L'enseignement de l'art dentaire
La réunion d’un Congrès international exclusivement consacré à l’art dentaire est un événement nouveau et qui peut être appelé à exercer la plus grande influence sur l’organisation et la marche générale de notre art.
Nous nous félicitons qu’une circonstance particulière, comme l’Exposition universelle de 1889, l’ait fait tenir ses assises à Paris,
Pour que cet événement produise pour l’avenir de notre art tous les résultats qu’on est en droit d’en attendre, il faut passer en revue l’ensemble de nos connaissances professionnelles, l’organisation et le fonctionnement de notre profession dans les différents pays du monde, et les progrès qui ont été accomplis le plus récemment, dans la dernière période de dix ans, par exemple.
Cet inventaire de notre avoir professionnel, fait en commun par des confrères dévoués à leur art et venus de tous les points du monde, la discussion compétente qui doit en résulter ne peuvent que mettre eu lumière les meilleures solutions qui devront être poursuivies pour l’avancement progressif et l’avenir de notre art.
Parmi les questions qui méritent d’attirer l’attention des congressistes, une des plus importantes est évidemment celle qui concerne l’étude de l’art dentaire, \'enseignement professionnel.
Quel est le mode d’enseignement de l’art dentaire dans les différents pays?
Quels sont les résultats obtenus par leurs méthodes ou les procédés spéciaux ?
Enfin quel est le meilleur mode d’enseignement ou au moins quels perfectionnements devraient être apportés aux méthodes ou aux programmes actuels pour faire des praticiens en état d’exercer dignement leur profession ? -
C’est ce que nous allons tâcher d’étudier dans cette communica-
oi l’on examine l’histoire générale de notre art, on remarque que, suivant la loi commune aux autres professions, l’enseignement de l’art dentaire se faisait, en France comme dans les autres pays, avant toute organisation professionnelle, h.Va.\àe àe l'apprentissage.
Un jeune homme qui se destinait à l’exercice de la profession de dentiste, possédant une instruction préliminaire plus ou moins étendue mais souvent fort limitée, car il était accepté jeune (15 à 16 ans), bien des fois trop jeune (12 à 13 ans), entrait comme élève, comme apprenti chez un praticien exerçant déjà.
Il y restait pendant un temps variable, 2,3, 4 ou 5 ans, suivant les conditions ou les praticiens, quelquefois six mois.
Puis le temps d’apprentissage terminé, et, suivant sa situation de fortune, il s’établissait à son tour ou entrait comme assistant (mécanicien ou opérateur) chez un ou plusieurs dentistes.
La plupart du temps l’apprentissage ne concernait que la prothèse, vu la répugnance des dentistes à admettre au cabinet d’opération, près de la clientèle dans le secret de leurs manœuvres, des élèves dans lesquels ils voyaient de futurs concurrents. Même au laboratoire, combien d’apprentis étaient tenus dans l’ignorance de petits procédés spéciaux, passant un temps considérable en courses, au nettoyage de l’atelier et des instruments. Aussi, dans ces conditions, l’apprenti était réduit le plus souvent à acquérir ses connaissances professionnelles un peu malgré son maître, par sa propre expérience, souvent à ses dépens, on mieux à ceux du public. Et, pour compléter tout cela, les connaissances théoriques qu’il n’avait presque jamais de son maître, il ne m lu iit les trouver ni dans une littérature professionnelle rudinii i i i- ilnut les quelques ouvrages qui la composaient étah iii riunr < . upnrt écrits pour la clientèle, ni dans des publicatiiih iicrindi pe-.-eiicdre à créer.
I. eli ve ai rivail ainsi, après une période variable, mais toujours longue, a une cnn naissance imparfaite de sa profession, mais qui, vu l’épn |Ue et l’alwence d’autres procédés, pouvait, dans la plupart des cas siillire pour nii permettre d’exercer à son tour.
H y apjir i nt eu partie de l’art du dentiste, la chirurgie den-
taire, ou la prothèse, quelquefois les deux, ou du moins ce qu’en ■savait le maître auquel il s’était adressé.
Il se perfectionnait par l’expérience, pouvait même réaliser quel- •ques petits progrès qu’il enseignait, ou plutôt, comme on le lui avait -montré, qu’il n’enseignait pas à ses confrères, avec lesquels il n’avait le plus souvent que des rapports désagréables ; il prenait des apprentis à son tour, pour se faire aider sans frais et les formait dans les miêmes conditions.
Comme on pense, les résultats de ce procédé d’enseignement étaient variables et dépendaient nécessairement de l’étendue des connais- •sances du maître choisi, de ses aptitudes à l’enseignement, de son bon vouloir, enfin du temps qu’il voulait ou pouvait y consacrer ; autrement dit, le maître pouvait être très instruit au point de vue professionnel, très apte à l'enseignement, très dévoué à son élève, mais il pouvait aussi plus souvent encore être ignorant, de mauvais vouloir, ou trop occupé de sa clientèle, trois conditions qui se présentaient quelquefois réunies chez la même personne et formaient autant d’obstacles à la formation de l’élève.
Au point de vue de l’enseignement, un pareil procédé était défectueux et contraire au progrès général.
On a fini par en sentir les nombreux inconvénients.
Sitôt que les dentistes ont eu entre eux des rapports un peu suivis, qu’ils se sont vus et connus, ils ont apprécié les avantages qu’ils avaient à se grouper, à unir leurs efforts, lis ont compris que, comme •dans toutes les professions, les résultats de cette union seraient aussi profitables à eux-mêmes qu’au public.
Grâce à cette entente, une des premières réformes abordées, après la fondation de groupements professionnels, fut celle du mode d’éducation, d’instruction du dentiste.
A l’apprentissage isolé, qui était condamné, on a tout de suite proposé de substituer l’apprentissage collectif, l’école professionnelle^ plusieurs élèves avec plusieurs maîtres, comme cela se faisait déjà dans quelques professions. On comprend combien les inconvénients •de l’apprentissage disparaissent avec cet autre procédé d’enseignement. Cette union de praticiens ayant des connaissances et des aptitudes différentes qu’ils mettent en commun permet de donner à l’élève un enseignement plus complet; elle facilite la connaissance et la propagation des progrès et des découvertes, pendant que la régularité dans l’enseignemement, le perfectionnement des méthodes et une surveillance réciproque en assurent le succès. 11 est inutile du reste d'insis-
ter sur ces avantages en présence du grand nombre d’Ecoles dentaires dont l’existence est actuellement la meilleure démonstration de la valeur du procédé.
Les premières écoles dentaires ont été fondées aux États-Unis.
La première fut celle de Baltimore. Les statuts en furent approuvés en 1839 et la première session ouvrit en 1840, sous la présidence de Horace H. Hayden, et avec Ghapuis A. Harris pour doyen. La seconde fut fondée à Cincinnati en 1845. Puis il s’en fonda successivement dans les principales villes des États-Unis. Elles sont actuellement au nombre de 28. Il en existe même une spécialement réservéeaux élèves nègres : le Meharry Dental Departement of central Tenessee college ‘.
Le même mouvement s’étendit en Europe, en Angleterre d’abords
La première école qui y fut fondée, fut l’École métropolitaine ouverte le 5 octobre 1859, sous la présidence deM. K. W. Richardson
Le 20 août 1860, une nouvelle Ecole dentaire fut inaugurée sousle titre d’Ecole de chirurgie dentaire de Londres.
La U® fut réorganisée et inaugurée en 1877 sous le nom de Collègenational dentaire, la 2“° le fut en 1860, sous le nom d’Ecole et d’Hopital dentaires de Londres, Depuis il en a été fondé plusieursautres dans quelques grandes villes, une en Ecosse, à Edimbourg,, une en Irlande à Dublin.
Après l’Angleterre, ce fut le tour de la France.
En 1879, à la suite d'un important mouvement de réforme, la première Ecole dentaire française fut fondée à Paris par le Cercle des^ dentistes, sous le nom à:École dentaire de Paris, sur l’initiative de l’auteur de cette communication ’.
Elle ouvrit sa première année scolaire le 10 novembre 1880 ; sonpremier directeur fut l’honorable M. Lecaudey, encore directeur actuellement. Trois ans plus tard, le 7 janvier 1884, était fondée la seconde école dentaire française, VÉcole dentaire de France, par l’institut Odontotechnique avecM. Andrieu comme président, et M. Brasseur comme directeur. Vers la même époque, en Suisse, fut crén l’Ecole deutaire de Genève, par le gouvernement de Genève.
Enfin plus récemment l’Allemagne suivit l’exemple en fondant TE—
t. Voir Dr Kuhn. L’art dentaire aux États-Unis.Vevïs, 1889, p. 31.
2. Voir l’Enseignement de l’art dentaire en Angleterre, par le Dr Galippepage 71.
1. Voir Fondation de l’Ecole et de l’Hôpital Dentaires libres de Paris, Historique, p. 4, lmp. Jeunet, Amiens, 1880.
cole dentaire deBerlin, puis de celle de Leipzig. En Russie on a fondé l’Ecole dentaire de Saint-Pétersbourg.
Ce mouvement ne s’est pas ralenti et dernièrement on apprenait la fondation à Tokio, au Japon, d’une école du même genre. ^ Gomme on le voit, cet autre moyen d’enseignement imagine pour la 1- fois aux Etats Unis, vers 1840 n’a cessé de se répandre dans le
monde entier pendant ce demi-siècle, tendant à remplacer partout
l'apprentissage, qui se trouve ainsi à peu près abandonne dans tous
les pays possédant une école dentaire.
Quel est le mode d’organisation le plus général de ces écoles? Elles sont toutes basées sur ce principe que l’art dentaire est «ne profession exigeant un enseignement spécial qu’on ne peut trouver entier dans aucune des facultés ou dans aucun des etablisse¬
ments d’enseignement existant précédemment.
Elles comprennent d’une part : l’enseignement théorique et pratique de la chirurgie dentaire ou dentisterie opératoire et de la prothèse dentaire; d’autre part, une étude spéciale des sciences physiques, naturelles .et biologiques dans leurs rapports plus ou moins directs avec l’art dentaire. . -i .•
Enfin elles réclament presque toutes, pour faciliter 1 assimilation de ce programme, des connaissances préliminaires déterminées.
Voilà les principes généraux sur lesquels repose l’organisation des écoles dentaires; tous les fondateurs s’en sont inspirés lors de leur création, aussi la constitution des écoles et la confection de leurs programmes ont-elles de nombreux points de ressemblance. Elles comprennent deux ou trois années d'études.
L’enseignement pratique de la chirurgie dentaire est donne sur le malade dans des cliniques ou hôpitaux dentaires, presque toujours adioints aux écoles. , , ■
L’enseignement pratique de là prothèse est donne dans les,laboratoires de l’école.
L’enseignement théorique est donné dans des cours ou , conférences. ... 1
Les unes, comme la plupart des .écoles,américaines par exemple, ayant surtout en vue la création rapide .des praticiens, négligèrent davantage l'enseignement scientifique pour porter toute leur attention et leurs, soins sur un enseignement technique limite a deux .ans avec de courtes sessions de S mois.
D’autres, comme les écoles anglaises ou celles de Geneve, tentent de rapprocher l’étudiant en dentisterie de l’étudiant.en medecine en
imposant à leurs élèves un enseignement scientifique plus étendu et donné dans une école de médecine.
D’autres enfin ont créé un enseignement spécial complet, empruntant aux sciences ce qu’elles peuvent avoir d’essentiel pour le dentiste pour constituer un enseignement scientifique suffisant, complément d’un enseignement technique aussi perfectionné que possible; elles n’ont pas cependant voulu que le temps consacré à l’enseignement scientifique fut assez étendu pour restreindre la durée de celui que nécessite l’enseignement technique, pensant que le temps, la faculté d’assimilation d’un étudiant sont limités et que ce sont des praticiens qu’on se propose de former.
C’est cette pensée qui a guidé les fondateurs de l’Ecole dentaire de Paris dans la rédaction du programme de cette Ecole.
Gomme nous avons contribué à sa création et employé depuis dix ans tous nos efforts à compléter et à perfectionner ce programme, qu’il nous soit permis de l’étudier en examinant les matières qui le composent, les méthodes adoptées, la durée des études, etc., afin d’essayer d’en déduire, comparativement avec ce qui a été fait à l’étranger, les meilleures méthodes d’enseignement de notre art. Dans ce but, nous reprendrons, pour l’examen du programme d’enseignement de l’art dentaire, quelques-unes des idées que nous avons déjà présentées en 1887 au Congés de Washington et que nous exprimions ainsi :
« Le programme d’enseignement de l’art dentaire devrait être, à notre avis, un programme spécial et contenir l’ensemble des connaissances composant la science dentaire et la série d’exercices pratiques devant rendre apte à exécuter les diverses opérations constituant l’art dentaire.
Si l’on examine attentivement le rôle du dentiste, on remarque combien la médecine proprement dite y tient une place restreinte : l’art, au véritable sens du mot, y occupe la place prépondérante; comment enfin, alors que le médecin ne fait qu’examiner le malade, reconnaître la maladie, ordonner le traitement, le dentiste doit exécuter l’opération, la restauration lui-même, et que, s'il est quelque peu thérapeute, il doit être encore plus habile artiste.
Aussi, s’inspirant de ces considérations, le programme doit-il avoir en vue le développement de l’habileté manuelle de l’élève. Il faut donc nécessairement que V enseignement pratique y occupe la place la plus importante. De même que c’est en forgeant qu’on devient forgeron, en art dentaire, on apprend à obturer ou à aurifier les dents en les obturant ou en les aurifiant.
L’étudiant dentiste doit donc : apprendre à soigner du extraire, restaurer ou remplacer les dents, en les soignant, les extrayant, les restaurant et les remplaçant suivant les divers procédés et méthodes employés, et cela sur les malades et non sur des cadavres comme l’ont indiqué quelques programmes d’examens d’Etat (Examen d’Etat en Belgique et Rapport Lefort en France). Gela constitue une des parties de l’enseignement pratique, enseignement clinique, l’étude pratique de la dentisterie opératoire.
L’étudiant doit également apprendre la fabrication des appareils de dents artificielles, de redressement, de restaurations buccales ou faciales, toutcequiconstitue en?\n\eL prothèse et l'orthopédie dentaires.
C’est encore un enseignement pratique qui est nécessaire, enseignement de laboratoire, et qui, plus encore que le précédent, exige de l’étudiant de l’habileté et du goût.
Mais quels que soient l’importance et les avantages incontestables de renseignement pratique pour l’étude de notre profession, il faut évidemment qu’il soit complété par un enseignement théorique, qui le commente, l’explique et permette de comparer et de juger les procédés et les méthodes.
Cet enseignement théorique doit donc contenir des cours sur les diverses sciences qui ont leurs applications en art dentaire. L’anatomie, la physiologie et la pathologie de la bouche et des dents, la thérapeutique et la matière médicale dans leurs applications à l’art dentaire, la physique, la mécanique, la chimie, la métallurgie appliquées et la prothèse.
Mais l'étudiant ne doit pas se borner à l’étude même approfondie des applications, il faut nécessairement qu'elle soit précédée, pour les sciences médicales, de leur étude d’une façon plus rapide que pour la médecine, mais pourtant suffisante pour en donner des notions générales et en faire connaître les grandes lois.
11 doit en être de même pour les sciences physiques et naturelles, c’est-à-dire pour la physique, la mécanique, la chimie, l’histoire naturelle, qui viennent former ainsi le début de cet enseignement théo,- 'rique.
Le développement du programme de l’enseignement théorique nécessite alors de la part de l’étudiant un certain degré d’instructio.n préliminaire. Cet enseignement préparatoire doit être assez étendu pour permettre à l’étudiant de comprendre et de s’assimiler facile,ment l’enseignement spécial, mais il ne doit pas l’être assez pour l’empêcher de commencer de bonne heure, vers seize ans au plus
tard, l’étude pratique de la prothèse dentaire, par laquelle il est bon de débuter dans la profession afin d’acquérir et de développer l’habileté manuelle.
' Ainsi donc, pour nous résumer, le programme d'enseignement de l’art dentaire doit comprendre deux parties distinctes :
1“ ün enseignement pratique (La prothèse dentaire {au iaboralom).
embrassant : ' La dentisterie opératoire {à la clinique'):
2o Un enseignement Ihéori-i 'l» Les sciences physiques et naturelles, que comptant des cours | 2» Les sciences médicales ou biologiques, spéciaux sur : ( 3“ Les sciences appliquées à l’art dentaire.
L'enseignement pratique et l'enseignement théorique peuvent être donnés simultanément.
Ce programme doit pour lui servir d'introduction, être précédé d'un enseignement préparatoire toi qu’on le donne dans les lycées et collèges des divers pays et notamment en France sous le nom d’enseignement secondaire spécial, limité à seize ans par exemple.
Ce programme ainsi indiqué répond à cette pensée de faire des praticiens suffisants. Il n’est et ne peut être qu’un minimum établi en tenant compte des nécessités actuelles de la vie, le temps et les dépenses qu’exigent son étude devant être limités, de telle sorte que ces considérations soient le moins possible une cause d’exclusion poulies candidats et une cause de surélévation des honoraires pour le public.
En 1802, un dentiste français, L. Laforgue, dans son Traité de l art dentaire ou Manuel des opérations de chirurgie qui se pratiquent sur les dents et de tout ce que les dentistes font en dents arlificieUes, obturations et palais artificiels (édité à Paris), indique ainsi les qualités nécessaires âux dentistes pour pratiquer avec succès :
Programme
Connaître l’anatomie et la physiologie en général, et particulièrement l’anatomie de la bouche, l’inflammation, la suppuration et la résolution, le ramollissement et la carie des os.
Connaître, au premier aspect, les constitutions et l’état de santé de chaque sujet.
Avoir une taille moyenne ; n'avoir nen de désagréable dans son apparence; avoir des dents bonnes et propres.
Avoir les doigts longs et menus, beaucoup d'adresse, de l'invention, une conception facile, un prompt et bon jugement, un caractère aima-
ble, doux, patient, complaisant et honnête. Il faut avoir une mise propre, sans luxe.
On remarquera combien , à part certains détails de moindre importance, nous sommes, dans les lignes générales, d’accord avec notre confrère de 1802.
Programme proprement dit