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L'enseignement des beaux-arts

« La France, depuis plus de trente ans, est travaillée du fléau qu’on nomme Romantisme, qui détruit, corrompt le goût de l’art antique que notre grand et célèbre maître David avait fait renaître dans 6es admirables ouvrages, et que, depuis, on a tant outragé ! »

(Monsieur Ingres.)

Nous comprenons les attachements aux idées, nous aimons les convictions avouées, nous croyons à la foi des doctrines et nous admettons les entraînements de ceux qui se sentent le droit de parler de leur idéal. Niais nous savons que, dans l’ordre des temps, selon les besoins des hommes,

l’idéal qui suffisait hier n’est qu’une face de l’idéal nécessaire d’aujourd’hui ; que celui qui suffit aujourd’hui n’est qu’une face de l’idéal nécessaire de demain. Aussi reconnaissons-nous la légitimité de ces changements d’institutions, — * qui s’opéreraient doucement chaque jour un peu par la force des choses soumises à l’ influence de la pensée mûrie, si nous savions nous confier aux sages bienfaits de la liberté, — qui se font en général avec violence, parce que l’état de compression de nos sociétés, et surtout de nos idées sociales, enferme incessamment les uns dans une forteresse de privilèges à triples remparts, refoule incessamment les autres dans un camp d’opprimés militants.

Nous ne nous sommes donc point étonné, quand nous avons vu paraître le décret qui remanie l’Ecole des Beaux-Arts; point ému, lorsque nous avons entendu la voix des intérêts d’hier réveillés en sursaut sur le lit d’oublieuse insouciance, où ils s’étaient endormis. Au milieu de cette plaintive détresse, qui 11e manque pas de sonorité, nous trouvons néces-

saire de rechercher quelle part d'importance prend aux yeux des artistes et des esprits libéraux ce décret reconstitutif de l'Ecole des Beaux-Arts.

Nous le faisons , parce que l’opinion, longtemps étouffée sur renseignement des beaux-arts, rencontre aujourd’hui l’occasion de formuler le but de ses vivaces tendances, de dresser le bilan de ce qu’on doit aux réelles exigences du temps, et de résumer les droits de sa longue attente ; — parce (pie le décret est un gros événement, et que, s’il a soulevé des récriminations, il a motivé des adhésions parmi lesquelles il a été de notre devoir de nous inscrire; — parce qu enfin, quand on aime la liberté, c’est la bien servir que de rester près d’elle dans les évolutions les plus minimes et les plus inattendues qu’elle fait en notre faveur.

Au décret du 13 novembre, ont répondu les plaintes amères que l’Académie répand autour d’elle.

Pourquoi changer une vieille et noble institution qui porte notre gloire incontestée jusqu’au

foyer des autres peuples ? De quel droit détruire les prérogatives patriarcalement conservées sur la foi des traités, dans un sanctuaire qui ne fut jamais atteint? Au nom de quoi vient-on administrativement mettre la main sur des choses si vénérées qu’elles ont résisté aux temps et aux attaques réitérées des profanes coureurs d’aventures, des Vains agitateurs de l’opinion? — - Tant de crudité dans une mesure qui sape à sa hase le vieil édifice de l’idéal artistique de la France officielle, semble aux défenseurs de cet idéal une vraie calamité publique, et ils ne veulent pas en croire leurs yeux.

Essayons de trouver la lumière entre la radicale et nette profession de foi que contient le rapport de M. le surintendant des beaux-arts joint au décret, et les répulsions révoltées des académiciens invoquant leurs droits.

Le pays qui doit le plus à l’œuvre de la pensée, qui aime et chérit avant tout autre les monuments conservateurs de cette œuvre \ la France, qui possède le second capital du monde disponible aux satisfactions du bien-être, aux

spéculations de l’esprit, aux loisirs du cœur; la riche France, toute romantique et industrielle qu’on l’accuse de s’ être faite depuis trente ans, ne place pas moins aux premiers rangs de ses besoins, le culte et la culture des beaux-arts. Elle appelle à la servir un nombre considérable d’artistes : peintres, sculpteurs, graveurs, architectes, et, pour enseigner la jeunesse de ces artistes, une institution, l’Ecole des Beaux-Arts, s’ouvre unique à ceux qui se destinent à formuler un jour leur pensée en œuvres d’art. Une doctrine simple, courte, sentencieuse, y règne avec l’absolutisme d’une raison d’Etat. Elle s’y perpétue depuis plus d’un demi-siècle, abritée derrière le grand nom de son fondateur, assurée par le dévouement indiscuté de dépositaires toutpuissants, qui se renouvellent eux-mêmes dans l’ombre de leurs propres choix, nient le mouvement des idées libres et imposent au pays le culte officiel d’un dogme invariable.

Quelle est cette doctrine? où s’établissent les titres de noblesse qui consacrent sa durée et les droits qu’elle évoque en faveur de son éternité?

Cette double question vaut bien qu'on remonte aux origines.

Lorsqu* en 89 , la société, si violemment et si radicalement agrandie de quelques milliers d'individus à l’universalité des citoyens, voulut s’affirmer dans ses attributs divers, elle prit soudainement en tout des allures nouvelles. En quelques années et en vertu des droits imprescriptibles reconnus à chacun de ses membres, la France avait débordé sur le monde pour y proclamer elle-même son grand acte ; restauré ses vieux autels brisés d'abord, comme pour solenniser son omnipotence nationale; refait ses lois selon ses besoins; inventé la concurrence illimitée du travail, en déposant ainsi en elle le germe de l'industrie moderne ; créé d’autres mœurs, d’autres usages, d’autres modes, d'autres goûts; ouvert un champ neuf à des appétits intellectuels et moraux, avides d’expressions où toutes les pensées prenaient leur rang. Tant d'efforts si précipitamment entraînés vers un même but durent s'accuser d'emblée sous peine de compromettre l’œuvre com-

mune. Mais une si grande hâte ménageait ]>lus d’une insuffisance dans les résultats. Fit, si tout ce qui procède scientifiquement, par méthode, à l’aide du pur raisonnement; si tout ce qui n’a besoin, pour éclore, que d’expérience, de logique, de bon sens et de grandeur de vue, aboutit immédiatement en œuvres complètes, — et telle fut notre administration si large et si diverse, — il n’en fut pas de meme de ce qui, par essence, exige du temps, la forte concentration de la pensée, le frottement des idées, l’incessant et fin tâtonnement des sentiments ; — et tels sont les arts, qui restèrent en chemin. L’expression littéraire avorta net. Si on laisse au compte des manifestations immédiates de l’époque les grandes pages d’éloquence de notre tribune patriotique, quelques beaux rapports de 110s représentants, plusieurs proclamations aux armées, on reconnaît que c’est seulement loin de F entraînement révolutionnaire que la littérature ouvrit sa marche dans le sens du grand et beau mouvement littéraire de notre siècle. 11 suffit ici de nommer André Chénier et Chateaubriand.

Quant aux arts plastiques , on a cru et professé qu’ils avaient alors trouvé la formule expressive à laquelle devait se rattacher l’œuvre artistique de la société moderne. Constatons le sens de cette formule j et voyons si elle n’assimile pas son insuffisance à l’ insuffisance de l’effort littéraire de la révolution.

Il s’est trouvé un homme auquel il ne faut pas refuser le génie; il en avait. David possédait le souffle des grands sentiments et faction fébrile du révolutionnaire. Son fort esprit avait contemplé en face f avalanche du passé qui fondait, et il avait sous les yeux les restes d’un art qui, depuis un siècle, avait pu enfanter de grands talents, mais qui, ne donnant pour guide à ses prêtres que les maigres fantaisies d’un monde désœuvré et les niaises fadeurs de mœurs dépravées, ne rattachait l’artiste à aucun idéal élevé, n’entretenait pas devant lui le feu sacré nécessaire aux grandeurs de la pensée. David était appelé à réagir. Tout réacteur est un révolutionnaire, et tout révolutionnaire heureux est f instrument actif d’une idée simple, limitée,

facilement définissable et saisissable dans les faits. Quelle était donc la réaction indiquée, la réaction tranchée, la réaction reposante que devait concevoir l’esprit ferme et passionné auquel incombait la tâche de donner si soudainement un sens net à la révolution dans l’art? lY étaitelle pas dans la tendance accusée vers ce qui était l’opposé de la fantaisie, de l’imprévu, de l’incertain? Et quoi de plus énergique dans ce sens que l’effort dévoyé et presque oublié de la Renaissance, effort repris à nouveau, de reconstituer l’œuvre artistique de la belle et simple antiquité ? Quoi de plus attrayant alors pour David, pénétré de son grand rôle dans la révolution, convulsivement talonné par les événements, passionnément con vaincu à mesure qu il était entraîné? En cela, d’ailleurs, 11’était-il pas d’accord, ne marchait-il pas à l’unisson avec tout son temps, qui, demandant chacune de ses inspirations aux nécessités du jour, cherchait ses modèles ou ses exemples dans les vertus civiques de l’antiquité? Et ce n’est pas un des côtés les moins curieux de la révolution que cette maladie

sublime de tout un peuple, qui, passagèrement, en dehors de ses idées et de ses mœurs séculairement conquises, se met à suivre unanimement des maximes de Bru tus et de Caton, comme on suit le son du tambour ou du clairon pour marcher au combat. Cette course à l’antique fut le procédé nécessaire, paraît-il, de la grande actualité. David s’y précipita, et, par là, il fut un grand inspiré de l’art. Il faut l’admirer : il fut de son temps. Du reste, dominé par l’art qui avait fonctionné avec le plus d’unité, il y puisa avec ardeur des ressources d’autant plus fécondes alors, qu’elles avaient l’intérêt de la nouveauté, donc le caractère de la révolution. Poussé vers Rome et vers Athènes, l’esprit absolu et dogmatique du grand artiste conclut à la théorie du beau invariable, du beau circonscrit dans les types, du beau trouvé une fois pour toutes dans les contrées privilégiées, du beau né en Grèce, réédité à Rome, nécessaire en tous lieux et en tous temps. C’est de cette doctrine et de son grand talent que découla son œuvre, c’est en elle qu’il mit l’âme de son école, autour d’elle

que gravitèrent les forces (le cette école, et en son nom que se fit l’incessant renouvellement de cette dernière.

L’œuvre personnelle de David, sa peinture, peut se comparer aux plus beaux morceaux d’éloquence de nos athlètes de tribune révolutionnaire. C’est une grande page du temps, un témoignage, un monument de la puissance d un maître atteignant au sublime de 1 héroïsme qui attire, mais qui n’intéresse qu’une partie de nos facultés. Cette œuvre reste spéciale à son temps et très-belle; mais l’immense talent qu elle consacre dans la fine distinction des contours, dans la noblesse des attitudes, dans la science des dispositions, ne lui donne pas entrée dans le nôtre. Nous avons d’autres exigences : il faut nous parler autrement . Deux artistes, qui se détachent de David et de la révolution, en faisant la chaîne vers nous, attirent bien autrement nos sympathies modernes. Prud’hon et Gros prennent, en effet, dans les arts plastiques, les places et les rôles que nous avons assignés plus haut à A. Chénier et à Chateaubriand en littérature, et

nous permettent d’écrire que la formule hâtive de l’art traduite dans l'œuvre de David n’a aucun titre à la permanence et surtout à la suffisance qu’on lui a accordées.

En a-t-elle plus dans son école?

Non! ce Saint-Just de l’art, ce fougueux révolutionnaire, ce cœur de Spartiate, cette âme sans tendresse, cet insensible aux grandeurs du Christ, ce patriote drapé dans une toge de citoyen romain, ce fervent disciple de Socrate, cet admirateur consciencieux et passionné des statuaires grecs, cet artiste consommé n’eut ni le tempérament, ni l’éducation qui conviennent au dépositaire d’un dogme auquel pourrait être assujetti l’artiste de tous les temps. Non! cet homme ne porta pas en lui les horizons variés et lointains devant lesquels devaient penser et rêver les penseurs de notre art contemporain. Le cadre étroit, en face duquel il se trouva et dans lequel il planta le dogme limité de ses convictions raisonnées, n’étouffa pas en lui la puissance de l’artiste ; il sut le remplir de son œuvre, le protéger de ses théories absolues, le défendre cou-

rageusement, violemment même, contre les entraînements des rêveurs, des idéologues, comme on disait ; il s’y développa avec plénitude ; il y fit entrer tout son temps, qu’il y soumit despotiquement dans les diverses branches de l’art. Toutes y passèrent, confessant aux pieds du maître que l’art se réduisait dans ses moyens à un procédé unique : le dessin; dans sa science, à une connaissance unique : l’antiquité. 11 força la statuaire dans l’étude contemplative et l’interprétation concentrée d’un magnifique passé; il conquit à la toile du peintre le bas-relief de la tragédie' héroïque; il posta l’architecte au pied de l’édifice antique, comme une sentinelle perdue sur les derrières de l’art; il cantonna tonte l’architecture dans les portiques, les ordres et les profils restitués de la Grèce. Cette œuvre fut vaillante et bien conduite. Combien il est bon de l’admirer comme œuvre caractéristique d’une grande époque, combien il est juste de poser sur le front de son auteur la couronne indéniable du génie révolutionnaire ! Mais quelle erreur, quelle faute, quel malheur qu’une confusion passion-

née puisse, de 1 incarnation artistique d’un temps dans une vie d’homme, faire l’incarnation de l'humanité entière, vivant incessamment de sa propre vie, dans la pensée résumée de cet homme ! L’école de David est incomplète, insuffisante, comme toute école. Rien de ce qui émane du sentiment, d’où découle ce que nous pouvons appeler, en peinture , couleur et lumière des choses; en sculpture, expression vive des passions; en architecture, mariage intime des formes avec la ressource des moyens et de h expression de ces formes avec la destination des œuvres, rien de cela n’y trouvait sa place, même en avenir. Aussi était-elle appelée à durer un temps ; aussi devait-elle un jour motiver une réaction.

Pourtant, -l'immense respect qui ent ourait le maître, le relief imposant que celui-ci trouvait dans ses œuvres avaient créé une force d impulsion qui devait agir longtemps sur notre époque. Tout ce qui s’est fait depuis le premier empire jusque aujourd’hui, comme enseignement officiel de l’art, n’est que le développement de

l’œuvre de David, et nous vivions encore hier sous sa tutelle absolue, officiellement régie, constamment administrée par un corps respectable, mais immuable dans la doctrine. Telle était l’école qui, se renouvelant elle-même, et n’ayant par cela même jamais dû songer à modifier ses idées, vient d’être destituée de son rôle important par le décret du 13 novembre.

Nous savons admirer les doctrines qui ont eu leurs raisons d’être, et nous respectons profondément les serviteurs de ces doctrines qui, y ayant consacré leurs vies, leurs longues vies, en sont devenus les illustres représentants, et ont attaché leur propre gloire au faisceau commun, comme le vieux gentilhomme, après la tâche accomplie, accrochait son écusson vainqueur au trophée nobiliaire de ses pères. A de semblables titres accumulés sur la tète d’un grand mérite, nous ne savons marchander ni les honneurs, ni la vénération, et nous sommes de ceux qui les versent avec plénitude.

Mais quand nous voyons F Académie, par la voix de son chef suprême, déclarer l’omnipo-

tence et l’invariabilité d une doctrine circonscrite et limitée ; quand nous entendons cette voix réclamer, au nom de la liberté, la perpétuité d'un sanctuaire d'idées qui ne se laissent ni analyser ni discuter, nous répondons, au nom d’une liberté plus large, celle qui marche de conserve avec le temps dans ses évolutions, celle qui vit au milieu des exigences variables des sociétés, celle qui laisse à ces exigences le soin de se faire jour et la certitude d'être servies comme ont été servies les exigences des générations passées.

Forts de nos respects pour ce qui a été, nous ne voulons pas manquer à ces respects; mais nous voulons affirmer que nous sommes.

M. Ingres assure « que le véritable but de » l’art ne se poursuit que par les études classi- » ques de la nature, de l’antiquité grecque et » romaine, des beaux temps de la Renaissance, » de Raphaël et des plus beaux siècles de l lta- » lie. » Il ajoute : « L’Ecole des Reaux-Arts n’a » pas d'école de peinture proprement dite, elle » n’enseigne que le dessin; mais le dessin est » tout : c’est l’art tout entier. »

L’illustre académicien, le grand maître d’aujourd’hui, est bien le noble et vaillant continuateur de son propre maître David. La doctrine du continuateur est absolument la doctrine du fondateur, reçue en héritage et gardée saine et pure jusqu’à nous.

Mais, si cette doctrine est la seule de laquelle l’art puisse s’inspirer, si l’antiquité et les époques citées par M. Ingres doivent seules défrayer les études utiles à renseignement des arts; s il n’y a dans le cours des temps, dans les traces des hommes répandus en d’autres contrées que L Italie et la Grèce, rien qui puisse servir à élever l’artiste, à fortifier en lui les ressources utiles à l’interprétation des idées et des besoins de son époque, il faut, et c’est d’inévitable logique, affirmer aussi que notre enseignement des beauxarts, tel qu’il était hier, en plein et libre exercice, répondait à toutes nos exigences actuelles. En est-il donc ainsi ? Examinons.

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