‹ L'enseignement intégralChapitre 57 sur 90 · Bulletin de rassociation philotechnique · texte numérisé non relu

Bulletin de rassociation philotechnique

L'ENSEIGNEMENT LNTlfiGRAL PRATIQUEMENT IRRlf.ALISABLE 213

gi5ne et m^decine, ^conomie politique et legislation, enfin philosophie ! Le proverbe « qui veut la fin veut les moyens » n'a jamais 616 mieux justifi6 ; qui veut un solide enseigiiement professionnel, doit lui donner pour base Tenseignement th^orique des sciences. Et qui nous dira combien de fois, m^me dans les cours d'apparence cxclusivenientprofessionnelle etutilitaire,le professeur est obligd de se r^f6rer aux fondements scientifiques et de remonter, en quelque sorte, vers la source? Con^oiton, par exemple, un cours de « levede plan, arpentage et nivellement » sans pr6ambuleg^om6trique, un cours « d'assurances sur la vie », de « comptabilit^ appliqu^e aux assurances )),de « bourse et finances », sans les donates premieres de la statistique etde la sociologie?Il serait inutile de pousser plus loin cette revue : la conclusion s'impose d'elle-m^me, surtout si Ton rcmarque quells associations qui se sont fondles apres les prdcddentes ont imit6, pour Tessentiel, leurs devanci^res. La derni^re en ddiie ^Y association philomatiqu€,\e proclame sans equivoque : « s'inspirant de ces devanci^res, les Associations Polytechnique, Philotechnique, Union fran^aise de la jeunesse et aussi des oeuvres d'assislance medicale et d'assistance par le travail, sifdcondes enheureux rdsultats, notre Association, dont le caract^re est essentiellomcnt philanthropique s'est imposde un triple but: 1° creation de sections spdciales de cours gratuits du soir ; 2° assistance medicate, au moyen de consultations

21 i L'ENSEIGNEMENT INTEGRAL

gratuites pour les indigents ; 3® patronage parle travail ». Je relive parmi ses cours, ceux de math^matiques, d'astronomiepopiilaire, d'anatomie etde physiologie.

Chaque association a sa couleur propre, son but d6termin6. La « soci6t6 positiviste » se rapproche le plus de notre programme mais c'est une chapelle, non, sans doute, jalousement ferm6e aux profanes, exigeant, neanmoins, une sorte d'orthodoxie, bien visible dans les belles legons de M. Laffitte ou les oeuvres de Comte jouent le rdle d' Aristote dans la scolastique : « elle s'efforce, dit le preambule, de r6aliser le programme d'enseignement trace par Aug. Comte et comprenant Tensemble des sciences (m6thodes,r6sultatsprincipaux, coordination), depuis le calcul, la g^om^trie et la mecanique, jusqu'a la biologic et a la morale, en insistanl sur ces trois derni5res sciences qui n'ont encore ete enseign^es nuUe part d'une faQon systdmatique et ne peuvent I'etre que par la Societe positiviste^ ». Quand la ville de Paris fonda des Cours d' easeignement popiilaire superieur Toccasion etait unique d'^largir la chapelle en un vaste Pantheon des sciences et de degager enfin le positivisme du boulet de sa propre orthodoxie. On n'y songea pas ; on se pr^occupa, semble-t-il, du choix des professeurs plutot que du choix des mati^res a enseigner., Je me hate de dire que les professeurs furent

1. Societe positiviste d*enseignement populaire superieur, Directeur ; M. P. Lafflte, p. 37.

excellemment choisis. Mais il suffit d'6numerer ces cours, g^ndreusemenl fond^s et dot^s, pour monlrer qu'ils sont un peu « dispersifs » et que Tidde directrice ne se d^gage pas avec clart^ : biologic, histoire g6n6rale, histoire nationale, histoire de Paris, hygiene sociale, histoire dii travail, anthropologic, histoire des sciences physiques, tels sont ces cours, dans Tordre de leur fondation. Les cours municipaux de Lyon meritent la m^me critique et sont loin d'etre aussi g(?n^reusenient dotds : geographic, sociologie, histoire de Lyon, littdrature fran^aise, electricity. L'id6e directrice a 6te d'occuper les sept jours de la semaine, en r^servant une soirde pour les conferences isol6es. C'cst bien toujours Ic nombre sept, mais la classification par « ordre disperse » n'a que ce point de commun avec la hierarchic syst^matique des sciences !

Toutes ces societ6s tendent done a un but unique, rextensionetr616vationde Tinstruction populaire ; chacune a son allure distincte, sa preoccupation dominante ; elles sont toutes, pour emprunter le nom d'une des plus utiles et des plus actives, des Ligues de P enseignement ; elles se ramifient en province, elles ^tendent leur reseau sur toute la France ; elles ont dans toutes les grandes villes suscitd des ^mules qui les valent et poursuivcnt, de leur c6t6, la grande tache nationale, avec des differences tr5s accentuees, resultant des preoccupations pcrsonnellesetdes intdrfets locaux : mais toutes concordenl

et s*accordent sur ce point, c'est qu'elles ne peuvent s'organiser un peu largemenl sans cr^er sans retard des cours thdoriques. Vous avez beau jurer que vous Mes partisan de la specialisation a outrance, fanatique d'utilitarisme imm^diat ; la nature des clioses sera plus forte que la volonte des hommes ; vous serez contraint d'elever la source avant de la canaliser. Le Mont-Blanc ne doit qu'a son altitude d'etre le chateau d'eau de TEurope.

Que chaque association conserve pieusement Tideal particulier qu'elle s'est proposd k Torigine ; qu'elle d^tache du groupe de ses cours la partie generate et theorique de tout enseignement ; qu'elle collabore avec toutes les autres pour h^ter Tav^nement de cet enseignement nouveau dont elle ne s'appauvrit pas et qui lui permet de r6server tous ses efforts aux fins sp6ciales qu'elle poursuit ; que cette simple redistribution de la matiere des dtudes se fasse demain et I'enseignement integral est cr66, et notre pays est dot6 du plus formidable outillage p^dagogique qu'une nation puisse esperer. Je sais bien que cette revolution ne se fera pas sans difficultes et sans secousses , sans tiraillements et criailleries, sansfroissements r6ciproques etsans controverses, ou Ton s'injuriera peut-6tre comme les h6ros d'Hom^re. N'importe ; que demain s'assemble un concile cecumdnique et la'ique et nous finirons bien par nous entendre et nous comprendre : il y a en France quelque chose de plus fort que tous les amours-propres r^unis, c'est Tamour de la

L'ENSEICxNEMKNT 1NT^:GRAL PUATIQUEMENT IRR^AUSABLE 217

patrie. Les proph^tes de malheurs nous ccrtifieni que « ce sont des savants qui ont brflil^ Galilee w ; que c'est « au nom de la science que les adversaires de Pasteur Tonl si longtemps pers6cut6 » ; que lout savant recMe « un Calvin et un Torquemada » et qu'un eflfrayant « tribunal revolutionnaire » est sur le point d'etre institue, qui jugera et condamncra a la torture, a la question « tons ceux qui n'auront pas traite la science assez respectueusement * ». Soil : dans les conciles aussi, riiistoire nous apprend qu'on a vu les hommes s'injurier, s'excommunier, s'anath^matiser par charit6 clir^tienne ; mais ni haines, ni schismes, ni heresies n'ont empech6 le dogme de s'elaborer, de s'^lucider et de se formuler. II me semble que nos pedagogues et nos philanthropes sont des gens plus calmes et plus rassis; ils discuteront, se disputeront, puis s'entendront, car la tache est plus qu'a demi faite et les dtapes d6ja franchies nous ont merveilleusement rapproch^s de la terre promise. Et nous prendrons a TEglise ses meilleurs principes de direction des ames : « il est bon qu'il y ait des heresies » ; et cet autre : « dans Tessentiel, Tunitd ; dans les cas douteux, laliberte; dans Tensemble la charite » ; c'esta-dire, en langage democratique, la fraternity et la solidarite.

1 . Ferdinand Brunetiere. Education et instruction, p. 84 et 85.

Page 1