L'observation est de M. Jiilicher
attribuées h Jésus : « Jésus dit... » * : le procédé doit remonter à l'origine.
Sans doute, puisque Jésus parlait araméen, nous n'avons en grec que des traductions de ses discours. Toute traduction enlève à la parole de son relief, de ses finesses : parfois elle l'obscurcit ou la trahit même. Certains passages de l'Évangile ne reprennent un sens qu'à la condition d'être retraduits en araméen ou en hébreu : ainsi le pain super substantiel de l'oraison dominicale.
Sans doute, encore, la tradition rédactionnelle a été multiple : de là des rédactions discordantes d'une môme sentence, d'un même discours. Si l'on veut bien rapprocher le sermon « sur la montagne » , tel qu'il est dans saint Mathieu, du sermon « dans la plaine » , tel qu'il est dans saint Luc, on constatera qu'une même pensée se nuance différemment. « Heureux vous qui êtes pauvres » , écrit saint Luc : « Heureux les pauvres en esprit », écrit saint Mathieu. « Heureux vous qui avez faim », écrit saint Luc : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice », écrit saint Mathieu. Ce dernier est plus complet, mais il donne aussi aux béatitudes un sens spirituel que saint Luc ne leur donne pas, et la nuance est notable.
Sans doute, encore, plus d'une parole du Sau-
1. Voyez Revue biblique, octobre 1897 et octobre 1904, nos deux articles sur les lof/ia de Belmesa.
veur, conservée par la tradition orale, mise en œuATe par la prédication apostolique, peut porter la trace de cette mise en œuvre. La maxime des rabbins — « Le bon disciple est comme une citerne enduite de ciment qui ne perd pas une goutte de ses eaux » — ne doit s'entendre que d'une tradition morte. 11 était naturel qu'une tradition vivante, en faisant de la parole de Jésus l'aliment de sa vie, repensât cette parole et la mit au point de sa propre expérience, de ses besoins, de ses épreuves, de son savoir. C'est là une possibilité qu'on ne peut nier a 'priori. « Quiconque vous donnera un verre d'eau en mon nom, parce que vous êtes au Christ... », lisons-nous en saint Marc (IX, 40), et cette mention du Christ suggère que la parole est une parole de Jésus adaptée par la prédication ecclésiastique.
Dans cet ordre d'idées, l'étude des variantes des manuscrits des Évangiles, telles que les donne l'appareil des éditions critiques, témoigne que, ici et là, on a éclairé le texte par un mot, par plusieurs mots. « Ce genre de démons ne peut être chassé que par la prière », dit Jésus (Marc, IX, 28), et des manuscrits ajoutent : «... et par le jeûne ». Jésus dit : « Les premiers seront les derniers » (Mat. , XX, 16), et des manuscrits ajoutent : « Car il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus », parole authentique, mais prise d'ailleurs, oii elle est mieux à sa place
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{Mat., XXII, 14). Ces mutations et ces compléments sont des phénomènes postérieurs à la fixation du texte de nos Évangiles : mais ils ont dû être bien plus fréquents avant cette fixation. Je serais personnellement incliné à penser que maints textes de l'Ancien Testament qui sont insérés dans la trame de tels discours de Jésus — ainsi la longue citation d'Isaïe à la suite de la parabole du semeur (Mat., XIII, 14-15), — sont moins des citations faites par Jésus lui-même, que des sortes de concordances instituées par la tradition la plu& ancienne.
Les Synoptiques, enfin, ont donné à leur récit un cadre chronologique : mais bien peu des discours qu'ils rapportent ont une date. La plupart même sont moins des discours proprement dits, que des groupes de sentences ou de paraboles, dont l'unité est purement celle de leurs sujets respectifs. Saint Mathieu réunit (XIII, 1-52) toutes les paraboles du royaume des cieux en un seul discours : cependant il est fort peu probable que Jésus le& ait toutes proposées ainsi en bloc, une seule fois. Ce conglomérat est le fait d'un procédé de la tradition rédactionnelle. Et ce procédé se retrouve dans le sermon sur la montagne (Mat. , IV, 24 ; V, 2),. dans le sermon sur la mission des douze (Mat., X, 5; XI, IJ, dans le sermon sur le pharisaïsme (Mat., XXIII, 1-36), dans le sermon sur « la fin »
(Mat., XXIV, 1-51). — D'autre part, maintes sentences de Jésus étaient des réponses amenées par des questions posées, ou une leçon tirée d'un incident fortuit ; or, souvent la parole de Jésus a été conservée sans qu'on ait noté l'occasion qui l'expliquait. La tradition rédactionnelle a recueilli ces sentences isolées, et les a rattachées à celles avec qui elles avaient quelque analogie verbale. Dans de telles conditions, la juxtaposition, loin d'éclairer la parole, l'obscurcit : le lecteur est tenté de voir une suite, là où il n'y a qu'une rencontre. La maxime : « On donnera à celui qui a déjà, et à celui qui n'a pas on enlèvera même ce qu'il a » (Marc, IV, 25), est une maxime que les Synoptiques paraissent avoir été en peine de savoir où la placer (Cf. Luc, VIII, 18 et XIX, 26) : mais saint Mathieu (XIII, 12) l'a insérée entre deux réponses de Jésus qui lui donnent, par le fait de cette juxtaposition contingente, un sens particulier que ni Marc, ni Luc, ne semblent avoir eu en vue. Il arrive ainsi qu'une parole de Jésus, pour être bien comprise, doit être isolée de son contexte et considérée en soi seule.
Ces observations faites sur les accidents éventuels de la tradition rédactionnelle — et ces accidents sont des cas particuliers que le commentateur étudiera chacun à part — on voit combien il y a d'exagération à être perpétuellement en
garde contre l'intervention, dans ce qui est rapporté de renseignement de Jésus, d'une collaboration anonyme. Si l'on en croyait certains critiques, on surprendrait dans les Synoptiques une tradition tendancieuse perpétuellement en travail, remaniant les paraboles, retouchant ou créant même de toutes pièces des logia.., *. Nous voulons bien que cette intervention soit une possibilité ; mais nous voulons aussi que, chaque fois qu'on l'invoque, on fasse la preuve. Il est sur que nous ne possédons pas la prédication de Jésus dans son entier, dans la plénitude que Jésus lui donna au temps où les foules ne se lassaient pas de l'écouter, ni lui do les instruire. Les plus longs discours de Jésus, dans la teneur où les Synoptiques les rapportent, n'auraient pas duré un quart d'heure. Mais dans ce que la tradition synoptique en rapporte, il est aisé de reconnaître des thèmes fondamentaux, qui sont d'autant plus remarquables, pour nous, que les évangélistes les ont rapportés sans se soucier de les présenter en forme didactique, sans paraître prendre garde à la logique doctrinale qui les ordonnait intérieurement. Jésus était un maître dont les disciples n'ont pas compris à quel point il l'était, en ce sens qu'ils n'ont saisi sa parole parlée que d'une
1. Il sera question plus loin de l'authenticité des paraboles et de la théorie de M. Julicher. Sur cette théorie, voyez lievAie biblique, 1904, p. i08-li7, la critique du R. P. Lagrange.
façon fragmentaire. En tout état de cause, elle nous est parvenue dans cette forme brisée. — Et ce nous est une raison de dire que les idées organiques que nous y découvrons cependant, étaient hors d'atteinte de cette réaction qu'on imagine de la tradition sur son contenu.
Voilà comment, et dans l'ensemble, renseignement de Jésus nous est parvenu dans les Synoptiques avec une garantie incontestable d'authenticité. Aussi bien la controverse ne porte-t-elle aujourd'hui ni sur la valeur des sources des Synoptiques, ni sur la fidélité de la tradition rédactionnelle en général, mais sur quelques idées, que nous tenons pour organiques, et qui le sont bien, et qu'une critique radicale s'efforce de dénaturer.
Rien ne semblait mieux établi et plus unanimement acquis que le caractère spirituel du royaume de Dieu prêché par Jésus ; c'était même, ou peu s'en faut, tout ce que, en Allemagne, l'école de Ritschl gardait de l'Évangile I Or voici qu'une école, plus jeune, plus audacieuse, s'applique aujourd'hui à inculquer que Jésus n'a parlé du royaume que comme d'un avènement imminent et visible, de cet avènement que comme d'une catastrophe oii le monde présent ferait place à un monde nouveau, du monde nouveau enfin que comme d'unmillénium que le Christ glorifié présiderait au nom de Dieu. Telle estla théorie « eschatologique » quel'on prétend
substituera la conception spirituelle du royaume des cieux*. On ne doit pas nier que certains textes des Synoptiques ne semblent favorables à cette théorie d'un avènement eschatologique prochain. Mais la question est de savoir si on doit interpréter' toutes les données claires en fonction des données obscures, ou inversement. Si, en effet, TEvangile est une conception nouvelle de la piété, par opposition au formedisme pharisien ; si cette conception se fonde sur une intuition plus spirituelle du « caractère » de Dieu ; si la doctrine de la paternité de Dieu et de la piété intérieure inaugure une « justification 3» nouvelle ; si Jésus, en mourant, scelle une alliance nouvelle de l'homme et de Dieu ; si ces assertions sont au cœur de l'enseignement de Jésus et en sont inséparables ; — le paradoxe est insoutenable qui les met de côté pour ramener le message évangélique, exclusivement ou essentiellement, à une grossière prophétie eschatologique incapable de survivre à la génération qui en auredt reçu le message.
Mais, si nous maintenons ainsi fermement le caractère spirituel du royaume prêché par Jésus, n'allons-nous pas voir s'évanouir le messianisme
1. Sur cette théorie de M. J. Weiss, voyez Revue biblique, 1904, p. 106 et suiv., la critique du R. P. Lagrangr. Et dans les Études sur les Évangiles (Paris, 1902) du R. P. Rose, l'étude sur « le royaume de Dieu ».
de l'Évangile * ? Non, ce qui s'évanouit, c'est la notion d'un Messie eschatologique, d'un Messie dont l'avènement coïnciderait avec l'avènement du royaume. Personne ne met en doute que Jésus ait répudié le rêve de restauration nationaliste et théocratique qui hantait la conscience du Judaïsme zélote et patriote de son temps. Jésus ne veut pas que l'on confonde le royaume qu'il prêche avec un recommencement du règne de David, moins encore avec une conquête de tous les royaumes de la terre : mais Jésus ne le confond pas davantage avec ce qui n'en est que l'épilogue, le jour du jugement. Jésus enseigne que, aune échéance ignorée de tous, sauf du Père, le jugement aura lieu; il sait qu'en ce jour du jugement sa gloire sera révélée au monde en même temps que celle des fils du royaume. C'est là, essentiellement, toute l'eschatologie authentique de l'Évangile. Quant au messianisme, il consiste en ceci que Jésus a été oint et investi par Dieu pour l'œuvre qu'il accompht par sa prédication du royaume : il est oint, il est Christ. Le terme de « christ » est un qualificatif, d'abord, etnonpasunnom propre. En tant qu'il est «christ », et qu'il accomplit un dessein de Dieu, et que toute l'histoire sainte a ce dessein pour terme, l'Écriture
1. Sur ces problèmes, le lecteur consultera avec fruit les Etudes sur les Evangiles du R. P. Rosk (étude sur le « Fils de l'homme » et le « Fils de Dieu »), et M. Lepln, Jésus Messie et Fils de Dieu [2'- édit., Paris, ICOlIj.
rend témoignage à sa venue : par là Jésus réalise ce trait distinctif du Messie qui est d'être annoncé et attendu. Enfin l'attente d'un Messie, autre, royal, victorieux, glorieux à jamais sur terre, est une illusion, car « il n'y a pas d'autre nom, sous le ciel, donné aux hommes et par qui nous devions être sauvés » (Âct., IV, 12) : voilà pourquoi Jésus est seul Messie.
Le messianisme se résout en Jésus, comme se résout une énigme, loin que la conscience de Jésus soit une énigme que le messianisme résoudrait. Les critiques sont d'accord à admettre que, du point de vue phénoméniste qui est celui de l'historien, le sentiment qui se manifeste dans la conscience de Jésus est, premièrement, le sentiment de filiation qui l'unit à Dieu. Jésus connaît Dieu en une manière que Dieu n'a donnée qu'à lui, et la mission de Jésus est de révéler au monde Dieu tel qu'il le connaît: c'est l'Évangile. Les critiques sont d'accord aussi à admettre que Jésus est allé à la mort comme à un devoir voulu de Dieu, et qu'il a présenté cette mort comme un acte de sa mission : c'est la Croix. Par l'Evangile et par la Croix est accompli quelque chose de définitif, qui se substitue au temple et à la loi, et qui, par conséquent, se substitue aux espérances nées du temple et de la loi. Jésus n'est venu abroger ni la loi, ni les prophètes, mais les accomplir dans la forme vou-
lue de Dieu. Ce que Ton appelle la « conscience messianique » de Jésus est un jugement analogue et connexe au jugement de Jésus sur la loi. Ne cherchons donc pas quelles expériences intérieures ont amené Jésus à la conscience d'être le Messie, ainsi que font certains critiques. Ne disons pas que « le sentiment filial a précédé et préparé la conscience messianique, l'âme de Jésus s'étant élevée par la prière, la confiance et l'amour, au pins haut degré d'union avec Dieu, en sorte que l'idée de la vocation messianique a couronné comme naturellement ce travail intérieur. » Disons plutôt et simplement que, au cours de sa prédication, Jésus s'est appliqué à corriger la fausse idée messianique que ses disciples mêmes étaient exposés à concevoir de lui, et à leur inculquer que le Fils de l'homme a le devoir d'évangéliser et de mourir, et qu'en cela consiste le messianisme qu'il réalise. Disons enfin que ces affirmations de Jésus ne témoignent d'aucune évolution psychologique saisissable : « La source, écrit M. Harnack, jaillit des profondeurs de la terre, claire et ininterrompue. » Nous réagissons, on le voit, contre la tendance critique qui veut entendre l'Évangile et Jésus luimême en fonction des croyances apocalyptiques du judaïsme de son temps. Pour nous, pas plus que Jésus n'est un pharisien, ou un sadducéen, ou un essénien, il n'est prisonnier du messianisme
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eschaiologique du Livre d'Enoch] Son message respire une atmosphère singulièrement pure et libre. Nous ne tomberons pas, pour autant, dans la réaction opposée, qui s'applique à filtrer l'Evangile pour n'en garder qu'une essence, une quintessence: Dieu et l'âme, l'âme et Dieu! L'essence du christianisme obtenue ainsi par M. Harnack est un Évangile arbitrairement dépouillé d'éléments qui l'intègrent dans sa réalité historique. Un spéculatif peut abstraire à son gré ; l'historien ne le peut pas, et force lui est de prendre l'Evangile tel qu'il le trouve à l'état natif, dût cet authentique Évangile contenir les prémisses d'une dogmatique de l'incarnation, de la rédemption, de l'Église et des sacrements.
Ces explications générales étaient nécessaires, avant d'entrer dans l'analyse de l'enseignement évangélique : nous avions à rappeler quelles étaient les sources historiques oii nous puiserions, quelles garanties d'authenticité elles nous assuraient, et pourquoi enfin nous écartions le postulat eschatologique qu'une récente école critique a jeté au travers de ces études évangéliques. On ne trouvera pas dans l'exposé qui va suivre de discussions et de controverses: nous exposons ce que notre enquête nous a amené à considérer comme la pensée de Jésus, les textes sont cités à l'appui et rien qu'eux. A peu d'exceptions près, on ne trou-
vera pas davantage de renvois aux livres qui, en ces dernières années, ont traité avec compétence de la théologie du Nouveau Testament et de l'enseignement de Jésus'. Les spécialistes n'auront pas de peine à reconnaître que la littérature du sujet ne nous est pas étrangère.
1. Nous citons, en général, les Synoptiques dans la traduction française du R. P. Rose, l'Ancien Testament dans la traduction française de M. Crampon.
La méthode d'enseignement de Jésus
L'Évangile de Jésus est une parole. Il aurait pu être une loi écrite comme le Lévitique, ou une sagesse didactique comme l'Ecclésiastique. Jésus ne Fa pas voulu. L'Évangile est sa prédication, saisie dans les conditions où elle se fit entendre, gardant l'empreinte vive de tout ce qui en fut ainsi le « milieu » et le « moment ». Si un enseignement courait des risques de ne laisser nulles traces, n'était-ce pas un enseignement ainsi donné ? L'étonnant est que cette parole soit demeurée, et qu'elle soit comme authentiquée par les formes concrètes où elle a été fixée.
Le ministère galiléen de Jésus, à son début surtout, a ceci de caractéristique que Jésus « parcourait toute la Galilée, enseignant dans les synagogues » (Mat., IV, 23). Jésus « parcourait toutes les cités et les castilles, enseignant dans les synagogues, prêchant l'Évangile du royaume de Dieu, et guérissant toute maladie et toute infirmité j>
(Mat,, IX, 35). Saint Luc décrit cette prédication dans une page où tous les détails font revivre le rituel des réunions d'une synagogue.
Luc, IV. " Il se rendit à Nazareth, où il avait été élevé, et il entra, selon sa coutume, dans la synagogue le jour du sabbat. Et il se leva pour faire la lecture, *' et on lui remit le livre du prophète Isaïe. L'ayant déroulé, il trouva l'endroit où il était écrit :
" VEsjwit du Seigneur est sur moi,
parce qu'il m'a oint pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres;
il m'a envoyé [guérir ceux qui ont le cœur brisé],
" proclamer aux captifs la délivrance,
aux aveugles le recouvrement de la vue»
renvoyer libres les opprimés,
publier une année de grâce du Seigneur.
" Et ayant roulé le livre, il le remit au serviteur et il s'assit. Tous ceux qui se trouvaient dans la synagogue avaient les regards fixés sur lui.
" 11 commença à leur dire : Aujourd'hui cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, est accomplie.
" Et tous lui rendaient témoignage, et ils étaient étonnés des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche, et ils disaient : N'est-ce pas le fils de Joseph ?
Ce qui distingue la manière de cet enseignement dans les synagogues, c'est que un texte de l'Écriture sainte y est le thème de la prédication.
A plusieurs reprises, dans l'Évangile, Jésus
recourt à cette mcthodc, mais il y recourt surtout comme à un argument excellent pour répondre aux questions que lui posent des Juifs a habiles dans la Loi ».
Mat., XXn. " Les sadducéens, qui disent qu'il n'y a pas de résurrection, s'approchèrent de lui et lui firent cette question : " Maître, Moïse a dit : Si quelqu'un meurt n ayant pas d'enfants, son frère épousera sa veuve, et stiscitera une postérité à son frère. " Or, il y avait parmi nous sept frères. Le premier se maria et mourut; et, comme il n'avait pas d'enfants, il laissa sa femme à son frère. " Il en fut de môme du second, puis du troisième, jusqu'au septième. " Après eux tous, la femme mourut aussi. " A la résurrection donc, duquel des sept sera-t-elle la femme ? car tous l'ont eue.
" Jésus leur répondit : Vous êtes dans l'erreur, ne comprenant ni les Écritures, ni lapuissancedeDieu."Gar, à la résurrection, les hommes ne prendront point de femmes, ni les femmes de maris, mais ils seront comme les anges de Dieu dans le ciel.
"* Pour ce qui est de la résurrection des morts, n'avezvous pas lu ce que Dieu vous a dit : " Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu (Tlsaac, et le Dieu de Jacob ? Dieu n'est pas Dieu des morts, mais des vivants.
Si opportune que fut dans les synagogues ou auprès des scribes et des pharisiens, cette manière de tirer argument des textes de l'Ancien Testament, clic a laissé peu de trace dans ce que les Évan-
giles rapportent de l'enseignement de Jésus. Cette exégèse était bien dans le goût et dans l'esprit juif, mais une première originalité de Jésus était d'enseigner autrement que le peuple n'avait coutume de voir faire à ses rabbins.
Marc, I. " Us se rendirent à Gapharnaum, et dès le premier sabbat, Jésus entrant dans la synagogue, se mit à enseigner. " Et ils étaient frappés de sa doctrine, car il les enseignait comme ayant autorité, et non comme les scribes.
Mat., vit. " Jésus ayant achevé ce discours, le peuple était dans Tadmiration de sa doctrine. " Car il les enseignait comme ayant autorité, et non comme leurs scribes et les pharisiens.
La surprise des Galiléens est de voir Jésus enseigner de lui-même, tirer son autorité de sa propre affirmation, invoquer sa mission personnelle, au lieu d'être un exégète timide de la lettre. Son enseignement in synagoga n'est qu'une accommodation de sa parole aux premières conditions de son ministère auprès des Juifs, accommodation transitoire et dont on comprend dès lors qu'elle ait peu marqué dans la rédaction de l'Évangile.
Deuxième manière de l'enseignement de Jésus : on l'interroge et il répond à la question par une
sentence. Cet enseignement n'est déjà plus comparable à la manière exégétique des scribes ; mais il se rapproche de la plus noble forme de l'enseignement chez les Juifs, l'enseignement de maîtres comme ceux dont le Pirké Aboth nous a conservé des sentences *.
Anligonus de Soko avait accoutumé de dire : Ne soyez pas comme des esclaves qui servent leur maître en vue de recevoir une récompense, mais comme des esclaves qui servent leur maître sans penser à recevoir de récompense.
José ben Joezer de Ceredah dit : Que ta maison soit le rendez-vous des sages; tiens-toi dans la poussière de leurs pieds, et bois leurs paroles avec soif.
Hillel dit : Soyez des disciples d' Aaron : aimez la paix, cherchez la paix ; aimez les hommes et amenez-les à la Loi.
Schammaï dit : Parle peu et fais beaucoup ; accueille tout homme avec une expression de plaisir.
Hillel dit : Ne te sépare pas de la communauté, et n'aie pas confiance en toi jusqu'au jour de ta mort : ne juge pas ton ami avant d'être à sa place.
R. Aqibah dit : Heureux sont ceux d'Israël, parce qu'ils
X.ljQ Pirké Ahothoxi « Paroles des Pères » est un traité qui fait partie de la Mishna : c'est moins un traité qu'une collection de sentences d'environ soixante rabbins célèbres, dont la plupart sont contemporains de la Mishna, savoir de la période 70-170 de notre ère, mais certains sont plus anciens. Voyez Schoerer, Geschichte des jûd. Volkes, t. III (Leipzig 1898), p. 166. Taylor, Sayings of the jewish Fathers, comprising Pirqe Aboth, etc. (Cambridge 1877), p. 27 et suiv.
sont appelés enfants de Dieu : plus heureux sont-ils de savoir qu'ils sont appelés enfants de Dieu, car il est dit : Vous êtes les enfants du Seigneur votre Dieu [Deut., XIV, 1).
Heureux sont ceux d'Israël, parce qu'à eux a été donné l'instrument avec lequel le monde a été créé : plus heureux sont-ils de savoir qu'à eux a été donné l'instrument avec lequel le monde a été créé, car il est dit : Je vous donne une honne doctrine, n'abandonnez pas ma Loi {Prov., IV, 2).
Eq beaucoup de passages des Synoptiques roccasion n'est pas rapportée où la sentence fut prononcée par le Sauveur : on n'a conservé que la sentence, le logion. Nous avons ainsi comme des paquets de logia rattachés les uns aux autres par la similitude du sujet, ou même par une similitude toute formelle.
Luc, Xn. * Sur ces entrefaites, les gens s'étant rassemblés par milliers, au point de se fouler les uns les autres, Jésus se mit à dire à ses disciples :
Gardez- vous du levain des pharisiens, qui est l'hypocrisie.
* n n'est rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être connu. ' C'est pourquoi tout ce que vous aurez dit dans les ténèbres sera entendu dans la lumière, et ce que vous aurez dit à l'oreille dans les chambres sera prêché sur les toits.
* Je vous dis à vous qui êtes mes amis : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui, après cela, ne peuvent
rien faire de plus. " Je vous montrerai qui vous devez craindre. Craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne ; oui, je vous le dis, c'est lui que vous devez craindre.
" Ne vend-on pas cinq passereaux pour deux sous ? Et il n'en est pas un seul qui soit en oubli devant Dieu. ' Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc point : vous valez plus que beaucoup de passereaux.
Il ne faut point chercher dans une page comme celle que nous venons de citer un enchaînement logique : il n'y a là que juxtaposition de sentences détachées et sans cadre. En nombre d'autres cas, au contraire, l'évangéliste a noté l'occasion où la sentence fut prononcée, la question à laquelle elle répondait.
Mat., XVin. " Alors Pierre s'approchant de lui, dit : Seigneur, combien de fois pardonnerai- je à mon frère lorsqu'il péchera contre moi? " Sera-ce jusqu'à sept fois ?
Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix-sept fois sept fois.
Luc, IX. " Un autre dit : Jeté suivrai. Seigneur, mais permets-moi d'aller d'abord prendre congé de ceux de ma maison.
''' Jésus lui répondit : Quiconque met la main à la cîiarrue, et regarde en arrière, n'est pas propre au royaume de Dieu.
Ailleurs, Jésus fait surgir lui-même la question, pour y répondre, en prenant occasion d'un incident fortuit, d'une opportunité. Voici quelques exemples :
Marc, II. " Et comme Jésus était à table dans la maison de Lévi, beaucoup de publicains et de pécheurs se mirent aussi à table avec lui et avec ses disciples; car ils étaient nombreux, et ,ils le suivaient. " Et les scribes d'entre les pharisiens, le voyant manger avec les pécheurs et les publicains, dirent à ses disciples : Pourquoi mange-t-il et boit-il avec les pécheurs et les publicains ?
" Et Jésus, rayant entendu, leur dit : Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs.
Mat., XVII. " Lorsqu'ils arrivèrent à Gapharnaum^ ceux qui percevaient les deux drachmes s'adressèrent à Pierre et lui dirent : Votre maître ne paie-t-il pas les deux drachmes ? " Il dit : Oui. Et quand il fut entré dans la maison, Jésus le prévint, et dit : Que t'en semble, Simon ? Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils des tributs ou des impôts *? de leurs fils ou des étrangers ? " Il lui dit : Des étrangers.
Et Jésus lui répondit : Les fils en sont donc exempts.
Il arrive aussi que Jésus répond à la question par une question nouvelle, et nous avons alors un dialogue.
Marc, X. " Et comme il se mettait en chemin, un homme accourut, et fléchissant le genou devant lui, il lui demandait : Bon Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle?
" Jésus lui dit : Pourquoi m'appelles-tu bon? Nul n'est bon que Dieu seul. '" Tu connais les commandements : Tu ne seras point adultère ; tu ne tueras point; tu ne déroberas jmint ; tu ne diras point de faux témoignage ; tu ne feras tort à personne; honore ton père et ta mère.
" n lui dit : Maître, tout cela, je l'ai observé dès ma jeunesse.
"' Jésus l'ayant regardé, l'aima, et lui dit : Une seule chose te manque; va; tout ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; et viens et suis-moi.
" Mais lui, affligé de cette parole, s'en alla triste ; car il avait de grands biens.
" Et Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples ; Combien difficilement ceux qui ont des richesses entreront dans le royaume de Dieu !
" Mais les disciples étaient étonnés de ces paroles.
Et reprenant, il leur dit : Enfants, qu'il est difficile d'entrer dans le royaume de Dieu î " Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu.
" Et ils étaient encore plus étonnés, et ils se dirent les uns aux autres : Et qui peut être sauvé?
" Jésus les regarda, et dit : Aux hommes cela est impossible, mais non pas à Dieu ; car tout est possible à Dieu.
Le plus souvent, les Synoptiques semblent préférer à la forme dialoguée, une forme plus simple, qui est celle de l'aphorisme. On a dit quelquefois que l'épigramme abondait dans l'Évangile, et cette observation est juste ; aussi bien peut-on dire qu'elle abonde dans ce genre littéraire cher au génie juif, qui est celui du livre canonique des Proverbes (iii° siècle). On a dit aussi que l'épigramme avait pour règle ou pour artifice, de n'éclairer qu'un aspect des choses, d'exprimer la vérité avec un relief qui est souvent une outrance, une hyperbole. Il faut donc pour les bien entendre, les entendre avec nuance, et ne pas les interpréter avec platitude et dans la rigueur de la lettre.
Quand Jésus dit : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » (Marc, II, 17); — « Il est plus aisé à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu » (Marc, X, 25) ; — « Si ton œil te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi » (Mat., XVIII, 9) ; — « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mat., XXII, 21); — a A celui qui te frappe sur une joue, présente aussi l'autre. Quelqu'un t'enlève-t-il ton manteau, ne l'empêche pas de prendre encore ta tunique » (Luc, VI, 29) ; — et tant d'autres aphorismes d'une frappe semblable, le Sauveur parle un langage qui doit être compris dans l'esprit où il a été parlé.
L'aphorisme, qui est épigrammatique, n'est pas loin d'être un jeu de mots. Gela aussi est une manière chère au génie juif, et nous ne devons pas nous choquer de la rencontrer dans le langage de Jésus.
Mat., Vin. " Un autre, d'entre les disciples, lui dit : Seigneur, permets-moi d'aller d'abord ensevehr mon père. " Mais Jésus M répondit : Suis-moi, et laisse les morts ensevelir leurs morts.
On rapprochera de ce jeu de mots, la parole : « Pierre tu es pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon église » (Mat., XVI, 18).
Le genre aphoristique, toujours un peu grcle, était capable de plus d'ampleur, et c'est ce qu'il est aisé de constater dans des livres canoniques comme la Sagesse (i®*" siècle avant notre ère) ou V Ecclésiastique (ii° siècle). Le sermon sur la montagne est le parfait modèle de développements de ce genre.
^Iat., V. * Voyant les foules, il monta sur la montagne ; et quand il se fut assis, ses disciples s'approchèrent de lui. ' Et ouvrant la bouche, il les enseignait, disant :
' Bienheureux les pauvres en esprit, parce qu'à eux est le royaume des cieux !
* Bienheureux les doux, parce qu'ils hériteront la terre !
" Bienheureux les affligés, parce qu'ils seront consolés I
* Bienheureux œux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés !
' Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde !
" Bienheureux les purs de cœur, parce qu'ils verront T)ieu!
*" Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés fils de Dieu !
*" Bienheureux ceux qui seront persécutés pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux !
V Ecclésiastique disait dans un mouvement semblable :
XXV. * Heureux celui qui a dans sa maison une femme sensée, et celui qui ne pèche point par la langue !
Heureux qui a trouvé un ami fidèle, et celui qui ne sert pas des mîutres indignes de lui.
' Heureux qui a trouvé la prudence, et celui qui l'enseigne à une oreille attentive.
Un développement comme celui du « Sermon sur la montagne » n*est pas une thèse dont l'orateur donne le sens et les preuves, ce serait de la dialectique grecque. Le « Sermon sur la montagne » n'est pas proprement un sermon, c'est une suite de sentences, de logia, sur un même sujet, et c'est là justement la manière « sapientielle » chère au génie sémitique. Mais on peut se demander si cette manière est vraiment celle dont Jésus usait dans
sa prédication. On a peine à se représenter la parole familière et, en quelque sorte, jaillissante du Sauveur, enfermée dans ce style artificiel. On croira plus aisément que tout ce qui a la forme « sapientielle » dans l'Evangile représente moins le discours spontané de Jésus, que des sentences détachées, plus faciles à retenir, retenues de sa prédication dont elles étaient les affirmations les plus remarquées. Et nous avons là une preuve, s'il en était besoin, que l'Évangile n'est qu'un résumé, et que, aux trois Synoptiques conviendrait le qualificatif qui a été donné à saint Marc, d'abréviateur divin.
Une quatrième forme de l'enseignement de Jésus est l'enseignement en paraboles. Le mot TrapaêoV/,, qui est donné par l'Évangile lui-même, signifie a comparaison ». Dans l'Évangile on distingue trois sortes de paraboles : celles qui ne sont qu'indiquées et point développées, simples traits de comparaison ; puis les paraboles proprement dites ; enfin les exemples en forme de récits.
Ces derniers sont les plus rares, car on n'en rencontre que quatre, tous quatre dans saint Luc : le bon Samaritain (X, 29-37) ; l'homme confiant dans ses richesses (XII, 16 21) ; le pauvre Lazare {XVI, 19-31); enfin le pharisien et le publicain
(XVIII, 9-14). Jésus fait un récit, imaginaire ou non, qu'il présente à l'appui d'un précepte, pour éclairer le précepte.
On peut rapprocher de cette manière d'enseignement en exemples, certains épisodes où Jésus tire une leçon d'un fait qui se produit sous les yeux de ses auditeurs : ainsi les petits enfants que Jésus présente comme les modèles de la simplicité que Dieu requiert.
Ainsi, mieux encore, le trait de l'obole de la veuve :
Marc, XII. ** Et, s'étant assis vis-à-vis du tronc, Jésus regardait comment la foule mettait de l'argent dans le tronc et plusieurs riches y mettaient beaucoup. *' Et une veuve pauvre, survenant, y mit deux leptes, la valeur d'un quadrant. "Et Jésus, ayant appelé ses disciples, leur dit : Je vous le dis en vérité, celte veuve, pauvre, a plus donné qu'aucun de ceux qui ont mis dans le tronc ; ** cartons ont mis de leur superflu, mais elle a mis de son indigence, tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre.
Ces simples traits de comparaison abondent dans l'Evangile. Les disciples de Jean-Baptiste demandant h Jésus pourquoi ses disciples ne jeûnent pas, Jésus répond : « Les amis de l'époux peuvent-ils jeûner pendant que l'époux est avec eux » (Marc, II, 19) ? Et plus loin : « Personne ne coud une pièce de drap neuf h un vieil habit ; autrement, la
pièce de drap neuf emporterait une partie du vieux, et la déchirure serait pire. Et personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement le vin rompra les outres, et le vin et les outres seront perdus » (ii, 21-22). Ces traits de comparaison sont comme des paraboles en germe. Au surplus, la démarcation entre la parabole et la simple comparaison est difficile à tracer : la parabole est une comparaison mise en scène.
On énumère dans les Synoptiques vingt-huit comparaisons contre vingt et une paraboles .
Toutes ces comparaisons et paraboles sont-elles authentiques, et dans quelle mesure le sont-elles? demande M. Loisy, et il répond : « C'est un fait significatif que l'absence de toute parabole dans le Nouveau Testament en dehors des Synoptiques, Si la première et la seconde générations chrétiermes avaient été fécondes en paraboles, pourquoi n'en aurait-on pas attribué aux apôtres ? Pourquoi l'auteur du troisième Evangile, qui aime les paraboles, n'en aurait-il pas mis dans les Actes ? Il était donc admis que Jésus seul avait cultivé le genre parabolique. Cette persuasion doit correspondre h une réalité : Jésus a dit des paraboles qui ont toute chance de se retrouver dans celles que la tradition chrétienne a conservées *. »