II. " Jahvé a été ému de jalousie pour sa terre
et il a eu pitié de son peuple .
" Terre ne crains pas,
sois dans l'allégresse et réjouis-toi,
car Jahvé a fait de grandes choses.
" Et vous, enfants de Sion, soyez dans Tallcgresse,
et réjouissez- vous en Jahvé votre Dieu,
car il vous a donné le docteur pour la justice,
et il fait descendre sur vous l'ondée,
pluie d'automne et pluie de printemps, comme autrefois
" Vos aires se rempliront de froment,
et les cuves regorgeront de vin nouveau et d'huile.
" Et il arrivera après cela
que je répandrai mon Esprit sur toute chair ;
vos fils et vos filles prophétiseront ;
vos vieillards auront des songes,
vos jeunes gens auront des visions.
" ^lême sur les serviteurs et les servantes je répandrai mon Esprit en ces jours-là. " Je ferai paraître des prodiges dans les cieux et sur la terre, du sang, du feu, des colonnes de fumée. " Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang,
avant que vienne le jour de Jahvé grand et terrible. m. * Car en ces jours-là dans le temps où je ramènerai les captifs de Juda et de Jérusalem, ' j'assemblerai toutes les nations, je les ferai descendre dans la vallée de Josaphat, et là j'entrerai en jugement avec elles au sujet de mon peuple et de mon héritage d'Israël, qu'ils ont dispersé parmi les nations, et de mon pays qu'ils ont partagé.
" Que les nations se lèvent et qu'elles montent à la vallée de Josaphat, car c'est là que je régnerai pour juger toutes les nations d'alentour.
" Quelle foule dans la vallée de la décision I " Le soleil et la lune se sont obscurcis, et les étoiles ont retiré leur éclat.
" De Sion Jahvé rugira, de Jérusalem il fera entendre sa voix, les cieux et la terre trembleront.
Mais Jahvé est un refuge pour son peuple, une retraite sûre pour les enfants d'Israël.
Le lyrisme inspiré de Joël entrevoit le jour de Jahvé comme le jour où enfin Jahvé a pitié de son peuple, lui rend sa bénédiction, remplit ses greniers de blé et ses cuves de vin et d'huile, lui donne un roi juste, et répand son Esprit sur tous les enfants d'Israël. En même temps, des signes apparaissent dans le soleil, dans la lune ; les étoiles s'éteignent dans le ciel. Les nations sont assemblées, au pied de Sion, dans la vallée de Josaphat. Et de Sion Jahvé leur fait entendre sa voix terrible. Le prophète Sophonie complète la description de Joël :
L ' Silence devant Jahvé, le Seigneur I
car le jour de Jahvé est proche.
" n est proche le grand jour de Jahvé,
il est proche, il se hâte.
On l'entend venir, le jour de Jahvé.
Alors le plus brave poussera des cris amers.
" C'est un jour de fureur que ce jour-là,
un jour de détresse et d'angoisse,
un jour de désolation et de ruine,
un jour de ténèbres et d'obscurité,
un jour de nuages et d'épais brouillard.
*' Un jour où retentira la trompette et le cri de guerre
contre les villes fortes et les créneaux élevés.
" Je mettrai les hommes dans la détresse...,
parce qu'ils ont péché contre Jahvé...
" Ni leur argent, ni leur or ne pourront les délivrer
au jour de la fureur de Jahvé ; par le feu de sa jalousie toute la terre sera dévorée ; car il fera une destruction totale, une ruine soudaine, de tous les habitants de la terre.
La prophétie de Sophonie implique une universalité de jugement où Dieu ne juge plus entre son peuple et les nations, mais entre les justes et les pécheurs d'où qu'ils viennent. Néanmoins, pour Sophonie, Jérusalem purifiée demeurera la cité de Jahvé. De toute la terre, « des peuples aux lèvres pures invoqueront tous le nom de Jahvé », et a d'au delà des fleuves de Chus, mes adorateur s, mes dispersés, apporteront mon offrande », dit le Seigneur (III, 9-10). Le jour du jugement n'est donc encore et toujours que le prélude du règne de la justice et des saints sur terre, avec Sion pour cité sainte. Sophonie annonce le grand jour de Jahvé pour une échéance toute prochaine ; Joël ne pense pas non plus que le jugement des nations doive se faire longtemps attendre. En tardant à se réaliser, ces prédictions n'ont déçu personne, parce que on attend toujours. Mais toutes les menaces sont mises en bloc, tous les signes sont accumulés dans un même scénario apocalyptique. Les apocalypses apocr^^phes, comme le Livre d'Enoch et le Quatrième livre d'Edras, ne concevront le jour du jugement que dans cette perspective judaïque terrifiante.
La nouveauté de l'enseignement de Jésus est d'avoir converti du même coup la notion du royaume et la notion du jugement, d'avoir spiritualisé le jugement comme le royaume, et d'avoir transporté le jugement dans le même plan que le royaume transcendant. Le jugement n'est plus un arbitrage entre Israël et les nations ; il est la justice rendue à chacun selon ses œuvres ; il est individuel comme la conquête du royaume.
Le royaume des cieux est ednsi figuré par ces dix vierges qui, leurs lampes à la main, vont au-devant de l'époux et de l'épouse. L'époux tardant à venir, elles s'endorment toutes. Mais, au milieu de la nuit, un cri se fait entendre : Voici l'époux qui vient, allez au-devant de lui ! Cinq des vierges ont laissé s'épuiser l'huile de leurs lampes, et, pendant qu'elles vont en acheter, l'époux vient, et les vierges qui sont prêtes entrent aux noces, et la porte est fermée. Quand les vierges folles arrivent, il est trop tard : Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous, disent-elles. Mais l'époux leur répond : « En vérité, je ne vous connais point » (Mat., XXV, 1-13). La signification de la parabole est qu'il faut être prêt toujours : « Veillez donc, parce que vous ne savez ni le jour, ni l'heure. » Les noces figurent le royaume transcendant : le Fils de l'homme est l'époux de ces noces éternelles. Il faut être connu de l'époux pour s'asseoir au banquet.
Luc, Xin. *• Quelqu'un lui dit : Seigneur, n'y a-t-il ({ue peu de gens qui soient sauvés ? Il leur réi3ondit : " Efforcez- vous d'entrer par la porte étroite. Car, je vous le dis, beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas. " Quand le maître de la maison se sera levé et aura fermé la porte et que vous, étant dehors, vous commencerez à frapper à la porte en disant : Seigneur, Seigneur, ouvre nous ! il vous répondra : Je ne sais d'où vous êtes. " Alors vous vous mettrez à dire : Nous avons mangé et bu devant toi, et tu as enseigné dans nos places publiques. " Et il vous dira : Je ne sais d'où vous êtes ; retirez-vous de moi, vous tous, ouvriers d'iniquité.
Mat., vit. " Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en ton nom? n'avons-nous pas chassé des démons en ton nom? et n'avons-nous pas fait beaucoup de miracles en ton nom ? " Et alors je leur dirai ouvertement : Je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi, vous qui faites l'iniquité.
a Je ne sais d'où vous êtes », « je ne vous ai jamais connus » : le Fils de rhomme est le témoin devant le Père qui, lui, est le juge. « Quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi moi-même devant mon Père qui est dans les deux » (Mat., X, 32-33).
Jésus recourt aux images populaires dont se revêt la foi au jugement du jour de Jahvé. Jésus parle du roi qui s'asseoit sur le trône de sa majesté pour
juger toutes les nations assemblées ; ces anthropomorphismes sont pour lui des expressions paraboliques, dont nous n'avons à retenir que la pensée religieuse que le Sauveur y met. Car, dans l'enseignement de Jésus, il n'est plus question de faire juger par Dieu entre les nations et Israël, moins encore de constituer à Israël une domination visible sur terre au milieu des nations châtiées et sujettes ; toute cette dramaturgie s'est dissipée. Il n'y a plus qu'un juge jugeant l'homme individuel au critérium de l'Évangile.
Mat. , XXV. " Lorsque le Fils de rhomme viendra dans sa gloire avec tous les anges, il s'assiéra sur le trône de sa gloire. ^' Et toutes les nations seront assemblées devant lui. Et il séparera les uns d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs ; " et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche.
" Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. •" Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli ; "" nu, et vous m'avez vêtu ; malade, et vous m'avez visité ; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi. " Alors les justes lui lopondront : Seigneur, quand t'avons-nous vu avoir faim, et t'avonsnous donné à manger ; ou avoir soif, et t'avons-nous donné à boire ? " Quand t'avons-nous vu étranger, et t'avons-nous recueilli; ou nu, et t'avons-nous vêtu?
'• Quand t'avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi ? *° Et le roi leur répondra : Je vous le dis, en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites.
" Alors il dira aussi à ceux qui seront à sa gauche : Retirez -vous de moi, maudits ; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. *^ Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire ; " j'étais étranger, et vous ne m'avez pas recueilli; j'étais nu, et vous ne m'avez pas vêtu ; j'étais malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité. ** Alors ils répondront eux aussi : Seigneur, quand t'avons-nous vu ayant faim, ou ayant soif, ou étranger, ou nu, ou malade, ou en prison, et ne t'avons-nous pas assisté ? ** Et il leur répondra : Je vous le dis, en vérité, toutes les fois que vous n'avez pas fait ces choses à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous ne les avez pas faites.
*' Et ceux-ci iront au supplice éternel, mais les justes à la vie éternelle.
Jésus garde donc et confirme la foi au jugement et au jour du jugement. Ge jour suprême, c'est le jour de la justice et de la rétribution. Mais tout nationalisme s'est évanoui. Les grandes masses qu'étaient les nations et Israël ne comptent plus. Devant le trône il ne comparait que des âmes individuelles, et l'alternative est pour elles de savoir si elles sont sauvées ou si elles ne le sont pas. Les
conditions du salut ont été posées par l'Évangile. On est ou on n'est pas reconnu par Jésus pour sien. On est « ouvrier d'iniquité » ou «: béni du Père », on est fils du royaume ou fils de la géhenne. Le jugement frappe sans appel. Le maître de la maison vous ouvre ou vous ferme sa porte. S'il l'ouvre, l'âme bénie prend possession du royaume transcendant. S'il la ferme, l'âme maudite s'en va au feu éternel préparé pour le diable et ses anges. Ici, un supplice éternel. Là, une vie éternelle. A chacun selon ses œuvres.
Mat., XVI. " Alors Jésus dit à ses disciples : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce soi-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive. " Car celui qui voudra sauver son âme la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la trouvera. " Et que servirait-il à un homme de gagner le monde entier, s'il perdait son âme ? ou que donnerait un homme en échange de son âme ? " Car le Fils de l'homme doit venir dans la gloire de son Père, avec ses anges ; et alors il rendra à chacun selon ses œuvres.
Perdre son âme ou sauver son âme devient l'alternative que pose la foi au jour du jugement. Le moralisme le plus pur prend la place de ces visions troubles qui pesaient comme un cauchemar sur la conscience juive, et sans lui dire si elles étaient du temps ou de l'éternité, de ce monde ou de l'audelà. Ici encore l'Évangile libère.
Mat., Xin. "* Alors ayant renvoyé la foule, il entra dans la maison. Et ses disciples s'approchèrent de lui, et lui dirent : Explique-nous la parabole de l'ivraie du champ. " Et répondant il leur dit : Celui qui sème la bonne semence, c'est le Fils de l'homme ; " le champ, c'est le monde ; la bonne semence, ce sont les fils du royaume ; l'ivraie, ce sont les fils du méchant ; "^ l'ennemi qui l'a semée, c'est le diable; la moisson, c'est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges.
" Gomme donc on arrache l'ivraie et la jette au feu, il en sera de même à la fin du monde. " Le Fils de l'homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son royaume tous les scandales de ceux qui commettent l'iniquité, *^ et ils les jetteront dans la fournaise ardente : c'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents " INIais les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père.
*' Le royaume des cieux est encore semblable à un filet qu'on jette dans la mer et qui ramasse toutes sortes de poissons. *^ Quand il est rempli, les pêcheurs le tirent sur le rivage, et s'étant assis, ils mettent dans des vases ce qui est bon, et ils jettent dehors ce qui est mauvais. " n en sera de même à la fin du monde. '"' Les anges viendront séparer les méchants d'avec les justes, et ils les jetteront dans la fournaise ardente ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents.
Remarquons que, dans ces divers textes qui se rapportent au jour du jugement, l'essentiel est la coordination de la doctrine du royaume à la doc-
trine du salut. Tout le reste est secondaire, variable, relatif. Tantôt c'est le Fils de l'homme qui sépare les justes d'avec les méchants, tantôt ce sont les anges. Tantôt le Fils de l'homme vient dans sa gloire avec tous les anges, tantôt il semble se contenter d'envoyer ses anges. Ici, un trône de gloire et toutes les nations assemblées ; là, rien de cet appareil apocalyptique. On peut conclure que ces images apocalyptiques n'ont qu'une valeur figurative, et que Jésus les emploie comme des traits de parabole. Le jugement subsiste, quelle qu'en soit la représentation qu'à l'avance on en puisse faire, et cela importe seul.
Cette valeur toute morale attribuée par Jésus aux images consacrées par la foi populaire de son temps, ne doit pas être perdue de vue par qui veut entendre ce qu'on a appelé « l'apocalypse synoptique », je veux dire le discours « sur la fin » qui se lit en saint Marc (XllI, 1-31), en saint Mathieu (XXIV, 1-35), et en saint Luc (XXI, 5-33.) Nous avons là une sorte de discours sur la montagne, la montagne des oliviers, qui, bien évidemment n'est pas un discours d'un seul jet, où, même, l'unité de sujet n'a pas été sauvegardée par l'évangéliste qui le premier en a rassemblé les morceaux. Il est incontestable que Marc a inséré dans ce discours, et
Mathieu et Luc à son exemple, une suite de conseils prophétiques adressés aux disciples sur leur conduite pendant la persécution (XIII, 9-13), conseils qui appartiennent si peu nécessairement au discours « sur la fin » que saint Mathieu les replace (X, 17-23), dans les instructions aux disciples, en plein ministère galiléen. Ce n'est pas Tunique fois où les évangélistes auront, dans leur travail rédactionnel, juxtaposé des paroles du Sauveur en ne tenant compte que de leurs analogies extérieures, non de l'homogénéité de leur fond.
On a été jusqu'à dire que le discours « sur la fin » était une mosaïque de logia, prononcés dans des occasions très diverses, et qui, parce qu'ils sont là juxtaposés les uns aux autres, prennent, pour la plupart, un sens très différent de leur sens original et authentique. Ce sentiment est excessif, mais, atténué, j'aimerais à le croire plausible, au moins pour certains passages du discours.
C'est ainsi que déjà nous avons éliminé du discours « sur la fin » les instructions prophétiques de Jésus sur les épreuves que doit rencontrer la prédication apostolique (Marc, XIII, 9-13 etparall.). A ces mêmes instructions, lesquelles n'ont rien d'eschatologique bien évidemment, appartiennent peut-être des logia comme ceux-ci :
Marc, Xm. ^ Jésus se mit à leur dire : Prenez garde
que personne ne vous séduise. "Plusieurs viendront sous mon nom, disant : C'est moi. Et ils séduiront beaucoup de gens.
Marc, XIII. "Et alors si quelqu'un vous dit : Le Christ est ici, où : Il est là, ne le croyez pas. " n surgira de faux Christs et de faux prophètes, et ils feront des signes et des prodiges à faire tomber en erreur, s'il se pouvait, jusqu'aux élus. "Quant à vous, soyez donc sur vos gardes : je vous ai tout dit d'avance.
Il est possible aussi de rattacher à ce même groupe d'instructions le logion suivant : *
Marc, XIII. " Que celui qui sera sur le toit ne descende pas et n'entre pas dans sa maison pour en emporter quelque chose : " et que celui qui sera dans les champs ne retourne pas en arrière pour prendre son manteau.
Pareille parole, en effet, ne peut pas s'appliquer au moment oii éclate le jugement, puisque il n'y aura pas alors de fuite qui puisse sauver personne. Elle ne s'applique pas plus exactement au siège de Jérusalem, la cité sainte ne pouvant pas être investie avec cette foudroyante soudaineté. Nous serions donc portés à penser que cette parole du Sauveur s'adresse aux missionnaires de l'Evangile, auxquels, quand ils sont appelés, Jésus ne permet pas de retourner dans leur maison, fût-ce pour ensevelir un père ou pour prendre congé de leur famille : quiconque met la main à la charrue et regarde
en arrière, n'est pas propre au royaume de Dieu (Luc, IX, 59-62).
Nous éliminerons semblablement du discours « sur la fin » ce qui a trait simplement à la ruine de Jérusalem : saint Luc (XXI, 20-24) a fait luimême d'une main très ferme ce départ. A son exemple, donc, nous entendrons de Jérusalem les paroles suivantes :
Marc, XIU. ' Quand vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres, ne soyez pas troublés : cela doit arriver. Mais ce ne sera pas encore la fin. * En effet, nation s'élèvera contre nation, et royaume contre royaume. Et il y aura des tremblements de terre en divers lieux. Il y aura des famines. ' Ce sera le commencement des douleurs...
" Mais lorsque vous verrez l'abomination de la désolation établie là où elle ne doit pas être — que celui qui lit entende — alors que ceux qui seront en Judée s'enfuient aux montagnes ...
*' Malheur aux femmes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là ! " Priez pour que ces choses n'arrivent pas en hiver. " Car ce seront là des jours de détresse, teUe qu'il n'y en a point eu de semblable depuis le commencement du monde que Dieu a créé jusqu'à présent, et qu'il n'y en aura jamais.
On entendra encore de la ruine de Jérusalem la parole sur laquelle s'achève le discours :
Marc, XIII. " Je vous le dis, en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n'arrive *.
Cette déclaration, en effet, ne peut pas s'appliquer à l'événement dont Jésus dit ailleurs que personne n'en connaît l'échéance, ni les anges, ni le Fils, mais le Père seul.
Ces éliminations faites, voici ce qui se rapporte à la fin. Et d'abord, la fin est précédée d'une grande détresse, qui dans la rédaction de saint Marc se confond avec celle du siège de Jérusalem. Des paroles comme : a Ce sera le commencement des douleurs » , les douleurs de l'enfantement, conviendraient à la description de l'angoisse du jugement. Sans doute aussi le texte:
Marc, XIÏÏ. "Et si le Seigneur n'avait abrégé ces jours, nul homme ne serait sauvé : mais à cause des élus qu'U a choisis, il a abrégé ces jours.
La parousie ou avènement est décrite en peu de traits :
Marc, XIII. "Mais dans ces jours, après cette détresse, le soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière. "Et les étoiles du ciel tomberont, et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées.
** Et alors on verra le Fils de l'homme venir sur les
i. Le T^. 31 : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas », n'a rien proprement d'eschatologique.
nuées en grande puissance et gloire. " Et alors il enverra les anges et rassemblera ses élus des quatre vents, de l'extrémité de la terre jusqu'à l'extrémité du ciel.
" Instruisez-vous par la comparaison tirée du figuier. Quand ses branches sont déjà tendres et que les feuilles poussent, vous connaissez que l'été est proche. " De même, vous, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le Fils de l'homme est proche, à la porte
Ce qui suit dans saint Marc (XIII, 32-37), et dans les parallèles, ne peut pas être distrait du discours « sur la fin » .
Marc, XIII. " Prenez garde, veillez et (priez) ; car vous ne savez quand ce temps viendra. " [Il en sera] comme d'un homme qui, allant au loin, et ayant laissé sa maison, et remis l'autorité à ses serviteurs, et indiqué à chacun sa tâche, a ordonné au portier de veiller. " VeiUez donc ; car vous ne savez quand viendra le maître de la maison, on le soir, on au milieu de la nuit, ou au chant dn coq, ou le matin, " de peur que, venant tout à coup, il ne vous trouve endormis. " Ce que je vous dis, je le dis à tous : VeiUez.
Sans parler des critiques comme M. Wellhausen, qui décrètent d'inauthenticité tout ce qui est ou paraît être eschatologique dans l'Évangile, et notamment ce discours entier (Marc, XIII, 3-37), un grand nombre de critiques, comme M. Wendt, frappés de la couleur apocalyptique si prononcée, et
si étrangère au reste de FEvangile, des versets 7-9, 14-20, 24-27, 30, ont voulu y voir une petite apocalypse « sur la fin » , que saint Marc aurait citée en introduisant dans un discours authentique de Jésus. Cet expédient, car c'est là moins une hypothèse qu'un expédient, nous semble s'accorder mal avec la méthode de composition de saint Marc, sans parler de difficultés d'un autre ordre, dont la principale est que la pensée de « la fin » et du jugement est un élément intégrant du christianisme le plus primitif.
Il faut, en effet, rappeler ce qu'écrivait saint Paul aux Thessaloniciens : « Voici, disait-il, ce que nous déclarons d'après la parole du Seigneur : Nous, les vivants, laissés pour l'avènement (uapouclav), nous ne devancerons pas ceux qui se sont endormis. Car, au signal donné, à la voix de l'archange, au son de la trompette divine, le Seigneur lui-même descendra du ciel, et ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront d'abord. Puis nous, qui vivons, qui sommes restés, nous serons emportés avec eux sur les nuées à la rencontre du Seigneur dans les airs, et ainsi nous serons pour toujours avec le Seigneur. . . Quant aux temps et aux moments, il n'est pas besoin, frères, de vous en écrire. Car vous savez très bien vous-même que le jour du Seigneur vient ainsi qu'un voleur pendant la nuit. Quand les hommes diront : « Paix et sûreté ! » c'est alors qu'une ruine
soudaine fondra sur eux comme la douleur sur la femme qui doit enfanter, et ils n'y échapperont point... Ne dormons donc point comme le reste des hommes, mais veillons » (/ Thess., IV, 14-V, 6).
Dans ce court développement de saint Paul « sur la fin », on retrouve quelques-uns des traits du discours « sur la fin » tel que saint Marc le présente. Le plus caractéristique de ces traits est que nul ne sait quand la fin viendra, mais qu'elle viendra inopinément, comme un voleur dans la nuit, comme la douleur de la femme en travail. La leçon morale est la même : Veillez. Quant aux modalités « de la fin », saint Paul est très sobre de détails descriptifs : il retient un signal de trompette donné par un archange, puis le Seigneur descendant du ciel, les hommes emportés sur les nuées à la rencontre du Seigneur dans les airs.
Saint Paul nous est donc garant de l'authenticité des paroles recueillies par saint Marc : « Prenez garde, veillez, car vous ne savez pas quand ce temps viendra... Veillez, de peur que, venant tout à coup, le maître de la maison ne vous trouve endormis. » En saint Mathieu, la parabole des vierges folles se terminait par une morale pareille : a Veillez donc, car vous ne savez ni le jour, ni l'heure » (Mat., XXV, 13). En saint Mathieu, le discours « sur la fin » est, plus encore qu'en saint
Marc, empreint de cette incertitude sur l'échéance de la parousie.
IVIat., XXIV. " Pour ce qui est du jour et de l'heure, personne ne le sait, pas même les anges des deux, mais le Père seul. " Comme il en a été aux jours de Noé, ainsi en sera t-il à l'avènement (uapouaîa) du Fils de l'homme. ** Car de même que dans les jours qui précédèrent le déluge, les hommes mangeaient et buvaient, se mariaient et mariaient leurs enfants, jusqu'au jour on Noë entra dans l'arche, " et qu'ils ne surent rien, jusqu'à ce que le déluge vint et les emporta tous, ainsi en sera-t-il à l'avènement du Fils de l'homme.
" Veillez donc, puisque vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra. " Mais sachez-le bien, si le maître de la maison savait à quelle veille de la nuit le voleur doit venir, il veillerait et ne laisserait pas percer sa maison. ** C'est pourquoi, vous aussi, tenez-vous prêts, car le Fils de l'homme viendra à l'heure où vous n'y penserez pas.
Voici donc une conclusion assurée : le Sauveur tirait, du fait que la date de l'échéance du jugement était inconnaissable, cette leçon, qu'il faut l'attendre comme une surprise toujours imnunente, être prêts constamment, et, pour cela, veiller.
Quant aux signes qui devancent ou accompagnent le jugement, Jésus en retient sûrement un, celui que nous retrouvons chez saint Paul. « On verra le Fils de l'homme venir sur les nuées en grande
puissance et gloire » (Marc, XIII, 26). Jésus répète une parole semblable devant le sanhédrin présidé par Caïphe : <r Vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel » (Marc, XIV, 62). Ce signe peut être une réminiscence de la vision de Daniel (VII, 13) : a Sur les nuées vint comme un fils d'homme... » Et en dernière analyse, pour nous, ce signe est surtout une métaphore. Car le jugement est dans un ordre de choses oh il n'existe pas de nuages, de même que le Fils de l'homme est assis à la droite de Dieu en un sens qui ne saurait être matériel.
Restent les autres signes avant-coureurs de « la fin )) , que saint Marc énumère et que saint Paul néglige.
A en juger par les divergences qu'on relève entre la rédaction de saint M£u*c et celle de saint Lue, on peut supposer que les sentences du Sauveur « sur la fin » ont beaucoup travaillé la tradition rédactionnelle. Je ne serais pas éloigné de croire que, Jésus ayant été très réservé sur les modalités de la ruine de Jérusalem aussi bien que sur les modalités de la parousie, des traits empruntés à l'Ancien Testament ont pu préciser et corroborer les expressions générales dont Jésus s'était servi. Les a guerres et les bruits de guerre » sont un signe pris à Isaïe : « On entend sur les montagnes une rumeur, on dirait le bruit d'un peuple nom-
breux, on entend un tumulte de royaumes, de nations rassemblées ; c'est Jahvé qui passe en revue ses troupes de guerre » (Is., XIII, 4). « Royaume contre royaume » est un signe pris encore à Isaïe : « Voici que Jahvé, porté sur une nuée légère, entre en Egypte... Je pousserai l'Egypte contre l'Egypte, ils se battront frère contre frère, ami contre ami, ville contre ville, royaume contre royaume » (XIX, 1-2). Les tremblements de terre sont pris aussi à Isaïe : « Je ferai trembler les cicux et la terre sera ébranlée de sa place » (XIII, 13). La famine et la peste sont chez les prophètes, comme Jérémie, un signe de la colère divine. L'abomination de la désolation, c'est-à-dire la profanation du temple, est un signe pris à Daniel (XII, 11). L'extrémité de la détresse est une réminiscence de Daniel : « Et ce sera un temps de détresse telle qu'il n'y en a point eu de pareille depuis qu'il existe une nation jusqu'à ce temps-là » (XII, 1). Les élus choisis se retrouvent chez Daniel : « Alors seront sauvés parmi ton peuple tous ceux qui seront trouvés inscrits dans le livre » (XII, 1 ) . Les signes dans le ciel enfin sont pris à Isaïe : « Voici que le jour de Jahvé est venu... Car les étoiles et les constellations ne font pas briller leur lumière, le soleil s'est obscurci à son lever, et la lune ne répand plus sa clarté » (XIII, 9-10).
Un phénomène rédactionnel se sera produit ici, qui est quelque chose comme une paraphrase
biblique, et qui se trahit lui-même par le mot : « Que celui qui lit, entende » (Marc, XIII, 14), incompréhensible si on le met sur les lèvres de Jésus. Ce coloris éclatant donné a la parole de Jésus par la juxtaposition de ces citations des prophètes, témoigne de la foi ardente au jour du jugement qui fut la foi du milieu juif où l'Évangile poussa ses premières racines. Cette foi croyait à chaque instant percevoir le « commencement des douleurs » de ce terrible enfantement de la justice. Cette foi, judéo-chrétienne, était celle des Églises de Judée: « Que ceux qui seront en Judée s'enfuient aux montagnes. » Elle était la foi de justes du môme esprit que saint Jacques disant à saint Paul : « Tu vois, frère, combien de milliers parmi les Juifs ont cru, et tous demeurent zélotes de la loi » (Âct.y XXI, 20) : la profanation du temple était pour cette foi le signe suprême de la fin, et l'abomination de la désolation.
Nous avons, dans tout cet exposé, été scrupuleusement fidèle à la méthode que nous nous sommes imposée, et qui consiste à traiter la pensée de Jésus comme une pensée organisée et vivante : cette pensée, avec ses aspects multiples, a sa logique intérieure, qui nous interdit d'y introduire telle contradiction qui en ruinerait l'équilibre, telle erreur qui
serait un germe de mort. Or n'est-ce pas une désorganisation pareille que l'on introduit dans l'enseignement du Sauveur, quand on s'efforce de prêter à Jésus les idées apocalyptiques les plus étroites de certains milieux chrétiens judaïsants ?
oc Les idées apocalyptiques de Jésus, a-t-on dit, peuvent se résumer ainsi : l'ordre actuel de l'humanité touche à son terme. Ce terme sera une immense révolution, « une angoisse » semblable aux douleurs de l'enfantement ; une palingénèsie ou renaissance, précédée de sombres calamités et annoncée par d'étranges phénomènes. Au grand jour éclatera dans le ciel le signe du Fils de l'homme ; ce sera une vision bruyante et lumineuse comme celle du Sinaï, un grand orage déchirant la nue, un trait de feu jaillissant en un clin d'œil d'orient en occident. Le Messie viendra avec les nuages, revêtu de gloire et de majesté, au son des trompettes, entouré d'anges. Les disciples siégeront à côté de lui sur des trônes. Les morts alors ressusciteront et le Messie procédera au jugement. Que tout cela fût pris à la lettre par les disciples et par le Maître lui-même à certains moments, c'est ce qui éclate dans les écrits du temps avec une évidence absolue. »
Mais si l'on a suivi attentivement l'analyse que nous venons de présenter des affirmations de Jésus « sur la fin » , on estimera peut-être que le résumé
que fait là Renan des « idées apocalyptiques x> de Jésus est surchargé de traits qui ne sont point littéralement attribuables à Jésus, ou que Jésus ne pren£iit sûrement pas à la lettre. Aussi bien la difriculté véritable n'est-elle point dans les modalités de « la fin » ; elle est dans la question de savoir si, oui ou non, le Sauveur a annoncé que cette fin était imminente. Nous discuterons, l'un après l'autre, les quelques textes que l'on met en avant.
A. — Voici le premier, propre à saint Mathieu seul:
Mat., X. "Et vous serez haïs de tous, à cause de mon nom ; mais celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. " Quand on vous persécutera dans une vUle, fuyez dans une autre. Je vous le dis en vérité, vous n'aurez pas achevé les villes d'Israël jusqu'à ce que vienne le FUs de l'homme.
B. — Le second texte se retrouve dans les trois Synoptiques :
]Marc, VIII. '""Et n leur disait: Je vous le dis en vérité, il en est quelques-uns de ceux qui sont ici qui ne goûteront pas la mort, qu'ils n'aient vu le royaume de Dieu venu avec puissance.
Mat., XVI. '* Je vous le dis : En vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point, qu'ils n'aient vu le Fils de l'homme venant dans son règne,
Luc, IX. *' Je vous le dis en vérité, quelques-uns de
ceux qui sont id ne mourront point, qu'ils n'aient vu le royaume de Dieu.
C. — Le troisième texte est aussi dans les trois Synoptiques, oti il sert de conclusion au discours t sur la fin ».
Marc, XIII. ^°En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera point que toutes ces choses n'arrivent.
Mat., XXIV. " En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera point que toutes ces choses n'arrivent.
Luc, XXI. " En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera point que tout ne s'accomplisse.
D. — Le quatrième texte est propre à saint Marc et à saint Mathieu : c'est la réponse de Jésus à Caïphe :
Marc, XIV. " Je le suis. Et vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance, et venant avec les nuées du ciel.
IVLat., XXVI. ** Tu l'as dit. Je vous le dis, désormais vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance, et venant sur les nuées du ciel.
Ces quatre textes n*ont pas tous la même rigueur, ni la même portée. — La réponse de Jésus à Caïphe, en tant qu'elle est une réminiscence de Daniel, se rapporte au jour du jugement, mais n'implique aucune date. Jésus ne dit pas à
Caïphe : Tu verras. Il dit devant Caïphe : Vous verrez le Fils de rhomme, puisque tous vous êtes destinés à comparaître devant le tribunal divin. Saint Luc rapporte la réponse un peu différemment, dans le récit de ce qu'on appelle la « seconde com parution » devant le Sanhédrin : « Mais désormais le Fils de Thomme sera assis à la droite de la puissance de Dieu » (Luc, XXII, 69). Le Sauveur se borne ainsi à dire que sa mort suivie de sa résurrection lui donne sa place à la droite de Dieu. Saint Etienne mourant dira dans le môme sens : a Voici que je vois les cieux ouverts, et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu » (Act.y VII, 36).
La parole de Jésus à ses apôtres : « Quelquesuns de ceux qui sont ici ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu » soit le royaume dans sa puissance, soit le Fils de l'homme dans son règne, donnerait à entendre que beaucoup mourront sans avoir rien vu.
Quant à ceux qui verront, il n'est pas nécessaire qu'ils attendent jusqu'au jour de la parousie, la vision de saint Etienne mourant le prouve bien, mfiis mieux encore la Transfiguration, qui, dans les trois Synoptiques, suit immédiatement cette déclaration de Jésus.
Le texte : « Vous n'aurez pas achevé les villes d'Israël jusqu'à ce que vienne le Fils de l'homme » , se rapporte, non à la brève mission galiléenne
des apôtres, mais à la conversion du monde, et signifie que les villes d'Israël résisteront encore, au dernier jour, à l'Évangile. Ce texte, qui dénonce l'opiniâtreté et l'endurcissement des Juifs, est à rapprocher de la parole de Jésus : « Quand le Fils de l'homme viendra, trouvera-t-il la foi sur terre » (Luc, XVIII, 8)?
Reste un texte seul : « Cette génération ne passera point que toutes ces choses n'arrivent. » Et, dans les trois Synoptiques, Jésus ajoute immédiatement : a Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. » — On peut prendre le mot « génération » (yeveà) dans son sens étroit, et dire que la génération qui écoute Jésus ne disparaîtra pas sans avoir vu s'accomplir les prédictions île Jésus, entendez les prédictions sur la ruine de Jérusalem. Comment, en effet, s'il était question là de « la fin », harmoniser cette déclaration de Jésus avec cette autre : « Quant à ce jour et à cette heure, nul ne sait rien, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul » (Marc, XII, 32)! C'est l'interprétation que nous avons adoptée. — On peut dire aussi que « génération » désigne l'humanité S
1. En saint Matthieu (XIII, 40 et 49) le jugement est placé h TYÎ (juvT£).e'!a tou alwvoç. En saint Luc (XX, 34) l'humanité est q^ualifiée de utol toO alwvoç xoiitou. Le alwv présent
et Ton a ainsi un remarquable parallélisme : d'un côté l'humanité ne passera pas avant que tout s'accomplisse, de l'autre le ciel et la terre passeront plutôt que la parole ne passe : les deux versets évangéliques contiendraient simplement l'affirmation de la vérité des paroles de Jésus.
Étant donné que les Synoptiques ont été rédigés trente ans au moins après la mort du Sauveur, peut-on penser qu'ils aient eu en vue une prédiction stricte d'une fin toute prochaine? S'il s'est trouvé des disciples pour entendre ainsi, littéralement, quelque parole obscure du Maître, et pour s'inquiéter de voir mourir autour d'eux lentement la génération menacée, ne suffit-il pas de la parole de saint Paul nous assurant que, « quant aux temps et aux moments » , il est vain de chercher, puisque, dit-il aux Thessaloniciens, « vous savez très bien vous-mêmes que le jour du Seigneur vient ainsi qu'un voleur pendant la nuit » ?
Vouloir que le message de Jésus ait été conditionné par l'annonce de l'imminente fin de ce monde, c'est étouffer l'Evangile sous un ciel de plomb, et immobiliser les fils du royaume dans une attitude de terreur et d'inertie. Au contraire,
s'oppose au alôivi tw i^y^o\LVJtù (Marc, X, 30; Luc, XVIII, 30). Le mot • génération » aurait le même sens que utol xou alôivoç TotjTou, par opposition aux hommes de la nouvelle naissance, pali^génésie.
l'Evangile est une doctrine de vie et d'action, qu'anime la confiance filiale dans la bonté céleste, et que l'idée du jugement moralise, parce que ce jugement n'est pas un geste de colère aveugle.
Luc, XII. " Que vos reins soient ceints, et vos lampes allumées. ^* Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent que leur maître revienne des noces afin que, dès qu'il arrivera et frappera, aussitôt ils lui ouvrent. " Heureux ces serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera veillant ! Je vous le dis en vérité, il se «eindra, les fera mettre à table, et s'approchera pour les servir. ''*' S'il arrive à la deuxième ou à la troisième veille et qu'il trouve ainsi, heureux sont ces serviteurs-là.
^* Sachez-le bifn, si le maître de la maison savait à quelle heure le voleur doit venir, il veiUerait et ne laisserait pas percer sa maison. *° Vous aussi, tenez-vous prêts, car le Fils de l'homme viendra à l'heure où vous n'y penserez pas.
" Pierre lui dit : Seigneur, est-ce à nous, ou à tous, que tu adresses cette parabole ? ** Et le Seigneur dit : Quel est donc l'économe fidèle et prudent que le maître établira sur ses serviteurs pour leur donner au temps fixé la mesure du blé ? ** Heureux ce serviteur que son maître, à son arrivée, trouvera faisant ainsi 1 ** Je vous le dis en vérité, il l'établira sur tous ses biens. *'Mais, si ce serviteur dit en lui-même : Mon maître tarde à venir, et s'il se met à battre les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s'enivrer, *^ le maître de ce serviteur viendra le jour ot il ne s'y attend pas et à
l'heure qu'il ne connaît pas, il le mettra en pièces et lui donnera sa part avec les infidèles.
Le jour du Seigneur viendra, mais il peut tarder. Car le Maître peut venir surprendre ses serviteurs à la première veille, et aussi bien à la seconde, à la troisième. Tant pis pour le serviteur qui croira son impunité assurée, parce qu'il dit : « Mon maître tarde à venir I »
L'incertitude du moment du retour implique aussi bien l'imminence du retour que les plus longs délais.
C'est dans ces longs délais que telles autres déclarations du Sauveur prennent leur valeur. Il faut que le grain de sénevé, qui figure le royaume moral, ait le temps de devenir un grand arbre oii les oiseaux du ciel trouveront un abri (Mat. , XIII, 31-33). Il faut que la semence jetée en terre, germe, grandisse, mûrisse, avant que le temps de la moisson vienne (Marc, IV, 26-29). Il faut que le maître de la vigne, qui retire sa vigne aux mauvais ouvriers, trouve le temps de la louer à d'autres, qui lui en donneront les fruits en leur temps (Mat., XXI, 41). <i C'est pourquoi je vous dis que le royaume de Dieu vous sera ôté, et qu'il sera donné à un peuple qui en produira les fruits » (Mat., XXI, 43). Il faut que « cet évangile du royaume soit prêché dans le monde entier, pour être un témoignage à toutes les nations ; alors viendra la fin » (Mat., XXrV, 14). Il faut que Jérusalem soit foulée aux
pieds des nations, jusqu'à ce que « les temps des nations soient accomplis » (Luc, XXI, 24). L'horizon de l'Évangile, qu'un pessimisme juif a voulu refermer en vain, s'ouvre large sur le monde et sur l'avenir : « Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé : et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation du siècle » (Mat., XXVIII, 18-20). Même dans l'hypothèse oti pareilles déclarations porteraient l'empreinte d'une tradition s'ouvrant peu à peu à de longs espoirs sur l'avenir du monde et de l'Évangile, qui oserait dire que ces longs espoirs n'étaient pas issus de l'enseignement de Jésus?
Si, dans la première génération chrétienne, il s'est trouvé des esprits disposés à A^oir dans l'attente d'un retour imminent du Christ sur les nuées du ciel un élément de la foi, — comme il s'en est trouvé pour vouloir imposer aux chrétiens la stricte observance du légalisme juif, — tout ce que nous savons être l'enseignement organique de Jésus nous amène donc à conclure que sa pensée n'était pas là.
a Vous n'avez pas reçu un esprit de servitude, pour être encore dans la crainte, mais vous avez
reçu un esprit d'adoption, en qui nous crions : Abba, Père I Cet esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Or, si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers, héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ, si toutefois nous souffrons avec lui, pour être glorifiés avec lui... La création attend avec un ardent désir la manifestation des enfants de Dieu... Jusqu'à ce jour, la création tout entière gémit et souffre les douleurs de l'enfantement. . . Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec patience... Le Christ est mort, bien plus, il est ressuscité, il est h la droite de Dieu, il intercède pour nous. Qui nous séparera de l'amour du Christ » *?
La foi au Christ entré par la résurrection dans sa gloire était le fondement de la confiance chrétienne. A la crainte du « jour de Jahvé », se substituait la joie d'être les enfants du Père qui est dans les cieux. On servait Dieu en l'aimant. Le royaume de Dieu apparaissait transcendant, confondu avec la gloire du ciel (/ Thess.j II, 12) : il était aussi bien l'effort qui y tend, car « le royaume de Dieu consiste, non en paroles, mais en œuvres » (/ Cor., IV, 20). La grande affaire était d'être au Christ, puisque par le Christ on était à Dieu. On était sûr