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Le détachement français tout entier passe la nuit à la légation de France.
Le vendredi ier juin, M. Pichon, ministre de France en Chine, arrive à cheval au Pé-T'ang. Il consent noblement à se séparer, pour la protection des missionnaires et des chétiens, d'une partie notable de la garde qui lui a été envoyée, et annonce l'arrivée imminente de trente marins français.
Une demi-heure plus tard, les trente marins entrent au Pé-T'ang, conduits par un jeune enseigne de vingt -trois ans : plusieurs d'entre eux et leur chef n'en devaient jamais sortir.
Le premier soin de Paul Henry fut de visiter, avec Mgr Favier et MgT:j,aciin,/, -les établissements qu'il devait défendre: Il jugea 'vite. la piosîtion au point de vue militaire : elle était à peu près intenable. Il comprit du même coup la responsabilité qu'il assumait : elle était effrayante.
Le Pé-T'ang, situé presque au. ceritte de Pékin, dans la ville impériale, formait un parallélogramme entouré de tous côtés par des rues. Une porte monumentale, ouvrant sur une rue d'une dizaine de mètres de largeur, et protégée par un grand toit relevé à la mode chinoise, donnait accès dans l'établissement. Celui-ci était séparé de la voie publique par un mur de clôture de trois à quatre mètres de hauteur, et renfermait un sfrand nombre de constructions récentes : la
cathédrale au milieu, puis la résidence de l'évêque, celle des missionnaires, une résidence pour les missionnaires de passage, un grand et un petit séminaires, des écoles, une imprimerie chinoise et européenne, et de nombreux magasins.
Au nord, et de l'autre côté d'une rue, un second parallélogramme, moins vaste, dénommé le Jen-tsé- T'ang, ou maison de charité, renfermait une grande chapelle, la résidence des sœurs de la Charité de Saint -Vincent -de -Paul, un dispensaire, un orphelinat de la Sainte -Enfance, un catéchuménat , des écoles, des bâtiments de service.
Ces deux domaines n'offrent naturellement aucun point fortifié. Leur étendue est considérable. Ils sont dominés sur toute leur longueur, à l'ouest, par le mur jaune de la cité impériale, haut de huit mètres; un immense terrain vague ne renfermant qu'un magasin impérial de soufre et de salpêtre, au nord du Jen-tsé-T'ang, peut permettre à des masses ennemies de se développer ou d'établir des batteries; à l'est et au sud, les maisons chinoises, pressées de l'autre côté des rues, offriront un abri aux Boxeurs quand ils viendront.
La défense est donc bien difficile. Mais comment ne pas l'entreprendre? La mission française et l'établissement des sœurs sont devenus les lieux de refuge d'une foule de chrétiens, chassés des villages voisins de la grande ville et de la ville elle-
même par les massacres, les incendies ou la panique. Dix -huit cents femmes et enfants ont reçu asile au Jen-tsé-T'ang; neuf cents hommes habitent au Pé-T'ang. 11 y a en outre, au Pé-T'ang,MgrFavier; Mgi" Jarlin, son coadjuteur; M. Ducoulombier, procureur général du vicariat; M. Giron, directeur des séminaires; MM. Chavanne, Bartenie, Tison, Bascof, lazaristes, et plusieurs prêtres catholiques chinois; M. Gartner, étudiant autrichien; le frère Maës, directeur de l'imprimerie de l'évêché, et le frère Denis, infirmier, tous deux lazaristes; les frères maristes Jules -André, visiteur, Joseph -Félicité, directeur de l'orphelinat du Cha-la, Gléophas, Joseph- Julien, Marie-Nizier, Marie-Floribert, Marie- Basilius, le frère indigène Marie -Théophane; cent onze séminaristes des grand et petit séminaires; au Jen-tsé-T'ang, vingt-deux sœurs de la Charité, dont huit indigènes; quatre cent cinquante jeunes filles des écoles ou des orphelinats, cinquante et un enfants de la crèche; soit, en comprenant les marins français, un total de plus de trois mille quatre cents personnes, dont soixante Européens.
Pour défendre tant de choses et tant de gens, Paul Henry disposait des trente fusils de ses marins et de sept ou huit fusils, de systèmes variés, apportés par les chrétiens réfugiés.
Cependant, dès le 2 juin, il place des postes aux endroits les plus menacés de l'enceinte , qui n'a pas
moins de quatorze cents mètres de développement; commence à faire fortifier la cathédrale*, où on tâchera Je tenir en cas d'attaque trop violente, et organise une sorte de milice chinoise, pour laquelle il fait fabriquer des fers de lance.
Deux secours précieux lui arrivent le 3 et le 5 juin. Le 3, ce sont les munitions et les bagages, qui étaient restés à Tien-Tsin (trois cents cartouches par homme), et que M. du Ghaylard est parvenu à faire charger dans le dernier train qui soit entré à Pékin. Sans l'esprit de décision et d'énergie de notre consul, il est absolument certain que pas un Européen n'eût été sauvé. Le 5 au soir, onze marins italiens commandés par un aspirant, M. Olivieri, entrent au Pé-T'ang. Ils avaient l'ordre, du minisire d'Italie, de veiller plus spécialement à la sécurité du Jen-tsé- T'ang, où se trouvaient, avec les sœurs de charité françaises et chinoises, plusieurs sœurs italiennes.
Paul Henry, plus élevé en grade que M. Olivieri, gardait le commandement en chef. Il disposait de quelques hommes de plus; il avait près de lui un second qui assurerait la défense d'une partie de l'enceinte : dès lors il ne doute plus du succès. Sa décision est prise : il défendra les deux établissements sans céder un mètre de terrain , et il écrit à son supérieur, M. le lieutenant de vaisseau Darcy :
' Des tranchées abris soat construites tout autour de ce vaste éditice.
Je n'ai pas grande expérience des choses de la guerre, mais je crois que, contre des Boxeurs, nous pourrons tenir très longtemps.
D'ailleurs, voici les lettres quotidiennement adressées par Paul Henry à M. Darcy, pendant les quinze jours où les communications demeurèrent possibles, bien que de plus en pius difficiles. J'y ajouterai quelques extraits du journal intime se rapportant aux mêmes dates. Ces lettres témoignent de l'esprit d'organisation, de la décision calme, du coup d'œil militaire de ce jeune enseigne, que les circonstances viennent de porter inopinément au commandement d'un poste militaire. Elles disent autre chose encore. Le ton de la correspondance, aussi bien d'ailleurs dans les lettres de M. Darcy que dans celles de Paul Henry, diffère de celui qu'emploient, d'ordinaire, un capitaine et un lieutenant échangeant des notes de service. Il suffirait à révéler l'amitié cordiale et déférente qui unissait le jeune enseigne à son chef.
Pé-T'ang, samedi 3 juin 1900.
Capitaine ,
Les hommes sont maintenant complètement reposés, et nous n'attendons plus que les bagages pour achever notre installation.
MS"" Favier se charge de nous fournir tout ce qui nous sera nécessaire pour la nourriture ; il a mis à ma dispo-
sition une cuisine et des cuisiniers chinois. Seulement, il lui serait très difficile de faire du pain pour trente hommes tous les jours. Votre fournisseur peut-il s'en charger?
Voici les mesures que j'ai prises, de concert avec Mê^"" Favier, et que je soumets à votre approbation.
Pendant le jour, un factionnaire armé se tient à l'entrée principale sud. Pendant la nuit, deux postes de quatre hommes , commandés par des gradés ou des fusiliers brevetés, sont placés l'un à la porterie du sud, l'autre dans le parloir des sœurs, du côté nord. Les hommes se couchent tout équipés , leurs armes à portée de la main. A la première alerte, ils seraient réveillés par les veilleurs chinois, et organiseraient la défense, en attendant mon arrivée avec le gros du détachement. J'ai donné aux chefs de postes l'ordre formel, à moins d'impossibilité absolue, de ne pas tirer avant que je n'aie pris le commandement. Les cartouches restent empaquetées , j'espère donc ne pas avoir de fausses alertes; il est d'ailleurs plus que probable que MM. les Boxeurs vont se tenir tranquilles.
Hier et cette nuit, absolument rien de particulier.
Veuillez agréer, mon cher capitaine, l'expression de mon affectueux respect. P. Henry.
Pé-T'ang, dimanche 4 juin 1900.
Capitaine ,
Rien de particulier depuis hier matin. Jouannic est arrivé vers onze heures avec les bagages; les hommes
ifi* W"
Jouannic, second maître, tué au Pé-T'ang.
ont trouvé leurs effets au complet , et j'ai fait mettre les munitions dans ma chambre.
Voici le service que j'ai installé provisoirement, en attendant vos ordres. J'ai divisé ma section en six groupes de quatre hommes.
I. Jouannic % un gabier, un fusilier auxiliaire, deux hommes sans spécialité ;
II. Elias, quartier- maître de mousqueterie , deux fusiliers auxiliaires, deux hommes sans spécialité;
III. Mingam, quartier-maître de timonerie, un fusilier breveté , un fusilier auxiliaire , deux hommes sans spécialité ;
IV. Marrec, fusilier breveté, un timonier, un fusilier auxiliaire , deux hommes sans spécialité ;
V. Prigent, fusilier breveté, un fusilier breveté, un fusilier auxiliaire, deux hommes sans spécialité;
VI. QuefFurus, fusilier breveté, deux canonniers auxiliaires, deux hommes sans spécialité.
J'ai, de la sorte, dans chaque escouade, au moins un gradé ou un breveté de mousqueterie. Les groupes un , trois, cinq sont de service les jours impairs; deux, quatre, six, les jours pairs.
Les groupes de service assurent pendant la journée les diverses corvées, lavage des chambrées, travaux d'aménagements, etc., plus une faction à l'entrée. Pendant la nuit, deux postes sont employés comme je vous l'ai dit hier. Le troisième fournit un factionnaire à l'entrée du cantonnement.
Ce sera, pour chaque homme, une moyenne de deux heures et demie de quart de nuit tous les six jours ; je crois que ce n'est pas trop demander.
» Jouannic avait le grade de second maître.
Voici le tableau de service provisoire :
6 h. — Lever;
6 h. 15. — Déjeuner;
6 h. 30. — Lavage corporel, lavage du linge, propreté des chambrées par les escouades de service;
7 h. 30. — Changement de tenue;
7 h. 45. — Inspection, exercice du fusil;
8 h. 30. —Repos;
9 h. à 10 h. —Théorie;
10 h. à 11 h. — Nettoyage du fusil, sacs;
11 h. — Dîner;
Midi à 2 h. 15. — Repos; 2 h. 15. —Thé;
2 h, 30. — Ecole élémentaire;
3 h. 30. — Repos;
4 h. — Exercice du fusil;
4 h. 30. —Repos;
5 h. à 5 h. 45. — Gymnastique, boxe, etc.;
6 h. — Souper.
Ce matin, la moitié de la section formera le piquet de messe. A la fin de la cérémonie, je présenterai la section à Ms"" Favier. Comment dois -je m'arranger pour le payement des commandes que je fais à M. Chamot?
Désirez -vous que je vous renvoie les piastres que vous aviez mises dans ma valise, ou dois- je les garder comme fonds de prévoyance?
Veuillez agréer, mon cher capitaine, l'expression de mon affectueux dévouement. P. Henry.
Pé-T'ang, 5 juin 1900.
Capitaine,
Je n'ai encore rien à vous signaler pour la nuit dernière. Pas la moindre alerte; aux environs tout est calme.
J'ai soumis à Ms^"^ Fàvier un plan de défense, qu'il a approuvé. Je vais vous le faire copier, et vous l'envoyer ce soir ou demain matin. En plus des trente marins, je puis compter sur une centaine de Chinois armés de lances. Tout l'après-midi d'hier, j'ai fait avec le détachement des exercices de combat. Ce soir, à partir d'une heure, les hommes seront à leur poste, les faisceaux formés, les cartouchières et musettes approvisionnées à cent vingt cartouches. Pendant les nuits où on aura le plus à redouter une attaque , ils coucheront à proximité de leurs postes.
Je n'ai pas grande expérience des choses de la guerre, mais je crois pouvoir affirmer que, contre des Boxeurs, nous pourrons tenir très longtemps.
J'aurai besoin d'une vingtaine de rubans de chapeau Lohézic en a, je crois, apporté une centaine.
Veuillez agréer, mon cher capitaine , l'assurance de mon affectueux respect. P. Henry.
Pé-T'ang, 6 juin 1900.
Capitaine ,
Je vous envoie les dispositions que j'ai prises de concert avec Ms"" Favier. Je crois qu'avec trente hommes
j'ai très suffisamment de monde, surtout n'ayant plus à m'occuper des sœurs.
J'ai reçu hier le détachement italien, et me suis mis aussitôt en rapport avec son commandant.
Cette nuit, j'ai attendu l'attaque, rien n'est venu, les hommes dormaient tout équipés au poste, à l'entrée.
Les Chinois, armés d'instruments divers, ont veillé par c( bordée », mais tous restant à leur poste de combat.
Vous ne pouvez pas vous imaginer le spectacle digne de Salammbô qu'offrait, au clair de lune, cette horde de Chinois enturbannés de blanc et armés d'immenses pieux, veufs, hélas! pour la plus grande partie, de fers de lance.
Veuillez agréer, mon cher capitaine, l'assurance de mon affectueux respect. P. Henry.
Pé-T'ang, 8 juiyi 1900. — Rien de particulier à vous annoncer, mon cher capitaine. Les hommes sont pleins d'entrain, connaissent bien leurs divers postes de combat, et ne désirent qu'une chose, c'est de voir arriver les Boxeurs, qui nous font poser depuis trois nuits. Je crois qu'ils attendront longtemps.
Votre tout dévoué. P. Henry.
Journal intime , même date. — Pas encore d'alerte. Il paraît maintenant que c'est pour le 15 de la lune, c'est-à-dire après demain. Le chemin de fer de Tien- Tsin est-il rétabli? Mystère. L'impératrice va, dit-on, rentrer : c'est la paix. Deux heures après, c'est démenti : c'est la guerre. Nous sommes maintenant tout à fait parés, et, avec l'aide de Dieu, les Boxeurs seront repoussés et avec pertes. Les lebels ne plaisantent pas. Sur ce, je ceins ma vaillante épée, je m'arme de mon
revolver, et vais m'étendre sur mon dodo, en attendant minuit et demi, pour faire une ronde; après quoi, sauf alerte, je pourrai dormir jusqu'à cinq taures et demie.
Pé-T'ang, 9 juin 1900.
Capitaine,
Nous avons eu cette nuit plusieurs alertes. A minuit et demi , on est venu me prévenir qu'un grand incendie venait d'être allumé dans l'ouest , à quelques centaines de mètres de nous, et un autre dans le sud-ouest, mais plus loin ; ces incendies ont duré toute la nuit. A deux heures et à trois heures, j'ai été réveillé par plusieurs coups de fusil tirés tout près , du côté du nord-est, mais rien ne s'en est suivi ; il n'y avait pas d'ailleurs autour de nous de rassemblements inquiétants.
Veuillez agréer, mon cher capitaine, l'assurance de ma respectueuse affection. P. Henry.
Journal intime, même date. — Nuit agitée. A minuit et demi, on vient me prévenir qu'un grand incendie vient d'éclater à cinq cents mètres à peine du mur de l'ouest. Est-ce un signal? Je me lève et fais une ronde: tout est tranquille, mais, dans l'ouest, le ciel est embrasé, et je me recouche tranquillement. A deux heures, pif, paf , des coups de fusil. Je me dresse en sursaut. Dans la cour, les marins sont déjà rassemblés,... rien ne bouge. Je fais recoucher mon monde, et j'attends cinq minutes : rien. A trois heures, même répétition. Dans la journée, j'apprends plusieurs nouvelles importantes. D'abord l'impératrice est rentrée avec le jeune empereur. M^^ Favier, revenant de la légation, a dû attendre que la rue
soit ouverte pour continuer son chemin. Car vous savez qu'en Chine, quand le souverain se promène, les rues où il doit passer sont interdites. Les portes et les fenêtres sont fermées. Quelle est au juste l'importance de l'arrivée de l'impératrice? Là-dessus, les avis sont différents. Suivant les uns, le calme va renaître, toute émeute devenant ainsi un crime de lèse- majesté. Suivant d'autres, l'impératrice ne serait plus maîtresse de la révolution, et se serait réfugiée ici , ne se sentant plus en sûreté dans le palais d'Eté. Le chemin de fer de Tien-Tsin n'est toujours pas rétabli. Mais les ministres ont pris une résolution énergique. Ms"" Favier me l'a confiée sous le sceau du secret; je puis donc le confier à mon journal, qui ne vous arrivei'a que dans des mois! Il doit voir l'impératrice demain, et lui poser un ultimatum. La paix sera faite tout de suite, sinon plusieurs milliers d'Européens seront débarqués, et une véritable expédition commencera. C'est évidemment très joli, les ministres sont tous d'accord parce que leur peau est en danger. Mais quand les Russes et les Anglais auront débarqué les troupes qu'ils avaient à Port-Arthur et à Weï-Haï-Weï, ils ne les rembarqueront pas facilement. Ce serait le partage de la Chine, et sans doute au profit des deux puissances. Pour moi, les Chinois sont trop retors pour nous offrir une situation aussi nette. Ils feront traîner en longueur, promettant la paix. Et les massacres continueront de plus belle , mais il n'y aura probablement rien à Pékin.
Journal intime, dimanche, 10 juin, 3 heures. — M^"" Jarlin sort de chez moi; il vient de m'annoncer une grosse nouvelle. La nuit dernière, très calme ici, a été, paraît- il, très mouvementée au quartier des légations.
Hier soir, les ministres avaient appris que l'impératrice avait licencié tous les soldats de Toun-fou-Siang, en leur laissant leurs armes. C'était leur dire clairement : Joignez-vous aux Boxeurs. Les ministres, très inquiets, se rendirent aussitôt au Tsong-li-Yamen, et demandèrent au prince T'sing s'il répondait de leur sûreté. Le prince répondit d'une manière embarrassée , mais plutôt négativement. Aussitôt rentrés , les ministres aJGfolés télégraphient à Tien-Tsin d'envoyer tout le monde disponible, mille hommes en toute hâte. Nouvelle difficulté : le vice -roi s'oppose au mouvement des troupes. Le corps consulaire lui déclare que, s'il ne laisse pas passer les troupes, ils ont l'ordre de faire immédiatement débarquer quatre mille hommes. Enfin ce matin , à neuf heures , les mille hommes sont partis de Tien-Tsin, réparant la voie de fer à mesure; on n'en a pas encore de nouvelles. D'autre part, on apprend que les Boxeurs ont quitté Pékin en masse. Où allaientils? Gomme vous voyez, la situation est grave, mais loin d'être désespérée, pour moi, si les renforts peuvent arriver. Je tremble que les journaux ne vous donnent de trop fortes inquiétudes sur mon compte. Un courrier de la légation vient d'annoncer que le télégraphe de Pékin à Tien-Tsin est coupé. C'est, à mon humble avis, assez inquiétant, et voici pourquoi : bien que le chemin de fer fût coupé en plusieurs endroits, le télégraphe avait été respecté, ce qui semblait indiquer une vague complicité du gouvernement avec les Boxeurs. Mais voilà qu'au moment où les troupes européennes partent de Tien-Tsin, c'est-à-dire à un moment très grave, le télégraphe est coupé, et alors : ou le gouvernement est avec les Boxeurs, et il adopte une ligne de conduite franchement hostile, ou il est débordé par les Boxeurs.
Journal intime, lundi, 11 juin. — A dix heures, comme l'exercice du fusil finissait, les Chinois arrivent en faisant de grands gestes affolés. « Vite , vite , les Boxeurs arrivent : aux postes du combat! »
En un clin d'œil, les hommes sont à leurs postes, les paquets de cartouches défaits.
Les Boxeurs arrivent, ils doivent être à cinq cents mètres. Je vais en avant de l'entrée, voir quand on pourra ouvrir le feu, je ne vois rien; j'attends, rien, toujours rien. A la fin, les vigies qui sont placées au haut de l'église me font prévenir que les Boxeurs, au lieu de se diriger sur le Pé-T'ang, ont tourné à gauche, et ont filé sans tambour ni trompette. Fausse alerte. Nous rompons et rejoignons notre casernement.
A midi, un chrétien vient annoncer qu'on nous attaquera à deux heures, le jour ou la nuit, on n'en sait rien. L'après-midi se passe sans encombre. Le soir, Mê^r Favier rapporte de la légation de meilleures nouvelles. Il paraîtrait que tout danger est conjuré pour nous. Et les renforts vont arriver certainement , disent les ministres. Gomment sont- ils si sûrs que cela? Mystère. Le chemin de fer et le télégraphe ne sont pas rétablis. Les Boxeurs occupent la ligne. En attendant, le chancelier de la légation du Japon vient d'être assassiné en pleine ville, comme il se rendait à la gare pour avoir des nouvelles du détachement. Il était en voiture fermée, un soldat lui a tiré un coup de fusil; aussitôt la foule s'est ruée sur lui, et l'a achevé.
Journal intime, mardi, 12 juin. — Nouvelle assurance de paix. Le Tsong-li-Yamen a formellement permis de laisser entrer les renforts. L'impératrice a même envoyé ses amitiés à M^^ Pichon. Tout ça
paraît un peu rapide comme réconciliation. N'y a-t-il pas quelque chose là- dessous? Pas de nouvelles des détachements. C'est bizarre , ils devraient être à une vingtaine de kilomètres.
Encore une alerte ce soir. Au moment où nous prenions le thé, on est venu me prévenir que les Boxeurs étaient à peu de distance. J'ai fait rallier tout mon détachement à l'entrée, paré à envoyer aux postes de combat; mais, comme hier il y a rien eu, les Boxeurs ont filé.
Pé-T'ang, 13 juin 1900.
Capitaine ,
Je n'ai rien de particulier à vous signaler, à part une alerte insignifiante hier soir, à sept heures et demie; une centaine de Boxeurs s'étaient arrêtés tout près du Pé- T'ang, mais ils ont continué leur marche après quelques minutes de halte.
Veuiller agréer, mon cher capitaine, l'assurance de mon affectueux respect. P. Henry.
Journal intime, même date. — Nous voilà revenus à la guerre. Les nouvelles d'aujourd'hui sont très sombres. D'abord, on ne sait pas quand pourront arriver les renforts. Ce soir, le ministre de France a fait dire que le détachement français, commandé par notre « pacha », a couché à Lang-Fan le 12, c'est-à-dire hier. Et Lang-Fan n'est qu'à moitié route. On -a tué des chrétiens en pleine ville, et, ce soir, les Boxeurs se sont
massés autour des légations. Je viens de monter sur l'église, un chrétien ayant annoncé que le quartier des légations brûlait; mais nous n'avons rien vu. La grosse inquiétude pour nous, c'est l'entrée du détachement ^ à Pékin. Pour arriver aux légations, il faut traverser ^ deux portes solidement fortifiées et occupées par des soldats chinois. Des Boxeurs se tiennent en grand nombre auprès de ces portes. Si par malheur les réguliers font cause commune avec eux, je crois que nous sommes frits.
Journal intime , jeudi, 14 juin. — Hier soir à onze heures, on m'a fait prévenir qu'un immense incendie venait d'éclater du côté du Toung-T'ang, une grande et belle é^li.se catholique. Successivement six incendies • s'allqdfïent dans l'ouest. On voit la flamme s'échapper de yëglise du Toung-T'ang; un crépitement de fusillade dééhite l'air, puis tout retombe dans le silence. Je passe la nuit à la pmie. Dans la journée, on brûle partout, Nan-Xang, etc. Le soir, en prévision d'une attaque, tout le monde est à son poste de combat. La nuit e.st splendide; la lune éclaire heureusement, calme. Pendant une heure, on attend une attaque; à la fin quelques alertes, rien K J
' Un des marins du Pé-T'ang, Lehoux, qui a ôcrit un récit particulièrement détaillé du siège, et qui était l'ordonnance de Paul Henry, a vu massacrer des chrétiens à la porte Si-hoa-Men. voisine du Pé-T'ang.
« Le 14 juin, dit-il, toutes les portes de la ville sont consignées par les soldats chinois, nous ne savons pas pourquoi, car nous sommes assiégés au Pé-T'ang et ne pouvons plus communiquer avec les légations. Le 15 juin, la situation devient de plus en plus grave, tout le monde peut entrer en ville, mais lorsqu'il s'agit d'en sortir, les soldats posent cette question : v Es-tu chré- « tien? » Si le Chinois l'est, il répond: « Oui, » et il est aussitôt
Le Pé-T'ang n'a pas encore été attaqué, mais il est évident que son heure est proche. Les portes de la ville jaune, où se trouve le Pé-T'ang, sont encore gardées par les réguliers; mais ceux-ci, menacés et débordés, vont laisser librement se ruer contre la mission la multitude de Boxeurs et de pillards , qui n'a encore pu jeter que des bandes d'avant -garde dans la ville impériale.
La journée du 15 juin voit se succéder les nou' velles les plus émouvantes. Dans la matinée, c'est une nouvelle église qui brûle au loin; c'est un courrier envoyé à la légation de France et qui peut réussir à grand'peine à rapporter une lettre de M. Pichon; c'est un chrétien échappé aux massacres qui ont lieu de toute part, et qui apprend qu'un détachement de volontaires est parti des légations la veille, iâ juin, pour aller sauver les missionnaires, les frères, les sœurs et les filles de Saint- Joseph du Nan-T'ang, demeurés sans protection au milieu de la ville soulevée , et que cette courageuse initiative a réussi ; c'est, vers le soir, la nouvelle que M. Doré, un des curés de Pékin, a été massacré.
massacré; on voit aux portes les corps des victimes que les soldats chinois ne se donnent pas la peine d'enterrer. Je vois en passant un fait qui a son importance. Lorsqu'un Chinois chrétien passe aux portes et que les soldats lui posent cette question : « Es-tu chrétien? » il pourrait répondre : « Non, » et passerait sans danger; mais non, ils savent qu'une réponse affirmative est leur sentence de mort : plutôt que de renier leur foi , ils préfèrent se faire massacrer. »
Le Journal intime dépeint ainsi la nuit du 14 au 15 :
Vendredi, 15 juin. — Nous avons dû coucher au poste de combat. Toute la soirée d'hier, des incendies dans toutes les directions. Vers dix heures, clameurs effrayantes partant d'une pagode à l'ouest. Alerte. Les armes sont approvisionnées. On s'attend d'un moment à l'autre à voir arriver l'ennemi. Les cris, véritables hurlements de fauves, continuent avec des accalmies, et tout d'un coup une furie de rugissements, mais les Boxeurs sont toujours à la même place. Il est probable que la porte de la ville jaune est fermée, et que les Boxeurs sont impuissants à la faire ouvrir. Les cris se calment vers deux heures du matin, et nous permettent de prendre un peu de repos. La nuit finit sans incidents. La journée assez calme ; nous serons attaqués ce soir.
En effet, à sept heures vingt du soir, le 15, les portes de la ville impériale, notamment celle de Sihoa-Men, sont forcées par les Boxeurs. Le Pé-T'ang est presque aussitôt enveloppé, de trois côtés, par une multitude qui pousse des cris de mort.
Effrayés, les femmes et les enfants des Chinois chrétiens se précipitent dans la cathédrale. Il y a là plus de deux mille personnes.
Paul Henry, avec ses marins, est au poste de la grande porte. Il attend que l'ennemi se montre dans l'avenue qui s'ouvre en face. Il rassure ses hommes.
N'ayez pas peur, leur dit-il, et ne tirez pas avant mon commandement.
Ecoutons -le raconter lui-même ce premier combat :
Journal intime , 15 juin. — A sept heures vingt du soir, on me prévient qu'une forte bande de Boxeurs se dirige vers nous. A sept heures vingt-cinq, les premiers apparaissent devant la porte du sud, vêtus de grands turbans rouges et de ceintures rouges. Ils s'avancent lentement, la torche d'une main, le sabre de l'autre. Ils sont à trois cents mètres. Là ils s'arrêtent, font des génuflexions ; ils prient Bouddha de les rendre invulnérables. Les voilà qui se lèvent; ils s'avancent au pas gymnastique; les voilà à deux cents mètres : «c Jouel A cent cinquante mètres, feu! » Dix -sept balles fauchent les premiers rangs, qui s'abattent comme des capucins de cartes. « Joue, feu! » Seconde salve, seconde fauchée. Quand la fumée est dissipée, la place est nette, à part quelques blessés, quelques égarés qmi essayent de se sauver; on les salue à coups de fusil. Un bonze, le chef de l'expédition sans doute, reçoit un coup de fusil; il peut en chancelant gagner un abri. Sur le terrain gisent une douzaine de cadavres. Nous sortons pour nous emparer de leurs armes ,\ et nous rentrons aussitôt munis de sabres et de lances. On a pu compter au moins seize morts, ce qui fera certainement une cinquantaine d'hommes hors de combat, en admettant la proportion de deux hommes blessés pour un homme tué.
Le premier ahurissement passé, les Boxeurs (ils se croient invulnérables) se sont rassemblés, et nous ont donné des alertes un peu dans toutes les directions.
Mêmes rugissements que la nuit dernière; ils ont mis le feu à tout un pâté de maisons voisin du Pé-T'ang. Un moment, j'avais peur des flammèches qui commençaient à devenir dangereuses. Heureusement la brise est tomhée, et les maisons païennes ont continué à brûler jusqu'à ce que, faute d'aliment, le feu se soit éteint tout seul.
A une heure, les rugissements cessent tout d'un coup, et le grand silence est encore plus efl"rayant. Nous les savons groupés tout près , n'attendant qu'un signal pour se précipiter à l'assaut. A deux heures et demie, voyant que le calme continue, je m'étends près de la porte. A cinq heures je m'éveille, tout est tranquille; mais nous aurons sans doute une nouvelle attaque à subir aujourd'hui.
Un mandarin, qui est venu demander de ramasser les cadavres, nous donne le chifl"re exact des morts : ce n'est pas seize, mais quarante- sept; ce qui implique naturellement une centaine d'hommes hors de combat. Pour cinquante-cinq balles tirées, c'est un joli résultat. Sur les cinquante hommes qui formaient l'avant-garde, trois seulement sont partis sans blessures. Un chef a été tué, un bonze grièvement blessé ; sur les quarante-sept tués il y a vingt curieux, qui étaient venus nous voir brûler et aussi, naturellement, aider au pillage.
A midi une alerte. Je mets au poste de combat; mais, aucun Boxeur ne se montrant, je fais rompre. Un homme qui a réussi à s'échapper du Nan-T'ang donne quelques détails sur les incendies du Nan-T'ang et du Toun-T'ang. De nombreux chrétiens ont été massacrés, et ils sont morts avec un courage sublime.
ce Dis que tu n'es pas chrétien, ou tu es mort, » crie un brigand à un pauvre gosse de huit ans.
ce Je suis chrétien depuis trois générations, tue-moi, » répond fermement l'enfant.
Un coup de sabre l'étend raide mort. Mais je n'en finirais pas si je voulais vous dire les magnifiques épisodes de cette terrible persécution. Le Père Garrigues, un vieux et saint missionnaire, ayant trente -cinq ans d'apostolat en Chine, a attendu les assassins au pied de son crucifix. Ses chrétiens l'engageaient à fuir; il ne voulut pas quitter son poste. On l'a retrouvé complètement nu, le corps lardé de coups de sabre.
Dans la ville, des affiches invitent les ce purs » à se réunir de bonne heure, pour venir brûler le Pé-T'ang. Les chefs du mouvement mettent l'hécatombe sur le compte du mauvais œil. Un courrier venu des légations annonce qu'on se bat toujours furieusement, avec succès. Pas encore de nouvelles des détachements.
En même temps, Paul Henry rendait compte de l'attaque à M. Darcy, auquel la lettre put encore être remise. Parlant à son supérieur, il raconte l'épisode dans les termes les plus brefs, les plus simples, les plus modestes, sans qu'il y ait trace d'émotion, ni la moindre velléité de distinguer son propre rôle de celui de ses marins.
Pé-T'ang, 16 juin 1900.
Capitaine ,
Hier soir, à sept heures et demie, nous avons été attaqués par les Boxeurs.
Deux feux de salve et un feu à volonté les ont mis en
fuite. Ils ont laissé sur le terrain au moins seize morts, et doivent avoir un assez grand nombre de blessés, dont le bonze qui dirigeait l'attaque. Nous avons pris les armes des hommes tombés auprès de la porte , c'étaient des lances et surtout des sabres, pas de fusils.
Nous avons attendu une nouvelle attaque toute la nuit, mais rien n'est venu. Les hommes couchent au poste de combat depuis trois jours, et dorment à peine deux ou trois heures par nuit. J'ai cessé tout exercice.
Deux jours plus tard , le jeune commandant écrit à M. Darcy le dernier billet qui ait pu franchir les murailles de la ville jaune, et il le termine par un post-scriptum d'une bien jolie allure française.
Pé-Tang, lundi 18 juin 1900.
Capitaine ,
Les pertes des Boxeurs, dans l'attaque du 15, ont été plus considérables que je ne le pensais. Le mandarin qui a fait ramasser les morts dit en avoir compté quarante-sept; vingt-sept Boxeurs en titre, dont un chef, et vingt curieux, venus sans doute pour aider au pillage ; nous avions tiré cinquante -huit balles.
Depuis, les Boxeurs n'osent plus nous attaquer. Néanmoins toutes les nuits nous avons plusieurs alertes , et nous continuons à coucher aux postes de combat. Hier soir, on avait annoncé que des soldats viendraient avec du canon. Bien que n'y croyant pas beaucoup, j'ai fait installer un fort remblai de terre et de gabions devant
l'entrée, et creuser une tranchée un peu plus loin, en avant , pour les hommes.
Les hommes ne sont nullement fatigués, et gardent tout leur entrain.
Veuillez agréer, mon cher capitaine, l'assurance de mon affectueux respect. P. Henry.
P.- S. — M'autorisez -vous, si l'occasion s'en présentait, à prendre l'offensive pour aller surprendre les Boxeurs avant qu'ils n'attaquent?
Oui, mon vaillant petit officier, l'occasion se présentera ; vous êtes seul à présent ; vous prendrez la permission que vous demandiez, et vous montrerez ce que vous êtes : un brave de la race des grands audacieux.
Le danger, en effet, va devenir terrible. Ce n'est plus avec des lances et des sabres que le Pé-T'ang va être attaqué, mais avec des fusils Mauser du modèle 1898 et avec des canons Krupp, et les réguliers chinois se mêleront aux Boxeurs , pour essayer de l'emporter d'assaut ou par surprise.
Heureusement, comme je l'ai indiqué déjà, des ouvrages de fortification avaient été commencés dès le premier jour, et continués avec méthode et avec grande hâte. Paul Henry, M9r Favier et Mgr Jarlin faisaient les plans, qu'exécutaient aussitôt les Chinois assiégés. Les religieux servaient de contremaîtres et de surveillants. Les femmes, les petits entants eux-mêmes, apportaient les briques et les
pierres dont on avait besoin. Et ainsi s'explique la transformation merveilleusement rapide du Pé- T'ang en une véritable forteresse. Sans doute, les. travaux furent continués et augmentés jusqu'aux derniers jours du siège. Mais on peut dire que, trois semaines après l'entrée de nos marins, le système de défense est déjà complet.
Voici comment Paul Henry l'a compris.
Tout d'abord, la rue qui séparait le Pé-T'ang du Jen-Tsé-T'ang, a été supprimée par des barricades élevées aux deux extrémités, et les deux établissements n'en font plus qu'un. Toutes les parties faibles du mur d'enceinte ont été réparées et renforcées; le sommet en a été crénelé en beaucoup d'endroits; toutes les portes sont fermées et épaulées par des terrassements. Des tonneaux, des planches, des poutres, des terre-pleins, disposés sur toute la circonférence, permettent aux soldats d'observer l'ennemi et de tirer. En outre, quatre postes de tir, mieux abrités, ont été construits sur la frontière du nord que gardent les Italiens, et trois sur la frontière de l'est, dont un fortin en briques, dépassant le mur d'enceinte, et qui commande toute la rue.
Mais le principal effort s'est tout de suite porté du côté de l'entrée monumentale du Pé-T'ang. On prévoyait, et l'événement montra la justesse de ces prévisions, que les combats les plus acharnés se
livreraient autour de cette porte, qu'abritait un vaste toit soutenu par des colonnes, et qui donnait accès sur l'esplanade de la cathédrale. Le premier ouvrage de fortification, c'est une tranchée abri, construite en avant de la porte, comme l'indique la lettre du 18 juin. Puis, aux premières menaces de bombardement, une seconde ligne de défense est établie : les deux loges placées sous le toit de la porte sont protégées avec de la terre et des fascines; elles sont percées de meurtrières et deviennent le poste principal du Pé-T'ang. Un terre- plein facilite l'accès du toit et en fait un lieu d'observation. Une casemate, un peu en arrière, permettrait aux marins de continuer la défense , en cas d'incendie de la porte. Enfin, à l'entrée de l'esplanade de la cathédrale, s'élève une troisième ligne de défense : un talus de terre de plus de cinq mètres de haut, assez épais pour que les obus ne le puissent pas traverser, et où flotte le drapeau français , ce drapeau très glorieux du Pé-T'ang, fabriqué sur l'ordre de Paul Henry, et qui a été abattu, relevé, troué, déchiré par les boulets et les balles un nombre incalculable de fois , mais que la main d'un ennemi n'a jamais touché.
Pour faire cornmuniquer ces différents ouvrages , une tranchée partait d'une des cours voisines de la cathédrale, et permettait de marcher à l'abri des projectiles.
Voilà pour la partie matérielle. L'organisation, la division des rôles n'étaient pas faites avec un moindre soin.
On a vu qu'au début de l'occupation du Pé-T'ang, les trente marins français avaient été répartis en six groupes. Ils n'en formèrent plus que cinq, dès que les Italiens eurent assuré la surveillance da mur du nord. Les chefs de poste ne quittaient jamais le poste, sous aucun prétexte. Ils devaient seulement détacher deux hommes, en cas de demande de secours. Un lazariste, le P. Giron, et quatre séminaristes chinois étaient chargés d'observer les mouvements de l'ennemi, du haut du toit de la cathédrale, et d'avertir en cas de danger. Ils avaient un clairon, avec lequel ils signalaient les points menacés. Un coup de langue voulait dire : « au nord; » on sonnait deux coups pour le sud , trois pour l'est, quatre pour l'ouest. En outre, le P. Giron faisait parvenir au commandant des billets qui précisaient les nouvelles. Mar Jarlin en faisait autant, et c'étaient encore des séminaristes chinois qui portaient ces messages.
J'ai sous les yeux une liasse de ces petits carrés de papier, où les lignes sont tracées à la hâte, au crayon bleu. Ce sont des lignes évocatrices de ces moments d'effroi. Elles débutent toujours par a M. Henry ». En voici quelques-unes. « M. Henry, ils semblent vouloir revenir sur la grande porte.
En garde! » — « M. Henry, ils sont tous groupés dans la grande rue, en face de l'église, de chaque côté de la ruelle dans laquelle ils hésitent sans doute à entrer, d — « M. Henry, les deux bandes de l'est et de l'ouest se sont réunies. La porte Sihoa-Men doit être ouverte. Attention !» — « M. Henry, au nord-est, danger. » — « M. Henry, en plein est, lumières nombreuses, d — « M. Henry, à l'est, près ia grande pagode, il y a foule. »
Ces détails , et beaucoup d'autres , ont été donnés par les marins qui ont traversé les horreurs de ce siège, et qui ont écrit leurs souvenirs à quelque parent de leur cher commandant, surtout à l'oncle de Paul Henry. Rien n'est plus émouvant que cette distribution de la justice due à chacun; rien n'est plus naïf quelquefois , mais la vérité s'y reconnaît. Dans la liasse de lettres signées de noms très divers, il y a des contradictions sur des points de minime importance; il y a unanimité quand il s'agit d'apprécier les courages, les services, et de les doser.
« Tous les chrétiens se conduisaient bien, dit un de ces témoins ; ils ont été tranquilles pendant le siège ; ils priaient Dieu du matin au soir, avec leurs petits enfants. » Un autre écrit : « D fallait voir tous ces chrétiens courir et grimper chacun à son poste, avec un extrême courage. » <r Je vous assure, dit un troisième, que Mgr Jarlin, les Pères, les
Frères, les séminaristes et une grande partie des chrétiens ont été braves pendant le siège, principalement Mar Jarlin, qui ne quittait jamais le commandant, nuit et jour, que pour aller faire quelques rondes dans les établissements, pour voir si les chrétiens étaient bien à leurs postes. » Ils l'appelaient, entre eux, <r le commandant en second, i» parce qu'il faisait exécuter les fortifications sur les plans de Paul Henry; parce qu'il était présent à toutes les affaires, se souvenant qu'il avait été soldat avant d'être prêtre, et parce qu'ils le voyaient coucher avec eux dans la tranchée.
Parmi les Frères, il y eut, proportionnellement, autant de morts et de blessés que parmi nos soldats. Ils surveillaient les travaux de terrassement; ils maintenaient la discipline parmi les Chinois chrétiens; ils faisaient le coup de feu à l'occasion. Leur connaissance de la langue chinoise les rendait merveilleusement utiles, au milieu de cette foule que la panique pouvait rendre folle et dangereuse pour ses défenseurs. L'étudiant lazariste, M. Gartner, apparaît, dans les rangs de ces auxiliaires de nos marins, comme un véritable héros. Ce tout jeune homme, au témoignage d'un des Frères, fut si admirable, notamment pendant les sorties exécutées autour du Pé-T'ang et les expéditions sur le mur jaune, que Paul Henry l'appelait le <i général de l'armée auxiliaire y> , et qu'il lui avait
attaché au bras un galon d'or, pour symboliser son droit de commandement K
On aimait aussi et on admirait plusieurs des jeunes chrétiens chinois, qui se montrèrent d'une intrépidité rare, un séminariste, par exemple, qui s'appelait Joseph, et qui se tenait nuit et jour au poste de la grande porte, constamment attaqué, pour porter les dépêches; un autre Chinois que les marins surnommaient Jean le Brigand, et surtout Barbiche.
a Ce jeune Chinois, que nous appelions « Barbiche », était un jeune homme très intelligent; il ne savait pas du tout le français, mais il devinait tout de suite ce qu'on lui disait. Il était particulièrement attaché à M. Henry, et le suivait partout. Il était doué d'un courage inébranlable; il sortait seul, et trouvait moyen de passer entre les postes occupés par les Boxeurs. Au début de la campagne, il était armé d'un vieux fusil qui ne tarda pas à se détériorer. On lui en donna un autre, un fusil américain à sept coups. 11 montait seul sur le mur jaune, et déchargeait son fusil sur les Boxeurs; ensuite, ne prenant pas le temps de le recharger, il enlevait le= cailloux du sommet du mur, et les lançait sur les Chinois. De plus, il était très adroit. C'est rare qu'il manquât son homme. Vers la fm du
« Lettre du frère Marie -Basilius, témoin du siège.
siège, on lui donna un fusil Lebel, ce qui mit le comble à sa joie : il s'en servait admirablement bien. »
Mais l'éloge devient vraiment ému, lorsque les marins parlent de leur chef. C'est à la fois de l'admiration et de l'affection que Paul Henry avait su leur inspirer, comme aux missionnaires, comme aux religieuses, comme aux Chinois eux-mêmes. Il obtenait d'eux tous les dévouements, et le système employé apparaît bien clairement lorsqu'on lit, comme je l'ai fait, tous les documents du siège. C'a été le système de tous les entraîneurs d'hommes, et on peut le résumer ainsi : être moralement au-dessus de la crainte de la mort, encourager les soldats, vivre au milieu d'eux, comme eux, mais s'exposer plus qu'eux. Dans les lettres des marins du Pé-T'ang, je trouve à chaque instant des notes comme celle-ci :
« Grâce à votre neveu Paul Henry, nous avons tenu tête, trente hommes, à une armée ennemie. Pendant deux mois et demi de guerre, et grâce à lui, nous avons échappé à une mort épouvantable, si nous avions eu un autre que lui, je pense que nous n'aurions pas échappé. »
Tous répètent : <s 11 était si aimable ! » ou bien : « Il savait consoler tout le monde. » Louarn dit même joliment : « Il trouvait pour nous des mots très affables au plus grand des combats. » Peuziat ajoute : « Il voulait jamais que nous aurions montré
notre tête aux Chinois,... et lui, il ne se cachait jamais... On craignait toujours pour notre commandant, parce qu'il n'avait peur de rien. » « Dans tous les postes périlleux , écrit de son côté le gabier Stéphany, il était toujours le premier. Il était presque toujours en observation sur les toits, où il était très exposé au feu des Chinois; c'est par miracle qu'il n'a pas été touché plus tôt. » D'autres rapportent qu'il ne mangeait jamais sans s'être assuré que les hommes avaient leur ration ; qu'il mangeait souvent avec eux; que plus souvent il couchait près d'eux, soit qu'il dormît tout habillé dans le réduit du poste, pour être le premier levé en cas d'alerte, soit qu'il abandonnât son lit par charité pour les malades. C'est ainsi que le matelot Lalès ayant été pris de la fièvre, l'officier le coucha dans son propre lit, et s'étendit lui-même par terre, dans sa chambre, pour veiller le malade. Il aimait ceux qui luttaient et souffraient avec lui; il les estimait; il avait secrètement recommandé aux gradés de ne pas punir les matelots, de les traiter bonnement, et, après tous les combats, de les féliciter'.
Tels étaient les défenseurs principaux du Pé- T'ang, et les acteurs du drame militaire qui allait s'accomplir. Mgr Favier, assez souffrant et plus âgé que Mgr Jarlin, avait la lourde mission de maintenir
* Un des témoins du siège m'a rapporté que les matelots du Pé- T'ang disaient de leur jeune chef : « C'est un futur Courbet. »
l'ordre parmi les chrétiens réfugiés , d'empêcher les paniques, de consoler, de plaindre, et de présider le conseil où se décidaient les mesures générales de défense ou de distribution des vivres. Dans l'intervalle, il priait. « On ne peut cependant pas dire, remarquait -il, que c'est ne rien faire*. y> Les religieuses de Saint- Yincent-de-Paul lui servent de lieutenants dans le ministère des foules à calmer et à secourir. Elles ont une sorte de toute -puissance d'exemple. Ces pauvres femmes chinoises, ces enfants, ces jeunes filles ne se sentent un peu à l'abri qu'à l'ombre des cornettes blanches. Quand une sœur se lève, c'est une population qui la suit : « Quand nous devons, écrivait sœur Jaurias, nous transporter d'un endroit à l'autre pour éviter les boulets et les couteaux, c'est douze cents personnes qu'il faut maintenir ou entraîner, et une quantité de bébés à transporter, d
Paul Henry, ne pouvant plus communiquer avec les légations, recommence à écrire son journal, ou plutôt des notes qui devaient servir à la rédaction du journal, lorsqu'il aurait le temps d'y songer. Tracées au crayon, à demi effacées par le séjour dans les poches de l'officier, ou dans les malles qui les rapportaient de Chine en France, elles ont pu être déchiffrées à grand'peine , et c'est elles que je
* Conférence à l'Université catholique d'Angera.
publie, en y ajoutant quelques détails nécessaires, qu'il n'a pas pu ou qu'il n'a pas voulu écrire luimême. La première feuille porte en tête : « Journal du siège, commencé le 22 juin 1900, terminé le... »
'2'2juin 1900. — A six heures trente, on me fait prévenir que deux canons viennent d'être postés en arrière de la porte 1 . Je me porte aussitôt, avec le poste de garde, derrière le remblai A, et je fais prévenir le reste du détachement de se rendre immédiatement aux postes de combat. Au même instant, une troupe de soldats chinois se présente à la porte I, et ouvre sur nous un feu assez violent de mousqueterie * . Nous ripostons, et les mettons en fuite. Ils reviennent une seconde fois, puis disparaissent au bout de quelques minutes. A sept heures, des canons établis dans la rue, à l'abri d'un repli de terrain, ouvrent le feu sur nous. Leur tir est très bon. La plupart des coups viennent frapper les remblais de la porte, et nous ne pouvons que difficilement leur répondre, le feu étant relativement rapide, environ un coup et demi par minute, et dans l'intervalle la fumée nous masquant toute l'entrée du chemin. Plusieurs obus labourent la partie supérieure du remblai A ; l'un enlève une baïonnette, mais personne n'est blessé. Vers huit heures et demie , les canons 1 commencent à viser plus particulièrement l'église. Un canon situé au sud -ouest prend le même objectif. Le tir du sud devenant plus lent, nos coups de fusil commencent à produire bcfi effet , plusieurs servants sont démolis : à neuf heures et
1 Les numéros d'ordre qu'on rencontre ici devaient se rapporter à un plan du Pé-T'ang. L'attaque du 22 juin était dirigée contre la grande porte, au sud.
demie les pièces sont enlevées, tant au sud qu'au sudouest.
Nous avons déjà reçu cent quatre-vingt-six coups de canon. A dix heures, le bombardement reprend. Cette fois, les canons sont postés sur la place sud, qui nous est masquée par plusieurs rangées de maisons; leur objectif est l'église, qu'ils canonnent dès lors presque sans interruption. Les femmes et les enfants qui étaient encore dans l'église l'ont évacuée au commencement du bombardement ; pendant le mouvement, une femme est tuée d'un éclat d'obus dans le ventre. À deux heures quarante- cinq, un canon vient prendre position au sud, en face de la porte 1, et nous envoie aussitôt un premier coup, au même endroit que ce matin. C'est un canonbouche, les servants sont cette fois bien obligés de se montrer. Je désigne quelques bons tireurs, qui tirent toutes les fois qu'un Chinois s'approche du canon, et rarement ils manquent leur coup. Au bout de cinq minutes, le canon est abandonné.
L'idée de l'enlever me paraissant praticable, je fais demander à Ms^" Jarlin de m'envoyer une trentaine de Chinois de bonne volonté, avec des cordes et des madriers, pour nous prêter main forte. M^"" Jarlin arrive presque aussitôt avec une vingtaine de Chinois, mais sans instruments ; on perdrait un temps précieux à les chercher. Nous sortons, et rapidement nous nous avançons vers la porte, huit hommes en tirailleurs ouvrant la marche. Arrivés à la porte, nous sommes accueillis par une fusillade très nourrie ; les Chinois se précipitent bravement sur le canon, en même temps que les marins prennent position pour les soutenir. Les soldats chinois, dissimulés dans les maisons, ouvrent un feu violent. Un chrétien chinois est tué raide, un autre
LE SIÈGE DU PÉ-T'ANG 22b
est traversé de trois balles, les autres hésitent, il faut les relancer trois fois. Enfin, après des difficultés de toute sorte et grâce aux chrétiennes exhortations de M?!" Jarlin, le canon, après avoir versé deux fois, est rapidement entraîné vers le Pé-T'ang; les marins en tirailleurs protègent la retraite, qui se fait tranquillement, sans accident. Nos pertes sont relativement très faibles : un chrétien tué, trois blessés, dont deux très grièvement. Je fais mettre le canon en batterie derrière le remblai A, et fais envoyer aussitôt un boulet sur le poste d'où on nous a fusillés tout à l'heure.
Cinq minutes après notre expédition, le feu des canons de l'est cesse brusquement, et la soirée s'achève très tranquillement.
En somme, la journée s'est bien passée, nous avons reçu cinq cent trente et un coups de canon , obus pleins, obus à mitraille et boulets.
Nous n'avons eu en tout que quatre tués et quatre blessés, dont un frère mariste.
Les marins ont fait preuve de beaucoup de sang-froid et de bravoure , ceux du poste de la grande porte spécialement ont eu une très belle tenue au feu. Nous avons été parfaitement secondés par les missionnaires et les chrétiens; Ms^" Jarlin spécialement a fait preuve d'un magnifique courage à la prise du canon, et c'est surtout à son empire sur les chrétiens chinois que nous somme? redevables de nos succès.
Paul Henry n'a pas tout raconté. D'abord le matin, tandis que les premiers coups de canon étaient tirés contre la porte du Pé-T'ang, les hommes étaient à l'abri dans la tranchée, mais l'officier se
tenait debout sur le remblai. C'est à ses pieds que la baïonnette d'un des marins a été enlevée par un obus. Mgr Jarlin le supplie de se baisser, mais, comme l'écrit un des témoins , Mingam , avec un vrai bonheur d'expression :
« Lui, poussé par son sang, ne bronche pas, et ne veut pas perdre de vue un seul niouvement de l'ennemi. »
Dans l'après-midi, quand le canon enlevé aux Chinois était déjà derrière les murs du Pé-T'ang, un des combattants demeurait en arrière , dans l'avenue, malgré les balles que faisaient pleuvoir les Chinois postés dans les maisons voisines. C'était encore le jeune commandant qui, ravi de sa victoire, le revolver dans la main droite, agitant son casque de la main gauche, criait de toutes ses 'forces ; « Vive la France! »
Il entra bientôt dans le poste de la grande porte, et, s'ad ressaut à ses hommes, il leur dit :
« Si j'avais cinquante marins français au lieu de trente, je marcherais sur le palais impérial! »
Puis il fait le tour du Pé-T'ang, annonçant à chacun des postes qu'il y a eu une sortie, qu'on a pris un canon et que pas un marin n'est blessé.
Samedi 23. — Dans la nuit, nous essuyons sans
répondre de nombreuses décharges de mousqueterie , d'ailleurs tout à fait inoffensives.
A neuf heures quarante du matin, des canons postés dans l'est, en 5, commencent le bombardement de l'église, et le poursuivent jusque vers quatre heures, sans nous causer aucune perte. Les maisons qui nous séparent de la place 5 forcent les Chinois à tirer en l'air, et, nous masquant la vue des canons, nous empêchent de démonter les servants.
Comme hier, nous ne pouvons riposter. Dans la matinée, des obusiers placés au nord -est nous envoient quelques bombes.
Les pièces tirant de l'est envoient l'une l'obus à mitraille (calibre 80 à 90 mm.), l'autre des obus ordinaires (calibre 40 à 50 mm.).
Reçu cent quatre-vingt-seize coups de canon.
Dimanche 24 juin. — A huit heures , la canonnade recommence de l'est, mais cesse presque aussitôt. A huit heures et demie, une forte troupe de Chinois s'est avancée jusqu'à une brèche située au sud -ouest, en face d'un poste, et ouvre un feu violent. Mais battus de front par le poste, et sur leur flanc droit par quelques hommes que j'ai envoyés au coin sud-ouest de la place de l'église, les Chinois se résignent à ne pas se montrer, et se contentent de tirer en l'air.
Un éclat de brique blesse légèrement le père Chavanne.
Vers dix heures, après avoir gaspillé une quantité énorme de munitions, les Chinois se retirent. Un canon, placé au sud -ouest, ouvre alors le feu sur l'église, sans nous faire aucun mal. Dans la journée, nombreux coups de fusils (fusils ordinaires, fusils de rempart). A quatre
heures et demie , M. Olivieri, le commandant du détachement italien du Jen-tsé-T'ang, me fait prévenir que les Chinois essayent de mettre en batterie des canons dans le nord. A peine, en effet, le billet m'était-il arrivé, que la canonnade commence. Je cours au Jen-tsé-T'anfj: avec six hommes, tout ce que j'ai de disponible, pour prêter main forte aux Italiens. Gomme nous arrivons au mur nord, un obus éclate au milieu des hommes; par miracle nul n'est atteint. Les canons chinois sont disposés deux au 6 et deux au 7; mais, séparés par les bâtiments 8, ils ne peuvent prendre le même objectif. Après en avoir délibéré avec M. Olivieri, les Italiens et mes six hommes sont postés au coin nord -est, et je fais exécuter des salves sur les canons 6.
Le tir est réglé du premier coup, et plusieurs servants restent à terre. Au bout d'une dizaine de salves les pièces sont abandonnées.
Nous laissons quelques hommes en observation, et nous nous portons au nord-ouest. Là nous opérons de la même façon, les canons sont abandonnés, et les fantassins qui soutenaient l'artillerie par un feu désordonné se replient à leur tour; je fais tirer dans le tas, et nous en démolissons ainsi un grand nombre.
Si nous avions eu une ouverture au nord, nous aurions pu, je crois, enclouer les canons qui sont restés abandonnés pendant près de cinq minutes.
La soirée est très calme.
Un Chinois tué dans la matinée.
Vers minuit, des soldats postés au nord du K'ou ' font un feu d'enfer qui dure un quart d'heure.
1 Ce mot est l'abrégé de Si-Chen-K'uu, nom du terrain impérial situé au nord de l'établissement des sœurs, et où les canons avaient été mis en batterie. Les Chinois y avaient creusé des tranchées.
Lundi 25 juin. — Quelques coups de fusil partant du mur jaune, au nord -ouest. Ce matin, les Chinois sont venus sur le K'ou chercher les armes abandonnées hier au soir. Partout silence le plus complet. Nous continuons nos travaux de protection. Entendu canonnade et fusillade vers les légations.
Cartouches tirées : néant.
Mardi 26 juin. — Pendant la nuit, fusillade intermittente un peu de tous les côtés, assez nourrie par moments. Dans la journée, quelques coups de fusils de rempart et de fusils ordinaires. Vers trois heures, incendies allumés à l'est, en face du séminaire, au sud -est et au sud -ouest.
Brûlé deux cartouches. Restent 8276.
Mercredi 27 juin. — A six heures, plusieurs centaines de Boxeurs et soldats attaquent par la porte du sud; quelques salves en couchent un bon nombre sur le terrain, et mettent les autres en fuite. Je fais battre par quelques feux de salve les maisons des environs, et, sous la protection de quelques marins, j'envoie des Chinois ramasser les armes à cent cinquante mètres. Malheureusement on leur tire quelques coups de fusil, et une balle vient atteindre Jouannic et le blesse assez gravement. La balle est entrée derrière l'omoplate droite, a glissé sur la cage thoracique , et , sortant sous l'aisselle , a traversé le bras. Le pauvre garçon souffre beaucoup, mais j'espère que cela ne sera pas grave. La journée s'achève sans autres incidents. De nombreux coups de fusil nous sont tirés du sud et de l'ouest, mais n'atteignent personne.
Cartouches consommées pour l'attaque ... 55 Diverses 23
De six heures à six heures 78
Restent 8191.
Entendu dans l'après-midi le canon au sud-est, paraissant venir de très loin.
L'espoir exprimé ici par Paul Henry ne devait malheureusement pas se réaliser. Une des religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, interrogée au sujet de Jouannic, a répondu en racontant la blessure et la mort de ce vaillant. La lettre est adressée à une autre religieuse, parente de Jouannic.
(( Ce sera une consolation pour vous et pour les siens, dit- elle, d'avoir l'assurance que le vaillant marin était aussi un bon et fidèle chrétien. Son lieutenant, M. Paul Henry, avait recueilli pour la famille les souvenirs laissés par son second; ces souvenirs n'ont sans doute pas été conservés, au milieu de tant de désastres. Jouannic avait été désigné, après le refoulement d'une bande d'agresseurs, à la porte principale du Pé-T'ang, pour conduire les hommes chargés de ramasser les blessés et les armes. Revenant de cette hardie et charitable expédition, il reçut un coup de feu, et la balle traversa le poumon droit; elle sortit un peu au-dessous de la région du cœur. Cette blessure était mortelle; mais, l'hémorragie arrêtée à l'extérieur, on pouvait prolonger de quelques heures , de
quelques jours , l'existence du blessé : les soins prodigués eurent ce résultat.
« Transporté sans délai à l'infirmerie, Jouannic vit arriver auprès de lui un dévoué frère de la Mission, frère Denis, qui se constitua son premier infirmier, tandis que les jeunes élèves du séminaire procuraient de l'eau fraîche, de l'air et tout ce dont le malade avait besoin.
« Une sœur de Saint-Yincent, à défaut de major, fit le pansement. Le lieutenant survint entre deux fusillades.
« — Mon ami, ce n'est pas la médaille militaire, c'est la croix que vous aurez! »
« Hélas! un miracle seul aurait pu lui conserver la vie. Le missionnaire, faisant fonction d'aumônier, s'entretint avec le malade,. l'encouragea, le consola; mais, étant certain de ses bonnes dispositions, et comptant, l'hémorragie extérieure ayant cessé, que le blessé pourrait se rétablir, il différa jusqu'au surlendemain de lui administrer les derniers [sacrements.
« Durant la nuit, la fièvre se déclara avec un peu de délire : marin et Breton, Joseph parlait de son bateau et de sa famille. Vers neuf heures et demie du matin, il parut s'affaiblir; M. l'aumônier, rappelé, l'assista jusqu'au dernier soupir, et, ayant prié pour lui et béni sa dépouille mortelle, il s'éloigna , consolant le lieutenant Henry. C'était le samedi 30 juin. »
Jeudi 28 juin. — Vers minuit et demi , des Boxeurs essayent d'incendier la porte d'entrée en nous lançant, avec des arcs, des paquets d'étoupes imbibées de pétrole. Plusieurs tombent sur le toit. Nous sommes assez heureux pour éteindre le commencement d'incendie, cependant que quelques hommes mettent en fuite à coups de fusil les incendiaires.
Un Chinois est blessé par une flèche qui lui perce la joue. Jusqu'à trois heures, calme complet. A trois heures, la fusillade commence, mais très peu dense. A cinq heures, attaque à la grande porte. Fusillade nourrie, essai de feu, pétrole, torches, etc. Cela dure jusqu'à minuit et demi. Les derniers Boxeurs ayant été mis en fuite par une salve, je fais mettre le feu aux maisons qui les abritaient. Auparavant, des Chinois sont allés prendre tout ce qui était de bonne prise. Trouvé deux grandes pompes pleines de pétrole, une caisse de balles, une caisse de poudre, des habits, un sextant en très bon état, etc., mais peu d'armes. Ils ont pu apercevoir dix cadavres.
Cartouches dépensées, 180 (de six heures à six heures).
Restent 8018.
Paul Henry a oublié, comme de coutume, de noter la part qu'il a prise lui-même à cette action du siège. Ses hommes ont été une fois de plus, ce jour-là, vivement impressionnés par son courage. Le récit de l'un d'eux, Stéphany, renferme ce passage :
« Le 28 juin, vers les sept heures du soir, les Boxeurs , accompagnés d'un grand nombre de régu-
liers , tentent de mettre le feu à notre grande porte, au moyen de deux pompes qu'ils alimentaient avec du pétrole, et de bouchons imbibés de pétrole, qui prennent feu à différentes reprises, enflammant le toit du poste. M. Henry est debout sur le toit, du côté opposé aux Boxeurs, ayant à ses côtés Mingam, Stéphany, Gambiaggi, Rebour et David, qui tirent sans discontinuer. A un moment donné, une grande partie du toit s'enflamme. M. Henry, voyant le danger, enjambe le toit, et là, sous le feu de l'ennemi qui tirait sur lui à une distance de vingt ou trente mètres, à coups de pied et de poing il jette à terre les bouchons enflammés. Les Chinois redoublent leur feu; les balles pleuvent comme de la grêle autour de lui. En revenant de notre côté, il s'écrie :
« Les maladroits, ils n'ont pas seulement pu me toucher ! »
Il faut noter également que Mgr Jarlin était ce jour- là, comme le 22 juin, à la tête des chrétiens chinois qui firent la sortie. Les deux pompes rapportées par les assiégés servirent beaucoup, par la suite, à éteindre les incendies.
Vendredi, 29 juin. — Le journal est sobre de détails sur cette journée. Il ne relate, d'ailleurs, que les faits militaires. Henry a un tempérament de soldat. Il fait la guerre; il est chef; il n'a ni le temps ni l'humeur de faire du reportage. Il écrit
simplement, sous la date du 29, qui est celle de la fête de saint Pierre et de saint Paul :
Commencé les travaux de fortification de la deuxième grille, au cas où on serait obligé d'évacuer la grande porte. Dans la matinée fusillade assez nourrie, cesse brusquement à un signal de trompe, peu de temps après que nous avons entendu combat dans le sud -sud -ouest. Journée très calme.
Cartouches dépensées, 207.
Restent 7811.
Mais la fête du commandant n'a pas pu passer inaperçue au Pé-T'ang. Ce souvenir intime a été conservé par Mgr Favier. Le journal de l'évêque porte, en effet :
« Nous offrons nos vœux au brave commandant Henry; nous parlons d'Angers, de son pays, et du bonheur que ses parents auront à le revoir. Il nous dit :
« — Vous verrez que nous sauverons le Pé-T'ang; peut-être quelques-uns de nous n'y seront plus; je serais heureux de mourir pour une si belle cause; j'espère que le bon Dieu m'ouvrirait le paradis. Si je dois disparaître, je ne disparaîtrai que lorsque vous n'aurez plus besoin de moi. y>
€ Je le supplie, comme tous les jours, de ne point s'exposer; j'ai si peur pour lui : il est si vaillant, si brave, si dévoué! d
Mgr Favier enregistre plus loin de mauvaises
nouvelles. La mortalité augmente parmi les enfants; la variole fait jusqu'à quinze victimes par jour; la chaleur monte à 38 degrés; il n'y a plus de légumes frais; les Chinois réfugiés commencent à souffrir de la faim, et, comme tout le monde fume en Chine , ne possédant plus de tabac, essayent de fabriquer quelque chose d'approchant avec des feuilles de poirier séchées. Le fusilier Lehoux note, sur son carnet de siège :
« Nous n'avons ni moutons, ni bœufs; nous mangeons les mulets, ânes et chevaux; lorsque les chevaux seront tous mangés, nous mangerons peutêtre les voitures : mais elles ne seront pas faciles à digérer. Nous avons trouvé le moyen de recharger nos douilles avec de la poudre noire, et nous fon-' dons des balles en plomb. Nous apprenons aux Chinois, qui, très intelligents, continuent la fabrication. »
Samedi 30 juin. — Dans la nuit, quelques coups de fusil ; entendu combat au sud-est-sud et sud-ouest. Dans la matinée, calme absolu. Midi quinze, mort du second maître Jouannic. Vers deux heures, des obusiers, postés dans le nord-est et très loin, envoient quelques bombes qui éclatent en l'air au-dessus de nous ; elles ne causent que des dégâts matériels. Au même moment, une forte fusillade éclate à l'est. Des soldat» invisibles tirent droit devant eux, et, comme devant eux il y a un mur (!), nous ne recevons aucune balle.
A trois heures et demie, nous recevons encore quelques bombes; pas de dégâts.
A cinq heures trente, ensevelissement de Jouannic (la décomposition commençait) ^
Soirée tranquille.
Cartouches dépensées , 31 .
Restent 7 780.
Dimanche i^'^ juillet. — Journée absolument calme. A peine quelques coups de fusil dans la journée. Cartouches dépensées, 4.
Restent 7 776.
Lundi 2 juillet. — Quelques coups de fusil. Cartouches dépensées , 4.
Mardi 3 juillet. — Quelques coups de fusil. Cartouches dépensées, 4.
Restent 7 768.
Mercredi 4^ juillet. — Entendu pendant la nuit une fusillade très nourrie dans le sud -est. Matinée calme. A midi et demi , quelques salves pour gêner les travaux que font les Chinois au coin nord -ouest du mur jaune. Je laisse un homme (Delmas) à la disposition du lieutenant italien, avec ordre de tirer sur les hommes qui se présenteraient. Dans l'après-midi, il en tue une grande quantité. Fausse attaque à l'est. Attaque au sud. Coup de canon prématuré. Continué la mise en état de défense
1 La lettre de la sœur de la Charité que nous avons citée plus haut contenait encore ce passage : « C'est à droite du kiosque de Notre-Dame de Lourdes, dans le parc du Pé-T'ang, au milieu des autres marins tués, et tout auprès de son dévoué chef, que repose le vaillant Joseph Jouannic. »
de la grande porte. Commencé un remblai le long du mur nord.
Cartouches dépensées, 77.
Restent 7 691.
Jeudi 5 juillet. — Quelques coups de fusil. Munilions tirées, 13. Restent 7 678.
Le frère Jules-André écrit, sous cette date, dans son journal :
a: Un soldat français, vrai type de bravoure, d'audace et de sang-froid, nommé Delmas, se signale par les tours qu'il joue aux Boxeurs. Ici, il démonte un cavalier à queue de paon, qui accompagne une voiture de grand mandarin, — il craignait que ce ne fût une dame qui était dans la voiture , sans quoi il aurait tiré dessus ; — là il abat un brave qui le vise, mais qui n'a pas le temps de lâcher la détente; maintenant il fabrique des cartouches; l'instant d'après il est en embuscade sur un toit, avec un scolastique lazariste, ancien polytechnicien de Vienne , en Autriche. Ils se servent d'un mannequin coiffé à la française, pour leurrer l'ennemi. Les coups de fusil pleuvent sur le soldat improvisé, il chancelle, il tombe pour se relever aussitôt. Pendant ce temps, les deux chasseurs d'hommes, placés sur un autre point du toit, enseignent un peu de prudence à ceux qui montrent leur buste. »
Vendredi Q juillet. — Quelques coups de fusil. Entendu assez fréquemment des coups de canon dans le sud. Les Chinois ont fortement avancé leurs travaux du mur jaune du nord. Nous n'y pouvons rien. Reçu une fusée. Cartouches, 17.
Restent 7 661 .
Samedi 7 juillet. — Vers cinq heures , des gens postés derrière le mur jaune, au sud-ouest, envoient une quantité de bombettes, grenades, pots à feu, etc. ; mais les commencements d'incendie sont vite éteints, et nous n'avons aucun blessé. A sept heures, des canons postés au nord ouvrent le feu; je me porte au Jen-tsé-T'ang avec cinq hommes, et je fais établir notre canon sur un épaulement préparé derrière le mur nord; jusqu'à huit heures et demie, le tir étant mal réglé ne nous cause aucun mal. Je fais envoyer quelques salves, mais vu la distance et la protection , pas d'effet. Quelques coups de canon au nord et à l'est. De huit heures cinquante à neuf heures, trêve. A neuf heures, canonnade recommence avec des canons européens, calibres 80 à 90 mm. Obus ordinaires et obus à mitraille. Le tir est rapidement réglé malgré nos salves, les obus viennent tomber auprès de nous. L'un éclate devant notre canon , et blesse très légèrement deux hommes. Un second éclate un peu en arrière, et tue le canonnier. Nos salves, bien que justes, ne causent aucune gêne aux Chinois. Après avoir attendu quelque temps, nous nous décidons à cesser une consommation de cartouches aussi inutile. Les hommes sont mis à l'abri, un factionnaire restant pour prévenir d'un assaut peu probable. La canonnade continue toute la journée, se ralentissant vers la fin de l'après-midi pour cesser vers sept heures. Le projectile le plus con-
stamment lancé est l'obus ordinaire de 80 à 90 mm., des quantités considérables de fusées, des bombes qui nous viennent du nord- est ^
Bref on nous tire environ trois cent trente coups de canon, qui nous tuent un homme et une femme, et blessent légèrement quelques hommes.
Plusieurs (une vingtaine environ) sont allés tomber très au delà du sud du Pé-T'ang.
Cartouches dépensées, 156.
Restent 7505.
Dimanche 8 juillet. — Les Chinois recommencent le bombardement vers dix heures, mais cette fois ils visent le Pé-T'ang. Tour démolie. Tir assez lent. De dix heures à deux heures seize, soixante et onze coups. Obus éclatent bien, causent beaucoup de dégâts, mais pas de pertes. Plusieurs obus vont démolir au sud des maisons qui sont les repaires habituels des Boxers. Le tir continue à de longs intervalles jusqu'à la nuit. En tout cent coups. A cinq heures, M. Olivieri me fait prévenir que les Chinois essayent de mettre un canon en batterie dans l'est du K'ou. J'expédie tous mes hommes disponibles, douze, pour empêcher à tout prix les Chinois de s'installer. Une salve suffit pour mettre la panique chez les soldats chinois. Nuit assez calme. Entendu une forte fusillade au sud -est.
Cartouches dépensées, 94.
Restent 7411.
Lundi 9 juillet. — Le bombardement recommence vers dix heures. Les Italiens envoient quelques salves.
1 Le journal du frère Jules-André inscrit, ce jour-là, cent cinquante fusées incendiaires.
Cent sept coups de canon (boulets pleins et bombes). Travaux entrepris à la porte du sud pour placer un canon.
Fusillade très forte au sud -est pendant la nuit.
Cartouches tirées , 54.
Restent 7357.
Mardi 10 juillet. — A dix heures quarante, commencement du bombardement par le nord. A deux heures quarante, coups de canon du sud, puis de l'ouest et de l'est. Installation au sud. Forte fusillade. Vers trois heures et demie, David est tué d'une balle à la tète*. Porte à demi démolie. Énormes boulets. Envoyons quelques salves. Mis un petit poste dans la partie de droite, les autres en réserve en arrière. Fin de soirée tranquille. Trois blessés. Coups de canon tirés, 114. Cartouches, 124. Restent 7233.
Mercredi 11 juillet. — A neuf heures, Ms' Jarlin blessé à la tète. Vers une heure, le bombardement recommence ; à une heure cinq , une forte explosion de mine près de chez les sœurs. Un homme tué, quelques blessés légèrement. Bombardement de l'est cesse aussitôt, continue au sud -ouest (cesse à l'est) et au sud. Au sud, boulets de 15 cm., forte fusillade. Impossibilité de s'opposer au tir. Toit de la porte éventré. Les hommes à l'abri. Le soir, des chrétiens vont brûler des maisons à l'est, à l'ouest et au sud. J'envoie voir si on travaille
* « Nous avons eu hier un matelot de tué, qui est David Joseph, en venant d'exécuter un feu de salve. Lorsque le lieutenant commandait de s'asseoir, il fut atteint d'une balle qui traversa la tête. La mort a été instantanée. C'était un e.xcellent garçon, d'un courage inouï, sans peur de rien. » (Extrait du carnet de Lehoux.)
LE SIÈGE DU PÉ-T'ANG Ul
à des mines. Surveillance à l'air moins complète. Coups de canon, 95. Cartouches tirées, 11.
Restent 7222.
Continué les travaux de deuxième ligne. Déménagé le matériel.
Jeudi 12 juillet. — Bombardement de la porte commence vers dix heures et demie, et se continue sans incident jusque vers cinq heures. Les boulets traversent le toit ou vont frapper l'église. De temps en temps, nous faisons des salves à l'endroit où doit être le canon. Les Chinois établissent une batterie analogue dans le sudouest. On entend des bruits suspects vers l'ouest, un travail de mine. Des chrétiens sont immédiatement envoyés dans le chemin, et creusent une profonde tranchée transversale, mais ne découvrent rien. Les bruits cessent.
Trouvé dans les maisons brûlées hier deux bouts de conducteurs à sept fils armés. Trente-six coups de canon tirés.
Consommation : 52 cartouches; restent 7170.
Vendredi, 13 juillet. — Fusillade, très nourrie de deux heures à deux heures et demie, cesse brusquement sur un signal de trompe. A midi le bombardement recommence de deux côtés, sud et sud -ouest.
Vers une heure, un boulet, après avoir heurté l'église, rebondit et vient tomber au milieu des hommes. Un I grièvement blessé au front, Le Goff. Fay fortement contusionné, trois fusils cassés. Salves meurtrières. Bom- Ibardement cesse vers quatre heures et demie. Grande [difficulté, presque impossibilité de s'y opposer. Mousqueide continuelle. Vers sept heures et demie, entendu un fort combat paraissant être au sud et se rapprocher au
sud -est. Nous avons quelques moments d'espoir. Mais il faut se résigner à penser que c'est une forte attaque des légations.
Dans la nuit , fusillade presque ininterrompue sur la grande porte * . Deux chrétiens de bonne volonté vont mettre le feu dans les maisons qui avoisinent la porte à l'est.
Coups de canon, 59; cartouches, 72; restent 7,098.
Samedi, 14 juillet. — Journée relativement tranquille, pas de bombardement, forte fusillade au sud et incendie. A onze heures un marin italien est tué raide d'une balle à la tête. Peu de temps après, au même poste, un chrétien chinois est tué de la même façon.
A midi, feu d'artifice.
Munitions dépensées 74, restent 7,024.
Dimanche, 15 juillet. — Bombardement reprend à neuf heures, cesse au sud et sud -ouest à midi cinquante ; reprend au nord une demi-heure après ; recommence au sud vers quatre heures, et continue toute la nuit (plus lentement), jusqu'à quatre heures du matin. 147 coups tirés. Je fais envoyer de temps à autre quelques salves, soit sur le canon du sud, soit sur le canon du sud-ouest. Dans la soirée, des chrétiens vont, sous la direction du Père Giron, examiner les fils qu'on avait trouvés, combler l'emplacement présumé de la torpille.
Cartouches tirées 52, restent 6,972.
' « Pendant trois heures consécutives, de neuf heures à minuit, une fusillade sans précédente... Je ne sais où passer pour mes rondes de nuit. Je m'en remets alors à Dieu , et je passe à travers les balles sans être touché. Mais quel vacarme! Je ne crois pas exagérer en avançant que le nombre de coups, pour ces trois heures, a dépassé cinquante mille. » (Journal du frère Jules* André.)
Lehoux, qui a quelque loisir ce jour-là, en explique la raison et l'emploi. Il consigne sur son carnet cette petite note :
« A midi le canon tonne de nouveau , mais nous ne pouvons pas tirer dessus, car il n'est pas vu du poste occupé par mon escouade. La vieille gaieté gauloise se fait sentir. Les Chinois nous envoient des biscaïens que nous ramassons, et avec lesquels nous jouons aux boules. Malgré le bombardement du siège, on ne s'ennuie pas au Pé-T'ang. d
Lundi, 16 juillet. — Bombardement du sud, du sud -ouest et du nord cesse à neuf heures vingt -cinq. Une femme est tuée. Le dernier coup de canon blesse le factionnaire de la grande porte ; blessure à la figure (œil). Coups de canon •105^
Munitions 37, restent 6,935.
Mardi, 17 juillet. — Journée très calme, continué travaux de fortifications et de contre -mines. Nombreux coups de fusils pendant la nuit.
Cartouches 8, restent 6,927.
En même temps que les attaques vont se multiplier contre le Pé-T'ang, ainsi qu'on va le voir, elles cessent à peu près contre les légations. Une sorte d'armistice a été conclu entre les ministres
1 « A dix heures du soir, lorsque partit le dernier coup de canon, un de nos camarades fut encore blessé; il eut les yeux remplis de chaux, et il resta vingt jours sans voir. Il se nomme Costanza, et il perdit l'œil gauche. » (Carnet de Lehoux.)
et la cour. M. le lieutenant de vaisseau Darcy note, à la date du 17 juillet :
« L'ordre de cesser le feu est donné aux troupes chinoises! Immédiatement nous donnons le même ordre aux marins et aux volontaires. Calme, d
Malgré d'assez nombreux manques de parole, qui se traduisirent par autant de fusillades et d'alertes, on peut dire que la période la plus aiguë et la plus dangereuse du siège est terminée, à la date du 17 juillet, pour les légations. Comment expliquer que la trêve n'ait pas été étendue au Pé-T'ang? Le Tsong-Li-Yamen , interrogé à ce sujet par sir Claude Macdonald, ministre d'Angleterre, faisait répondre, à la date du 31 juillet, que les chrétiens du Pé-T'ang étaient sortis pour chercher des vivres, et avaient provoqué les soldats. Cette mauvaise excuse des coupables ne saurait, en tout cas, expliquer les attaques des 18, 19, 20 juillet, puisque l'essai infructueux de ravitaillement a eu lieu le 21. La vraie et odieuse raison de cette différence de traitement paraît indiquée par M. Darcy, dans un autre passage de son livre :
« La cour, en donnant l'ordre de ne plus tirer sur les légations, aurait-elle laissé cette proie (le Pé-T'ang) en pâture aux Boxeurs? » Évidemment oui.
LE SIÈGE DU PÉ-T'ANG 24b
Mercredi, 18 juillet. — Ce jour-là est un jour de deuil parmi tant d'autres. La mine contre laquelle les chrétiens chinois faisaient une tranchée, a sauté à cinq heures du soir.
« J'étais endormi, raconte Lehoux, lorsque la mine sauta; je n'avais absolument rien entendu. Le chef d'escouade me réveille, et nous partons tous deux sur les lieux de la catastrophe, où un spectacle hideux s'offre à notre vue. Les chrétiens qui creusaient la tranchée furent projetés , ainsi que le frère Joseph, qui fut lancé à vingt mètres de l'explosion. Les Boxeurs grimpent sur le mur jaune, appelé mur impérial, et tirent des coups de fusil sur ceux d'entre nous qui opèrent le sauvetage. Les marins français et les marins italiens tirent sans cesse, pour protéger les Chinois chrétiens qui sont sous les décombres; quelques Chinois opèrent le sauvetage avec nous autres. C'est effrayant à voir; partout des lambeaux de chair humaine, dans le trou où est partie l'explosion; j'ai vu un bras manquant à un corps, l'autre bras ne tenant plus, la tête ainsi que les jambes broyées. On se croirait dans une boucherie, où on traîne des morceaux de viande de rebut. A l'endroit où j'étais, il y avait la moitié d'une poitrine écrasée contre la muraille. Le personnel religieux se signale par son dévouement et son sang- froid ; entre tous autres le frère lazariste Gartner , qui disparaît sous les
décombres, d'où il revient un instant après avec un enfant dans les bras, tout couvert de boue et de sang. La place est très dangereuse ; les Boxeurs nous lancent des fusées incendiaires ; nous ne parvenons à faire cesser le feu qu'après sept heures du soir. Je ne connais pas le nombre des victimes, mais jusqu'à présent l'on a retiré dix-neuf morts et il y a environ vingt blessés ; Dieu sait combien il y en a encore sous les décombres. Il n'y a parmi les morts qu'un Français, le frère Joseph, trouvé au pied du mur impérial complètement enseveli. Pendant la nuit, nous faisons des rondes très fréquentes, nous sommes toujours entourés de coups de fusil. »
Le journal de l'officier porte simplement ces lignes :
Mercredi, 18 juillet. — A cinq heures explosion formidable. La mine contre laquelle on travaillait vient de sauter. Déjà 16 morts et 25 blessés. L'état de la défense n'est pas modifié... En tout 21 morts. Rondes de nuit et incendies.
Munitions dépensées 6, restent 6,866.
La belle expression trouvée ici par Paul Henry et jetée sur la page du journal est vraie : l'état de la défense n'est pas modifié. Tant qu'il y aura des apparences de murailles et des marins en nombre suffisant pour lutter un contre cent, le Pé-T'ang tiendra.
Cependant le jeune officier, qui n'a pas un mo
ment de repos, et qui passe entre les balles et les éclats d'obus depuis des semaines, ne peut s'empêcher de penser qu'il a de grandes chances de succomber. Ce n'est pas une crainte, c'est une prévision; c'est peut-être la mystérieuse persuasion du sacrifice accepté; car, la veille, Paul Henry a suggéré à Mgr Favier l'idée d'une neuvaine et d'un vœu à Sainte-Anne, pour la délivrance du Pé-T'ang. Les marins français , dont vingt-quatre sont Bretons comme leur chef, ont promis leur offrande, et le commandant ira porter lui-même une plaque de marbre, comme ex-voto, à la basilique de Sainte- Anne d'Auray. Ils invoquent la patronne de la Bretagne, comme tant d'autres l'ont fait sur les navires en détresse. Mais, de plus, il est très probable que Paul Henry a offert le sacrifice de sa vie pour le salut de la mission qu'il défend. Il n'en laisse rien paraître dans son journal. Seulement, le 18 juillet, il écrit son testament.
J'ai tenu cette relique entre mes mains. L'enveloppe porte cette adresse , écrite d'une écriture remarquablement ferme :
Pour remettre, si je suis tué, à M. Paul Henry, professeur de droit, rue Proust, à Angers.
A l'intérieur, une petite feuille de papier blanc, pliée en deux, renferme ces lignes admirables par leur caractère de force, de tendresse et de foi :
Mes bons parents bien -aimés, mes chers frères et sœurs,
Si je suis tué , ces derniers mots vous porteront mes derniers adieux. Ne vous faites pas trop de chagrin. Je succombe pour la plus belle des causes, et j'ai fait, je l'espère, tout mon devoir. Je vous lègue le peu que je possède, et vous demande de prélever, sur l'argent que je vous laisse , une somme de cent francs pour les missions de Chine, si éprouvées en ce moment.
Je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur, comme je vous ai toujours aimés. J'envoie mon dernier adieu à tous nos chers parents et amis. Demandez à l'oncle % quand il apprendra ma mort, de faire le a grand pas », et d'offrir au bon Dieu sa communion pour le repos de mon âme.
Encore une fois adieu, mes chers bien-aimés, priez pour moi.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit- il.
Pé-T'ang, 18 juillet 1900.
P. Henry.
Jeudi, 19 juillet. — Nombreux coups de fusil sur le mur jaune. On va brûler des échafaudages le long du mur jaune. Tué plusieurs Boxeurs, deux Chinois tués. Vers cinq heures, Frank est tué raide d'une balle à la tête, victime de son imprudence ^. Dans la soirée
* 11 s'agit d'un vieil ami de la famille, oncle seulement par l'affection; qu'il nous suffise de dire que la prière de Paul Henry a été entendue.
* îl était monté sur le mur jaune et tirait, à découvert, sur des Boxeurs qui creusaient une tranchée. Ses camarades lui criaient : « Piends garde ! » Il répondait : « Je n'ai pas peur, » et continuait de tirer.
continué les incendies; surpris trois Boxeurs (tués). Munitions 78, restent 6,788.
L'expédition contre les échafaudages élevés par les Chinois le long du mur jaune n'avait pas été commandée. Paul Henry n'y fait qu'une allusion. Mais j'en trouve le récit détaillé dans le journal du frère Jules-André.
« A midi, bataille en règle sur le mur jaune, à* l'endroit précis de la mine. Les soldats avaient un peu fêté saint Vincent, patron des lazaristes et des sœurs. Les Boxeurs les agaçaient par leurs coups de fusil répétés. Huit soldats français et plusieurs italiens escaladent le mur, au moyen d'échelles. (Il fallait d'abord franchir le mur de clôture du Pé- T'ang, traverser une rue, puis monter au sommet du mur jaune, haut de huit mètres.) Fuite des ennemis! Les Chinois chrétiens, à leur tour, électrisés par l'exemple des soldats, grimpent sur le mur. Ils renversent d'abord les sacs de terre derrière lesquels se cachaient les ennemis. Puis ils découronnent le mur lui-même, et jettent les énormes tuiles jaunes et les briques. L'ennemi hurle des Châ! châ! c'est- k- dire : Tue! tue!
<r Un moment, les Français ont l'idée de descendre par les échafaudages ennemis, et d'enfermer dans le souterrain de la mine trente à quarante Boxeurs qui s'y étaient réfugiés à la hâte. Mais voici venir, avec le commandant Olivieri, le commandant français
Henry : « Y a-t-il des Français par ici?... Qu'est-ce <r que vous faites par là, soldat Souve? Et la con- « signe? Qui vous a permis de quitter votre poste? a Je vous préviens que, si je vous y reprends, vous (( passez en conseil de guerre... Et vous, Marrec, c( qu'est-ce que vous fichez par ici? — Mon lieuteî nant, je suis venu faire une inspection. — Et « moi, je n'ai trouvé personne à votre poste. C'est (( joli , pour un chef de service ! »
<r Les principes de discipline ayant ainsi été rappelés, Henry ne veut pas que l'expédition aventureuse de ses marins reste sans profit. Il fait apporter du pétrole, et, sous le feu des Boxeurs qui ont été chercher du secours, incendie les échafaudages, qui ne furent pas relevés.
« La nuit suivante, nouvel incendie allumé par les assiégés, pour leur défense. Une troupe de chrétiens chinois, conduits par M. Gartner, fait une sortie et brûle trente cases chinoises, pour dégager les abords du Pé-T'ang^ Trois Boxeurs, trou-
' Ms' Favier a écrit de Pékin , à la date du 26 août 1901 , une lettre publiée par les journaux, et où se trouvent ces lignes touchantes :
« Le vice -roi m'a oCFert de fortes sommes pour les missionnaires massacrés, je n'ai rien voulu entendre, et j'ai tout refusé, disant que la vie des missionnaires n'était pas estimable à prix d'argent. Une réparation morale pour ces massacres sera demandée par le ministre de France.
« Tout ce que nous avons été obligés de prendre , immédiatement après le siège, pour empêcher nos chrétiens de mourir de faim, de quelque nature que ce soit, a été scrupuleusement noté: j'en ai remis la liste au ministre de France, et la somme totale
vés endormis, sont expédiés chez leur père Lao- Toan par le moyen de leurs propres sabres. Mar Jarlin a témoigné ensuite le désir d'en avoir un vivant, afin de se procurer des renseignements. »
Vendredi , 20 juillet. — Coups de fusil ; continué les incendies et mesures de protection contre mines et bombardement.
Cartouches 34, restent 6,754.
Il y eut bien aussi quelques coups de canon que l'auteur du journal n'a pas le temps de noter. C'est encore un de ses marins qui a raconté ce souvenir :
« Le 20 juillet au matin, M. Henry et Mgr Favier étaient assis, et causaient ensemble à l'intérieur du poste de la grande porte, lorsqu'un boulet plein est venu tomber entre les deux , les couvrant de débris de toute sorte. M. Henry, s'adressant à Mar Favier, lui dit d'un ton calme :
« Voilà un Ipulet qui, un peu plus, faisait une victime. »
a été retranchée de l'indemnité, comme j'en avais contracté l'engagement. Les particuliers et fournisseurs ont été indemnisés par nous, et nous avons même payé au prix fort toutes les maisons qui avaient été brûlées autour du Pé-T'ang pendant le siège. Le peuple païen, qui ne s'y attendait pas, est venu nous remercier en masse. .J'ai préféré faire cette grande dépense, pour conserver la bonne réputation qu'a toujours eue la mission et la bonne entente qui avait toujours existé entre elle et ses voisins.
« Enfin j"ai placé, dans les environs de notre résidence du Pé-T'ang, une grande affiche invitant tous les païens qui auraient subi quelques dommages, à venir se faire payer ici. Plusieurs se sont présentés : ils ont été indemnisés immédiatement; il n'en reste plus aucun qui ne soit équitablement satisfait, t
Samedi, 21 juillet. — Calme. Un essai de ravitaillement ne réussit pas, mais nous avons encore une quinzaine de jours de vivres.
Cartouches 31 , restent 6,723.
Dimanche, 22. — Dans la matinée, pris du salpêtre et du soufre au K'ou ^ A midi fait un feu à répétition de quatre hommes, dans l'ouest du mur jaune. Les soldats chinois laissent sur le terrain environ 25 morts, dont deux mandarins. De notre côté deux Chinois légèrement blessés. Vers sept heures et demie, un homme (Le Sec'h), du poste du nord -est, est blessé d'une balle à la télé (imprudence et désobéissance).
Dans la nuit , une pluie torrentielle nous force à évacuer les casemates, pas d'incidents. Fusillade continuelle des Chinois.
Cartouches 55, restent 6,668.
Lundi, 23. — Vers quatre heures, les soldats et les Boxeurs paraissent vouloir tenter un assaut général. Ils! attaquent d'abord au sud-ouest; les soldats préparent] l'attaque par une fusillade très nourrie, puis lancent] les Boxeurs en avant. Mais quelques salves suffisent] à les repousser. Presque en même temps, on me préi vient que les Boxeurs se massent dans le K'ou, dans l'esl et dans la rue en face de la grande porte. Je fais poste! cinq hommes au Jen-tsé-T'ang. Avec les Italiens, noi faisons quelques .salves qui nous débarrassent le terrain] Dans l'est , l'attaque est très molle , les Boxeurs n'oser
' Au milieu du terrain vague, il y avait un magasin impéris de salpêtre et de soufre. Grâce aux pains de salpêtre qui furet pris, cette nuit-là, les assiégés purent renouveler leur provisiol de poudre. Des horlogers chinois réparaient et rechargeaient le douilles des cartouches Lehel.
guère se montrer. J'arrive à la grande porte juste au moment où les Boxeurs entrent; je les laisse arriver à cinquante mètres, et je fais faire deux salves coup sur coup, qui déblaient immédiatement le terrain. Cette alerte a duré de quatre à cinq heures. J'évalue à cent cinquante morts environ les pertes des Boxeurs.
A sept heures , des soldats, massés dans les maisons qui sont devant la grande porte, ouvrent un feu extrêmement violent. Je fais mettre les hommes à l'abri derrière le remblai, baïonnette au canon, parés à repousser l'assaut. Mais au bout d'une demi-lieure environ, le feu cesse.
Nous n'avons eu aujourd'hui ni tué ni blessé par le feu de l'ennemi ; un marin italien a été blessé à la figure par son fusil qui a fait explosion.
Cartouches dépensées 195, restent 6,473.
Mardi, 24 juillet. — Coups de fusils, maladies, bandes se promenant avec un drapeau français.
Cartouches 37, restent 6,436.
Mercredi, 25. — Pendant la nuit, nombreux coups ie fusils. Journée tranquille. Vers sept heures, je fais [ûfionter quatre hommes sur le mur jaune, pour exécuter [un feu à répétition sur les gens qui travaillent le long iu mur jaune, sans incident.
Munitions 17, restent 6,419.
Jeudi, 26. — Cartouches tirées 36, restent 6,383.
A cette courte mention des cartouches dépenées, Paul n'a pas ajouté une seule réflexion, -îais son cœur est triste, parce que c'est la fête le sainte Anne, le 26 juillet, et que la patronne e la Bretagne n'a pas délivré le Pé-T'ang. Mgr Fa-
vier a conservé le souvenir de ce dialogue à demi enjoué, à demi douloureux, qu'il échangeait avec le défenseur de la mission.
« Rien, disait Paul; sainte Anne, vous ne nous avez pas délivrés. y>
<i Je lui disais : Peut-être qu'elle attend. Elle ne voudrait pas priver sa fille de cette gloire. Nous approchons de l'Assomption. » Enfin il était bien découragé. Il disait à sainte Anne :
(.( Je ne vous reconnais plus; j'aurais été si heureux de revoir ma famille, de retourner à Angers, de porter le cadeau!... »
« Mais vous y retournerez, lui disais -je; nous vous donnerons le canon, tout ce que nous avons conquis , pris sur les Boxeurs , des sabres , des lances...
« Je ne veux qu'une chose, disait- il, rien que le drapeau; ça c'est entendu. Je porterai le drapeau et le vœu à sainte Anne K »
Vendredi, 27. — Fort combat du sud-est au sudouest. Mine derrière le mur jaune, passage de soldats. Cartouches dépensées 41 , restent 6,372.
La canonnade contre le Pé-T'ang est entendue par les assiégés des légations , qui apprennent ainsi, chaque jour, que la résistance dure encore.] M. Darcy écrit sur son journal :
1 Conférence à l'Université catholique d'Angers, 19 janvier 1901*
(i Le Pé-T'ang est toujours attaqué. Nous sommes cependant bien heureux d'entendre le bruit de cette canonnade, qui nous rassure sur le sort de nos pauvres camarades. Nous préférons à un doute affreux cette certitude du danger. »
Samedi, 28. — Vers onze heures, bombardement du nord- est et de l'est. Pouvons tuer des servants, même un mandarin. Au nord -est fusillade nourrie, tir intermittent, salves au nord -ouest. Canon continue toute la soirée, ni tués ni blessés.
De M. Darcy, aux légations :
« Du côté du Pé-T'ang la canonnade augmente. y>
Nous n'avons pas retrouvé la feuille sur laquelle Paul Henry dut consigner ses observations du 29 juillet. Mais nous savons, par d'autres témoins, que cent quinze coups de canon à boulet plein furent tirés contre le Pé-T'ang; que trois chrétiens furent blessés à mort, et que le feu fit de grands dégâts dans le mur d'enceinte.
La nuit est très mauvaise. La canonnade et la fusillade ne cessent pas. Le feu est particulièrement vif contre le Jen-tsé-T'ang. 11 semble qu'un assaut se prépare de ce côté , et le danger est d'autant plus grave que les Italiens n'ont presque plus de munitions.
Vers six heures du matin , le 30 juillet , Paul Henry se porte, avec douze marins, à la défense de la muraille de l'est, au Jen-tsé-T'ang. 11 est
grand temps. La canonnade fait un mal énorme; la position va devenir intenable. Le dessein de l'ennemi paraît être de détruire la porte, fortifiée à présent, du Jen-tsé-T'ang, afin de prendre d'enfilade les postes de tir des Européens; il faut s'y opposer à tout prix. Le jeune officier commence par faire exécuter des feux de salve, qui mettent hors de combat plus de cent cinquante réguliers et Boxeurs. Il a réussi à faire tuer ou blesser les pointeurs d'un canon mis en batterie à moins de cent mètres de la muraille, parmi des maisons ruinées. Voyant que les Chinois ont alors traîné leur canon à deux cents mètres en arrière, et recommencent à tirer, il rassemble ses hommes à l'abri, et leur annonce qu'il va faire une sortie avec eux par la brèche, et prendre le canon comme on a pris celui de la porte sud. Il a autour de lui douze Français et cinq Italiens , qui composeront la petite colonne. <r Mes amis, dit-il, je vous ai choisis parce que je vous sais courageux et adroits. J'irai avec vous pour prendre ce canon. Nous pénétrerons par le K'ou, et nous courrons sur le canon, sans tirer un coup de fusil. Arrivés là, nous ferons des feux de salve, pendant que nos Chinois hurleront des chà! châ! Si nous sommes obligés de nous replier, nous le ferons lentement, en tirant, et nous emporterons nos blessés *. î> A ce moment, un des frères
' Journal du frère Jules - André.
qui servaient de messagers vient avertir que les Boxeurs se précipitent contre la muraille du nord, et jettent sur les toits des fascines enduites de pétrole et enflammées. Paul Henry demande deux hommes de bonne volonté, et court à la muraille attaquée. Delmas et Callac l'ont suivi. Tous trois montent sur un échafaudage établi contre le mur. Delmas commence le feu, rapidement. Il ne perd pas ses balles. En quelques minutes, vingt- huit Chinois sont mis hors de combat. « Bravo, Delmas ! crie l'officier, vingt -huit sur vingt- neuf! » A peine a-t-il parlé, que Delmas reçoit une balle dans le bras droit. Le second matelot prend la place de son camarade blessé. Il se découvre nécessairement un peu. Paul Henry est penché derrière lui, dans l'ouverture du même créneau, et lui commande de tirer sur une troupe d'assaillants qui font irruption par une porte située en avant. Mais Callac n'a pas le temps de faire feu. Une balle lui traverse l'épaule et pénètre, en arrière, dans le cou de l'officier. Paul Henry se sent blessé mortellement. Il va pour descendre de l'échafaudage. Une seconde balle l'atteint en plein corps, du côté gauche, et le perce de part en part. Il a encore la force de se laisser glisser à terre et de faire une cinquantaine de pas. Les marins qui l'attendent le voient s'avancer tout pâle; il défaille; il tombe entre les bras de Lehoux et de Callac, qui, malgré sa propre bles-
sure, veut secourir son chef. L'aspirant italien, M. Olivieri, est là, et les Français, et les Italiens prêts à faire la sortie, et des Chinois en grand nombre. Tout le monde se précipite. Lehoux, qui le soutient, aperçoit une goutte de sang sur le col du vêtement de l'officier. Il détache l'agrafe. Le sang jaillit, et le pauvre matelot essaie de l'arrêter en mettant ses deux doigts sur la blessure; mais en vain. La vérité leur apparaît : plusieurs ensemble ils portent leur officier et leur ami sous une véranda voisine, où un prêtre chinois, M. Tso, lui donne les derniers sacrements. Le combat est abandonné; plus personne ne défend les murailles. El l'ennemi continue de tirer sur le Pé-T'ang, qui pour la première fois ne répond pas : Paul Henry va mourir.
On court chercher Mgr Favier. « J'étais à prier le bon Dieu, raconte l'évêque, quand mon domestique me dit : <r L'officier est blessé! — Qui.' « Paul? 3) Je cours immédiatement; je n'avais pas fait trois pas, quand il me dit : « Il est mort! » Écoutez, je n'ai pas pu m'en empêcher, j'ai pleuré. Je m'étais retenu jusque-là, mais ce jour-là je n'ai pas pu. Non seulement j'ai pleuré, mais tout le monde pleurait. Les Chinois disaient : a Pourquoi le bon Dieu n'a-t-il pas laissé la vie à ce saint homme? » Ils l'appelaient ainsi. J'avais laissé des prêtres partout, dans tous les endroits dangereux,
afin que si quelqu'un était touché, il pût recevoir les derniers sacrements. Il n'a pas souffert une minute, je ne pense pas. Sa blessure lui avait enlevé la parole. Il était souriant/ et, iù n'a pas eu une petite ride ni un changement sur son visage, jusqu'à la fm. On me l'a apporté: il pétait étendu sur un petit lit; déjà sa figure était Conte blanche. Il était là comme une figure de cire qu-'On met' sur les autels , blanc et deux fois plus beau qu'il n'était pendant s^ vie. Et c'était un bel homme K y>
Ce sourire du mourant , tous les hommes accourus autour de Paul Henry l'ont remarqué, et s'en sont étonnés.
L'un d'eux, Peuziat, qui l'a vu descendre de la muraille et s'avancer vers ses marins, dit : « Il nous regardait en souriant; il voulait nous parler, mais il n'avait pas pu. d Louarn dit de même : « Quand notre chef a été tué, il est venu tomber dans les bras d'un marin, et nous regardait en souriant , voulant encore nous encourager, et ne paraissant nullement souffrir, quoique percé par ces deux balles qui devaient le faire souffrir horriblement. »
Tous se souviennent également de l'affirmation réitérée de leur chef, que le Pé-T'ang serait sauvé, mais que lui, il allait mourir.
« La veille de sa mort, écrivent deux camarades
* Couféreoce à l'Université catholique d'Angers, 19 janvier 190h
sur la même lettre, le commandant avait dit ceci : « Quand le bon Dieu n'aura plus besoin de moi pour défendre le Pé-T'ang, il viendra me chercher. » Un autre atteste : <r Je l'ai souvent entendu dire ces paroles : que quand on n'aurait plus besoin de lui, il y aurait une balle qui viendrait le chercher. Et nous autres on disait : « Ce n'est pas possible, commandant! » Il fallait que le bon Dieu lui ait fait croire ça. d Même note sur le carnet du fusilier Lehoux. Mêmes paroles rapportées par Mgr Favier.
Le 30 juillet fut le jour le plus triste du siège, au dire de ceux qui ont vécu parmi tant de tristesses. La douleur était générale : les missionnaires et les sœurs; les marins français et leurs camarades italiens; l'aspirant M. Olivieri, que le péril commun et la plus cordiale confraternité d'armes avaient attaché au jeune officier français; les chrétiens chinois eux-mêmes n'avaient point d'autre pensée. Beaucoup crurent que tout était perdu désormais, et, malgré la famine qui commençait à se faire sentir cruellement, presque personne ne mangea. Le pauvre Barbiche faisait peine à voir. Un des matelots écrit : a Je croyais qu'il serait devenu fou; il ne faisait que tourner d'un côté et de l'autre, b
Le chef qui avait organisé la défense, celui qui avait confiance et qui donnait confiance, celui qu'on
voyait accourir dès que le danger devenait menaçant, celui que tout le monde aimait n'était donc plus\ Après sa mort le commandement se partagea. L'aspirant de première classe italien, M. Olivieri, eut le commandement militaire; mais les grandes décisions, soit d'ordre intérieur, soit pour la défense , furent toutes prises désormais par Ma^ Favier et par Mgr Jarlin, qui eurent, en réalité, la direction supérieure de toutes choses. Du côté français, et par suite de la perte de l'officier et du second maître Jouannic, il restait un simple quartiermaître, Elias, qui se trouva chargé de la conduite du détachement, et se tira %*t'^'^^fe^ d'affaire. D'un commun accord, les çonsig'nes étaftilies furent maintenues, comme si Pa«ûl^enr|2taÊ«icore présent. ^''/,s9*' J'..- ;^r '-^
Il devait y avoir enc^l'ë^^ de lîien mauvais jours jusqu'au 16 août, qui ^t celui de la délivrance. Mais s'il y eut de grandes souffrances pendant cette dernière quinzaine du siège, Mor Favier a pu écrire :
a Nous n'avons plus eu d'attaque vraiment dangereuse ^ y>
Les assiégés n'avaient presque plus de vivres. Les provisions faites au début du siège, en hâte, ne
* Le corps de Paul Henry fut enseveli le 31 juillet, avec les honneurs militaires, au pied d'une statue de Notre-Dame de Lourdes, dans le jardin du Pé-T'ang.
2 Lettre de Msr Favier à M. Henry, citée plus loia.
262 PAUL FÎEXRY
l'avaient point été pour un nombre de personnes aussi considérable. Les essais de ravitaillement, comme on l'a vu, n'avaient pas réussi. Dès le C juillet, la ration avait été fixée à une livre de riz, ou de fèves, ou de millet par personne et par jour. Le 28 juillet, elle était réduite à trois cents grammes; le 5 aoiît, à moins encore, et enfin le 10 août, quand on a mis de côté quatre cents livres de riz et une mule pour les soldats qui défendent le Pé- T'ang, il ne reste à peu près rien pour les missionnaires, les sœurs et les Chinois. L'eau seule ne manque pas. On mange toutes les feuilles des arbres, les racines des dahlias et des balisiers; on fait des bouillies avec des oignons de lis.
« Deux ou trois cents enfants criaient la faim, dit Mgr Favier, et la chaleur intense m'empêchant de dormir, je croyais ouïr les bêlements d'une troupe d'agnelets destinés au sacrifice. Ces cris, du reste, diminuaient chaque jour, car nous avons enterré cent soixante -dix de ces innocents'.
Il ajoute :
« Il fallait voir les chrétiennes se priver de leur maigre portion pour nourrir leurs bébés ; depuis longtemps elles n'avaient plus de lait; avec de petits morceaux de fer- blanc, qui servaient de cuillères, elles introduisaient le brouet clair dans la bouche
' Journal de Ms'' Favier.
Elias, quartier -maître qui a pris le commandement des Français après la mort de Paul Henry.
de leurs pauvres enfants. Une trentaine de nouveaunés ont, en effet, augmenté encore la population de la Chine pendant ces deux mois.
« Un matin, avant la sainte messe, une de ces vaillantes chrétiennes, accouchée de la nuit, se jette à mes pieds et me dit :
« — Évêque! évêqueî faites -moi donner un bol de petit millet pour que j'aie un peu de lait ! d
« Je dus le lui refuser en pleurant : il n'y en avait point ! »
Une autre mère, à qui on demande d'empêcher son enfant de crier, répond : « Il meurt. » Les Chinois que l'on veut employer à creuser des contre-mines répondent : « J'ai faim. » Des files d'affamés se traînent le long des chemins et des massifs, en quête d'herbe, de feuilles d'arbres ou de pampre.
Quant à la fusillade et à la canonnade, elles ne cessent pas, mais elles se ralentissent. C'est un des signes qui font espérer aux assiégés que l'armée de secours approche. Mais une nouvelle mine éclate le 12 août, et fait un grand nombre de victimes. M. Olivieri raconte ainsi cet épisode, dans son rapport officiel :
« A six heures trente du matin, une énorme explosion secoue toute la mission : une formidable mine vient d'exploser sous l'enclos des sœurs, détruisant à moitié leurs bâtiments, ouvrant une large.
brèche dans le mur d'enceinte, ensevelissant sous les débris cinq marins italiens et moi, et cent Chinois environ , dont tous les enfants de la crèche. Le moment est suprême. Si les Chinois s'élancent à l'attaque, la position est perdue, puisqu'il ne reste plus que €inq marins italiens et une quinzaine de marins français sans chef et sans direction, i»
Mais la terreur que les défenseurs du Pé-T'ang inspiraient à l'ennemi était tellement forte, que celui-ci n'avance pas, bien que la brèche dans la muraille soit de plus de quatre-vingts mètres'.
« Ils se contentent de pousser des cris infernaux, de lancer une grêle de projectiles pour empêcher le sauvetage, ce qui ne dérange pas les braves marins. Réunis en une poignée,, Français et Italiens, après onze heures de travail , réussissent à me sortir des décombres, ainsi que trois de leurs compagnons, pendant que les autres sont sur la brèche pour défendre le passage... Des six Italiens ensevelis, je suis le seul sauvé , tous les autres sont retirés morts, horriblement mutilés. »
Le lendemain, 13 août, une nouvelle mine éclate encore au Jen-tsé-T'ang, mais elle ne cause que des dégâts matériels. Enfin, la veille du 15 août, l'espoir d'une délivrance prochaine se lève pour les assiégés. Malgré l'extrême abattement causé par la
1 On a calculé que la charge de poudre avait dû être d'au moins six cents kilogrammes.
faim, on retrouve le sourire; malgré les boulets qui continuent de tomber dans l'enceinte du Pé-T'ang, on s'aborde en se félicitant, car les troupes européennes comballent certainement sous les murs de Péi;in : les drapeaux chinois ont disparu de dessus la muraille de la ville impériale; les Chinois passent dans les rues, emportant des centaines de blessés. Le 15 août, le bruit de la bataille devient plus continu, et se rapproche. Enfin le 1G août, comme la fusillade venait d'éclater plus vive que les jours précédents et à trois cents mètres seulement du Pé- T'ang, derrière la porte Si-IIoa-Men, le vieil évêque de Pékin, prenant un clairon, sonna par trois fois « la casquette du père Bugeaud ». Rien ne répondit, si ce n'est une bombe qui vint éclater à ses pieds, et une grêle de projectiles qui tomba sur le Pé-T'ang. Mais une demi -heure plus tard, vers huit heures et demie du matin, on aperçut distinctement des Européens. On renouvela la sonnerie de clairon; un officier aperçut le drapeau français, escalada le mur jaune à l'aide d'une échelle qu'on lui passa. C'était un capitaine japonais ; il serra la main de Mar JarUn, et redescendit aussitôt pour aller conduire ses troupes à l'assaut de la porte de la ville jaune. Presque en même temps, une troupe française s'avança dans la rue avec du canon. « Ils accoururent droit au drapeau, placèrent quelques échelles de leur côté et nous d'autres échelles du
nôtre. En quelques minutes, les cinquante hommes de la compagnie Marly étaient chez nous avec leur chef. Pendant ce temps, les Japonais, escaladant le mur plus au sud, avaient ouvert un battant de la porte ; l'artillerie française, placée vis-à-vis, acheva l'œuvre, et, malgré une fusillade de plusieurs milliers de coups de feu à la minute, on se précipita sur les barricades.
a Les soldats d'infanterie de marine, entrés chez nous, avaient eu le temps de traverser nos établissements et d'aller prendre la grande barricade à revers, après avoir escaladé, brûlé les maisons crénelées et passé à l'arme blanche leurs défenseurs.
a La bataille était finie. Plus de huit cents cadavres de Boxeurs ou de soldats réguliers chinois gisaient à terre. Nous n'avions à déplorer que la perte de deux hommes tués et de trois blessés, dont le commandant Marty.
« Il était environ dix heures.
« Depuis un quart d'heure, le ministre de France, M. Pichon, et le général Frey étaient au Pé-T'ang. Inutile de dire qu'on s'est embrassé de bon cœur et mutuellement félicité. Nous étions délivrés, et délivrés par des soldats français •. d
' Joui-na. de Ma^ Favier.
Un de ceux qui ont pénétré les premiers dans la mission, un des soldats de la compagnie Marty, a l'aconté , dans une lettre à ses parents , le spectacle émouvant dont il fut le témoin ^ :
« Pékin, le 14 septembre 1900.
« Mes bien chers parents,
« Nous sommes entrés à Pékin le 15 au soir, et le 16 nous allions sur la ville impériale, à un endroit appelé le Pé-T'ang. Nous y avons trouvé quarante matelots avec quelques civils, les sœurs, des prêtres , l'évêque et l'archevêque -.
« Ils y étaient tous retenus depuis des mois ; ils avaient construit des barricades et s'étaient défendus avec désespoir; car les Chinois, s'ils les avaient pris, les auraient fait périr dans des tortures sauvages.
« Il était temps que nous arrivions : leurs remparts étaient pris et occupés parles Chinois.
<c Jamais de la vie je n'ai rien vu, jamais personne ne peut imaginer rien de plus triste ! Aussitôt que tous ces malheureux ont entendu notre bombardement
* Cette lettre a été publiée par le Journal d'Indre-et-Loire. 2 On devine qu'ici le mot d'archevêque désigne Ms' Favicr, et celui d'évêque M.9^ Jarlin.
et le feu qui crépitait de tous côtés, ils ont compris que nous approchions enfin.
« Nous avons fabriqué de grandes échelles pour franchir le mur, et nous voici en face de l'endroit où se défendaient les Européens. Ils entendent nos cris, eux aussi avaient des échelles, et ils se hissent sur le sommet du mur.
a Le premier qui se montre, c'est Mgr l'archevêque, les cheveux blancs, la barbe blanche, le crucifix en or sur la poitrine et un grand drapeau français à la main.
« Nous nous trouvions en première ligne, et à peu près à cinq cents mètres, quand nous aperçûmes cette grande figure; nous étions bien fatigués, mais à la vue du drapeau tenu par ce vieillard , un grand cri s'échappe de toutes les poitrines , et c'est à qui arrivera le premier. On est au pied du mur, on dresse les échelles, on franchit la muraille, et en un instant nous voici dans l'enceinte. Archevêque, évêque, prêtres, sœurs, matelots, tous nous sautent au cou et nous embrassent. Aussi, vois-tu, ma chère mère, je pleure encore au souvenir de cette heure vraiment inoubliable.
« Quand l'archevêque nous a parlé, presque tous nous avions le cœur si gros, qu'on se cachait la figure pour dissimuler nos larmes.
« Les sœurs nous donnaient du pain, et nous remerciaient avec des mots impossibles à redire.
« Les pauvres matelots, heureux de leur délivrance, faisaient en l'air des sauts invraisemblables.
c( Je renonce du reste, ma chère mère, à te raconter cette scène par écrit. Je te la dirai de vive voix, car je vivrais cent ans que jamais je ne l'oublierait D
Ainsi se termina le siège du Pé-T'ang. Il avait duré deux mois, et les défenseurs de l'évêché de Pékin n'en avaient pas quitté l'enceinte pendant deux mois et demi. Contre ces quarante-trois soldats, contre les chrétiens et les établissements qu^ils défendaient, les Boxeurs et bientôt les réguliers ennemis n'ont pas tiré moins de deux mille cinq cents boulets, obus et boîtes à mitraille, et plusieurs millions de coups de fusil. On a compté jusqu'à quatorze canons bombardant ensemble la mission. Des centaines de fascines, de gerbes de paille pétrolées, de fusées incendiaires, ont été jetées sur les toits. Quatre mines ont éclaté, un plus grand nombre ont été éventées et détruites par les assiégés. Parmi ceux-ci, le siège a fait quatre cents victimes, dont trente-huit chrétiens chinois , deux frères maristes, un missionnaire français, six matelots italiens, quatre
^ La marche des troupes alliées, des légations sur la ville impériale; la prise de la porle Si-Hoa-Men par les Japonais, ont l'té racontées d'une façon intéressante et précise par M. le lieutenant de vaisseau Darcy, dans son livre : La défense de la /e'gfolion de France.
matelots français et leur officier tués au feu. Les marins italiens ont eu trois blessés, les marins français neuf, les religieux du Pé-T'ang cinq.
Si l'on tient compte du petit nombre des combattants, de la violence des attaques, de leur durée, qu'aucun armistice ne vint limiter, de l'ordre qui ne cessa de régner dans la population réfugiée et dans l'organisation de la défense, de l'esprit de prévoyance qui avait fortifié le Pé-T'ang si complètement, à l'heure où le péril semblait encore douteux à quelques-uns , on comprendra que le ministre de France ait pu dire dans son rapport :
« De toutes les défenses organisées pendant le siège, celle de l'évêché de Pékin est peut-être la plus étonnante et la plus remarquable. *