CHAPITRE IV
Les lettres classiques dans l’Église de Gaule, du 1V° au VII: siècle.
En étudiant le v° et le vif siècle, nous avons laissé de côté la question des écoles monastiques et épiscopales. Il nous a paru préférable de grouper tout ce qui pouvait éclairer le rôle joué par l'Église dans l’enseignement des lettres, et de reporter cette étude au moment où la culture classique ne serait plus donnée ni dans des écoles civiles ni dans l'éducation privée. Ce moment est venu : au vi' siècle, la succession est ouverte, et nous pouvons nous demander qui va recueillir l'héritage laisse par les écoles romaines. La réponse n'est pas douteuse, et nul ne songe à disputer à l'Église l'honneur d'avoir repris l'enseignement des lettres. Ce qui est moins bien établi, c'est l'époque où elle a, en Gaule, assumé cette charge.
UL'objet spécial de ce chapitre est bien de rechercher si, au coursdu ve et du vr' siècle, l'Église des Gaules a admis les lettres bumaines dans son enseignementfMais, ici encore, les documents sont par eux-mêmes insuffisants, en face des interprétations diverses qu'on peut prêter à des mots, presque à des formules qui reviennent dans les textes, force nous est, pour les éclairer, pour en contrôler ou en préciser le sens, pour suppléer à leurs lacunes, de recourir à des faits d'un ordre plus général. Ce sont d'abord les circonstances extérieures dont nous avons parlé dans les chapitres précédents: la situation du pouvoir impérial, les invasions, l’état intellectuel de la Gaule à la fin du 1v° siècle et dans les deux siècles suivants : ce sont là des faits dont ici, comme plus haut, nous devrons tenir compte en interprétant les textes. Mais il en est un dont il n’a pas encore été question : c'est l'autorité des Pères de | Église. Les historiens, qui ont conclu à la reprise immédiate des lettres par Église, ont invoqué principalement la tradition que ses docteurs auraient établie. 11 leur a semblé qu'il + avait là un principe dont la valeur, à aucun
moment, n'avait été atténuée. Nous aussi nous nous appuierons sur la doctrine des Pères en matière d'enseignement, et notre premier soin sera de résumer leur pensée sur la culture classique; mais nous rechercherons sur quoi repose cette doctrine; nous essaierons de dégager les motifs qui les ont déterminés, nous nous demanderons sils présentent les caractères d’une nécessité immuable, ou s'ils n'étaient pas susceptibles d’être moins décisifs, à certains moments, sous des influences déterminées. Alors seulement, nous aborderons l'étude des textes qui nous ont conservé le témoignage d’études faites, soit dans les monastères de la Gaule, soit auprès des évêques, au v°, au vi siècle. Au lieu d'imposer aux documents, qui intéressent les contemporains de Sidoine Apollinaire et de Crie de Tours, le sens qu'ils auraient eu pour ceux de saint Jérôme ou de saint Augustin, nous les interpréterons en tenant compte du milieu et de l’époque où ils ont été écrits. |
Pour plus de clarté, nous distinguerons, dans ce tableau de la culture classique dans l'Église de Gaule, trois périodes, correspondant à celles que nous avons étudiées dans nos trois premiers chapitres, et nous pousserons notre enquête jusqu’au début du vit siècle, c’est-à-dire jusqu'au moment, où l'influence du monachisme irlandais domine une grande partie du clergé franc.
Les Pères de l'Église et les lettres classiques.
La première question qui se pose est la suivante : l'Église étaitelle disposée à accepter la succession des écoles civiles? En d'autres termes, existait-1l, au v° siècle, dans l'Église, une opinion commune el presque officielle qui fût favorable au maintien et à l’utilisation de la culture classique ?
lei, plus que jamais, il faut se méfier des principes absolus et des conceptions a priori. A qui ne considère que le paganisme, dont les lettres classiques sont remplies, il semble qu'elles aient dû être rigoureusement écartées ; et, d'autre part, quand on constate l’impossibilité où l’on était ja d'y renoncer, sans renoncer en même temps à une culture élevée, il semble que l’Église n'ait jamais dû en repousser les bienfaits. La vérité, c'est que, sur ce point, la doctrine a toujours été hésitante. Suivant que, pour des motifs
souvent particuliers à un peuple, à une époque, ou même à une classe de la société, à une catégorie de fidèles, les avantages indéniables de la culture classique ou ses dangers réels ont exclusivement ou plus spécialement apparu, l’Église en a prescrit ou condamné l'usage. Comment n’aurait-elle pas hésité? Ne trouvaitelle pas dans les arts libéraux, si utiles qu'ils fussent, des motifs de suspicion légitime? La grammaire enseignait l’art nécessaire de parler correctement ; les études faites chez les grammairiens avaient permis à un Juvencus de chanter en vers les Évangiles, et aux premiers Pères de l'Église d'exposer avec puissance la doctrine chrétienne. Mais les textes profanes présentaient la continuelle vision du polythéisme ! et les peintures dangereuses de l'amour*. Ce qui était aussi dangereux, ils étaient pleins de l'orgueilleuse philosophie antique *, pleins de la morale païenne, redoutable par sa beauté même et par ses ressemblances avec la morale chrétienne *. La rhétorique indiquait les procédés nécessaires pour convaincre; mais ces procédés avaient été employés pour prouver le bien et le mal indifféremment, et, trop souvent, les orateurs avaient cherché, dans la pratique de cet art, le moyen de satisfaire leur vanité’. La dialectique aïdait, elle aussi, à prouver et à surprendre le côté faible de l’adversaire ; mais c'était elle qui avait donné naissance au sophisme 6. Nous laissons de côté les arts qui formèrent le Quadrivium et qui étaient moins pénétrés par l'influence païenne. Notons cependant que l'astronomie était justenent suspectée par les chrétiens, à cause des superstitions dont elle conservait le souvenir 7; et pourtant il fallait la connaître, ne fût-ce que pour établir la date de Pâques.
Donc, pour chacun des arts libéraux, l'Église était placée entre un danger et une nécessité; de là, l'incertitude et les divergences qui apparaissent dans les écrits de ses docteurs. Ceux-ci même n ont