‹ L'enseignement des lettres classiques d'Ausone à Alcuin. Introduction à l'histoire des écoles carolingiennesChapitre 174 sur 404 · Cf. Dialogi, praef · texte numérisé non relu

Cf. Dialogi, praef

tort. Il nous est difficile, en effet, de nous rendre compte du trouble que pouvait produire dans l'imagination de ces Jeunes clercs et de ces jeunes moines, dont Grégoire s'occupe sans cesse, la lecture de tous ces chefs-d'œuvre de l'antiquité, qui étaient, pour eux, non les monuments d'un monde disparu, mais l'expression toute chaude encore et toute frémissante d'une civilisation, d'une société hier encore pleine de vie et objet de l'admiration du genre humain.

Sans doute, nous venons de le voir, les esprits sages et conciliants comme Cassiodore, avaient trouvé une heureuse solution du problème : on lirait les anciens, on pratiquerait les lettres et les arts de l'antiquité non comme une fin, mais comme un moyen, un instrument, et encore d'un usage passager. Une fois en possession du gain qu'on en pouvait tirer, on les oublierait. On devait se mettre en état de comprendre et de goûter Virgile, et, une fois arrivé là, se bien garder d'y prendre plaisir. Enfin, quand les données de la science profane contrediraient le texte sacré, même dans les mots, même dans Ia lettre, elles seraient abandonnées : certains barbarismes deviendraient orthodoxes.

Mais était-il possible de faire fond sur une méthode aussi délicate et supposant un équilibre d'esprit si extraordinaire ? En Italie surtout, et dans les pays pénétrés par la vie romaine, pouvait-on exiger que le départ se fit aussi exactement entre la forme et le fond, entre la langue qu'il fallait apprendre et l'esprit qu'il fallait désapprendre, entre les idées qu'on devait bannir et l'art de les exprimer qu'il était bon de conserver? Etait-il vraisemblable qu'en s’enfermant dans un monastère, un Romain se désintéressât entièrement de la pensée des auteurs païens, pour ne retenir que le mécanisme de la parole, comme instrument de la discipline scolaire, que dans Virgile, par exemple, il oubliât le poèteaprèsluiavoir emprunté quelques notions sur le cours des astres ou sur les saisons ? Et qui donc pouvait garantir que les jeunes gens, ces enfants du monastère, ne s'éprendraient pas eux aussi des beautés de la forme chezle poète ou l'orateur païen ? Mais ce poète, cet orateur, c'était la voix du vieux monde, de celui que le christianisme avait tant de peine à extirper. C'était le plus dangereux et le plus charmant des séducteurs ; car il réveillait, dans l'âme romaine du moins, tout autre chose que des légendes mythologiques ou des images de rhétorique; il représentait une partie, la plus noble partie du patrimoine de la race, le legs séculaire destraditions, celles d'hierencore vivantes dans ce peuple, celles de tout le passé qui remontent aux plus lointains ancêtres. Et com-

ment n’en pas dire autant, à plus forte raison, de la philosophie, qui est une tentative de synthèse réfléchie et méthodique des efforts de la raison humaine? Comment être sûr que le jeune clerc, après la lecture du De officiis de Cicéron, jugerait nécessaire de relire le De officiis chrétien de saint Ambroise et qu'il lui donnerait sans hésiter la préférence ? N'était-il pas à craindre que le spectacle de la sagesse antique ne lui laissât une impression assez vive pour qu'il pût se demander, après tout : « Quelle différence y a-t-il donc entre le sage et le chrétien !? »

Telles furent sans doute les inquiétudes de Grégoire le Grand.

Pour mieux faire voir combien elles étaient justifiées, qu'il nous soit permis, au lieu de nous en tenir aux généralités, d'insister sur deux exemples, empruntés à la fin du v* et au commencement du vi siècle. À cette époque, Boèce et Ennode vont nous montrer, aussi réels que nous les avions vus au 1v° siècle, tous les dangers d'un contact trop intime entre les lettres antiques et la foi chrétienne.

Boèce était chrétien, le fait n'est plus douteux ? ; mais, dans son œuvre, on ne relève pas un mot qui indique l'intention de modifier l’enseignement des arts libéraux donné dans les écoles romaines. C’est bien la sagesse grecque antique qu'il veut transmettre à ses concitoyens, et c'est pour ce service inestimable qu'il demande leur reconnaissance 3%. Au moment où le christianisme voulait transformer le monde romain, Boëèce, comme le lui écrit Théodoric, fait de la pensée grecque la pensée romaine 4. Bien plus, dans sa prison, cherchant une consolation à ses malheurs, il ne la trouve pas dans la foi, dans l'espérance de la vie future, mais dans les préceptes de la morale stoïcienne, Dans les cinq livres du De consolatione philosophiae, écrit par ce chrétien, le nom du Christ ne se rencontre pas une seule fois. Boèce, il est vrai, n'était pas un moine comme Cassiodore, et il n’écrivait pas pour des moines. Il se considère et il est considéré par ses contemporains comme le successeur des Romains de haute culture, qui mettaient leur génie au service de l'État et occupaient leur loisir à scruter les grands problèmes de

1. Alcuin se fait poser cette question par Charlemagne pour pouvoir ÿ répondre. Dial. de rhet. et virt. (M. 101, col. 944).

2. Usener dans Festschrift zur der XXXIIe Versammlung deutscher Philologen, Bonn, 1877, cité par G. Paris, Journal des Savants, 1884, p. 576.

3, In categ. Arist., I, praef. (M.6#, col. 201).

4, Cassiodori, Variae, I, 45.

l'humanité. C'est un ancien. Mais cette persistance même de l’esprit antique conservé par les études libérales devait les rendre suspectes. L'Église romaine, qui assumait la direction intellectuelle du monde, devait redouter, et pour les religieux et pour les laïques, une éducation qui produisait de tels résultats.

Le souvenir d'Ennode n'était pas fait davantage pour réconcilier le clergé romain du vi siècle avec la culture classique. Ennode (+ 521) était né en Gaule, probablement à Arles. Amené de bonne heure en Italie, 1l fut élevé dans les écoles de Milan ou de Pavie. Il y avait reçu une instruction exclusivement profane, et, toute sa vie, il conserva les habitudes et les défauts du rhéteur. On a conservé de lui des pages qui sont de purs exercices d'écoles, de véritables declamationes ; ainsi le développement sur la douleur de Thétis en voyant le cadavre d'Achille !, sur Ménélas contemplant les ruines de l'roie?, sur Didon déplorant le départ d'Enéeï. Il a aussi laissé des controversiae analogues à celles qu'on attribue à Sénèque et à Quinülien, par exemple : « Contre un joueur qui joue le champ dans lequel ses parents sont ensevelis 4 », ou bien : « Contre un père qui n'avait pas voulu racheter son fils tombé au pouvoir des pirates et qui plus tard lui demande de subvenir à ses besoins 5. » On relève dans Ennode des développements d'inspiration toute païenne, comme celui où il s'élève « contre un homme qui a placé une statue de Minerve dans un mauvais lieu 6 ». Le choix de pareils sujets, le caractère artificiel de la rhétorique ainsi comprise, discréditaient les arts libéraux.

En maint endroit, Ennode a célébré la grammaire et la rhétorique comme l'eût fait Ausone 7. Dans la Paraenesis didascalica, qui est une sorte de direction adressée à deux Jeunes gens, il conseille de pratiquer la modestie, la chasteté et la foi; puis, à côté

Page 1