Cf. Guizot, Hist. de la civil. en France, 1, p
3. On a longtemps nié qu'Ausone fût chrétien, mais cette opinion semble aujourd'hui abandonnée. Cf. les textes dans Puech, De Paulani Nolani Ausonique epislularum commercio, etc., p.23,note.
+. Ephemeris #, v. 1,
$. Cento Nuptialis (Sch., p. 146) : « Lasciva est nobis pagina, vita proba. »
exercé — du moins est-il en droit de se Îe figurer — une influence sur les destinées du monde. Devant ces souvenirs, Ausone ressent une satisfaction, un orgueil que ne trouble pas la préoccupation de la vie future ou du salut. Sa vie s’est passée sans que se soit produite en lui de crise morale et religieuse, sans qu'il ait senti la nécessité de réaliser les devoirs nouveaux introduits par le christianisme.
Cet idéal, c'était celui de presque tous ses contemporains. Nous sommes incomplètement renseignés, il est vrai, sur l’état des esprits au cours de cette crise. Nous connaissons bien les païens qui sont demeurés fidèles à leurs croyances ; parmi les chrétiens, nous connaissons et ceux qui. comme Paulin de Noles, ont été transformés par la foi, et ceux qui, privés de conviction, avec une étrange inconscience, n'ont pas compris le drame qui se jouait sous leurs yeux. L'action des évêques nous échappe dans le détail; ils nous apparaissent bien, d'une façon générale, comme hostiles à l’intransigeance, mais nous ne voyons pas nettement comment ils surent accorder leur zèle religieux avec leur volonté de jouer un rôle dans l'État. Il nous manque aussi les confidences d'esprits positifs décidés à ne sacrifier n1 leur repos ni leur salut, et s'ingéniant à concilier la foi avec les nécessités sociales. Sulpice Sévère, si inférieur à Paulin, est pourtant beaucoup trop rapproché de lui pour les représenter. Et cependant ils ont dû exister : chaque homme est naturellement habile à résoudre les cas de conscience qui intéressent si exactement son bien-être ; les Gallo-Romains, en particulier, avaient l'esprit trop fin et . souple, ils avaient trop bien le sens de la mesure, pour que quelques-uns au moins n'aient pas trouvé la formule d'un compromis. Faute d'indices, nous ne savons comment des laïques parvinrent à aimer Dieu. sans cesser d’aimer la gloire, et à servir le Christ et l'empereur. Mais, à en juger par l'intensité de la vie romaine au 1v° siècle, il est vraisemblable que, pour la plupart, le problème ne se posa pas: ceux qui n’avaient pas l'esprit mystique ne trouvaient aucune diflicullé à cette conciliation, les autres allaient au couvent : la vie céleste n'entrait dans les préoccupations que d'un petit nombre, et cette élite, nous le verrons, manifestait ses aspirations en se désintéressant des choses d'ici-bas, plutôt qu'en prétendant les réglementer. La masse restait attachée à la vie terrestre. Organiser sa vie le plus commodément possible, et, par sa participation aux charges publiques, contribuer à maintenir le monde dans la situation où Rome l'avait placé, telle était l'ambition
du Gallo-Romain à qui la naissance ou la fortune permettaient de jouer un rèle dans l’État. Chez lui, aucun effort pour s'élever audessus de la vie terrestre ou même pour modifier sa conception de l'existence. L'orientation pratique de ses goûts ne laissait aucune place au mysticisme, et son existence, qui nous paraît vide, parce que nous n'y apercevons pas ce qui nous préoccupe, était suffisamment remplie par les fonctions municipales, la gestion de ses biens, les soins de l’agriculture, par la chasse, la table, ou par des plaisirs plus raffinés, comme la lecture, la conversation, la correspondance !.
Dans ces conditions, il ne faut pas s'élonner si les écoles de Gaule ne cessèrent pas d'être des séminaires romains, dès que le christianisme eut triomphé. Croire qu'elles eussent pu se transformer par elles-mêmes, ce serait compter sans la force de réaction extraordinairement résistante opposée par les intérêts traditionnels, ce serait avoir l'illusion qu'un changement de culte pouvait être accompagné d'une révolution complète dans la vie intérieure et dans les conditions et les besoins de la vie sociale. Nous verrons aussi que, comme toujours, les esprits conservateurs trouvèrent, dans l'intransigeance de leurs adversaires, des raisons de s'attacher à ce qui existait. En ce qui regarde les écoles, la brutalité de certains chrétiens, exigeant de la culture classique des sacrifices qui ressemblaient plus à un suicide qu'à une réforme, suscita sans doute bien des inquiétudes, et rendit, aux yeux de beaucoup, les lettres plus précieuses.
La vie romaine et la vie monastique.
Mais ce tableau est-il complet? La situation, que nous avons essavé de représenter, devait-elle se prolonger? Le christianisme aurail-1l si peu d'effet qu'un tel idéal continuât à être accepté sans protestation, que tous les chrétiens se résignassent à subir un enseignement tout pénétré de paganisme, en un mot, que la vie romaine fût partout, la vie chrétienne nulle part?
Il n'en pouvait être ainsi. A l’intérieur mème de la société romaine, les communautés réunissaient les hommes venus au chris-
1. Cf. Ausone, Epist. XXV,9. Cf. Paul Allard, Le paganisme au milieu du IVe siècle, p. 39.
tianisme. Un clergé choisi parmi et par les fidèles les instruisait, s'efforçant de purifier leurs mœurs et d'orienter les esprits vers l'idéal évangélique. Mais que pouvait l'Évangile, si les habitudes et les nécessités de la vie n'en permettaient pas la pratique, et si continuellement elles raffermissaient les notions que la nouvelle doctrine avait ébranlées? Cette impuissance, dont nous avons la preuve dans les pages précédentes, les chrétiens l'avaient, depuis longtemps, déplorée. À la fin du 1v° siècle, tandis que la masse conservait les anciennes mœurs, à côté et en dehors d'elle, quelques hommes reprenaient, pratiquement cette fois, la croisade contre les habitudes païennes. La même époque, qui offre le spectacle d'une société si nettement conservatrice, verra naître et se développer, avec le monachisme, la réaction contre la civilisation antique. Après avoir montré l'aristocratie de la Gaule dans son attachement à la vie romaine et sa fidélité au vieil enseignement romain, il nous faut étudier cette société naissante qui, aspirant à rénover le monde, devra logiquement atteindre la culture classique, et qui, plusieurs siècles plus tard, fournira les instituteurs de l'Occident.
Aux chrétiens comme Ausone nous allons opposer les Paulin de Noles et les Sulpice Sévère, à la vie romaine la vie monastique.
L'état d'esprit qui donna naissance à Ja vie monastique n'était pas nouveau. Il était fait de tous les principes d'intransigeance qui s'étaient manifestés aux siècles précédents. On y retrouvait l'ardeur qui, au temps des persécutions, poussait les chrétiens à renverser les autels et propageait cette fièvre de martyre que les conciles avaient dû combattre. On y retrouvait l'exaltation furieuse qui entraïnait Tertullien dans ses attaques contre le paganisme; on y retrouvait le germe de l'hérésie montaniste. Mais tout n’était pas violence dans ce sentiment : pour une grande part, y entraient une impérieuse honnêteté, une extrème délicatesse de conscience, qui, aux yeux de beaucoup, rendaient le moindre compromis criminel, et aussi une foi profonde, qui faisait d’une vie tout entière de sainteté la condition du salut éternel, une force de conviction, une soif du progrès, qui, chez des hommes nés pour l'apostolat, ne permettaient pas de retarder la régénération du monde en sacrifiant la moindre parcelle de l'idéal offert par le christianisme.
Pour ceux-là, tout modus vivendi entre les habitudes de la vie romaine et les devoirs de la vie chrétienne était interdit. Il ne pouvait être question de satisfaire à la fois le Christ et César. L'amour du Christ n'admettait pas de partage. Or, s'il ne restait plus que l’obli-
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gation de choisir,comment hésiter? « À qui pouvons-nous consacrer plus justement notre vie qu'à celui de qui nous l'avons reçue et à qui nous la devons jusqu’à la fin? » écrit Paulin de Noles 1. « N'est-il pas insensé de vouloir plaire aux hommes plutôt qu'à Dieu ?, de chérir le siècle et de compromettre ainsi, pour la satisfaction d'un moment, le salut éternel ? » dit-il encore. Mais servir le prince ne remplissait pas la vie d'un Gallo-Romain; dans ses préoccupations prenaient place la famille, la patrie. « Nous ne devons préférer à Dieu ni les sentiments, ni la patrie, ni les honneurs, niles richesses, parce qu'il est écrit (Cor. VII, 31) : « Praeterithujus mundi figura 4. » Dans le Christ est la source de toute bonté et de toute vérité ?. Il réclame notre être entier et ne souffre aucun partage 6. »
Ainsise trouvait posé lenouveau principe qui doit régir l'existence. Il avait été souvent proclamé par les écrivains sacrés, mais jamais avec plus de force que par Paulin de Noles. Ses vers constituent la plus nette des protestations contre la vie de chrétiens comme Ausone et, en même temps, la règle de conduite la plus simple et la plus impérative. Quoi de plus précis, je ne dis pas de plus conforme aux intérêts sociaux, que la fin ainsi proposée à l'existence humaine. Le devoir s en dégage sans la moindre complexité. Pas de partage, et, par suite, pas de proportions à établir, pas de mesure à observer, pas d'excès à craindre dans l’un ou l’autre sens. Un véritable chrétien doit au Christ tout son être, son corps comme son âme.
Mais comment appliquer ce principe, comment vivre cette vie nouvelle? Le pouvait-on sans renoncer au monde? Autant la société romaine semblait belle aux chrétiens comme Ausone, qui étendaient à l'ensemble du régime le contentement issu de leur situation propre, autant le monde paraissait vain ? et misérable aux vrais chrétiens. Cette société malade “ et inconsciente du mal dont elle mourait 9
. Epist. XXV.
. Epist. V.
. Epist. XXV.
. Id. Voir l'anecdote instructive racontée par Sulpice Sévère, Dial., 1,22. . Paulin. ad Auson., v. 43.
. Id., v. 61.
. Paulin, ad. Sev., Epist. V : «in vano hujus soeculi foro stare non passus »
. Salvien (De gub. Dei, Pracf.) dit qu'il écrit non pour des oisifs, mais pour des malades.
9. Id., VII, 23 : « sola nos morum nostrorum vitia vicerunt. »
leur inspirait à la fois de la pitié et de l’horreur. Comment y demeurer sans être atteint par la contagion, comment rester pur au nuilieu de l'obsession païenne ?
Or, pendant longtemps encore, écarter les souvenirs païens, c'était rompre avec le monde qui en était rempli. Il n'était pas besoin pour cela qu'on fût attiré par la vie contemplative. Un chrétien ardent, donnant à l'Évangile sa pleine signification et sa véritable portée, concluait à la nécessité de se mettre à l'écart du monde romain. Cela était naturel à la fin du 1v° siècle avec la persistance des habitudes païennes.
Mais, dans la suite, cette situation se prolonge. Encore au milieu du v° siècle, Salvien constatera que si les fidèles n'avaient plus à se cacher, — encore fait-il sur ce point quelques restrictions, — s'ils n'étaient plus contraints de sacrifier aux faux dieux, continuellement leurs croyances se heurtaient aux habitudes, aux plaisirs, aux superstitions du monde païen. En devenant chrétien, le peuple n'avait fait que modifier les formules dans lesquelles 1l adorait la divinité, parfois dans le même temple.
Le sens de l'Évangile était méconnu. « Ils lisent l'Évangile et ils sont sans pudeur, ils mènent une vie malhonnète et ils prétendent avoir une loi honnête ! », crie Salvien avec une émouvante indignation. La foule se portait en masse aussi compacte aux jeux de l'amphithéätre ; à certains jours de fête, elle se rendait au théâtre plutôt qu'à l'église, préférant des paroles de mort aux paroles de vie ?. Les mœurs étaient aussi dissolues *, les superstitions aussi vivaces, la bonne foi aussi rare, la rhétorique aussi triomphante, les occupations aussi futiles, la domination de la chair aussi peu contestée et le but de toute ambition, de toute activité humaine était toujours la vaine satisfaction du bien-être ou de l’amour-propre : atteimdre à la fortune, obtenir les bonnes grâces de l'empereur. L'empereur, partout les chrétiens retrouvaient ce nom, centre de tous les eflorts et dont la divinité, officielle ou non. se dressait comme une insulte au seul maitre qu'ils dussent adorer.
Que faire alors”? S'isoler dans la société, sans cesser pourtant de lui appartenir? C'était une solution bien hasardeuse. Combien
. De qub. Dei, IV, 17.
. « Verba mortis, verba vitae. » Salvien, De gub. Dei, V, 7, . 1d,, VI, 13. Cf. Salvien, Tumothet ad Ecclesiam, 1, 1.
Ce
étaient rares ceux qui trouvaient dans leur pureté la force de résister au mal, ceux qui étaient assurés de vivre chrétiennement au milieu d'une société païenne, ne connaissant, comme autrefois à Athènes saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, que le chemin de l'église ou des écoles, et ignorant celui des fêtes mondaines, des spectacles, des assemblées, des festins !. A supposer qu'en demeurant dans le monde, on trouvât le moyen d'éviter les plaisirs dangereux, est-ce que les liens de famille, les amitiés, le commerce des lettres, l'accomplissement des devoirs civiques, les obligations de la naissance ou de la position sociale ne seraient pas autant d'obstacles à la réalisation de l'idéal évangélique ? Puisqu'il en était ainsi, puisque la guerre sainte, proclamée deux siècles auparavant par Tertullien, contre les institutions des ancêtres, la tradition, les lois, les coutumes *?, les plaisirs, les spectacles ?, les mœurs, n'avait pas eu des effets plus décisifs #, il n’y avait d'autre issue que de se retirer du monde, soit qu'enfermé loin des villes, dans quelque propriété, on vécût dans le recueillement, soit que, ayant le courage de renoncer à sa fortune et de briser tous les liens de l’amitié, de la famille, de la patrie, on se réfugiât décidément dans la vie ascétique ÿ.
Cette résolution était celle que Paulin de Noles conseillait à ses amis 5, après l'avoir prise lui-même, et saint Martin la recommandait à Sulpice Sevère ?.
Or, à cette conclusion étaient déjà parvenus les ascètes de l'Orient, les Antoine, les Paphnuce qui s’étaient retranchés non d’une société particulière, mais de la vie sociale, et, par une lutte sans trêve contre la chair, par une concentration de tout leur être vers Dieu, avaient tenté de s'élever jusqu'à la sainteté. Avec eux, c'était le christianisme ardent, le christianisme avide d’héroïsme des con-