LIVRE PREMIER
l'enseignement integral est-il une utopie?
Ceux qui croient que tout est dit et que Ton vient
trop tard, depuis plusieurs si^cles qu'on s'occupe d'or-
ganiser Fenseignement du peuple et de multiplier les
^coles primaires feront bien de rejeter ce livre, simple-
ment sur le titre. Ceux qui pensent avec Horace Mann
qu'un progr^s nouveau dans Tenseignement du peuple
serait plus productif qu'une mine et qu'un gisement de
houille nouvellementd^couverts et que le premiercapilal
et la premiere machine, c'est Thomme, trouveront peut-
^tre qu'on ne I 'a pas ecrit inutilement. « L' education
qu'on a d6ja donn^e au peuple, dit le pedagogue am6-
ricain impose la necessity delui endonnerdavantage. En
rinstruisant, on a dveille en lui des facult^s nouvelles ; Bertrand. 1
2 i;enseignement inti^:ghal
il faut r^gler cette energie intellectiielle et morale. II ne s'agit point ici de forces mecaniques qui, uno fois en jeu, font leur efFet et s'arr^tent : non, ce sont des forces spirituelles douses d'un principe de vie et de progr^s que rien ne pent 6touffer. » Rester stationnaires, c'est done reculer. Si la mode §tait encore aux 6pigraphes, on prendrait volontiers la parole de Fichte : « Point de rc^gi^neration nationale sans une regeneration morale ; point de r6g6neration morale sans une education dnergique s'occupant k la fois de tout Thomme et de tout le peuple. » C'est la meilleure definition de Tenseignement integral : on s'est pr6occupe de tout le peuple, il rcste a s'occuper de tout Thomme ; il reste a organiser en France Tenseignement secondaire du peuple.
En dcrivant un livre entier sur les gaspillages des societdsmodernes, Novicow a passd trop rapidement sur les gaspillages de Tenseignement. II ne s'agit pas de prodigalitds d'argent : il est impossible de placer son argent a plus gros intdr^ts. Mais il semble qu'il y ait, dans notrc pays surtout, des d^perditions de forces vives, un gaspillage du travail des maitres et des cloves. On pent souhaiter un meilleur amdnagement des immenses ressources en hommes et en argent de notre enseignement national. Des progr^s ont 6(6 realises pendant ces derni^res anndes auxquels il convient de rendre justice. Les trois ordres d'enseignement, primaire, secondaire, sup6rieur, se sont rapproches da vantage, mieux compris
et plus compl^tement p^ndtrds. L'6cole n'est plus sans « lendemain » ; Tinstruction « post-scolaire » a d6]h ses patrons et ses ap6tres ; les « cours d'adultes » se r^organiscnt et les « conferences » n'ont jamais 6t6 plus nombreuses, plus suivieset confides a de meilleurs maitres. Les bonnes volontds abondent et aussi le talent. L'avouerai-jepourlant?Ilsemblequ'on s'agiteplus qu'on n'agit elHcacement. A tous ces efforts il manque non pas Telan mais la suite et renchainement. Les cours d'adultes ne sont guere que le cat6chisme de perseverance deT^cole primaire. Les conferences sonttropd^cousues et s'adressent a des auditeurs mediocrement prepares. Ecoutez Taveu d'un des promoteurs de ce mouvement : « il ne faudrait pas croire, dit M. E. Petit, saris intention 6pigrammatique, que nos jeunes gens demandent a clre distraits, amusds : tine faut pas les confondre avec la clientele des conferences, » Parcourez le programme d'une semaine de ces conferences si fort en faveur : lundi, un episode de la Revolution ; mardi, la fabrication du sucre de betteraves ; mercredi, la mission de Jeanne d'Arc; jeudi,reclairage parte gazacetyl^nc; vendredi, la France coloniale ; samedi, la civilisation egyptienne. Avec ou sans projections lumineuses cette suite de conferences, quelque soit le talent des orateurs, manque un pen de methode et manquera siirement d'efiicacite didactique. C'est « Tordre disperse » dont parte Fourier. Le dessert sans le repas n'est un regime ni bien nourrissant ni
4 L'ENSElGiSEMENT INTEGRAL
tr^s fortifiant. II est bon de d^crdter la levde en masse des bonnes volont(§s ; encore faudrait-il se prdoccuper de faire de Tordre avec le ddsordre. Comme Tessenliel est d'agir et que c'est le propre de Taction qui persevere de se r^gler elle-m^me, il y aurait injustice flagrante h poussertrop loin la critique. Confdrencier moi-m^me, je souff'rirais beaucoup d'entendre une conference qui d6montrerait rinutilitd des conferences ; mais ce serait, je crois, la plus utile de toutes.
D'autre part les socidt6s d'enseignement populaire,
polytechnique, philotechnique, philomatique, lesligues
de Fenseignement, les unions de lajeunesse, tout cette
riche frondaison de Tinitiative privde a c6i6 des institu-
tions de TEtat. rend d'immenses services au pays et
suscite des devouements sans borne et une Emulation
d'excellent augure. L'arm6e de Tenseignement n'a
jamais 6X6 plus nombreuse et plus vaillante : qu'elle ait
un mot d'ordre, de la discipline, une strategic et une
tactique et la victoire est certaine. Mais quel sera ce mot
d'ordre et qui le donnera? Personne ne poss^de une
situation assez haute, personne ne pent se prdvaloir d'une
autoritd assez indiscutable. Nous avons d'excellents gene-
raux de division mais il semble que nos corps d'armee
manoeuvrent isolement. Qn'on serassure: Tauteurdece