‹ L'enseignement de JésusChapitre 23 sur 23 · Rom., VIII, 15 et suiv · texte numérisé non relu

Rom., VIII, 15 et suiv

ainsi qu'au jour du jugement, il ne se lèverait aucun accusateur contre les élus de Dieu. Dans ce sentiment, qu'avait-on à redouter? « Latribulation, l'angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le péril, le glaive ? Mais non, car dans ces tribulations nous sommes plus que vainqueurs, par celui qui nous a aimés » (Rom., VIII, 36). Y aurait-il des épreuves plus redoutables, des épreuves suprêmes, un commencement de douleurs comme on n'en aurait jamais pressenti? Saint Paul ne connaît point de telles menaces, ou si, autour de lui, on les connaît, c'est à de telles craintes qu'il dit : « J'ai l'assurance que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les choses présentes, ni les choses à venir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur. »

Nous sommes au terme de l'exposé que nou& voulions présenter de renseignement de Notre- Seigneur d'après les Synoptiques. Cet exposé aurait pu être plus minutieux, plus «exhaustif», plus commenté, mais il aurait toujours été incomplet. Pour cette raison d'abord, que les Synoptiques ne sont eux-mêmes qu'un abrégé et qu'ils n'ont recueilli qu'une faible part des discours de Jésus. Chacun d'eux aurait pu dire ce que dit saint Jean, non sans quelque hyperbole : « Il y a beaucoup d'autres choses ... Si on les écrivait une à une, je ne pense pas que le monde entier pût contenir les livres que l'on devrait écrire » (Jean, XXI, 25). La parole de Jésus n'est donc qu'en raccourci dans les Synoptiques. Mais, parce que cette parole a été conservée par la tradition, avant d'être fixée par l'écriture, nous sommes assurés que cette parole écrite était la parole survivante et essentielle de Jésus.

La parole fixée par les Synoptiques, quand on l'organise comme nous avons essayé de faire, apparaît surabondante en certains sujets, tandis

que, en certains autres, elle postule des éclaircissements et des développements. Le rôle et la nature de l'Esprit, l'essence de la filiation du Fils, la vertu rédemptrice de la mort de Jésus, la participation du croyant à cette vertu, la société visible des croyants..., autant de questions auxquelles les évangélistes Synoptiques s'arrêtent à peine ou ne répondent que d'un mot. On comprend mieux alors comment les Synoptiques s'achèvent en saint Paul, en saint Jean et dans l'Église. Jésus n'est pas un simple moteur, ni son action un pur mouvement, ni sa pensée seulement un esprit : il est une affirmation doctrinale, plus complexe que ne le donnent à penser à un lecteur superficiel les limpides récits des Synoptiques.

Cette affirmation a des attaches profondes avec TAncien Testament. Les deux Evangiles qui ont donné une généalogie au fils de Marie, ont clairement compris que toute l'histoire sainte s'acheminait vers Jésus comme vers son terme, que Jésus était la fin de la loi et de tout ce long passé providentiel qui, dans leur perspective, se confondait avec le passé du monde. Avec le Christ — c'est la foi des évangélistes — un ordre nouveau s'établissait, une alliance plus large et définitive de Dieu et des hommes. Et, en effet, par le message de Jésus, Jahvé, Jahvé qui parlait jadis dans le buisson ardent ou dans la nuée, se révélait main-

tenant en son Fils, et il se révélait Père. Le dur déisme Israélite s'évanouissait. Jésus renouvelait la théodicée traditionnelle en la pénétrant d'une soudaine tendresse. Mais surtout cette paternité de Dieu devenait universelle et souveraine, et elle était au cœur du message de Jésus. L'enseignement évangélique n'abolissait pas, tant s'en faut, l'enseignement de la loi et des prophètes, mais il le dépassât, et, en le dépassant, il le transformait. On a eu redson de dire que, depuis la diffusion du judaïsme dans le monde hellénique ; depuis la décadence du sacerdoce lévitique; depuis l'infiltration de l'esprit grec dans la pensée juive, dans son exégèse, dans sa théologie; il s'était formé, au large, un judaïsme libéral, religion monothéiste et morale, presque sans culte, qui mettait singuUèrement en péril la centralisation hiérosolymite, la liturgie du temple et l'hégémonie doctrinale des pharisiens. C'est vrai, mais l'avenir a montré aussi que ce judaïsme hellénisé était sans vie profonde ; le temple une fois disparu, c'est dans letalmudisme et la religion étroite de la lettre que le judaïsme authentique versa. Le a Nomisme » était devenu l'âme véritable du judaïsme. C'est de cet asservissement que Jésus aUbéré ses disciples. Le temple des holocaustes est reconstruit en maison de prière. Le < Nomisme » est ramené au « grand commandement » et converti en un esprit intérieur. Le mes-

sage de Jésus est le dernier progrès d'une éducation qui a commencé aux premiers âges d'Israël : ici encore l'Évangile abolit moins qu'il ne dépasse.

Telles sont les attaches de l'enseignement de Jésus avec le passé, avec l'ancienne alliance et l'ancien esprit. Mais prenons garde de diminuer l'originalité révélatrice du Sauveur. Des critiques, que l'extravagance n'intimide pas, ont parlé du bouddhisme comme d'une source de l'Evangile ! De plus récents, plus subtils aussi, ont cru trouver dans les prophètes d'Israël toute la matière évangélique, et cette opinion n'est pas sans avoir fait quelque impression ; la doctrine de Jésus n'est plus, alors, qu'un moment d'une évolution lente et longue : Jésus rentre dans le chœur des prophètes ; il n'est plus qu'un petit prophète de l'arrière-saison. Mais que cette évolution rectiligne et mécanique est loin du réel ! Il suffit de considérer la doctrine et la piété juive contemporaine du siècle apostolique, pour voir comme s'appauvrissait la religion traditionnelle, et ce qui manque à une terre que n'a pas enrichie l'alluvion de l'Évangile. Qu'il y ait continuité d'Isaïe, par exemple, à Jésus, nous ne le nierons pas plus que la continuité qui rattache Jésus à Jean-Baptiste ; mais cette continuité ne supprime pas ce qui, dans l'Évangile, est imprévu et tout-puissant.

L'enseignement du prophète galiléen, indépen-

— soldant certes du pharisaïsme, et plus encore de l'hellénisme ; indépendant des songes troubles et fébriles du nationalisme ou du millénarisme apocalyptique, crée une âme nouvelle, vraiment, et un langage nouveau ; il a ses paraboles, il a sa terminologie ; et rien d'aucune école contemporaine. La nouveauté de l'Évangile est de n'être ni l'enseignement d'un prophète, comme le Précurseur, ni l'enseignement d'un scribe ou d'un rabbi. Et sa nouveauté encore est que, dans son ingénuité, il ait prise sur tout homme au cœur profond. Le cardinal Newman estimait que la raison de l'attrait spontané qui attache l'homme au christianisme, est celle qui découle d'une attention exacte aux enseignements de notre cœur, et de la comparaison entre les exigences de la conscience et les doctrines de l'Évangile. Qui ne redirait : « La sainteté de l'Évangile parle à mon cœur » ? Tant que parmi les enfants des hommes. Dieu suscitera des âmes en quête de Dieu et de sainteté, l'enseignement de Jésus gardera sa jeunesse et sa fraîcheur. Dans la mesure où la conscience reUgieuse réagit dans le sens de l'esprit contre la lettre ; où elle se détourne du ferment des pharisiens qui est l'hypocrisie ; où elle lève ses regards vers Dieu comme vers sa fin ; où elle s'attache à lui par la prière, la charité; et où la vie quotidienne dans ses actions et dans ses inspirations tend à la perfection que l'âme a découverte

dans le Père qui est aux Cieux; le royaume de Dieu est proche, toujours proche, et la prédication galiléenne se perpétue dans les cœurs.

Mais quoi? Cette prédication serait-elle une sagesse, simplement? Ce serait le triomphe de l'esprit grec. Non, l'enseignement de Jésus n'a jamais été séparable de sa personnalité. Le Père est le Père parce que Jésus est le Fils : le Père se révèle dans le Fils ; le Père se réconcilie le monde dans le Fils. Le mystère de Jésus est lié à sa sagesse, mais de telle sorte que les séparer, par un artifice d'abstraction, c'est les perdre. L'Evangile sans Jésus n'aurait plus de prise sur âme qui vive, et il n'en a jamais eu. On comprend alors que la prédication apostolique ait été surtout un témoignage rendu à Jésus par ses disciples immédiats, et que leur prédication, leur témoignage, leur foi n'aient fait qu'un. Ils croyaient à l'Évangile parce qu'ils croyaient en Jésus. Et ils croyaient en Jésus parce que leur expérience — non pas celle qui faisait dire à saint Paul : « Je ne vis pas moi, le Christ vit en moi » , — mais une expérience historique leur rendait indubitable l'incommunicable qualité de Jésus devant Dieu. La formule du consubstantiel et de l'union hypostatique était bien impHcite encore pour ces pêcheurs d'hommes ; il leur suffisait, pour la devancer, de penser à la filiation du bienaimé, à la filiation incommunicable qui fait que le

Fils est plus grand que Salomon, plus grand que David, plus grand que le temple, plus près de Dieu que les anges, et que le Père connaît seul le Fils, comme le Fils est le seul à connaître le Père et à pouvoir le révéler.

Ce n'est point la sagesse de l'Évangile seule, c'est moins encore l'illusion de l'imminente fin de tout, qui a subjugué les premières générations chrétiennes, mais c'est ensemble la parole et la personne de Jésus — parce que Jésus était dans le Père et que le Père était en lui.

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