Maldonat, In Mat., XI
souvent dans un parfait non sens. On peut citer en exemple la parabole du mauvais juge :
Luc, XVin. ' Et il leur disait une parabole sur ce qu'il faut toujours prier, et point se relâcher. * Il dit : n y avait dans une ville un juge qui ne craignait point Dieu et qui n'avait d'égard pour personne. ' Il y avait aussi dans cette ville une veuve, qui venait lui dire : Faismoi justice de ma partie adverse, * et il ne le voulut pas pendant longtemps. Mais ensuite il dit en lui-même ; luicore que je ne craigne point Dieu et que je n'aie d'égard pour personne, ' néanmoins, parce que cette veuve m'importune, je lui ferai justice, afin qu'elle ne ^ icnne pas à la fin me rompre la tête. ' Le Seigneur ajouta : Vous avez entendu ce que dit le juge inique. ' Et Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus, qui crient à lui jour et nuit, et tardera- t-il à leur égard? ' Je vous le dis, il leur fera promptement justice.
Si nous disons que ce mauvais juge représente Dieu, nous blasphémons le Père qui est aux cieux. Si nous disons que cette veuve est la personnification de l'àme qui prie ou de l'Église, comment imaginer que l'àme ou l'Eglise en vienne à des voies de fait contre Dieu ? Mais, au fond, il n'y a là qu'une comparaison, qu'une leçon par contraste : si un mauvais juge cède à un plaignant irrité de ses délais, a fortiori Dieu, qui est bon, écoutera la prière du pauvre. Voilà toute la leçon que le Sauveur voulait donner.
Autre exemple dans la parabole des dix vierges ;
Mat., XXV. * Alors le royaume des cieux sera semî)lable à dix vierges qui, ayant pris leurs lampes, allèrent à la rencontre de l'époux. * Or cinq d'entre elles étaient lolles, et cinq sages. " Les folles, prenant leurs lampes, ne prirent point d'huile avec elles ; * mais les sages prirent, avec leurs lampes, de l'huile dans des vases. ° Gomme l'époux tardait, elles s'assoupirent toutes et -s'endormirent. " Mais, au milieu de la nuit, on cria : Voici l'époux, allez à sa rencontre ! ' Alors toutes ces vierges se réveillèrent et préparèrent leurs lampes. * Les folles dirent aux sages : Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s'éteignent. * Les sages répondirent : De peur qu'il n'y en ait point assez pour nous ^t pour vous, allez plutôt chez ceux qui en vendent, et achetez-en pour vous. " Pendant qu'elles allaient en acheter, l'époux arriva ; celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut iermée. *' Plus tard, les autres vierges vinrent, et dirent : Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous. " Mais il répondit : Je vous le dis, en vérité, je ne vous connais pas.
*' Veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour, ni l'heure.
Chercherons-nous qui est l'époux et qui est le marchand d'huile ? et qui sont ces vierges, les unes avisées, les autres étourdies ? Assurément, on ne saurait l'interdire aux chercheurs de sens mystiques, et c'est leur don. Mais, pour l'historien, cette parabole ne contient qu'un enseignement,
qui est d*être prêt pour l'heure imprévue de la venue de Jésus au dernier jour.
Mais si la parabole est cela, simplement, que faudra-t-il penser de celles qui contiennent des éléments allégoriques, ou qui seront môme de pures allégories? A en croire des critiques récents, ces éléments ne seraient ni primitifs, ni conformes au sens original des paraboles où on les a introduits. On n'a pas hésité à écrire: « Leur présence atteste que les évangélistes croyaient devoir attribuer aux paraboles un sens plus élevé que le sens littéral, mais, au point de vue de l'histoire, elle ne justifie pas cette persuasion, puisque le caractère adventice et le fâcheux effet des additions allégoriques démontrent que l'allégorie est superposée à la parabole comme un élément étranger. » On prononce ainsi l'exclusive sur la parabole des mauvais vignerons, intégralement, parce qu'elle est intégralement allégorique, et sur les explications allégoriques qui eiccompagnent la parabole du semeur, dans les trois Synoptiques, ou les paraboles de l'ivraie et du filet, dans saint Mathieu (Mat., XXI, 33-46; Marc, XII, 1-12; Luc, XX, 9-19). A ce compte, sans doute, la part d'allégorie introduite dans l'Evangile par la tradition immédiate serait bien restreinte, si restreinte qu'on aurait droit de s'en étonner : « En fait, les évangélistes n'ont appliqué leur conception
théorique de la parabole qu'à un très petit nombre de pièces et à quelques détails des autres. » Mais, « tout ce qui est allégorie, dans les discours attribués h Jésus par la tradition synoptique, vient de cette tradition, et doit être regardé comme une sorte d'explication jointe h l'enseignement authentique du Sauveur *. » Cette difficulté faite sur les paraboles n'est pas la seule.
Car, la parabole étant la chose très simple et toute claire que nous avons dite, comment peut-elle être présentée par les évangélistes comme une énigme dont parfois les apôtres eux-mêmes ne saisissent pas le sens? La parabole du semeur semble limpide:
Marc, IV. * Et de nouveau il se mit à enseigner au bord delà mer. Et il s'assemble autour de lui une foule si grande que, montant dans une barque, il était assis en mer, et toute la foule était à terre le long du rivage.
* Et il leur enseignait beaucoup de choses en paraboles, et il leur disait dans son enseignement:
' Écoutez. Voici qu'il est sorti le semeur pour semer.
* Et comme il semait, une partie tomba le long du chemin : et les oiseaux vinrent et la mangèrent. "^ Et une autre partie tomba dans un endroit pierreux, oii elle n'avait pas beaucoup de terre, et aussitôt elle leva, parce qu'elle ne trouva pas un sol profond ; *' et, quand le soleil parut, elle fut brûlée, et comme elle n'avait pas de
i. LoisY, p. 71.
racine, elle sécha. ' Et une autre partie tomba parmi les épines : et les épines montèrent et l'étouffèrent, et elle ne donna point de fruit. ' Et une autre partie tomba en terre bonne : et elle donna du fruit qui montait et croissait, et elle rapporta un [grain], trente; et un autre, soixante ; et un autre, cent. " Et il disait : Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.
Cependant, le Sauveur est aussitôt interrogé par les apôtres sur le sens de cette parabole :
Marc, IV. " Et il leur dit encore: Vous ne comprenez pas cette parabole? Et comment comprendrez- vous toutes les paraboles ?
** Le semeur sème la parole. " Ceux-ci sont le long du chemin oii la parole est semée [qui], lorsqu'ils ont entendu, aussitôt Satan vient et enlève la parole qui a été semée en eux. " Et de môme ceux-ci sont comme semés dans un endroit pierreux qui, lorscpi'ils ont entendu la parole, aussitôt la reçoivent avec joie; " et ils n'ont point de racine en eux-mêmes, ils ne durent qu'un temps ; survient-il une tribulation ou une persécution à cause delà parole, ils sont aussitôt scandalisés. " Et il en est d'autres qui sont semés dans les épines, ce sont ceux qui entendent la parole, *" mais [en qui] les soucis du siècle, la séduction des richesses et les autres concupiscences étouffent la parole, et elle devient stérile. " Et ceux-là sont semés dans la bonne terre qui entendent la parole, la reçoivent et portent du fruit, trente pour un, soixante pour un, cent pour un.
Jésus explique donc la parabole : il est lui-même le semeur, et la semence est son Évangile, et cet Évangile est ici balayé par Satan, là impuissant h germer ou étouffé par les épines ou stérile, et combien rarement la semence donne son fruit ! Le Sauveur, manifestement, fait allusion aux péripéties de sa propre prédication, qui nous sont ailleurs signalées en tant de traits des Synoptiques, et ne serait-ce que dans l'épisode cité plus haut du jeune homme trop riche. La clarté des allusions nous semble être telle qu'elle dispensait le Sauveur de s'expliquer, et l'on part de là pour conclure : C'est donc qu'il avait parlé à la foule pour n'être pas compris.
Marc, IV. " Et lorsqu'il fut en particulier, ceux qui l'entouraient avec les douze l'interrogèrent sur les paraboles, " et il leur disait : A vous il a été donné le mystère du royaume de Dieu ; mais pour ceux du dehors tout se passe en paraboles, " afin que voyant, ils voient et n'aperçoivent point, et que entendant, ils entendent et ne comprennent points de peur quHls ne se convertissent, et que les péchés ne leur soient pardonnes.
A s'en tenir à ces paroles du Sauveur, la parabole serait donc parfois une énigme, et celte énigme serait intentionnellement incompréhensible aux Juifs à qui le Sauveur l'aurait proposée. Les Synoptiques du moins présenteraient les choses
ainsi. Or, « comme les paraboles ont été très claires, et que Jésus n'a jamais parlé que pour éclairer ses auditeurs, la théorie des évangélistes n'est pas fondée en histoire, et le texte de Marc, dont les deux autres dépendent, ne représente pas une déclaration personnelle de Jésus. C'est une idée de la tradition, qui aura voulu expliquer par là la réprobation des Juifs ^ » .
A ces difficultés on peut répondre que, les paraboles étant des comparaisons, et les paraboles ayant trait au royaume de Dieu, il suffisait que la notion populaire de ce royaume différât de la notion qu'en voulait donner Jésus, pour qu'il y eût entre Jésus et ceux de ses auditeurs qui n'étaient point encore préparés un malentendu, et pour la foule une vraie difficulté à entrer dans la pensée de Jésus. Lors donc que Jésus dit: « Pour ceux du dehors, tout se passe en paraboles », il exprime que les apôtres, eux, comprennent le mystère, la nouveauté du royaume de Dieu tel qu*il est annoncé par Jésus, mais que la foule ne voit de la parabole que l'écorce, l'image, et, pour ainsi parler, le rébus, la parabole devenant ainsi pour elle une énigme, au sens qu'a aussi, chez les Juifs, le mot parabole. C'était là une inintelligence de fait, un aveuglement de fait : Jésus ne l'a point