H. Taine. Essais de critique et d' histoire
CONCLUSIONS: PLAN DE LEN5EIGNEMENT NOl'VEAC 2W
divinites du monde humain, qui donneat la main, andessous d'elles, a d autres puissances mailresses de la mati^re, comme elles-m^mes le sonl de Fesprit, pour former toules ensemble le chopur invisible dont parlenl les vieux poetes, qui circule a travers les choses et par qui palpite I'univers etemel. »
Par la meme loi de cloisonnement, on assignera sa vraie place a une science qui ful meconnue par Comte, la psychologie dont il fait a tort une ddpendance de la physiologie, science parall^le, non enveloppante : la psychologie sera rintermediaire de la sociologie el do la morale, dontelle contient les derniers prolegom^nos. La vraie marche consiste a passer, des faits sociaux el de leurs lois, a leur principe interne, a la vie de Tesprit : la psychologie est Thistoire naturello de Tesprit ; sans se laisser arr^ter par I'objection positivistc que Tesprit pent connattre tous les ph^nom^nes, excepts les siona propres, on recoimaitra que le vieil adage, allor de Texterieur a Tinterieur et de I'intdrieur au sup6rioiir, a conserve toute sa v6rite. Mais comment fonder et enseigner une morale scientifiqiie? Des lois psychologiques, qui regissent ou qui gouvernent les faits internes, comment passer aux lois morales qui ordonnent et qui commandent?
On a dit de latroisieme antinomic de Kant, cello qui oppose la fatalite universelle, rinflexiblo d(^torminismo du monde de la science a la libcrtd desactionshumuines
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qu'elle est la plus « iragique » des antinomies. U y a aussi quelque chose de poignant et de tragique dans le conflil que beaucoup de nos contemporains discernent ou imaginent, non sans effroi, entre la science ct la conscience, le savoir et la morality. Mais la question est mal posee : theologiens et m6taphysiciens m6ritent (5galement, sur cette question, T^pith^te qullom^re donne a Jupiter, ce sont des « assembleurs de nuages ». Pour dissiper les Equivoques, nous dirons tr^s simplement: non, la science ne pent fonder la morale, mais elle Tenseigne. Schopenhauer a raison d'inscrire en tMe de son livre des Fondemenis de la morale cette Epigraphe: il est aise de pr^cher la morale ; la fonder voila le difficile ! Entre fonder et pr^cher, il y a une attitude intermc^diaire et vraiment scientifique : enseigner. Fonder la morale, ce serait donner la raison ultime du droit et du devoir: nul ne le pent. Toute science a sa donn6e propre qu'elle pose, mais qu'elle ne cr6e ni ne fonde : le gdometre a Tespace ; le physicien la mati^re, le biologiste la vie ; mais Tespace, la mati^re el la vie onl le commun caract6re d'etre des « donn6es » fondamentales. Le moraliste a, pour donnee premiere, le devoir ; il met cette donnee en rapport avec sa science de rhomme social et de Thomme individuel et il cons- Iruitla science morale, science « sans prestige », dit-on, parce qu'elle est on effet sans prestiges. L'accord et rharmonie de rinteliigenco avec elle-mcme, dans les six
sciences pr6paratoires, enseigne Taccord et rharmonie que la volonte doit introduire dans les actions pour en faire les mceurs, voila tout. Pascal dit avec son Anergic habituelle: « la raison nous commande bien plus impdrieusement qu'un maitre, car, en d6sob6issant a Tun on est malheureux, et en d^sobdissant a Taiitre on est un sot. » Si la science nous enseigne k eviter la sottise et le malheur, elle n'aura pas dem^rit^ du genre humain. La morale scientifique ne saurait r^pudier Th^ritage chrdtien et helldnique, sans r^pudier du m6me coup la m^thode sociologique preconisee, consiamment suivie, dans toutes les sciences precedcntes : ce serail une grave inconsequence qui aboutirait a mettre hors la science la conscience m^me de rhumanitd. Qu'on ne nous reproche done pas notre pauvretd et notre ddnuement: la morale scientifique est riche de toute Texperience passde de notre race, capital accumul6 par les si5clesetqu'elle relrouvedans le trdsorde la conscience que revolution nous a faite. Developper le contenu de la conscience individuelle et de la conscience collective, voila la tache de la morale laique et scientifique.
Ce ne sont la que des indications : en dirions-nous cent fois davantage, il n'y aurait pas plus d'espoir de d^sarmer les adversairesde la morale laique et independante. Les esprits prevenus ou hostilcs ne conviendront jamais qu'elle sc trouve vis-a-vis du devoir, qui est sa donnee fondamentale, exactement dans la meme situa-
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tion que les morales religieuses et m6taphysiques. On abuse dtrangement de ce que le mystere de la nature ou de Tessence de Tunivers n'est pas plus 6clairci que le mystere de ses origines. Leibniz trouvait de la morale partout, et jusque dans la g^om^trie. Le mot « ordonner » est singulierement cxpressif par son equivoque mdme : la science ordonne Tunivers, y met de Tordre ; la morale ordonne a Thomme, lui donne des ordres. Mais comment les mdtaphysiques et les religions expliquent-elles ces deux ordres, dont la science et la conscience affirment la secrete identity? Un Hindou vous dira: la terre repose sur un eldphant, T^lephant sur une tortue. Et la torlue ? Les metaphysiciens grecs enseigneronl les uns, que le monde s'est fait par Tintervention de Flntelligence qui « a tout s6par6 et ordonne », les autres, par le developpement d'un principe analogue au germe de la plante ; mais, m^canistes ou dynamistes, ils aboutissent au m6me point d'interrogation que le philosophe hindou. « devoir, dit Kant, mot grand et sublime, oil plonge la racine de ta noble tige ? » Toujours la forme interrogative, mais sur Torigine, non sur la nature ou Texistence du devoir. La volontd de Dieu n'est que Fasile de nos ignorances ; il me faudra toujours des raisons pour lui soumettre ma raison. Interrogez TEcriture : u Au commencement, Dieu a cree le ciel et la terre; » tournez quelques pages: u Dieu a livrdle monde aux disputes des hommcs ». Voilii pour Tunivers. Quant
CONCmSlOMS: l'U> UE L'KNSElliHKME.NT SOUVEAU 297 au devoir: ii Voici ce qu'ordonne le Seigneur vulie Dieu. '1 Cela est clair, mais c'esl iin imperatif cal^Sgocique, celuimfime qiicKanlaretrouv^danslaconscieiiLL'. Fonder le devoir, d6montrer Tobligation, contradiclton dans les termes : le mot d^moiitrer ne saurail avoii' iii que le sens qu'on liii donne en anatomic, quand on lUil. par exemple, unc demonstration du cervcuu, II est dind'exiger que le ciel ctoiliS au-dessus de nos tfites et In Ii \i morale au fond dc nos cteurs nous aienllivr^leuideinii'r pourquoi, avant de pernicttre a I'lionfime de fodilcr' rastronomieetd'enseigner la morale, L'aflinite rail Itu III' ct la penetration r^ciproque de la science et de ht nmrale, c'esl la suprCrae pens6e de ce Hvre.
Au momentde I'achever, vi vement frapp6 de r6nor imdistance qui siSpare encore de la r6alite, qui frappe los yeux corame une vivante antith^se, le plan de reorganisation qu'il propose, on est tente de cSdcr a un scnlimentde profonde m^lancolie et d'amerdecouragemenl, Pourquoi, comme tant d'aulres, ne s'fttre pas borntj it la critique, toujours aisee, ct pris le parti comniun. sinon h6roique, du moins prudent, de se contentcr de censurer et de diSmolir, en laissant aux plus hanlis la tachc ardue de reconstruire I'edifice et de reediliir li' Temple? Nile zfele, ni les convictions ne sauraienl. Www lieu d'arl et de talent. Mais ne fallait-il pas que ([iicU qu'un sc diSvomlt ? Groire au devoir est le premiei' ili'-v devoii's. Oui, il fallait tenter de ramener a la realitt' k-.
solutions imaginaires et a la logique les solutions contradictoires, h la logique de Tesprit et a la logique, non moins imperieuse, des fails sociaux. Nous souffrons depuis trop longtemps des Equivoques et des hypocrisies. Nous en mourrons, a la fin.
Opposons done une derniere fois les deux solutions que notre plan de reorganisation s'efforce de ramener a Tunite. A TEpoque ou Ton ne parlait pas encore d'enscignement integral, en 1843, Villemain d^finissait ainsi Tenseignement secondaire : « Le but de Tinslruction secondaire est de preparer de loin un choix d'hommes pour toutes les positions a occuper et a desservir dans Tadministration, la magistrature, le barreau et les diverses professions lib^rales, y compris les grades superieurs et les sp6cialit6s savantes de la marine et de Tarm^e. » L'dconomiste Chevalier rdpliquait, etonnd : « L'instruction secondaire est appelee aussi a preparer des homnies qui seront, les uns agriculteurs, les autres manufacturiers, ceux-ci commergants, ceux-la ingenieurs libres. Or, dans le programme, tout ce monde-la est oublid. L'omission est un peu forte; car enfin, le travail industriel, dans ses diverses formes, Tagricul-
ture, le commerce, ce n'est, dans I'Etat, ni un accessoire, ni un accident ; c'est le principal. Si TUniversite veut justifier son nom, il faut qu'elle prenne parti dans ce sens, sinon elle verra se dresser vis-a-vis d'ellc une Universite industrielle, Ce sera autel contre
auter. » — Dialogues interminables, themes discordan Is surlesquelson continue d'ex^cuter, debroder, d'innombrables variations! Et Ton ne parle qu'k la sourdine de la dangereuse opposition, de la redoutable antith5se des deux jeunesses que le syst^me classique nous prdparc, jeunesse des Congregations et jeunesse de rUniversiliS. Chevalier ne craignait pas d'^crire, avec la rude franchise d'un 6conomiste qui sait pr^voir et calculer : « II faut convenir qu'on fait la part tr^s belle au clerg6, (mi laissant la latinite servir de base k Tenseignement. Le clerg^ sait le latin aussi bien que I'Universitd ; c'est sa langue a lui. Son enseignement d'ailleurs est h bon marchd ; done il est impossible qu'il n'attire pas a lui une grande partie de la jeunesse dans ses petits s6minaires et ses institutions de plein exercice. » Mais glissons, sans appuyer, sur ce point d61icat : la question que nous traitons n'est pas politique, mais sociologique et pedagogique. De nos jours, Taine n'a pas hdsitd a declarer qu'universitaire ou congrdganiste, Tdducation de notre jeunesse, « bien loin de la qualifier, la disqualifie pour sa condition prochaine et definitive ». II signale,non sans effroi, « la disconvenance croissantede Teducation et de la vie*. » Mdditons les consid(5rants, f or tement motives, de ce jugement implacable d'un haut