DEUXIÈME PARTIE
La Prosodie.
Une des partie de la grammaire la plus constamment étudiée chez les Anglo-Saxons est celle qu'on désigna, au moyen äge, sous le nom de Prosodie, et qui comprend la théorie de l'accent et la théorie des pauses.
L'étude des pauses, ou, pour la prendre sous sa forme matérielle, la ponctuation, était indispensable à l'intelligence des textes !, Celle de l'accent, au premier examen, ne s'imposait pas avec une égale évidence. Une disposition exacte des pauses suffisait à rendre la lecture distincte. On entend fréquemment, dans les classes, lire le latin, sans que l'accent soit marqué ; et, pourtant, le sens en est facilement saisi. Mais. en fait, si nous ne prononçons pas l'accent latin, nous lui substituons le nôtre; si bien que, suivant qu'il est lu par des Français, des Anglais, des Italiens, le latin n'a pas le même aspect. Or, pour que le latin, langue universelle du chrétien, conservat ce caractère, il était indispensable que chacun ne le prononçât pas avec l'accent propre de sa langue maternelle. On devait done s'attacher à reproduire Faccent latin dans la lecture.
Un autre motif imposa au clergé catholique l'étude de la Proso-
1. Cassiodore l'explique clairement {/nst., 1, 45, M. 70, cal. 1129-30). Cf. sur l'importance de la ponctuation dans la lecture, un traité De recta legendi ralione M. 106, col, 395, écrit au ixt siècle, et parfois attribué à Hildemar (Thurot, Doct, granm., pe 0),
die; ce fut l'obligation d'exécuter correctement les chants d'Église, suivant le mode fixé par Grégoire le Grand. Nous n'avons pas l'intention d'aborder une question, placée hors de notre sujet comme de notre compétence. Malgré de très beaux travaux, au premier rang desquels il faut placer ceux des Bénédictins de Solesmes, il nous est impossible de voir nettement, à travers les altérations subies au moyen âge, ce qu'était le plain-chant, soit à l'époque de Grégoire le Grand, soit au vue siècle !. La nature du rythme, notamment, qui aurait pour nous un intérêt particulier, n'est pas encore définie. Pourtant, d'après ce qu'on sait, il est manifeste que l'enseignement méthodique du chant grégorien a pu influer sur l'étude de la Prosodie, dans les écoles monastiques. Il est établi, et sur ce point, tout le monde est, crovons-nous, d'accord, que l'exécution correcte du plain-chant supposait la connaissance de l'accent et l'art de placer les pauses?. Pour l’école bénédictine, l'accent et les pauses, qui sont deux éléments essentiels du rythme oratoire, constituent le rythme des mélodies grégoriennes. Les partisans du plain-chant mesuré, sans attribuer aux pauses et à l'accent un rôle exclusif dans le rythme des mélodies grégoriennes, en reconnaissent pourtant l'importance ÿ.
Tenir compte de l'accent était aisé pour des Romains ; ils n'avaient pas à l’apprendre. Il n'en était pas de même pour des étrangers, à qui l'accent latin était inconnu. Il n'y a pas de doute que cette ignorance ait été pour beaucoup dans les altérations du chant ecclésiastique, que Jean Diacre constatait chez les Germains et chez les Francs *. Les étrangers trouvaient bien quelque secours dans les
1. Voir un exposé très clair des différentes théories dans Dechevrens, Les vraies mélodies grégoriennes, p. #2 et suiv.
2. « importe avant tout pour apprendre à bien exécuter le plam-chant, dit dom Pothier (Une petite question de grammaïre à propos du plain-chant, p. 9), d'apprendre à lire le texte, c'est-à-dire surtout à Le bien accentuer et à faire sentir, au moyen des pauses et des retards convenables, les divisions naturelles de la phrase et la relation naturelle des parties entre elles et de cellesciavec le tout. » Voir, du mème auteur, WMélodies gréyoriennes, p. 136, 146... el, pour le rôle de l'accent tonique, Paléoyraphie musicale, HT, p. 11 et suiv., et IV, p. 27 et suiv. Cf. Aubry, Le rythme tonique dans la poésie liturgique et dans le chant des églises chréliennes au moyen äüge, p.11 et +.
3. Cf. Dechevrens, Les vraies mélodies grégoriennes, pb. 416 et suiv., où se trouve résumée la théorie développée dans le tome IT des Études de science musicale.
4. Greg. Vila, I, 7 :Mabillon, .teta SS.,1,p. #15) : « Ribuli gutturis barbari feritas, dum inflexionibus et repereussionibus mitem nititur edere cantile-
grammairiens latins et grecs, mais, en les étudiant, ils pouvaient facilement se laisser égarer. Les grammairiens leur parlaient d'un accent mélodique, avec ses intonations aiguë, grave, circonflexe, et l'accent que les Romains prononçaient était depuis le n° siècle un accent d'intensité; si bien que, dans le chant grégorien, les syllabes accentuées étaient prononcées fortement et non avec une intonation aiguë !. Les grammairiens distinguaient de l'accent grave et de l'accent aigu, un accent circonflexe... Devait-on conserver cette distinction et reconnaitre un accent circonflexe d'intensité ?? Il v avait donc matière à confusion. Des étrangers devaient s'aider avec prudence de la grammaire, et y apprendre seulement ce qui permettait de déterminer la place de l'accent, et, si l’on distinguait l'aigu et le circonflexe, sa nature. Nous verrons plus loin, en analysant le De septenario d'Aldhelm, que les Anglo-Saxons ont attaché une grande importance à cette étude. Mais c'était la tout le service qu'on devait demander aux traités de grammaire. Pour être assuré d'utiliser exactement ces connaissances, d'exécuter le plain-chant suivant la véritable tradition, les conseils d'un homme possédant cette tradition étaient nécessaires.
L'exécution du chant grégorien imposait aussi l'étude des pauses qui forme la seconde partie de la Prosodie. Mais là encore l’enseignement des grammairiens ne suffisait pas. Quand ils énuméraient les positurae, ils indiquaient seulement les procédésemployés pour distinguerles membres de phrases et les phrases. En réalité, la ponctuation, considérée dans son rôle d'auxiliaire du sens, se rattache plus exactement à l'orthographe. Dans le chant grégorien, les pauses prennent une autre importance. Quintilien avait déjà noté les conséquences du vacans tempus* sur la valeur de la syllabe finale du mot précédent. Bien marquer les pauses dans le plain-chant, ce n'était pas seulement, d'après Dom Pothier', savoir après quel mot ou quel groupe de mots on devait s'arrêter pour une cause quel-
nam, nalurali quodam fragore, quasi plaustra per gradus confuse sonantia rigidas voces Jactat... »