EFFETS DE L’ENSEIGNEMENT MÉCANIQUE
En voici un autre qui, avec une conscience scru^ puleuse, sans une seule faute sur les terminaisons, qu’il reproduit évidemment d’après le modèle de finir, conjugue se mal tenir, et qui, se trompant de radical, écrit sans broncher les 24 formes des 4 premiers temps de l’indicatif de la manière suivante :
Présent ; je malteis, tu malteis, il malteit, nous malteissons...
Imparfait : Je malteissais, tu malteissais...
Passé indéfini :fai maltei...
Le maître ayant fait recommencer le devoir, l’élève a pensé qu’il fallait prendre un autre tableau, et il a modelé tenir sur aimer. Je me tiente mal, tu te tientesmal, il se tiente mal... je me tientais mal... je me tientai mal, etc..
Osera-t-on soutenir qu’un tel pensum, même refait, aura contribué à apprendre à ce malheureux les formes du verbe tenir? Lors même qu’il serait mis en mesure, par ces déplorables procédés, de les débiter ensuite, saura-t-il s’en servir? Or, c’est là qu’est l’essentiel : une forme sans son emploi est comme un mot sans sa signification; du son, du vent, et rien de plus.
Il y aura lieu, pour appliquer la méthode d’observation, de se souvenir de ce qui a été dit plus haut, qu’il y a dans notre français une langue à la
fois écrite et parlée, et une langue seulement écrite. Or, l’enfant apprendra à l’école à écrire correctement, mais il sait déjà parler. C’est, par suite, sur la langue parlée qu’il faut fonder les premières observations. S’agit-il, par exemple, avant d’entrer dans le détail de la conjugaison du verbe, de donner à l’enfant l’idée de la personne, il faut soumettre à son examen nous parlons et vous parlez, qui diffèrent pour l’oreille, et non pas je parle, tu parles, où il ne s’habituera qu’après des années de pratique à mettre l’s, cette s que jamais il ne prononce, même en liaison.
Je n’hésite pas à dire que, pour la même raison, un cheval, des chevaux, lui donneront plus facilement l’idée du pluriel que un âne, des ânes Singulière méthode, dira-t-on, que de commencer par l’exception ! Mais cette idée de l’exception est vraiment trop grossière. Le pluriel de cheval, chevaux, est, comme on l’a vu plus haut, une application ancienne de la règle de l’s : c’est un pluriel régulier d’autrefois. Avec le système actuel, la plupart du temps, les formes régulières, celles qui ont survécu depuis les époques les plus anciennes, sont qualifiées d’exceptions ! Il ne faut pas s’y méprendre.
1. C’est pour cela que dans la Méthode Brunot-Bony (Cours préparatoire), p. 23, nous avons commencé l’étude du pluriel par animaux et chevaux.