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LA CHUTE DE LA DOCTRINE OFFICIELLE DES BEAUX ARTS

Pour peu que le temps s’eu mêle* dans les institutions des hommes issues de cette tentative perpétuellement vaine de créer l;immuable, on y voit bientôt s’infiltrer^ comme par nature, des germes de vie indépendante, qui poussent, grossissent et creusent l’édifice jusqu à la ruine. L’Ecole des Beaux-Arts n’a pas échappé au douloureux développement de cette longue et mortelle maladie.

Depuis 1830, on avait successivement vu

s’ouvrir autour du sanctuaire académique des ateliers qui, ne relevant de l’Ecole que par les conditions réglementaires de l’enseignement, rejetaient l’absolutisme de la doctrine pour puiser dans les nécessités de l’époque les inspirations directrices de leurs études. On pourrait, à des degrés divers d’indépendance, rappeler une dizaine de maîtres, tous insoumis, au milieu desquels se détache un homme qui a conquis sur notre temps un relief mérité par son caractère, ses œuvres, sa saine continuité d’enseignement, son immense prestige sur la jeunesse. Entre ces ateliers plus ou moins réfractaires, celui de M. H. Labrouste fixait l’attention par le nombre des élèves, l’ardeur des études et la persistance dans la voie choisie. Là, plus qu’ ailleurs, mais indiquant bien le mobile naturel du temps, les jeunes gens, inquiets de suivre la trace librement ouverte par le maître, cherchaient dans une laborieuse analyse des questions qui leur étaient posées, le sens caractéristique de ces questions, le côté dominant de l’œuvre à prévoir, le sceau d’originalité légitime que lui devait

imposer l’art, cette expression ultime de l’entente lumineuse des choses. Là, peu à peu, dans les deux entretiens de l’expérience et de l’observation, on avait découvert qu il n’y a pas si minime sujet d’architecture qui ne comporte au fond le germe d’un accusatif toujours neuf, dont le développement, poursuivi avec tact ou élévation, est un monument digne d’attention. Là, on s’était graduellement débarrassé de l’impédiment des proportions abstraites, des symétries absolues, des régularités préconçues qui voilent, sous l’habileté creuse qu'on en acquiert, le nœud réel et solide des véritables solutions artistiques. On pensait beaucoup, on travaillait avec passion. Quand on rencontrait devant soi la composition d’un de ces thèmes, que les concours de l'Ecole faisaient surgir tous les mois, on s’inquiétait peu des plaisances de la doctrine officielle ; on épousait par la pensée son sujet ; on en creusait les profondeurs; au lieu de le caresser et de le capter comme un ami complaisant, que l’on affuble de sa propre garderobe au risque de le rendre méconnaissable, —

ce qui était le procédé doctrinaire, — on découvrait courageusement le sens vrai de l’œuvre, puis on 1 ’ écrivait franchement et laborieusement dans un agencement de lignes et de formes spécialement trouvées; et l’on était content lorsqu’on aboutissait à un parti architectural qui, manquant rarement d’attrait, donnait satisfaction à l’ auteur, soutenait le courage du maître et entraînait la famille entière des jeunes penseurs groupés autour de lui. Il se faisait ainsi aux environs de l’Ecole un mouvement salutaire de vie bruyante qui pénétrait le sanctuaire, mais qui n’y cueillit jamais une palme. La fine, suave et rêveuse élévation d’âme de M. Dubau, le libéralisme artistique de M. Léon Yaudoyer, la concentration méthodiquement recueillie de M. Danjoy, F imagination ingénieuse et chaude de M. Nicole, entretenaient encore le flot des étudiants passionnés, qui usaient à peu près inutilement le seuil des loges où se gagnaient les prix. Enfin, une brise légère, demi-piquante, demi-rafraîchissante, apportait aux oreilles des professeurs de l’Académie le plaintif bourdon-

Uement des platoniques amours de AI. fiarnaud pour son temps, et les échos comptés du rationalisme gréco-moderne de AI. Constant- Dufeux.

Il y avait dans cette concurrence d’efforts trèshétérogènes, qui venaient battre les portes du palais des Beaux— Arts, semer les camps sous ses portiques et entretenir dans ses cours le vif contact des opinions, comme un avertissement salutaire qui trahissait l’espoir des opposants de se voir un jour écoutés, mais qui servit tout an plus à distraire un moment de leur quiète suprématie les maîtres du lieu. Du reste, vingt ou trente ans de cette lutte sans issue, sans autre encouragement qu'une foi sincère dans les réelles exigences de la société, semblaient faire de ces jeunes ateliers et de leurs chefs des phalanges de martyrs, auxquels n'était réservée aucune compensation humaine. Peu à peu les maîtres quittèrent le champ du combat, laissant derrière eux des hommes plus jeunes, éduqués à 1 indépendance, disséminés aujourd'hui dans le pays, et nourrissant l'espoir de voir un jour

leur art débarrassé des liens académiques qui en étouffaient la vie.

L’Ecole aurait pu observer un autre fait trèsisolé, mais très-caractéristique, de la singulière méprise dans laquelle elle entretenait le pays malgré lui. 11 y avait un homme qui avait apporté dans l’art, — chose rare, — une jeunesse pourvue de tous les luxes d’instruction première dont se parent les éducations les plus soignées, auquel la nature avait réservé toutes les ressources utiles à celui qui doit un jour servir d’interprète entre la vérité et son temps : amour du vrai, indépendance de caractère, passion du travail, audace dans la lutte ; et, pour servir cela, un mariage de moyens qu’on ne rencontre pas d’ordinaire : un crayon habile et séduisant doublé d’une plume solide et facile. M. Viollet- Le-Duc, résunîânt, coordonnant et complétant les documents que des esprits sagaces et curieux avaient découverts , constituait à lui seul le monument à la fois historique, littéraire et figuré des richesses de notre architecture nationale. Son livre est rempli de faits dont la connais-

sauce est indispensable à 1 architecte , comblé d’illustrations saisissantes et fécondes, riche d’aperçus généralisant des observations bien groupées; il fait ressortir d’un champ nouveau un tableau digne, par sa plénitude, de faire pendant aux beaux tableaux de la pure antiquité ; il nous montre dans nos propres annales monumentales le témoignage irrécusable d’un travail sut generis , qui a duré plusieurs siècles, auquel a pris part toute la portion vivante et croyante de la société, et d’où l’artiste peut tirer cette bonne leçon : que l’art appelle l’étude partout et dans tous les temps ; qu’il laisse des traces dignes d admiration toutes les fois qu’il a librement fonctionné chez les peuples et qu’il a traduit dans ses œuvres les idées , les coutumes et les mœurs de ces peuples. Cela ressort manifestement du livre de M. Viollet-Le-Duc. Qu’a fait T Académie en face de cet ouvrage, qui occupe aujourd'hui une place si grande et si légitime dans les bibliothèques des travailleurs? Qu a-t-elle fait de cet excellent livre d’enseignement artistique? L'a-t-elle seulement lu? Nous aimons mieux ne le pas

croire que d’expliquer autrement la persistance avec laquelle elle a toujours si violemment nié ou repoussé son auteur, avec laquelle elle l'a toujours si imperturbablement montré au doigt comme un gothique ressuscité et dévoré de l'idée de jeter tout son temps dans la copie servile des œuvres du moyen-âge. Rien n’est plus faux, n’est plus inadmissible pour tous ceux qui ont suivi ce beau travail de M. Yiollet-Le-Duc, et c’est pourtant tout ce que l’Académie a su dire ou laissé dire autour d’elle sur ce vaillant et brillant soldat de la liberté dans l’art.

Mais ce n’est pas tout. Ce temps était si plein dans ses besoins, si éloquent dans ses appétits, que les signes se montraient partout. Notons-en deux encore.

Une publication périodique , dont le succès toujours croissant date de plus de vingt ans et qui a tiré sa force et sa vie de sa constante communion avec les exigences de la société moderne, la Revue d’ architecture , qui est aujourd’hui si répandue dans tous les pays, et qui est un excellent texte d’enseignement architectural,

n’a pas cessé dans un langage aussi ferme que convenable, de rappeler à l’école quelle barrière sa doctrine étroite mettait à l’influence qu’il était si désirable de lui voir reprendre, quelle lacune déplorable elle laissait se produire et s’élargir dans son propre sein. En vain, la plume ardente de J\I. César Daly,» analysait-elle avec une verve remarquable les concours du palais des Beaux-Arts; en vain, à côté des projets gravés des ateliers dissidents, faisait-elle

valoir les tendances curieusement concordantes de ces derniers; en vain, mettait-elle au jour tout ce que les besoins du temps traduisaient en œuvres réalisées en France et à l’étranger, et montrait-elle ce que ces œuvres comptaient de possibilités conquises dans la science appliquée ou dans l’expérience consacrée ; en vain, par une politique des circonstances qu’on doit louer, mêlait-elle souvent à ses publications les œuvres même des maîtres ou des amis de l’École ; rien ne fut écouté.

Enfin, et pour esquisser à peu près complète-

singu-

lièrement maladif se trahissant partout, on avait pu voir s’élever, dans un domaine tout différent, une chaire d’enseignement où s’était produit et très-énergiquement accusé un effort de même tendance. Depuis tantôt dix ans et devant l’un de ces grands publics libres qui occupent les amphithéâtres de nos premiers établissements d’instruction, on nous entendait professer nous-même (1) :

« Que toute œuvre d’art est l’expression d'une » idée formulée sur un besoin actuel: que ce » besoin peut procéder de l’intelligence, du cœur » ou de la matière, ce qui donne à l’art toutes » les applications, depuis les plus élevées jus- » qu’aux plus humbles; que la solution artisti- » que est essentiellement liée au problème posé ; » que jamais il ne s’est rencontré deux problèmes » d’art identiques et qu’il ne peut, par consé- » quent, pas exister deux solutions artistiques » semblables; que la tradition monumentale,

(1) Cours de constructions civiles au Conservatoire impérial des Arts et Métiers,

» considérée comme lien commun où l'on puise » des formes consacrées, est fausse et n enfante » ([lie des œuvres assimilables aux œuvres de » l’industrie, dont le rôle est la reproduction : » que l’artiste, esclave (le son sujet, est libre (b* » son expression, qui est d’autant meilleure, » d’autant plus élevée, qu elle est plus restée » dans le sujet, qu’elle s’y est plus développée; » (pie la tradition, considérée dans les rapports » de l’expression monumentale avec la destina- » tion spéciale des œuvres conservées, est un » sujet d’études indispensables à l’architecte, » dans tous les temps et chez tous les peuples; » que lorsqu’il y a concordance parfaite entre » cette expression et cette destination, on ren- » contre la beauté dans l’art; que le but de l’art » est cette concordance harmonique ; que pour » y atteindre, et, une fois bien librement maître » de son sujet, l’architecte se heurte toujours aux » difficultés et aux empêchements de la matière; » que ces empêchements sont d’autant moindres » qu’il est plus connaisseur de cette matière, » plus habile à en tirer parti : — qu’en résumé,

» 1 architecte doit élever assez haut ses eonnais- » sanees générales poux* savoir apprécier dans » leur plus large portée, les besoins auxquels x> seâ œuvres doivent repondre: — qu’il doit » avoir recherché dans le passé toutes les solu- » lions où l'harmonie est flagrante entre 1 ex- » pression et la destination des œuvres, pour » connaître la portée possible de son art. jamais » pour se fier à des formes édites d’avance; — » qu'il doit être savant dans b usage de la rna- » tière, et, qu'à ce compte, il ne lui est jamais » permis de délaisser les facilités que lui con- » quièrent la science et b expérience ineessam- » ment en progrès. »

On peut et l'on doit se demander comment tant de symptômes dissidents à coté de la persistance de l'Académie n'aboutirent pas à constituer un faisceau condensant en lui seul une organisation indépendante et assez complète pour répondre aux exigences du temps: comment sous la seiüe impulsion des besoins et avec les ressources de capitaux intelligemment groupés.

il no se lit pas une école libre* des beaux-arts ou simplement une école libre d'architecture, comme il s’était fait, trente ans auparavant, une école libre de l’industrie. L’Ecole centrale des arts et manufactures n’eut ni plus, ni de* meilleures raisons de surgir en face de l’Ecole polytechnique. 11 faut le reconnaître, ce pays, si peu fait à se suffire pour son initiative propre, se fit défaut à lui-même une fois de plus en cette occasion. A côté du bel exemple qu’ont donné en 1829 et des succès qu’ont recueillis depuis les fondateurs de l’Ecole centrale, il faut regretter ce manquement à l’appel des circonstances, cet oubli de reprendre l’enseignement dépassé de l’art, par une solution qui eût tout ménagé, tout arrangé, tout assuré. L’Académie et son école restaient, comme elles l’entendaient, ce qu’elles étaient. Celle-ci s’enfermait dans son dogme, ne voulant rien voir au temps qu’elle laissait passer. Bravo! C’était son affaire. Ceux à qui elle ne suffisait pas, allaient à l’autre école, à l'école libre, qui emplissait ses amphithéâtres de cours bien nourris, qui ouvrait son enseignement à

toutes les solutions modernes, qui alimentait ses ateliers du feu sacré de la liberté de penser, qui, sur le brasier ardent des innombrables besoins architecturaux, incessamment produits, faisait bouillir le cerveau de ses élèves et préparait l’éclat d’un art jeune, franc et vrai, auquel n’eût manqué ni l’élévation ni la noblesse.

Mais il n’en fut pas ainsi. Si l’Ecole des Beaux- Arts a failli dans un sommeil que rien n’a pu troubler, T initiative du temps a failli dans l’oubli de son rôle indiqué. L’art s’est amoindri et l’on peut dire que l’architecture a disparu. Au milieu de ses élans bruyants et continus, l’industrie haletante et féconde, l’industrie habile à produire l’œuvre nécessaire, banale et inachevée de la pensée vraie des sociétés, inapte à poursuivre cette œuvre jusqu’à la formule touchante et sentie, qui la transforme en monument durable, l’industrie traversait ce temps comme un envahisseur, qui broie tout sur son passage. Autour de l’art, on eût dit un cbamp des morts où passaient des soldats désarmés, sombres porteurs de plaintes et de larmes, comme pour détacher

en vigueur les cris d’allégresse qui accompagnaient le monde vainqueur des machines et des outils.

Un beau matin, — peut-on s’en étonner? — la tempête se déchaîne, qui vient labourer le champ trop longtemps abandonné. Un décret paraît et l’Ecole est réorganisée. Elle échappe à la tutelle de l’Académie pour rentrer sous la direction immédiate du ministre, auquel elle ressortit. L’administration a trouvé une fois de plus l’occasion de tenir la place de T initiative propre aux intérêts privés. Tant pis pour notre éducation de peuple libre; mais tant mieux pour l’art. Tant mieux qu’en France, et en tête d’un enseignement renouvelé, on ait osé placer le principe du libre développement des facultés intellectuelles, le devoir de ne pas calfeutrer la pensée de l'artiste dans le cadre étroit d’une expression artistique temporaire et localisée, et la nécessité d’élever le niveau des connaissances acquises. M. le comte de Nieuwerkerke, en écrivant le beau rapport qui sert d’introduction au décret, a montré qu'il était de son temps, qu’il l’avait suivi et interrogé

en observateur consciencieux ; et c’est parler au nom de ses véritables intérêts, que de parler comme il l’a fait.

Le décret est un fait. Il a des conséquences négatives qu’il faut reconnaître. 11 bouleverse ou étonne des intérêts, dont les réactions défensives sont respectables, mais qui ne peuvent influer sur l’appréciation de la portée directe de l’acte, parce qu’ils ne sont que les intérêts d’une compagnie, laquelle n’est pas l’enseignement lui-même. Nous jugeons la mesure en elle, et nous nous demandons quel remède elle apporte au mal signalé, quels avantages elle offre, ce qu’elle permet d’espérer.

A ces trois questions nous nous répondons :

En destituant de son rôle officiel et exclusif la doctrine de David déplacée et insuffisante à notre temps, et en ménageant à l’enseignement l’accès de toutes les manifestations artistiques communiant avec l’œuvre sociale, elle substitue le mouvement à l’immobilité, la vie à la mort. — En remplaçant des chaires vides, ou insuffi-

samment occupées, par des chaires qui seront forcées de se défendre pour être conservées, de se développer, de se compléter pour se soutenir, elle substitue le savoir possible et probable à une ignorance certaine et impossible. — Elle crée un enseignement effectif au lieu d'un enseignement qui n’existait plus que de nom. — Far le renouvellement ménagé de ses professeurs, par la modification permanente du personnel des jurys, elle rend l’enseignement sensible aux avertissements de la critique, et, par là, susceptible de perfectionnements incessants. — Elle ouvre les portes des concours de l’Ecole à tout le monde et, par là, elle assure le libre développement de tous les efforts utiles. — Si ce temps est déshérité de véritables éléments d’art, comme quelques esprits chagrins le prétendent, elle le met, il est vrai, en situation d’accuser promptement sa défaite, ce que rien ne pourrait empêcher en fin de compte; mais, s'il est riche au contraire, puissamment riche en besoins inassouvis du côté de l’art, ce que nous croyons, la mesure prise lui donne la plus belle

et la plus féconde de toutes les dots : la liberté.

11 nous importe peu de savoir ici, si abaisser à vingt-cinq ans la limite d’âge des lauréats de Rome est plus avantageux que de la maintenir à trente ans; si, en ouvrant les chaires à toutes les capacités utiles, il est plus judicieux de restreindre l’entrée des amphithéâtres par des cartes, que d’entourer ces chaires laborieuses d’un public d’autant plus entraînant pour le maître qu’il est plus libre, plus varié dans la curiosité qu’il apporte. Nous serions à priori pour les solutions les plus simples et les moins restreignantes. Mais tout cela est affaire de règlement et d’expérience, et nous nous reprocherions d’y trouver motif à diminuer notre approbation. Nous sommes avec le décret pour les grandes et fortes raisons que nous venons d’exposer. Elles nous suffisent amplement. Nous y sommes, malgré le doute de quelques esprits libéraux, qui nourrissent leur hésitation de la crainte de voir l’enseignement

de l’art passer du despotisme oligarchique d une académie au despotisme bureaucratique d’une administration. Despotisme pour despotisme, restons tranquilles. — Toute administration a ses tyrannies, et celle des bureaux est immense, nous le reconnaissons. Mais nous défierons l’administration qui va régir l’Ecole de maintenir sa complète en face des critiques violentes qu'elle a soulevées et qui dureront, sans maintenir intactes les libertés de doctrines auxquelles elle a fait appe l . Elle pourra avoir et elle aura ses préférences plus ou moins légitimes des personnes, ses faveurs même; c’est dans l’essence des choses et des hommes. Mais, de fondation, elle est appelée à substituer la liberté à l'autorité, sous peine de voir transformer sa victoire en défaite, et, par sa constitution même, elle est inapte à perpétuer une doctrine exclusive, s'il lui prenait fantaisie d’en inventer une. Encore une fois, nous sommes pour le décret.

Et maintenant nous dirons aux professeurs :

Ouvrez vos cours avec confiance; faites l’oeu-

vre de vos convictions ; ne reculez pas devant la nouveauté de la tâche ; évitez la discussion des théories de la veille. — Vous n’avez pas de temps à perdre; soyez affirmatifs. — Vous avez tant de choses à affirmer ! passé, présent, avenir sont si pleins pour vous! L’intérêt naîtra vite, et, comme la critique vous suivra de près, votre rôle d’affirmation se doublera d’un rôle défensif qui animera vos amphithéâtres.

Nous dirons aux jeunes artistes :

11 est possible que vous n’alliez qu’à contrecœur à la chaire des successeurs de vos maîtres d’hier. Pourtant, souvenez-vous que ces chaires étaient silencieuses et que vous aviez perdu 1 habitude de les entourer. Recueillez-vous; donnez la belle part de vos cœurs à ceux que vous suiviez dans l’étude; assurez-leur cette légitime reconnaissance qui leur est due ; et même gardez-leur librement votre foi dans leurs idées, si telle est votre tendance. Mais apprenez à apprendre. S’élever par le savoir ne fait tort à personne, et fait beaucoup de bien à soi. Allez

au cours.

Et nous dirons avec respect et conviction aux maîtres de l’Ecole d’hier:

Votre foi constante est un bel exemple. Assurez à cet exemple un beau lendemain. De même que, pour bien produire, le sol qui nourrit les hommes demande certaines rotations dans la culture, de même le sol de l’art veut être tour à tour ensemencé de graines diverses. Il y avait trop longtemps que vousy entreteniez les mêmes plantes. Un nouveau colon vous remplace. Mais demain est libre pour vous et peut-être aprèsdemain vous appartient. Si donc vous vous croyez dépositaires de la graine de meilleur rendement, n’en abandonnez pas la culture. Ouvrez des cours, faites-les; élargissez vos ateliers, remplissez-les ; projetez des œuvres, exécutez-les; éditez des livres, faites-les lire. Vous n’avez jamais rencontré de meilleure occasion: car, être nié par son temps, quand on est convaincu, c’est être violemment maintenu dans le travail; car, si vous 11e trouviez pas toutes les libertés de vous développer au milieu de ceux qui s’installent au nom de la liberté, où serait

le drapeau de vos vainqueurs du jour? Où serait notre droit de reprendre au poëte cette admirable image qu’il a tracée de l’artiste :

«Un artiste est un homme, — il écrit pour des hommes. » Pour prêtresse du temple, il a la liberté ;

» Pour trépied, l’univers; pour éléments, la vie;

» Pour encens, la douleur, l’amour et l’harmonie ;

» Pour victime, son cœur; — pour Dieu, la vérité. »

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