L'enseignement de Jésus
Que la réflexion religieuse snît attirée de plus en plus à fixer son attention sur l'Évangile et sur l'histoire de Notre- Seigneur ; que les c vies de Jésus » se soient^ en France^ multipliées parmi nous au cours des vingt dernières années du siècle qui vient de finir; que, plus récemment, les « problèmes * et les € mystères » , d'un mot, les faits dogmatiques de la vie de Jésus et leur interprétation, aient soulevé parmi nous des controverses qui ne sont pas éteintes; c'est là un fait nouveau qui domine t heure présente.
L'intention qui a inspiré ce livre n'est pas de rouvnr ces controverses, mats de travailler à apaiser le trouble qu'elles ont apporté à bien des âmes.
Puisque les saints Évangiles sont soumis à la critique, et que la critique semble parfois vouloir muer notre foi en mythes, et que, après telles de ses plus hautaines affirmations, l'esprit en vient à se demander s'il est, dans l'Évangile, en présence de fantômes historiques ou de réalités : — le plus urgent service n'est-il pas de prendre à la cri-
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tique ses certitudeSy et elles sont nombreuses, pour en faire comme une première mise inaliénable ? C'est ci service que nous avons pensé rendre, en exposant Venseignement de Jésus d'après les Évangiles de saint Mathieu, de saint Marc et de saint Luc.
Sans doute f il y a du parti pris à chercher renseignement de Jésus uniquement dans les trois Evangiles synoptiques. Car la pensée de Jésus est aussi dans le quatrième Evangile, l'Evangile de saint Jean. Elle est tout autant dans ce qu'on a appelé ingénieusement le cinquième Evangile, c'est à savoir la tradition représentée par les livres du Nouveau Testament autres que les quatre Évangiles, et par cette tradition vivante qui est la foi ecclésiastique attestée par les monuments primitifs de la littérature chrétienne. Si nous avions à présenter une synthèse intégrale de l'enseignement de Jésus, il conviendrait de puiser à toutes ces sources, et on verra que, sur plusieurspoints de notre e^rposé, nous avons jugé indispensable d'y recourir. Mais la tactique que nous adoptions dans cet exposé même, nous a imposé de prendre les Synoptiques comme base. Nous ne pouvions^ en effet, recourir au quatrième Évangile sans supposer résolus les problèmes qui se débattent actuellement sur la valeur historique de son témoignage : j^df^Hl^ supposition n'eiit pas été loyale. La Bibliothèque de renseignement scripturaire consacrera un volume à l'examen de ces problèmes et à l'enseignement doctrinal du quatrième Évangile. Autant en fera-t elle pour saint Paul. On comprendra miei^ alors que, dans cette division du travail, les Synoptiques aient été abordés les jyremiei^s et à part, puisque
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Von aura eu avec eux ce que la critique est d'accord à reconnaître qu'ils donnent, les éléments fondamentaux de Renseignement de Jésus.
Mais il est clair que les Synoptiques ne nous donnent que des éléments, et non tout. Sur certains points, ces éléments ne sont plus que des indications. Sur des articles essentiels de notre foi chrétienne, ces éléments mêmes font défaut. L'erreur — c'est proprement l'erreur de tous les protestantismes — serais de méconnaître ce que nous oserons nommer l'imperfection des Évangiles. Tout exposé du christianisme est condamné à être incomplet, et trompeur qui ne tiendra pas compte de cette imperfection. Quand nous aurons nous-mêmes reconstitué Renseignement du Sauveur sur la loi, sur la religion de R homme nouveau, sur la paternité de Dieu, sur le royaume de Dieu y sur le Fils de l'homme, sur le jugement, nous n'aurons pas, il s'en faudra bien, exposé l'intégrale foi inculquée par le Sauveur à ses disciples immédiats. Il importe au lecteur de ne pas le perdre de vtie, et il importe à l'auteur de le dire fortement.
Mais ce que nous aurons fait, ce que, plus modestement, nous aurons tenté de faire, le voici. Nous aurons, au travers des discussions critiques actuelles, fixé les grandes lignes de l'enseignement de Jésus, et en histoire les grandes lignes sont toujours les plus assurées ; nous aurons montré ce que, ainsi historiquement compris, cet enseignement a d'organique, et comment telles erreurs, qu'une critique toute récente a voulu y incorporer, lui sont hétérogènes ; nous aurons montré aussi que cet enseignement appelle des développements, comme des prémisses appel-
lent leurs conséquences et des obscurités une explication. Le a'oyant d'aujourd'hui, qui veut quon vérifie sous ses yeux le lien de sa foi et des faits qui la justifient, remontera ainsi avec nous à la source écrite la plus haute qui puisse être, et peut-être d'auti^es seront ils amenés à dire, comme les gens de Sichar à la Samaritaine : t Maintenant ce n'est plus à cause de ce que tu disais que nous croyons, car nous tavons entendu nous-mêmes. »
Paris, 30 septembre 1905, en la fête de saint Jérôme.
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Les trois Évangiles de saint Mathieu, de saint Marc, de saint Luc, sont' appelés synoptiques, parce que, pour une large part, ils rapportent de Jésus les mômes récits, les mêmes discours, souvent dans les mêmes termes. Ce parallélisme a donné naissance à ce que l'on appelle la question synoptique, qui consiste à chercher quels sont les rapports de priorité des trois Synoptiques entre eux, et quelles sont les sources où ils ont puisé *.
Rappelons que, le plus généralement, on tient l'Évangile de saint Marc pour le premier en date : il aurait été composé vers 6o-70, c'est-à-dire trente-cinq ou quarante ans après la passion de
1. Pour plus de détails, on pourra consulter : E. Jacquier, Histoire des livres du Nouveau Testament, t. II (Paris 1904), p. 283-385. Les conclusions auxquelles je me tiens, les mêmes «jue j'ai exprimées dans mes Six leçons sur les Évangiles (Paris 1897), concernant la • question synoptique », sont les conclusions admises communément par les critiques des diverses écoles (Sanday, JUiicher, Wernie).
Jésus. Le dernier en date serait saint Luc, qui aurait été composé vers 80, croit-on. Saint Mathieu serait intermédiaire, 70-75. Mais ces dates sont des approximations conjecturales, et nous les croyons toutes trois trop tardives, peut-être d'une dizaine d'années.
Pour ce qui concerne les sources des Synoptiques , rappelons qu'ils ont un premier fonds, commun à tous trois, de récits et de discours : c'est ce qu'on appelle la triple tradition. Puis une série de récits et de discours, qui manque à saint Marc, mais se retrouve en commun chez saint Mathieu et saint Luc : c'est la double tradition. Enfin, certains récits ou discours sont rapportés par un seul évangéliste, soit Marc, soit Mathieu, soit Luc.
La triple tradition représente une source écrite qui est substantiellement identique à l'Évangile de saint Marc. La double tradition dépendrait d'un Evangile différent de celui de Marc, plus ancien que Marc, connu de Marc, et qui devait être tout en maximes, en paraboles, en discours, ou, comme on dit, d'un vieux mot de la langue chrétienne, en logia. Les éléments particuliers à chaque évangéliste auront été pris par lui à la tradition, écrite ou non écrite. C'est ainsi que saint Paul cite une parole de Jésus, qui n'est dans aucun des Évangiles : « Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir » {Act., XX, 35). On a recueilli, errants dans
l'ancienne littérature chrétienne, d'autres logia de Jésus, tous, ou presque tous, de la même « couleur » que les logia rapportés par les Synoptiques. C'est ce qu'on appelle du nom à*agrapha.
Ainsi, la matière évangélique, avant d'être fixée par les Synoptiques ou par les documents immédiatement préexistants, était comme en suspension dans une tradition non écrite, qui conservait le souvenir des paroles et des actes de Jésus. Cette tradition, captée par nos évangélistes écrivains, jaillit de l'enseignement de la première heure, et garde, croyons-nous, l'empreinte fidèle de la parole et de la personne du Sauveur.
Il est très remarquable, en effet, que chacun des trois Synoptiques a été rédigé dans un milieu différent. Saint Luc est un Grec, disciple de saint Paul, et il écrit pour des chrétiens de la gentilitc grecque ; saint Mathieu est un Juif, comme l'était saint Etienne, et il écrit pour des chrétiens de culture juive helléniste, comme pouvaient l'être ceux d' Antioche ; saint Marc est un Juif, disciple de saint Pierre, et il écrit pour des chrétiens delà gentilité, païens convertis, comme pouvaient l'être ceux de Rome. Cependant la personnalité de chacun des trois évangélistes et la destination de chacun de leurs Évangiles à un milieu différent, n'altèrent pas la nature des récits et des discours qu'ils rapportent de Jésus. Dans les trois Synoptiques, le même
monde galiléen ou hiérosolymite est décrit sous les mêmes traits, le même enseignement est attribué à Jésus. Or, cette description de la vie juive, prise sur le vif, est antérieure à la ruine de Jérusalem et à l'anéantissement de la vie nationale juive, en 70. Et cet enseignement de Jésus est Antérieur à l'existence des Églises de Judée et à l'expansion du christianisme le plus primitif.
Car, pour ne parler que de l'enseignement de Jésus, les vérités chrétiennes ne furent pas présentées par les apôtres dans la forme où Jésus «'était borné à les présenter : les épîtres de saint Paul, les discours de saint Etienne et de saint Pierre dans les Actes en font foi. L'antithèse de l'Evangile et de la loi ne se posait plus, dans les chrétientés naissantes, comme elle s'était posée pour Jésus dans sa prédication galiléenne ou dans «es rencontres avec les pharisiens et leurs scribes : voyez l'épître de saint Paul aux Galates. La prédication de la paternité de Dieu à des Grecs païens devenait une théodicée : voyez le discours de saint Paul à l'Aréopage. La religion de Jésus, pour des <jrecs ignorants de la loi juive, n'était plus une justice plus délicate et plus vraie, mais une conversion totale et la correction des pires erreurs de l'esprit et des sens. Le royaume de Dieu était une conception qui, dans les cités grandes ou petites des provinces romaines, devenait une énigme qui avait
besoin d'être traduite, et c'est la notion du salut. Le mystère de la personnalité de Jésus et de sa filiation divine avait besoin de s'analyser en articles de foi, etc'estlachristologie de saint Jean, de saint Paul. Or ces conditions propres à la prédication du christianisme dans le monde n'ont pas laissé de trace dans la rédaction des discours de Jésus.
L'enseignement primitif des apôtres et des Eglises était une catéchèse, — le mot est déjà dans saint Luc (i, 4), — c'est-à-dire une exposition didactique de la foi et de la morale selon Jésus : V évangile est autre chose que la catéchèse. Il est l'état natif de la doctrine. Il est un langage qu'on ne parla plus, mais dont l'archaïsme était sacré. Le paradoxe de cette école de critiques récents qui ont voulu voir dans les discours évangéliques le résidu de ce qu'ont pensé et dit les trois premières générations chrétiennes, et, au total, le produit spontané de la conscience collective, n'est pas plus raisonnable, a-t-on dit avec justesse, que le paradoxe lancé par des Juifs modernes, et qui voudredt que les sentences attribuées à Jésus par les Synoptiques fussent autant d'emprunts à la sagesse des rabbins, telle qu'elle nous est connue par la Mishna ou le Talmud. En réalité, les paraboles, par exemple, forment une masse homogène qui suppose l'unité d'auteur. Et autant en faut-il dire de l'ensemble des sentences de Jésus dans les
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Synoptiques. Il y a, a-l^on dit encore, dans tous les îogia des Synoptiques, un caractère individuel si inimitable et d'une telle fraîcheur, que leur authenticité défie tout soupçon *.
La tradition qui a recueilli les discours et les sentences de Jésus est, d'une certaine manière, analogue à celle qui a recueilli les mots et les traits qui sont rapportés des rabbins de la grande époque. C'est une tradition impersonnelle, et c'est une tradition orale. Encore est-il que, en ce qui concerne les rabbins, comme Hillel et les autres, cette tradition n'a été fixée par l'écriture qu'un siècle et plus après leur mort : et combien peu elle a conservé de leurs paroles! Pour Jésus, la tradition se fixe dans les trente ans qui suivent sa passion, et quelle incomparable richesse ! C'est que les disciples de Jésus ont, dès le premier instant, compris que cette parole était le trésor qu'il ne fallait pas laisser perdre. On devine qu'il dut y avoir, parmi eux, une émulation extraordinaire à recueillir la parole du Maître, à la recueillir avec une fidélité religieuse, à s'aider de très bonne heure du secours de quelques bons scribes pour la conserver plus authentique et plus abondante. On a découvert, en Egypte, des papyrus du second ou du troisième siècle, sur lesquels étaient copiés des sentences