autres sur le croiseur VAurora. J'étais lancé dans une phrase terrible, plus moyen de trouver mes mots :
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le fou rire me gagne, je me secoue av«c frénésie, les camarades me suivent par la contremarche. Pendant quelques minutes, nous nous roulons à faire pleurer le Père Yves. Heureusement, les Anglais prennent le parti de rire avec nous, et la visite finit sans autre incident.
Dimanche , 18 mars. — J'ai eu un temps presque convenable cet après-midi pour descendre à terre. Quand je dis presque convenable, j'exagère un peu, attendu que, vers cinq heures, j'ai attrapé une de ces petites ondées vaguement tropicales qui vous transpercent jusqu'aux os. Nous étions partis, deux lieutenants de vaisseau , le docteur et moi , faire une grande promenade à pied, et, malgré la pluie, nous avons vu de très jolies choses. Les Anglais ont fait à Hong-Kong de véritables tours de force. Malheureusement, la beauté du paysage est un peu gâtée par la vue de ces affreuses baraqués que les Anglais décorent du nom de villas, et qui donnent à l'ile, vue de la rade, l'aspect d'un jeu de dominos éparpillés sur un coussin.
La pluie nous a conduits au Hong-Kong-Club, où les officiers anglais nous ont invités fort aimablement pour toute la durée de notre séjour. C'est un véritable palais : une entrée monumentale, d'immenses vérandas ornées de plantes et de fleurs, des salons luxueux, etc.; et, ce qui est plus intéressant, un salon de lecture où nous avons trouvé les journaux français arrivés par la dernière malle anglaise.
Lundi, 19 mars. — J'ai prié pour le bon Jaloff, et j'espère que, de son côté, il n'aura pas oublié son vieux païen de frère, dans ses prières à son saint patron. ... Nous avons reçu, cet après-midi, une invitation à dîner à bord du cuirassé anglais le Centurion , vais-
seau amiral de l'escadre de Chine. Il a été décidé que cinq officiers iraient , mais il n'y a pas beaucoup d'amateurs; les uns ne parlant pas anglais; les autres, patriotes intransigeants , ne voulant pas aller manger le pain de nos « ennemis héréditaires ». Pour ma part, je n'aime pas beaucoup les Anglais pris en collectivité; mais j'ai trouvé des gens charmants parmi eux, et je ne vois pas pourquoi on se bouderait en temps de paix: ça n'empêcherait pas de se taper dessus de très bon cœur en temps de guerre.
Je suis très occupé aujourd'hui de la peinture extérieure du bateau, ceci rentre dans mes attributions. Rien n'est difficile à tenir propre comme le blanc, et il faut pourtant qu'un navire de guerre soit immaculé, surtout un bâtiment amiral et au milieu de bateaux anglais. Or le temps est très humide, la peinture ne sèche pas, la rouille fait des taches, les escarbilles font de charmantes plaques noires, etc. Ah! cruels soucis I
Mardi, 20 mars. — Je suis une des « victimes »; j'irai demain soir dîner sur le Centurion.
Petite ilânerie dans le quartier chinois. Je marchande quelques bibelots, mais ils sont hors de prix. J'attends d'être un peu plus expert pour me faire voler le moins possible. Par contre, j'ai trouvé chez un artiste japonais, de très jolies photographies coloriées de Hong-Kong et de scènes chinoises. Je compte faire une collection qui complétera les petites que je pourrai faire avec mon appareil. Mais jusqu'ici le temps n'est pas très propice. Depuis notre arrivé à Hong-Kong, je n'ai pas encore vu le soleil.
Ce soir, le consul est venu présenter à l'amiral le fameux lieutenant américain Hobson , qui s'illustra dans
la guerre hispano-américaine. C'est un beau gaillard, ayant plus l'air d'un officier de cavalerie que d'un lieu tenant de vaisseau ; il semble fortement persuadé de son héroïsme.
Mercredi , 21 mars. — Brillant dîner chez messieurs les Anglais. La réception a été un peu froide ; on s'inclinait en se serrant la main, et cela pendant cinq minutes sans se dire un mot.
On se met à table, même silence; comme on sert le potage, simultanément mes deux voisins sont pris d'une envie irrésistible de me parler de la température; celui de droite me dit en français qu'il fait chaud , celui de gauche en anglais qu'il fait froid ; je les mets tous deux d'accord en trouvant que le temps est très humide.
Petit à petit le dégel se produit , et au dessert la conversation est très animée. Soudain, un coup sec de marteau sur la table. Tout le monde se lève; le président, le verre en main, crie :
(( Queen ! »
Et tous les Anglais, sur un ton différent , répètent :
« Queen ! Queen I Queen ! »
C'est le toast à la reine. Je me pince les lèvres, pour ne pas céder à un terrible fou rire qui me prend en voyant le sérieux de tous ces Anglais faisant ce couin , couin )). Heureusement que j'ai pu me contenir; un fou rire eût été terrible en cette circonstance.
Quelques minutes après, même cérémonie, cette fois pour le a French président ».
Après une soirée fort agréablement passée, nous nous sommes quittés très bons amis.
Jeudi, 22 mars, — Dîner au carré, en l'honneur de quelques membres de la colonie française. Au café.
grand succès pour notre maître d'hôtel annamite, qui, dans sa candeur naïve, offre des cigares aux dames.
Vendredi, 23 mars. — Dîner superbe pour les Anglais (grand Dieul que de nopces et festins!). Tout s'est très bien passé, j'ai parlé anglais toute la soirée; si cela continue, je vais faire des progrès fantastiques. Nous retrouverons le Centurion dans le nord, soit au Japon , soit en Corée.
Nous partons d'ici dimanche pour Matsou-Foutchéou ; nous y resterons deux jours, et nous mettrons le cap sur Yokohama, où nous devons être le 2 avril.
Lundi matin, 26 mars. — On va ramasser les lettres pour la France. Ce matin à 6 heures, pas encore de nouvelles de notre courrier.
Je suis obligé de fermer ma lettre sans avoir reçu les vôtres. La brume est toujours épaisse , nous n'appareillerons pas ce matin. Il y a déjà deux mois que je suis parti d'Angers; vous voyez comme le temps passe vite. Nous serons très étonnés de voir arriver le beau jour où votre vieux Chinois vous embrassera d'un peu plus près qu'il ne le fait aujourd'hui.
En mer. — Mardi, 27 m,ars. — Mer un peu agitée, le D' Entrecasteaux roule et tangue, les sabords sont fermés, mais qu'on est tout de même bien à la mer !
Matsou. — Mercredi, 28 mars. — Nous avons mouillé à Matsou ce matin, à 6 heures. La rade est plutôt à l'état embryonnaire; elle consiste simplement en une échancrure très vague d'une île déserte et inculte. C'est en somme la pleine mer. Mais c'est de là que nous partons pour aller à Foutchéou. Je dis « nous », car tout à l'heure le pacha m'a fait dire que je pouvais me
joindre aux quelques officiers qui avaient été désignés pour faire partie de la caravane. Je vais donc partir dans une demi- heure, pour faire un pèlerinage intéressant aux lieux où s'illustra l'escadre de l'amiral Courbet. Pendant mon absence, qui sera de trois ou quatre jours, il passera peut-être une occasion pour la France, et je vous laisse cette lettre, qui vous donnera des nouvelles relativement récentes du ce pauvre exilé ». Je vous assure qu'il n'est pas trop à plaindre, le bonhomme en question ! Je me trouve d'abord de mieux en mieux à bord de mon bateau ; vraiment je suis bien favorisé par le bon Dieu. Ma santé est excellente, et je vois que je vais faire la plus belle campagne qu'on puisse rêver, et peut-être, mais, comme espérance, c'est encore bien vague, peut-être aurai-je la chance de passer un ou deux mois à Pékin, si on débarque une troupe de marins pour servir de garde au ministre de France. Dans des cas analogues, c'est un enseigne qui a été débarqué comme commandant.
Rassurez -vous : on ne court aucun danger, et ce sera une occasion superbe de m'initier aux mystères de la vie chinoise.
Même jour. — A trois heures de l'après-midi , après une traversée sans incidents, nous arrivons à l'entrée de la rivière Min. Peu à peu les rives se rapprochent, nous défilons devant les forts qui vainement tentèrent d'arrêter l'escadre de l'amiral Courbet. Aujourd'hui nous ne regardons que l'attrait du paysage , mais samedi, en redescendant, nous suivrons toutes les péripéties du combat, et cela ne manquera pas d'être fort intéressant , car plusieurs de mes camarades y ont assisté. La rivière Min est une des plus pittoresques de
Chine. Tantôt encaissée entre de hautes montagnes boisées, tantôt s'étalant dans les vastes plaines, elle offre une étonnante variété d'aspects. Je retiens surtout la passe de Kimpaï , un des plus délicieux points de vue que j'aie jamais rencontrés. Entre temps, nous croisons de nombreuses jonques, qui donnent au paysage un cachet tout à fait chinois. Quelques-unes sont de superbes navires de quatre ou cinq cents tonneaux. Avec leurs châteaux d'arrière richement sculptés et coloriés ; elles rappellent un peu les merveilleux vaisseaux du Roi-Soleil. Vers cinq heures, nous sommes en vue du mouillage de Pagoda, où se trouvent le port de guerre et l'arsenal de Fou-Tchéou (la ville elle-même est située à cinq ou six milles en amont). Nous ne savons pas encore comment nous allons loger et manger pendant notre séjour à Pagoda ; il n'y a pas d'hôtel ; il ne reste donc que le choix entre « l'habitant » et le Jean-Bart , qui est mouillé devant l'arsenal. Il y a bien à terre des braves gens qui ne demanderaient pas mieux que de nous recevoir; ce sont des Français envoyés ici par le gouvernement, pour aider les Chinois dans la réfection de leur principal arsenal et de leur flotte. Mais arriver à six heures du soir chez des gens qu'on ne connaît pas et sans avoir prévenu, c'est un peu risqué. La combinaison du Jean-Bart est évidemment préférable : là au moins nous serons entre camarades. C'est très joli de discuter, mais comme on n'adopte rien...
Enfin, vers sept heures et demie, nous trouvons une vedette du Jean-Bart qui nous conduit à bord, affamés et heureux d'arriver huit à l'improviste au beau milieu du dîner des officiers. Heureusement ceux-ci sont gens aimables, et nous reçoivent d'une façon charmante. Vite on improvise, avec des conserves, un souper qui
nous paraît un succulent festin , et la soirée se termine le plus gaiement du monde.
Jeudi, 29 mars. — Ce matin, à six heures, nous partons pour Fou-Tchéou; nous remontons la rivière en canot à vapeur. Le pays que nous traversons est une plaine très basse, un ancien lac comblé par les alluvions du fleuve , mais resté très humide et très apte à la culture du riz. Au loin, de hautes montagnes, dont les sommets se perdent dans les nuages, ferment l'horizon. Il y a un mouvement de batellerie extraordinaire. Jonques et sampans se croisent sans cesse, s'abordent même quelquefois , et alors ce sont des cris et des hurlements à faire croire que la fin du monde est arrivée. A dix heures, nous entrons dans le port de Fou-Tchéou ; une forêt de jonques nous cache la vue des rives, et nous ne voyons aucune maison ; pourtant nous sommes à quelques centaines de mètres d'une ville de plus d'un million d'habitants. Nous déjeunons dans un homeboat (le home-hoat est une sorte de maison flottante, dans laquelle les riches Chinois se font voiturer quand ils vont se promener en rivière). Aussitôt le déjeuner fini, nous débarquons, et, guidés par un officier du Jean- Bart, nous nous acheminons vers le consulat de France pour trouver des chaises, seul équipage possible dans les rues d'une ville chinoise. Le quartier que nous traversons fait partie de la concession européenne, et n'off"re par conséquent rien de curieux. Au consulat, nous trouvons nos chaises rangées en ligne de file; nous sautons dedans, et en route pour la ville chinoise. Ici, une parenthèse à propos de notre véhicule. La chaise à porteurs chinoise, dite ouverte, est tout ce qu'il y a de plus rudimentaire , un simple fauteuil en osier supporté par
deux longs bambous. Il y a trois porteurs, dont deux seuls ont quelque chose à porter, le troisième est au repos. Toutes les cinq minutes, ils changent de poste en se prévenant mutuellement par des cris assourdissants. La chaise fermée est déjà plus chic; elle rappelle davantage celle de nos aïeules; il y en a de délicieusement jolies, mais c'est pour les mandarins huppés. Pour finir, il est bon d'ajouter qu'il est absolument impossible à un Européen de se promener à pied dans une rue chinoise. D'abord, ce serait un manque de décorum complet, et puis on n'en reviendrait certainement pas tout entier.
Cette longue parenthèse étant close, revenons à notre course. Nous voilà donc partis au grand trot de nos porteurs; nous descendons des escaliers à pic, non sans quelque inquiétude de nous voir plaqués dans la boue fétide et noire qui coule de chaque bord de la rue. Puis soudain nous passons une porte, et nous voilà, comme dans une féerie, transportés au beau milieu d'une ville chinoise. Par exemple, ce qui n'est pas féerique du tout c'est une odeur épouvantable qui vous prend à la gorge, une odeur de poisson pourri, de graisse rance et de bien autre chose encore. La rue est à peine assez large pour laisser passer deux chaises de front. Des deux côtés, des échoppes sales et sombres, exposant sur ce qui leur sert de devanture leur principale denrée : poissons, légumes, orfèvreries, soieries , etc., et partout des banderoles, des lanternes, des affiches multicolores, toutes écrites en chinois naturellement. Les toits des maisons se touchent si bien qu'on ne voit pas le ciel. Au premier abord on est absolument abruti par la foule. Peu à peu on retrouve son sang- froid, et on regarde avec un intérêt passionnant tous les types curieux que l'on rencontre , depuis
l'imposant cortège du mandarin, jusqu'au malheureux qui passe, la cangue au cou, en butte aux moqueries de la foule et aux brutalités des policiers. Je voudrais pouvoir vous dépeindre toute cette vie, tout ce mouvement ; mais il faudrait êti'e un Pierre Loti pour en donner une faible idée. Dans toute cette foule, nos porteurs passent au trot, leurs cris faisant ranger tout le monde sur notre passage. Les malheureux qui ne se rangent pas assez tôt reçoivent en plein dans le dos, soit le bambou, soit la chaise. Sans un cri, sans un murmure, ils nous laissent passer. On nous regarde tout de même avec une certaine curiosité , mais une curiosité moqueuse, et les remarques qu'ils échangent sur notre compte pourraient bien se résumer ainsi : Dieu, que ces barbares sont donc laids et mal fagotés ! Nous traversons ainsi d'interminables rues, puis des ponts qui traversent les bras de la rivière Min, puis encore d'autres rues; enfin nous passons sous un mur qui peut bien avoir de trois à quatre mètres d'épaisseur; encore quelques minutes et nous sommes au bout de la ville, chez le laqueur numéro un, le grand faiseur de l'endroit. Les moindres boites laquées coûtent tout de suite six dollars pièce (la laque est une des grandes spécialités de Fou-Tchéou). Nous reprenons notre course dans la ville, mais lentement cette fois, nous arrêtant de temps à autre pour marchander un bibelot. J'achète de la sorte deux sabres, une pipe chinoise, trois pierres sculptées pouvant servir de cachets, un petit plateau, une étagère et une espèce de classeur, ces trois derniers objets en laque, et enfin un joli vase en bronze. A six heures nous sommes de retour à bord du Jean- Bart, un peu fourbus de notre journée.
Vendredi, 30 mars. — Nous avons encore fait aujourd'hui une charmante et fort intéressante excursion : le but était une fameuse bonzerie, quelque chose comme un Solesmes chinois, perché sur une montagne, aux environs de Pagoda. Nous étions partis par un bon petit crachin, et nous avions même délibéré, une fois en route, si nous n'allions pas abandonner la partie. Heureusement qu'une éclaircie survint, qui rasséréna les esprits et nous fit reprendre la marche en avant. Et quelle marche, mes aïeux! Traverser plusieurs infects villages chinois, où hommes, femmes, enfants, chiens, cochons, poulets, etc., vivent dans une commune ordure, et après cela monter deux mille marches, voilà le bilan. L'escalier gigantesque qui mène à la bonzerie grimpe le long d'une montagne boisée, et d'où on doit avoir une vue admirable par un beau temps. Malheureusement le temps est resté très brumeux pendant toute notre excursion, et notre vue se limitait aux innombrables rizières qui font de la plaine de Fou-Tchéou un gigantesque damier. Toutes les cinq cents marches à peu près, il y a une petite pagode, où on fait halte pour prendre le temps de souffler, et même, si le cœur vous en dit, de siffler une tasse de thé qu'un bonze pouilleux vous offre moyennant rétribution.
La bonzerie est une agglomération de pagodes perdues au milieu de la verdure. Nous sommes reçus par des bonzes rasés , vêtus d'une robe grise. On nous conduit au réfectoire des étrangers ; nous mettons le couvert; nous dévorons tout ce que nous avons de provisions. Je conseille aux gens qui se plaignent de manquer d'appétit de monter avant chaque repas quelques milliers de marches. Il est à remarquer que ce remède, loin de détériorer l'estomac comme le font les prétendus
apéritifs que vous connaissez, est un digestif de premier ordre; il vous suffit, en effet, de descendre les quelques milliers de marches, pour que la digestion soit achevée, et au delà. Après le déjeuner, un vieux petit bonze vient nous présenter ses compliments; c'est le chef des bonzes, nous dit notre guide. Il s'offre à nous faire visiter l'établissement ; nous acceptons naturellement avec empressement. Nous voyons successivement trois ou quatre chapelles assez richement ornées, et toutes pourvues abondamment d'immenses Bouddhas ou d'autres divinités en bois doré ou en bronze. Dans une salle, nous remarquons les portraits des a Pères abbés » les plus célèbres. Dans une autre, notre guide nous montre d'un air de triomphe un robinet! oui, un robinet : c'est pour lui certainement la chose la plus curieuse de son monastère.
Nous apercevons en courant les cellules des moines, l'étable où l'on nourrit les cochons et poules sacrés, que l'on laisse mourir de vieillesse, et à la chair desquels il est formellement interdit de toucher. Enfin, après avoir admiré de superbes carpes, l'orgueil du « Père abbé », nous prenons congé de celui-ci, en lui donnant deux dollars pour le remercier de sa complaisance. A cinq heures , après avoir péniblement descendu le gigantesque escalier et retraversé les hideux villages de la vallée, nous étions à bord du Jean-Bart.
B'Entrecasteaux. Rade de Yokohama, 20 avril 1900. — Le temps est superbe, la fête des Cerisiers va donc pouvoir avoir lieu aujourd'hui. A huit heures, le commandant fait dire au carré que tous les officiers non de service pourraient s'y rendre. Nous sommes au moins une vingtaine, sans compter l'amiral et son état -major
particulier. A terre, cela débute mal, presque une bagarre avec les Kouroumas, ces singes trouvant qu'on ne leur donne pas assez. Rien d'assommant comme ces histoires-là, surtout quand on est en uniforme. C'est même dangereux, car si l'on perdait un moment son calme, ce serait une bataille en règle à soutenir, et, dans ce cas-là, la police macaque donne toujours tort aux étrangers. Enfin tout s'arrange, et, une fois dans le train, nous déversons notre bile dans une conversation plutôt dure pour les Japonais. Il y a justement un indigène dans notre wagon; s'il comprend le français, il a dû être édifié sur nos sentiments à l'égard de ses compatriotes. Pendant le voyage, le temps se gâte tout d'un coup. Une rafale de vent glacial, et le ciel se couvre; en cinq minutes nous repassons du printemps en hiver. Quand nous arrivons à la gare de Tokio , le temps s'est heureusement remis au beau. Nous allons à pied jusqu'au jardin où doit avoir lieu la cérémonie, et cela au grand scandale des Japonais, qui, comme tous les Orientaux, méprisent profondément les gens assez misérables pour circuler à pied. Nous traversons un pont jeté sur un des nombreux canaux de Tokio, et nous sommes arrivés. Des ce singes », en livrées galonnées d'or et en culotte courte , font le service d'ordre ; ce sont les chambellans et les laquais du mikado.
Un petit tour dans le jardin, et nous revenons nous grouper auprès de l'entrée, pour attendre l'amiral. Et alors nous voyons défiler devant nous tous les gens qui vont à la fête, c'est-à-dire tout ce que Tokio a de riche et de puissant, et ce défilé est d'un grotesque qui va jusqu'à être lamentable, quand on pense que ces singes mal fagotés sont les fils des Daïmios et des Samouraïs du temps passé. Non, vous n'avez pas idée de cette col-
lection de vieux tubes et de redingotes étriquées ! Vous riez, quelquefois de la tête ridicule de certains ce nociers » endimanchés , qu'on aperçoit le samedi chez le restaurateur X... Mais ce sont des muscadins à côté de M. le marquis « Kamakuna » et du vicomte « Siko ». Un rire inextinguible nous prend, et nous en sommes presque scandaleux. Des ministres, des sénateurs, des députés, des maréchaux, des généraux, des amiraux, tous ces derniers galonnés des pieds à la tête, et quelquefois Leurs Excellences sont accompagnées de leurs « dames », jaunes, petites « mousmés » étriquées dans d'affreuses robes vert pomme ou rose vif. Elles ont une démarche de canard qui ajoute encore à leur laideur. Il faudrait le crayon de Caran d'Ache, pour dessiner quelques aperçus (^ cette (( poétique » fête des Cerisiers. Peu à peu les ie*eonnels des diverses légations arrivent, et se groupent de-ehaque bord de l'allée principale. Voici la légation chinoise : cinq ou six mandarins , bien drapés dans de superbes robes de soie brodée, s'avancent en faisant de profonds saluts de droite et de gauche. Voici enfin l'amiral avec la légation de France; saluts, présentations, etc.. L'attaché militaire français est un chef d'escadron de cuirassiers; je vous réponds qu'il a une autre mine que tous les singes rabougris qui nous entourent. Après une attente assez longue , un mouvement se produit dans la foule : le mikado arrive. Les musiques jouent l'hymne japonais (très joli, un peu triste, dans le genre Grieg), un cortège s'avance sous les cerisiers en fleurs. Derrière les chambellans, le mikado, en petite tenue d'officier d'artillerie, marche d'un pas qu'il voudrait rendre majestueux, et, en guise de salut, dodeline de la tête à droite et à gauche, d'un mouvement de vieillard gâteux. Le descendant direct du Soleil n'est pas précisément
LA ROUTE DE CHliNE
joli. Un gros nez, d'énormes lèvres pendantes, de petits yeux à demi cachés sous des paupières bouffies, qui ont
peine à se soulever, de superbes oreilles, le tout encadré par des cheveux et une barbe mal plantés mais d'un
noir de jais : voilà pour le visage. Un grand corps dégingandé, des jambes cagneuses, voilà pour compléter le monstre. Derrière le mikado, l'impératrice, une petite femme toute menue dans sa robe grise à la mode de Paris, trottine comme une petite souris. Viennent ensuite les personnages les plus considérables de la cour, princes du sang, grands officiers, dames d'honneur, etc. Une fois que le cortège est passé, les spectateurs se forment en rang derrière, et on suit comme à un enterrement; l'illusion est d'ailleurs complétée par les accents plaintifs de l'hymne japonais. Le cortège se déroule dans les allées du jardin, jonchées de fleurs de cerisiers blanches comme la neige ; on arrive ainsi à une grande tente où est aménagé un superbe buffet, riche en toutes sortes de victuailles. Le mikado s'installe dans un coin, et les présentations commencent. Chaque ministre présente ses nationaux les plus marquants. On n'a pas le droit de s'approcher du buffet avant que le mikado ait commencé à manger. Nous attendons patiemment pendant une demi -heure, et puis, voyant que les présentations durent toujours, nous prenons nos chques et nos claques, et nous filons. D'ailleurs le temps était complètement couvert, et il soufflait une de ces petites brises!...
Samedi 21 avril. — Grand déjeuner au carré, ce matin, et ce soir dîner chez le consul. Journée bien remplie comme vous voyez. On commence à reparler de détachement à Pékin ou à Tien-Tsin; si on en envoie un, c'est moi qui marche, en qualité de fusilier.
Une nouvelle : nous sommes invités à assister à une grande revue navale de la flotte japonaise, qui aura lieu le 30 courant, à Kobé. Nous n'allons donc pas tarder à quitter Yokohama.
Dimanche 22 avril. — Encore de la pluie; depuis ce matin elle ne cesse de tomber, et ce temps-là porte un peu au spleen. Où est le beau soleil d'avril en France? Quelle effroyable distance me sépare de vous tous ! Il me semble que je suis parti depuis des années et des années, et quand je réfléchis, et que je pense qu'au mois de janvier j'étais dans la chère maison de la rue Proust, je crois rêver.
Enfin le temps passe vite; quand vous recevrez ces mots, vous commencerez déjà à faire des projets pour Kergresq.
Hein ! le jour où on apprendra que le jeune Paul a débarqué à Marseille I
Ce soir j'ai fait un bon petit dîner chez les midships, qui m'avaient invité avec un autre enseigne. Ce sont tous de très gentils garçons, et nous faisons très bon ménage.
Yokohama , lundi 23 avril. — Bonne journée, un courrier et une lettre de vous. Comme je suis heureux de voir que vous allez très bienl J'ai l'intention d'envoyer en France, par mandat administratif, le surplus de ma solde, de cent cinquante à cent soixante -dix francs par mois : naturellement cet argent-là , vous pouvez en disposer comme vous le voulez. Si je vais à Pékin ou à Tien-Tsin, j'aurai un traitement de sénateur, environ trente francs par jour, mais aussi des frais considérables. Les économies que je pourrai faire seront aussi bien en France, où elles pourront vous servir, qu'ici où elles dormiraient au fond d'un tiroir. Thérèse a bien raison de travailler sa musique : je regretterai toujours d'avoir été trop paresseux dans ma jeunesse pour apprendre un instrument quelconque.
Je n'oserai plus vous écrire, si vous faites circuler mes lettres d'aussi belle façon : vous allez me faire une triste réputation d'écrivain !
Yokohama, mardi 24 avril. — Voici le programme des prochaines semaines : nous partons samedi matin pour Kobé , un port de la mer intérieure , où nous assisterons à une grande revue de la flotte japonaise. Nous y resterons quatre ou cinq jours , et nous irons ensuite à Nagasaki. Nous y passerons très peu de temps, et nous irons, avec le Pascal et le Jean-Bart, faire une tournée dans le Pé-tchili. Cette tournée consistera probablement en visites plus ou moins diplomatiques aux Russes, à Port-Arthur ; aux Anglais, à Weï-Haï-Weï, et aux Allemands, à Kiao-Tchéou. En plus de cela, les aflaires de Chine allant en se compliquant de jour en jour, il est à craindre que nous ne restions immobilisés longtemps à Takou, Tché-Fou et autres ports voisins de Pékin. Si on envoie un détachement à Pékin ou à Tien-Tsin, c'est moi qui le commanderai, du moins c'est ce qui est décidé maintenant. Mais je n'ose espérer une pareille chance ; il n'y aurait aucun danger à courir, par conséquent vous pouvez être tout à fait tranquilles. J'aurais envié le plaisir du commandement, celui de pouvoir étudier de près la vie chinoise, mais, je le répète, j'ai bien peur d'avoir une déception, comme jadis en Crète.
Je continue à me porter admirablement, et à me trouver très heureux à bord .
Kohé, dimanche 29 avril. — Nous avons mouillé ce matin, à onze heures, devant Kobé. Il fait un temps splendide, c'est la Provence après les brumes de la Manche. Le paysage d'ailleurs aide à l'illusion : c'est le même ciel bleu, le même panorama de hautes mon-
tagnes, boisées, pelées par endroits. La flotte japonaise n'est pas encore au mouillage. Dans l'après-midi nous avons fait, plusieurs officiers et moi, une fort jolie promenade dans la montagne. En rentrant, nous avons trouvé le courrier : hélas ! pas de lettre pour moi !
La flotte japonaise est arrivée dans l'après-midi : quarante-neuf cuirassés, croiseurs et torpilleurs, tous propres, bien vernis. C'est une force avec laquelle il faudrait compter, en temps de guerre ; aussi les Russes continuent- ils à faire venir bateau sur bateau dans leur station de Chine. Du jour au lendemain, la guerre peut être déclarée entre ces deux peuples, un peu comme pour les Anglais et nous.
Kohé, lundi 30 avril. — A dix heures, le mikado arrive en rade, à bord d'un grand croiseur cuirassé : grand pavois, salut de vingt et un coups de canon, hourras, etc., tout l'accompagnement obligé d'une solennité maritime. Le cuirassé en question, suivi de trois autres bateaux, fait très lentement le tour de la flotte, puis vient mouiller non loin de nous, et voilà la revue terminée. Dans la soirée, je fais avec quelques camarades l'ascension de la plus haute montagne des environs de Kobé (six cent cinquante mètres).
Nous sommes dédommagés de nos peines par l'admirable panorama qui se déroule à nos pieds. Au moment où nous arrivons au sommet, tous les bâtiments des escadres japonaises saluent à coups de canon le mikado, et les roulements de la canonnade montent jusqu'à nous ; le spectacle est superbe. Mais l'heure s'avance, et, à peine arrivés, il nous faut descendre. Nous descendons en chantant, et nous arrivons au canot-major, éreintés, n'en pouvant plus, mais ravis tout de même de notre promenade.
Kohé, mardi l*"" mai. — Nous partons demain pour Nagasaki. Nous en appareillerons le 7 pour Port-Arthur, et, après cela, mystère. Irai -je à Pékin? je n'ose l'espérer, mais cependant la question est loin d'être réglée.
En mer. Mercredi 2 mai. D'Eiitrecasteaux. — Nous avons vraiment de la guigne : ces jours derniers, nous avons eu un temps épatant, et il a suffi que nous partions pour la mer intérieure , pour que la pluie refasse son apparition. La mer intérieure est le détroit qui sépare Yeso des îles du Sud, détroit semé d'innombrables îles. Elle a une grande réputation de beauté, parmi les voyageurs. C'est, dit -on, la Norvège sous le ciel bleu de l'Italie. Le ciel bleu de l'Italie, comme je vous l'ai déjà dit, était caché par un épais manteau de nuages. Mais, malgré la pluie qui nous masquait les lointains et éteignait les couleurs, nous avons pu admirer l'harmonie merveilleuse de la nature dans tous ces paysages, qui sortaient de la brume pour y rentrer presque aussitôt , comme les images d'un gigantesque cinérriatographe. On a peine à croire que tout cela soit naturel. xMais quel dommage qu'il pleuve !
Jeudi 3 mai. — Une jolie matinée de printemps. Nous franchissons, vers huit heures, les passes de Simonosaki , un étroit chenal serpentant au milieu de jolies collines verdoyantes. Nous croisons une multitude de jonques, de sampans, de vapeurs, de voiliers de toutes sortes. Pendant un quart, de midi à quatre, nous naviguons d'île en île, de détroit en détroit. Toujours les mêmes petites montagnes, boisées jusqu'à la mer, où toutes les nuances du vert se marient harmonieusement. Malheureusement, les plus jolis endroits sont trop souvent enlaidis par les amoncellements de cages à lapins que
sont les villages japonais. A six heures, nous entrons en rade de Nagasaki, un long fiord qui s'enfonce à plusieurs milles dans les terres, entre deux rangées de petites montagnes. Un peu le genre de Villefranche près de Nice, mais en beaucoup moins grandiose. Le Jean-Bart et le Pascal sont déjà au mouillage, ainsi que de nombreux navires de guerre étrangers. Première déception, nous sommes mouillés très loin de la ville , comme à Yokohama et à Kobé. Deuxième déception, le courrier, que devait nous apporter un paquebot anglais, est resté en souffrance, on ne sait où. Enfin, troisième déception, mais de moindre importance : les provisions de Champagne que nous attendions de France et qui nous sont indispensables pour les fêtes franco -russes de Port -Arthur, sont, elles aussi, restées en souffrance dans un endroit également inconnu. Inutile de vous dire que le diapason des conversations du carré a été plutôt élevé, au début du dîner, les officiers du bord attrapant la majorité pour le courrier, la majorité empoignant le chef de gamelle pour le Champagne. Et puis, tout d'un coup, au beau milieu de la discussion, la lumière électrique s'est éteinte, et avec elle la terrible discorde.
Nagasaki, vendredi 4 mai. — La rade de Nagasaki est ravissante le matin, au lever du soleil, mais on ne me laisse pas jouir longtemps du calme très doux de cette adorable matinée. A peine ai -je mis le pied sur le pont, qu'un timonier m'annonce l'arrivée des chalands de charbon. Et presque aussitôt commence l'abominable corvée de l'embarquement. Toute la journée, il me faut vivre dans la batterie basse, à demi asphyxié par la poussière, au milieu de coolies qui se démènent comme des diables, mais qui, pour rien au monde, ne
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feraient ce qu'on leur a dit de faire. Il y a un peu de tout dans ces coolies : des vieillards, des gosses de cinq à six ans , et même et surtout des femmes. Quoi ! dites-vous, la mousmé, la mignonne mousmé des poèmes exotiques embarquant du charbon 1 Eh ! oui , ces petites bonnes femmes font la chaîne tout comme nos matelots, et même plus adroitement qu'eux. Car, tout en jabotant et en riant très fort, ces dames se passent les mannes avec une rapidité fantastique. Mais ce sont des cris, des hurlements, des rires aigus qui tranchent sur le gros rire de nos hommes, et sur le grondement du charbon qui roule dans les soutes. Et, dans la poussière, hommes et femmes, noirs comme des démons, à demi nus, font songer à quelque sombre coin d'enfer.
En ■mer. Lundi 7 mai. — Un temps abominable ; des rafales, des averses furieuses. Néanmoins nous appareillons à midi, et j'ai le quart de midi à quatre. A peine sortis des passes, nous trouvons de la grosse mer, et nous commençons à tanguer péniblement. L'avant du Pascal, qui nous suit, disparaît souvent sous la lame, et, de temps en temps, le nôtre pique lui aussi dans la plume. Un « suroît » enfoncé jusqu'aux oreilles, calfeutré aussi hermétiquement que possible dans mon grand manteau, je suis blotti sur la passerelle, arc-bouté solidement, pour éviter les mouvements désordonnés du bateau. Ce n'est pas commode de veiller sa route par un temps pareil ; par moment la pluie me pique tellement la figure, que je ne puis ouvrir les yeux. D'ailleurs, même quand on peut regarder, c'est à peine si on voit à cinq cents mètres. Un vapeur nous passe tout près, par le travers; on ne le voit que quand nous sommes dessus.
Peu à peu la pluie mollit, puis le vent, et finalement, quand je quitte le quart, il l'ait presque beau.
Mercredi 9 mai. — A midi et demi la terre est en vue, une terre aride, brûlée, sans un seul arbre.
Des rochers , du sable surtout et quelques baraques. Devant nous, au mouillage de Port- Arthur, une belle escadre russe de sept grands cuirassés et croiseurs. Deux canots à vapeur russes viennent au-devant de nous, pour nous indiquer l'endroit où nous devons mouiller. Nous sommes naturellement très bien placés, près de terre et presque à toucher le grand croiseur Rossia, qui porte le pavillon du vice -amiral Hildebrand. Aussitôt que l'amiral donne la liberté de communiquer avec la terre, je descends avec quelques camarades. Il faut croire que l'enthousiasme n'a pas encore été décrété, car notre arrivée à terre passe absolument inaperçue. Port- Arthur est encore à construire en tant que ville, car en tant qu'arsenal et que fortifications, il est très bien monté. Un grand bassin naturel , permettant de loger une douzaine de bâtiments moyens, et une grande lagune que les Russes sont en train de creuser pour servir de mouillage aux grands navires , voilà pour le côté maritime , celui qui nous intéresse ; mais c'est d'un intérêt insuffisant pour occuper quatre heures, et nous nous assommons si copieusement, que nous allons nous échouer dans une guinguette tenue par des Français , dans laquelle on nous présente la colonie française de l'endroit, à savoir deux cuisiniers et un vague bijoutier : « Ah ! qu'on est fier, etc. )) (air connu). En rentrant à bord, nous apprenons que de nombreuses délégations de navires russes sont venues au carré; le Champagne a coulé à flots. Mon prochain journal vous racontera par
le menu les multiples incidents des quatre jours de ribotes que nous devons passer à Port- Arthur.
Port-Arthur. D' Entrecasteaux , jeudi 10 mai. — La journée s'est passée à recevoir et à rendre de nombreuses visites , et a été clôturée par un dîner à bord du Rurik, et quel dîner! Je vais essayer de vous narrer cette soirée épique, mais je dois vous avouer qu'il y a encore dans ma mémoire un petit coin brumeux que j'aurai bien du mal à éclaircir. Nous étions partis cinq officiers, l'abbé, un lieutenant de vaisseau, un médecin à deux galons, un midship du bord et moi, parfaitement sains de corps et d'esprit. Hélas I nous rentrâmes tous abominablement gris, sauf l'abbé. Heureusement il faisait nuit. Mais n'anticipons pas, attention I je commence.
Nous arrivons à bord du Rurik. Sur le pont, tous les officiers nous attendent; accueil aimable, mais froid. Nous descendons au carré, un carré superbe, un palais à côté des petites bicoques de la marine française.
Les ce zakouskis », autrement dit les hors-d'œuvre, qui en Russie se prennent à part, sont disposés dans le salon. On fait là déjà presque un vrai repas : du caviar, du jambon, du foie gras, etc., et surtout de la vodka, une terrible eau -de- vie, dont nous ne nous méfions pas assez. Un officier russe vous en verse un petit verre, et vous offre de trinquer avec lui ; impossible de refuser, n'est-ce pas? Et en Russie, quand on trinque, on vide le verre d'une seule lampée. Comme il ne faut pas faire de jaloux , vous êtes bien obligé de recommencer la même cérémonie avec cinq ou six Russes.
Inutile de dire qu'en quelques minutes la température de la réception monte de plusieurs degrés ; les langues
se délient; la sympathie qui unit les deux races commence à se manifester. Nous nous mettons à table pour de bon ; le dîner n'est pas mauvais , mais surtout l'on boit d'une façon qui vous épouvanterait, et toujours le même système que tout à l'heure, le verre qu'il faut vider en tnnquant avec ses voisins d'abord, les voisins de ses voisins ensuite, et surtout avec les vis-à-vis. Néanmoins, quand arrive le dessert, je suis encore dans un état presque normal.
Par contre, mon voisin de gauche est absolument... comme plusieurs régiments de Polonais au beau temps de l'indépendance. Toutes les minutes environ, d'une voix pâteuse, il me crie : « Moi, monsieur, sais pas parler français. Mais j'aime France! A votre santé, monsieur, jusqu'au fondi » Et les verres succèdent aux verres, avec une inquiétante rapidité. Au café, il a disparu. Au milieu d'un silence presque religieux, notre abbé porte un toast à la Russie, à la marine russe. La fin de son petit speech est saluée par une bordée de hourras frénétiques; on dirait des hurlements de fauves. A partir de ce moment, les toasts succèdent aux toasts, et chaque fois, hélas! une flûte de Champagne disparaît dans les profondeurs de mon estomac.
On se lève de table, les uns titubent déjà, les autres sont raides comme des piquets. C'est un bavardage, un caquetage assourdissant, dans lequel dominent les cris de (( Vive la France ! Vive la Russie ! » La sympathie croît dans des proportions fantastiques. Tout à l'heure, sûrement , on va s'embrasser. Dans le salon , un chœur de matelots chante une lente mélopée, dont la douce mélancolie contraste avec notre absurde gaieté. Soudain, ils entonnent le Boje Tsara krani. Tout le monde est debout. Un déchaînement de hourras accueille la der-
nière note; on hurle, on trépigne, c'est du délire : « Vive la Frr... ance ! Vive la Russi ii...e I » L'aLhé embrasse le pope, cependant qu'un amateur cherche à graver sur la gélatine cette scène digne de passer à la postérité.
L'enthousiasme un peu calmé, les plus valides vont se promener dans le bateau ; on nous montre deux marins exécutant leur danse nationale, bref c'est une demi-heure de répit. Hélas ! c'était plutôt le calme trompeur qui précède la tempête. Qu'avait-on mis dans ce punch qui servit de couronnement à cette épique soirée? Je ne le saurai sans doute jamais ; toujours est-il qu'à partir de ce moment, je n'ai plus une impression bien nette de ce qui a pu se passer, jusqu'au moment où je me suis trouvé tranquillement couché dans mon lit. Pourtant, j'ai une vision confuse d'énergumènes buvant, hurlant, s'embrassant , buvant surtout. J'entends distinctement cette phrase d'un midship , qui revient sans cesse comme un Leit-motiv : « J'suis rond, c'est clair, j'suis rond. Et dire que j'ai ma redingue numéro un! Ben, c'est égal, mon vieux Russe, t'es un frangin, un frère !» Je me rappelle aussi que l'un de nous a failli tomber à l'eau. Et puis je me suis retrouvé dans ma chambre, bien sagement couché dans mon lit,... avec mal à la tête.
Port-Arthur, vendredi 11 tnai. — Journée assez terne, chacun paye d'un fort mal de tête les excès d'hier soir. Nous sommes un peu mécontents de l'insistance qu'on a mise à nous faire boire plus que de raison. Les officiers qui ont été à un punch sur le Navarin s'en plaignent également.
Port-Arthur, sa^nedi 12 mai. — Le bal d'hier soir
s'est très bien passé, je n'y suis d'ailleurs resté qu'une heure, ayant reçu sur le pied droit le poids, voisin de cent kilos, d'un officier de cosaques.
Port- Arthur, dimanche 13 mai. — Grand déjeuner oflert par nous aux officiers de l'escadre russe. Tout s'est très Lien passé, et à la française.
Cet après-midi, j'ai assisté à une charmante matinée dansante à bord du Dmitri-Donskoï, un cuirassé amarré dans le port. Vous devez être étonnés d'entendre parler de réceptions, de bals, de théâtre dans un trou comme Port -Arthur, perdu sur les confins de la Corée. Nous l'avons été nous aussi ; nous nous attendions bien à trouver des officiers de marine, des fantassins, des artilleurs , des cosaques , tout ce que vous voudrez : mais des dames, jamais. Et pourtant il y en a, et de fort aimables. Cet après-midi, on ne se serait certes pas cru à des milliers de lieues de l'Europe.
Port- Arthur, lundi 14 mai. — Digne couronnement des fêtes franco -russes, dernier coup de ciment donné à l'alliance. Et alors, une charmante journée qui m'a touché et presque emballé; je commence à croire que ces gens -là ont une vraie sympathie pour nous. Nous étions invités à aller visiter Talien-Wan (une ville que les Russes ont achetée ou louée récemment aux Chinois, et où ils projettent de faire un grand port de commerce). C'était le prétexte d'un grand pique-nique. Trois ou quatre heures de voyage pour aller, autant pour revenir.
Ceci posé, je commence le récit de cette mémorable journée. A huit heures sonnantes, l'amiral en tête, nous arrivons à la gare, où nous sommes reçus par un amiral russe entouré d'un imposant état -major d'officiers de
terre et de mer. Un train spécial nous attend; belle locomotive , trapue , la courte cheminée évasée en forme de cône, comme en Amérique; wagons-salons, wagonsrestaurants, wagons-cuisines et même des wagons de marchandises transformés pour la circonstance. Sur le quai de la gare , présentation au directeur des chemins de fer, puis il faut se faire photographier en groupe une fois, deux fois, encore une troisième petite fois, c'est la dernière. A peine assis dans le train : « Frères, il faut mourir, » pardon, boire. Heureusement ce ne sont encore que boissons anodines : thé, café, lait, etc. Cahin-caha, le train péniblement s'essouffle à monter des côtes au milieu d'une campagne désolée, où quelques maigres bouquets d'arbres et de rares champs de maïs font des taches criardes sur l'immensité blonde des sables. A dix heures on stoppe, tout le monde descend. Nous sommes à moitié route, et nous allons déjeuner. Une grande tente, superbement pavoisée, abritera nos fraternelles agapes. Mais comme les derniers préparatifs ne sont pas encore terminés, on nous invite à aller faire un petit tour dans le village voisin, un des derniers vestiges de l'occupation coréenne d'il y a quelque mille ans.
En gaillard prudent que je suis maintenant, je me laisse verser tous les verres d'eau-de-vie qu'on veut bien m'offrir, mais je n'en bois aucun. A table, j'en fais autant; à peine si j'ai bu une vingtaine de verres de Champagne , de bordeaux et de madère , — pas mal pour un début, n'est-ce pas? insignifiant pour un dîner franco -russe. — On sort de table d'une gaieté exubérante, on se renferme dans le train qui s'élance aux sons de chants aussi variés que faux. Dans le train, rechampagne, café, liqueurs, et il n'est encore que
midi. A deux heures, nous sommes à Talien-Wan. Devant la gare, tous les officiers de la ville sont en rang, les cosaques à la longue tunique et au baudrier d'argent, l'infanterie plus sévère, mais aussi élégante, avec la tunique sombre, le pantalon tombant sur des demibottes.
Dans la plaine les troupes sont réunies : infanterie, vestes blanches, pantalons sombres; cosaques dont un tout petit bout de figure émerge à grand'peine de leurs immenses bonnets à poil. Nous les passons en revue : (( Je vous salue , mes braves ! ^^ dit l'amiral russe en passant devant chaque compagnie. - — a Merci à Votre Excellence ! » hurlent tous ensemble les soldats. Et à mesure que nous nous éloignons, chaque compagnie entonne un chant populaire, parfois une lente mélopée, parfois un chant magnifique et guerrier. La revue terminée, les cosaques commencent la fantasia. La fantasia terminée, nous nous rendons au mess des officiers, les uns en voiture, les autres à cheval, moi entre autres.
Au cercle, encore du Champagne, du Champagne à flots , toasts , hourras I Heureusement un officier, le chef du district, nous prend à part, un enseigne du bord et moi , et nous emmène chez lui , où nous sommes reçus d'une façon charmante par sa femme, sa belle -sœur, son beau - père , toute sa famille au grand complet. On nous présente même un marmot, lequel, effrayé de nos grandes barbes, pousse des cris de paon. Seigneur Dieu! encore du Champagne ! Encore un verre, c'est le dernier, et puis encore un autre pour la France , un autre pour la Russie, et celui-ci pour les familles de France, celuilà pour les familles de nos hôtes I et le tzar ! et la tzarine! et Loubet! Oh! mon Dieu, que les hommes ont donc de motifs de s'aimer le verre en main 1
Avec tout cela je commence à être inquiet. Ah ! sans mon apprentissage des joui-s derniers, ce que je serais rond ! Enfin, sur une dernière coupe on se quitte, et je passe dans la rue pour prendre la photographie de nos hôtes. Au même moment déhouche, en un galop fantastique, avec un superbe cliquetis d'armes, de hourras et de fanfares, le cortège de l'amiral. Nous regagnons la gare; les gens sont plutôt animés; on s'embrasse beaucoup. Au mess, il y a eu une scène épique : tous les officiers français, l'abbé compris, ont enfourché des petits chevaux cosaques, et, le bonnet à poil sur la tète , le sabre hors du fourreau , se sont mis à hurler : « Vive la Russie ! » Un artiste photographe a pu prendre cet épisode intéressant. Le train part, escorté de tous les officiers de cosaques ventre à terre. Arrivés devant un passage à niveau , tous s'arrêtent net , saluent du sabre et d'un formidable : a Vive la France ! » une dernière fois. C'est véritablement grandiose, émouvant, ces manifestations si spontanées d'amour pour notre cher pays.
Le retour s'effectue gaiement. A dix heures, nous sommes à bord.
Eh bien! vraiment, j'ai été ému et touché.
Baie de Shallow, vendredi 18 mai. — Appareillage pour Takou. Un navire de guerre en vue dans le sud, paraissant être la Surprise. La Surprise se fait reconnaître , la Surprise signale qu'il a le courrier à bord ! Le courrier ! quelle joie ! quelle exubérance I Tout le monde est sur le pont, les jumelles braquées sur la petite tache blanche qui grossit de minute en minute, et devient finalement un joli petit aviso. Songez donc que depuis plus d'un mois et demi nous étions privés de toute communication !
Voilà le canot à vapeur qui aborde ! quatre lettres de vous ! Je ne sais plus par où commencer [ J'ouvre celle aux photographies. Comme Thérèse est gentille d'avoir pensé à son vieux frère I me voilà maintenant en possession d'une charmante collection. Tity et Jeanne trouvent déjà une bonne place ; les autres doivent attendre d'être collés.
Quelle bonne soirée je viens de passer avec vous tous ! la rue Proust était transportée au Pé-Tchili.
Et maintenant je repars pour la Chine. Je vous embrasse , mon cher papa , ma chère maman ; allons , embrassez toute la bande : Thérèse, Marguerite, Lili, Lisette, et une fugue à Saint -Brieuc pour embrasser Josy ; une seconde à Laval pour notre Père Yves, et une halte à Paris pour ma chère Jeannette. Et, plus vite que par le câble, je me retrouve à Takou, auprès de la Chine mystérieuse qu'on ne voit pas I
Takou, samedi 19 viai. — Fête de saint Yves. De tout mon cœur je m'unis à vos prières pour notre cher petit jésuite.
Depuis ce matin, nous naviguons à travers une brume épaisse, au milieu d'innombrables jonques qui apparaissent et disparaissent comme des fantômes. Les équipages chinois baient leurs filets à bord, en chantant d'interminables mélopées. On entend de ces chants un peu partout : de l'avant, de l'arrière. Brusquement, une jonque s'avance à quelques mètres de nous, un coup de sifflet strident retentit. Les Chinois épouvantés cessent de chanter, mais déjà ils ont disparu dans le grand linceul blanc.
De demi -heure en demi -heure, nous stoppons pour
sonder, marchant ainsi clopin-clopant. Enfin, vers deux heures nous mouillons, toujours sans rien y voir.
A cinq heures, tout d'un coup la brume se dissipe, en quelques minutes l'horizon est merveilleusement clair : nous nous apercevons que nous sommes mouillés trop loin du bateau -feu, seul indice de mouillage, car on ne voit pas la terre. Nous appareillons pour nous en rapprocher, nous laissons tomber l'ancre non loin de deux beaux croiseurs chinois que nous avons rencontrés à Hong-Kong.
Takou, dimanche 20 mai. — Les amateurs pour Pékin, — l'amiral et dix -sept officiers, — .sont partis ce matin; nous ne restons plus que quelques officiers et le commandant à bord. Pendant mon quart, j'ai eu une petite émotion. Une baleinière était partie, avec un midship, rendre visite à bord d'un croiseur chinois. A peine avait -elle fait cent mètres, que le vent commence à fraîchir, la mer grossit, la baleinière est rejetée loin du bord; voyant cela, je la rappelle, mais la mer avait beaucoup grossi, et, quand elle accoste, les lames déferlent avec fureur. L'aspirant saute à bord. Maintenant, il s'agit de hisser la baleinière. La mer redouble de violence ; elle déferle le long du bord , enlevant la baleinière comme une plume. A un moment, elle se soulève presque jusqu'à la coupée, et retombe de tout son poids sur le bord. J'avoue qu'à ce moment j'ai eu peur, j'ai cru la baleinière brisée et les hommes à la mer. Heureusement pas d'avaries graves, on croche, hissez! Avec un gros soupir de soulagement, je vois la baleinière monter tranquillement pendant que la mer, comme furieuse d'avoir manqué sa proie, se brise impuissante contre le bord.
Nous avons appareillé ce soir pour Tché-Fou, point situé à l'entrée sud du Pé-Tchili, à l'ouest de Weï-Haï- Weï.
Tché-Fou, lundi 21 mai. — Arrivée à Tché-Fou. Des missionnaires ont annoncé à l'abbé le massacre d'une cinquantaine de chrétiens, aux environs de Pékin. Les troubles continuent, et cependant on ne parle plus de débarquer un détachement de marins.
Je suis allé à terre cet après-midi. La ville chinoise est une des plus sales que j'aie vues, et ce n'est pas peu dire ; il est difficile de s'imaginer l'odeur qui se dégage de ce ramassis de bouges.
Tché-Fou, jeudi 24 mai. — Ascension. Voilà les fêtes qui arrivent : Pentecôte, Fête-Dieu, etc. L'an dernier, j'étais avec vous, si heureux de mes fréquentes apparitions à Angers. Cette année au fin fond de la Chine! L'année prochaine?...
Tché-Fou, vendredi 25 m-ai. — C'est un véritable volume que je vous envoie. Le courrier va venir, et Louis bâclera ses devoirs, et Louisette ne saura pas ses leçons. Marguerite elle-même se reposera de ses nombreux travaux.
Est-ce que Thérèse n'est pas à Plougrescant? Et Michel, que de vient -il? Et mes chers saints : la bonne Jeannette, le brave Joseph, le joyeux Tity?
Il est nécessaire d'expliquer l'expression que vient d'employer Paul Henry. Déjà, d'ailleurs, quelques allusions ont pu faire deviner que d'importants événements s'étaient produits dans la famille du jeune officier. Et, en effet, après la sienne, d'autres
vocations s'étaient affirmées. A l'époque où nous sommes arrivés dans notre récit, Jeanne, la sœur aînée , est devenue Fille de la Charité de Saint-Yincent-de-Paul ; Joseph est élève au grand séminaire de Saint- Brieuc; Yves, — celui qu'on surnomme Tity, — est novice de la Compagnie de Jésus. Yoilà ceux que Paul appelle gentiment « nos chers saints ».
Takou, 27 mai. — Les Pékinois sont revenus ce soir de leur voyage, enchantés de la façon dont ils ont été reçus. Les événements sont très graves, et, d'un moment à l'autre, on s'attend à débarquer les troupes. Hélas! je crains fort que ce ne soit du Descartes, qui va nous rejoindre d'ici deux jours, et comme notre commandant ne veut pas larguer ses hommes ! . . . Je me trompe peut-être. En seriez -vous très heureux? Pourtant quel honneur que de pouvoir protéger, de quelque infime façon que ce soit, les missionnaires et nos bonnes sœurs qui peuvent être massacrés du jour au lendemain !
Le D'Entrecasteaux, qui était revenu à Takou pour prendre l'amiral et les officiers de retour de Pékin, quitte, le 28 mai au soir, ce mauvais mouillage, pour aller s'abriter en rade de Tché-Fou. Le lendemain matin, à l'entrée de la rade, le navire trouve le Descartes, qui signale : « Une dépêche très urgente pour l'amiral, i) Les deux bâtiments stoppent, la dépêche est remise, les croiseurs entrent en rade.
Cette dépêche , c'était celle du ministre de France à Pékin , réclamant l'envoi en toute hâte d'un détachement de marins.
Aussitôt, sur l'ordre de l'amiral Courrejolles, cinquante hommes du Descaries et autant du D'Eîitrecasteaux sont désignés pour former la petite colonne de secours. Quant aux officiers, ce sont un lieutenant de vaisseau et un aspirant du D'Entrecasteaux, un enseigne et un aspirant du Descartes. A cette nouvelle , Paul Henry est « bouleversé » , selon l'expression d'un de ses camarades. Il ne peut supporter la pensée que les fusiliers qu'il a instruits seront conduits au feu par un autre, qu'il faut renoncer à ce rêve de dévouement, de danger et d'honneur qu'il a fait. Il estime qu'il a, par son brevet de l'école de Lorient, une sorte de droit à marcher avec la compagnie de débarquement. Et, confiant sa cause à M. le lieutenant de vaisseau Darcy, il le supplie d'aller demander au commandant du D'Enlrecasteaux, M. de Marolles, qu'un enseigne soit choisi pour débarquer aux lieu et place de l'aspirant déjà désigné ^ M. Darcy accepte la mission. Il insiste auprès du commandant, qui finit par céder. L'enseigne Paul Henry partira pour Takou, le soir même, par le Descartes, qui emmène le détachement. Il l'apprend avec ravissement.
' Cet aspirant était M. de Pontevès.
174 PAUL HENRÏ
« Il était littéralement fou de joie , j> écrit un de ses amis.
<r Je le vois encore rayonnant de joie, écrit un autre, nous annonçant la bonne nouvelle, tandis que notre camarade Darcy, chef du détachement, s'applaudissait d'avoir pour le seconder un officier de cette valeur. y>
Au milieu des préparatifs de toute sorte, Paul a tout juste le temps d'envoyer quelques lignes à la famille d'Angers :
Je pars pour Pékin. Je suis dans toute la fièvre du départ, et je n'ai pas le temps de réunir et de copier les quelques notes touffues que je prends tous les soirs. Je suis ravi de partir, sous tous les rapports. Ne vous inquiétez pas. Nous ne courons aucun danger. C'est un appui purement moral que nous allons prêter là -bas. Quel magnifique rôle, pour un bon chrétien, que de protéger les missionnaires ! Soyez donc heureux comme je le suis. Encore une fois, ne vous inquiétez pas. Continuez à.m'écrire 3lu D'Entrecasteaux. Je vous embrasse bien fort tous, comme je vous aime. Encore une fois, je vous embrasse.
Et après la signature , ce post-scriptum à l'adresse des <r chers saints » :
Annoncez la bonne nouvelle à Tity, à Jeanne et à notre abbé : ils vont être presque jaloux.
Paul Henry ne se tronipe pas. L'abbé, le religieux, la Fille de la Charité, seraient capables de
LA ROUTE UE CIlllSE 175
jalouser leur frère l'officier, qui s'expose au martyre. Il connaît bien l'âme des siens. Désormais il peut partir: les adieux sont faits; il a répété sa tendresse à toute la chère maison lointaine et à ceux qui l'ont quittée comme lui; il a rassuré toutes ces affections, qui s'effareront bientôt, en apprenant que l'enseigne a pris la route de Pékin; il a essayé du moins de leur faire croire qu'il ne courait aucun danger.
Pour lui, il est très persuadé que la mort est peut-être là. Son enthousiasme n'est point irréfléchi. C'est celui de la jeunesse sans doute, mais agrandi par l'idée du sacrifice qu'il juge possible, et qu'il accepte. En serrant la main de ses camarades, le 29 mai au soir, Paul leur disait:
De deux choses l'une, ou il n'y aura rien, et ce sera un voyage d'agrément ; ou il y aura quelque chose , et ce sera terrible : nous n'en reviendrons pas.
Nous arrivons à la partie héroïque et dernière de cette vie si courte. Tout ce qu'il y avait, chez ce jeune homme de vingt-trois ans, de force morale, de don de commandement, d'oubli de soi, de bravoure, va paraître en quelques jours. Tout l'intime de cette âme, jusque-là caché ou à peine soupçonné, va se révéler en actions d'éclat. Deux mois de périls , l'exercice d'une autorité pour laquelle sa jeunesse ne semblait point préparée , la mort enfin , vont juger Paul Henry.
Il faut les laisser parler. Fidèle à la méthode que je me suis tracée, je me bornerai à résumer ou à relier entre eux les documents que nous possédons sur cet épisode de l'histoire de France. Ils sont déjà nombreux. Je citerai notamment le journal de Mgi" Favier et les conférences où il raconte le siège de son évêché; les deux journaux de Paul Henry, l'un militaire, destiné à grouper les éléments d'un rapport officiel, l'autre qui est la con-
tinuation de la correspondance avec la famille, et qui s'interrompt le 21 juin, tandis que le premier est continué régulièrement, comme un devoir professionnel, jusqu'au dernier jour; les lettres adressées par Paul Henry à M. Darcy; la relation du siège du Pé-T'ang par l'aspirant, depuis enseigne de vaisseau, Olivieri, qui commandait le détachement de marins italiens; le rapport de M, Pichon, ministre de France à Pékin ; le livre de M. Darcy sur le siège des légations ; les lettres des religieuses françaises du Jen-Tsé-T'ang; le journal du frère Jules-André, l'une des victimes du siège; les réponses très intéressantes que M. Léon Henry a eu la bonne idée de provoquer et la bonne chance de recevoir de la plupart des marins français ayant pris part à la défense du Pé-T'ang.
Avant de commencer le récit des événements qui se sont passés en juin et juillet 1900, il n'est pas inutile de rappeler les origines du mouvement insurrectionnel qui obligeait en ce moment les puissances à protéger leurs légations, et qui devait les obliger bientôt à une expédition militaire.
Ici, les explications ont d'autant plus varié que l'événement est plus proche de nous, et que presque personne ne connaît bien la Chine et les Chinois. Un des rares hommes auxquels on ne peut adresser ce reproche , l'évêque de Pékin , Mgr Favier, a parlé lui aussi. Et voici comment il s'est exprimé, dans
une conférence faite à l'Université catholique d'Angers, le 14 janvier 1901. Je cite ses paroles d'après la sténographie, sans relouche, leur laissant la bonhomie qu'avait l'improvisation.
î II y a deux ans, l'impératrice, voyant que l'empereur ne pouvait pas avoir d'enfant, que l'empire Testait ainsi sans prince héritier, nomma un jeune enfant de treize à quatorze ans héritier présomptif de la couronne. Ce jeune enfant, évidemment, ne pouvait pas régner: il fallait attendre sa majorité. Alors l'impératrice continue la régence avec le père de cet enfant, qui s'appelait Tuan, Le prince Tuan avait été jadis exilé de la cour pendant trente-cinq ans. Le prince Tuan s'était retiré en Mandchourie, emportant avec lui la haine du gouvernement établi, la haine de l'impératrice, la haine de l'empereur. Aussi vous comprenez que plus tard ce prince, revenant au pouvoir, avait rapporté dans son cœur cette haine atroce, on pourrait presque dire diabolique, contre tout ce qui s'était fait depuis 1860. De plus, il avait rapporté une ignorance absolue de tout ce qui s'était lait. 11 était, pour ainsi dire, en retard de trentecinq ans. Or, c'est pendant ce temps que les progrès, que les réformes se sont faits en Chine, qu'on a lait les chemins de fer, qu'il y a eu des concessions décrétées par l'impératrice en laveur de la religion.
« On répand chaque jour cette opinion que le gouvernement , que l'impératrice ont fait cette révolution. Il suffit d'un instant de réflexion pour voir que l'impératrice, — que je ne voudrais pas trop blanchir, — n'est pas certainement la personne qui agit le plus dans cette révolution, qu'elle n'aurait pas pu détruire dans une semaine tout ce qu'elle avait fait pendant trente -cinq ans. C'est elle qui avait fait construire les premiers chemins de fer, les bateaux à vapeur; notre cathédrale avait été payée par elle; les décrets en faveur de la religion avaient été signés par elle. Comment voulez-vous qu'en quelques semaines toute une vie soit effacée, surtout en Chine, où on veut conserver la renommée de ce qu'on a fait? Par conséquent, elle n'a pas été, pour moi, — je ne force personne à partager mon opinion, — la partie agissante dans cette affaire. Au contraire, le prince Tuan, qui avait juré de tout détruire, qui aurait été certainement satisfait de la mort de l'empereur et de l'impératrice, puisque son fils était héritier présomptif, le prince Tuan a tout fait. Il était servi par d'excellentes circonstances. Il avait tout d'abord les mécontents qui se joignirent à lui. Le prince régent avait les sceaux, faisait lui-même les décrets impériaux, se nommait lui-même président du Tsong-li-Yamen, remplaçant dans cette charge un prince qui l'occupait depuis longtemps, et qui était ami des Européens.
«: Au Tsong-li-Yamen , lorsqu'il s'est nommé président, il a amené trois ou quatre membres qui n'étaient autres que des mandarins boxeurs; ensuite, comme il y en avait encore cinq autres qui le gênaient, il leur a fait couper la tête... Alors il organisa la marche sur Pékin ; il avait quelques personnages qui étaient aptes à cela , membres de sociétés secrètes , que les Anglais appelèrent a: Boxers » .
« Ces Boxeurs, puisqu'il faut les appeler par ce nom-là, étaient au Chan-Toung, et avaient ravagé cette province, parce qu'ils avaient été très irrités de ce que les Allemands eussent pris la baie de Kiao -Tchéou , qui était dans le Chan-Toung et appartenait à une des vraies provinces de la Chine. La Chine, à proprement parler, compte dix -huit provinces ; ainsi il y a la Mandchourie , il y a Formose , il y a Haïnan, il y a la Mongolie, tout cela ce n'est pas la Chine. Lorsqu'on a touché à la vraie Chine, c'est-à-dire pris quelque chose dans l'une des dixhuit provinces, le sentiment national s'est éveillé, la haine contre les Européens a été excitée par les Boxeurs, qui trouvèrent dans le prince Tuan un chef tout désigné. Et ils ont marché sur Pékin, ramassant tous les voleurs, les brigands, les soldats débandés, et tous gens disposés à mal faire, qui, n'ayant rien, ne demandaient pas mieux que de s'enrichir aux dépens des autres. Il fallait monter loin pour trouver des Européens ; mais il y
avait là des chrétiens; or, qui dit chrétiens dit catholiques, dit Français. Les chrétiens aiment les Européens^; le peuple lui-même aime beaucoup les chrétiens et les Européens; mais ce n'est pas le peuple qui faisait la révolution, c'étaient quelques sociétés secrètes avec un ramassis de vauriens , qui les suivaient, en très grand nombre du reste.
« J'ai donné déjà plusieurs fois la comparaison de notre Commune de Paris. Figurez -vous la Commune de Paris, avec tous les vauriens qui la composaient, et ayant à sa tête un prince mécontent : vous aurez à peu près ce qui nous est arrivé.
« Ce n'est donc pas le gouvernement, ce n'est donc pas le peuple : c'est une espèce de Commune dirigée par les anarchistes et les sociétés secrètes. Étant donné cette définition, vous allez voir que, pour ces gens-là, le catholicisme n'était pas du tout la vraie raison de la persécution : la vraie raison, c'était de chasser l'Européen.
<ï II y avait pour eux deux espèces d'Européens : les premiers qu'ils appelaient diables d'Europe, et les chrétiens qu'ils appelaient Européens de la seconde catégorie. Seulement, ceux de la seconde catégorie n'avaient pas d'armes, pas de canons; ils étaient répandus dans quantité de villages. Il y a cinq cent soixante-dix-sept villages où l'on fait mission chaque année, quarante -sept mille chrétiens
' Les Chinois disent ; k Les chrétiens ont le cœur européen. »
en tout. Les Boxeurs ont commencé par aller au plus pressé, au plus facile, par piller quelques villages chrétiens, parce qu'ils étaient sûrs de n'être pas repoussés.
« Voilà nos pauvres chrétiens qui continuaient à être massacrés , brûlés , incendiés ; trois , quatre , cinq, six villages, jusqu'à sept villages m'ont été annoncés comme brûlés. Lorsque j'ai vu cette foule, qui pouvait se monter peut-être à cinquante mille Boxeurs ou environ, j'ai cru de mon devoir d'en avertir le ministre de France. Je lui écrivis une lettre très sérieuse, pour lui montrer que le mouvement n'était pas seulement dirigé contre les chrétiens, mais contre les Européens, et que certainement ces gens-là viendraient jusqu'à Pékm, commenceraient par piller les églises et les légations. Tout cela du 49 mai.
« M. Pichon, qui a eu la plus grande complaisance et à qui je dois beaucoup de reconnaissance, a fait circuler la lettre dans les autres légations. « Le père Favier veut sauver ses chrétiens, » disaiton. M. Pichon me croyait, lui, mais il ne pouvait pas, seul, faire venir les troupes. Ce n'est que dix jours après qu'il a pu décider les ministres à les faire venir, et nous aurions été, sans lui, certainement brûlés et coupés en morceaux. Il avait accompli là son devoir de ministre parfaitement. Ces troupes n'étaient pas faciles à faire venir. Il y avait quelques
navires sur la rade de Takou , un peu de toutes les nations. Il fallait se presser, car le prince Tuan commençait à lever le masque ; la ville était déjà remplie de soldats, et surtout remplie de Boxeurs, qui étaient déjà plus de quarante mille dans Pékin , et qui avaient déjà même fait des razzias et brûlé beaucoup de maisons. Les amiraux furent priés d'envoyer un détachement, et le Tsong-li-Yamen avait autorisé de faire venir soixante-quinze hommes par légation, d
C'était le contingent français de soixante -quinze marins que M. le lieutenant de vaisseau Darcy, ayant comme seconds l'enseigne de vaisseau Paul Henry et l'aspirant Herber, était chargé de conduire à Pékin ^
Les hommes emportaient leurs sacs, leurs hamacs, et chacun trois cent seize cartouches. Ils s'embarquèrent, avec un détachement russe et un autre italien , le 30 mai , sur un chaland remorqué qu'escortait la canonnière russe Koreetz. Les forts de Takou ayant tiré à blanc, le remorqueur fît demi-
* Le détachement , au départ de Takou , se composait de cent hommes. Mais vingt -cinq d'entre eux, sous le commandement de M. l'enseigne de vaisseau Douguet, restèrent à Tien- Tsin pour garder le consulat géné/'-^l. Voir La défense de la Légation de France à Pékin, pai- M. le lieutenant de vaisseau Darcy (in-12, Paris, Challamel, 1901), livre où apparaissent, malgré la modestie de l'auteur qui s'efface et s'oublie, la bravoure simple, la décision, l'endurance, l'esprit tout militaire et français du chef qui a défendu, au nom de la France, les légations.
tour, et revint au mouillage en attendant la nuit. L'un des matelots, Marrec, après avoir consigné sur son carnet cet incident, par où commence le voyage, note ce détail, que le lieutenant de vaisseau et l'enseigne ont, l'un et l'autre, omis dans leur journal :
« Nous avons couché dans le chaland, parmi la poussière, et M. Paul Henry et M. Darcy étaient avec nous. Les Russes ont voulu les faire coucher à leur bord, mais ils ont répondu que là oîi couchaient leurs marins, c'était bien pour eux aussi. *
Le 31 mai, au petit jour, tous les hommes ayant l'ordre de se tenir dans la cale, le chaland est de nouveau remorqué vers l'embouchure du Peï-Ho. Il n'est pas reconnu; il passe, par surprise, la ligne des forts de Takou, et s'engage entre les rives du fleuve.
Parvenues à Tien-Tsin, les troupes repartent presque aussitôt par train spécial pour Pékin. Les sacs, les hamacs, les munitions sont laissés dans le chaland, car les dépêches de la légation de France sont pressantes, et insistent pour qu'on parte sans retard. Le train emmène, outre les Français, les Italiens et les Russes, soixante -quinze Anglais, soixante Américains et trente Japonais, qui entrent à Pékin dans la soirée, au milieu d'une foule accourue aux portes de la ville et évaluée à cinquante mille personnes.