CHAPITRE PREMIER
IMPORTANCE ET NÉCESSITÉ DE L'ENSEIGNEMENT MANUEL DE L'ENFANT DANS L'ÉCOLE PRIMAIRE.
Depuis quelques années, l'industrie a fait d'immenses progrès chez toutes les nations. Prises d'une noble émulation, elles se sont à l'envie efforcées de se surpasser entre elles et d'atteindre non seulement le bien mais le mieux. Pour cela, partout les procédés ont été perfectionnés, les outillages améliorés, les produits de plus en plus variés et, en imitation de la France, on s'est surtout attaché à l'élégance, à l’ingéniosité, au bon goût. Il ne suffit plus, de nos jours, de fabriquer de bons et solides produits, il faut absolument que ces produits aient aussi un caractère artistique.
Devant ces tendances de l’industrie, tendances qui iront toujours en augmentant à cause de la concurrence que se font toutes les nations, on a été amené forcément à s'occuper de l'ouvrier, car l'outil ne vaut que par l’habileté de celui qui l'emploie.
On a compris qu'il fallait, dès l'enfance, former et préparer des ouvriers pour l'atelier. Mais de quelle manière les former, ces ouvriers qui doivent prendre part aux grandes luttes industrielles de l'avenir ? par quels moyens leur donner à la fois une éducation pratique et intellectuelle ?
L'apprentissage tel qu'on l’a si longtemps pratiqué et compris, est bien loin d'atteindre ce but. En effet, ainsi que l’écrivait, dès 1883, un grand journal de Paris: ‘ lancé dans un métier pour lequel on n’a point consulté ses aptitudes, l'apprenti est occupé tout d’abord à balayer l'atelier, à faire des courses, et, souvent même, chez les petits patrons, à remplir les fonctions de domestique. S'il apprend quelque chose. c’est le métier d'homme de peine. Jl sait à peine travailler tant bien que mal, plus mal que bien, qu'il quitte son patron pour aller chercher ailleurs une besogne salariée,”
Pendant ce temps d'apprentissage, au point de vue du métier, l'apprenti a appris peu de chose; au point de vue intellectuel, presque rien, Les quelques notions qu'il possédait au sortir de l'école se sont même obscurcies dans son cerveau,
Donc, l'apprentissage ne peut faire l'ouvrier habile dans son état, ayant des instincts artistiques, une intelligence suffisamment cultivée, tel en un mot que l’industrie actuelle en a besoin dans chaque pays, si le pays ne veut pas que son industrie soit inférieure à celle des autres nations.
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f L'ENSEIGNEMENT MANUEL DE L'ENFANT
L'organisation de l'enseignement manuel qui doit suppléer à l'insuffisance de l'apprentissage s'impose done, ot est une des néces. sités des temps, Les diverses nations de l'Europe l'ont depuis longtemps compris, En Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Suède, en Russie, en Allemagne, cette question de l'enseignement manuel a fait l'objet des plus grandes préoccupations, a provoqué de nombreux essais et, Chez certaines, est arrivé à d'excellents résultats,
La France ne pouvait se laisser distancer ; c'était pour son industrie, si foncièrement d'art et de luxe, une question vitale. Aussi, dès 1880, sous la présidence de M. Corbon, sénateur, uno commission était nommée pour étudier la question de savoir s'i/ était nécessaire, et dans quelle mesure il serait possible, d'organiser l'atelier dans l'école primaire.
Cette commission, composée des hommes les plus com étents, consacra plusieurs séances à l'examen et à ln description de cette question et, à l'unanimité, décida :
Qu'il serait bon d'adjoindre à toute école primaire un atelier pour que les élèves passent s'y exercer manuellement.
Un rapport fait par M. Corbon acCompagnuait cetto décision ; nous allons en citer quelques passages,
Après avoir dit que l'introduction du travail manuel dans l’école primaire devait être considérée comme le complément nécessaire d’une éducation rationnelle, M. Corbon ajoutait :
“ Ce qu'il s'agit de généraliser dans les écoles primaires, c'est l’enseignement do ces travaux élémentaires dont toute personne devrait être capable quelque soit son état social ; de ces travaux qui sont la base de tous les métiers ; qui suffisent à développer la dextérité manuelle, et sont, en une foule de Cas, une ressource pour l’ingéniosité de l'esprit en même temps qu'un moyen de rendre. service ou de se tirer d'affaire.”
M. Corbon s'élevait contre cette Opinion qui a prévalu si longtemps dans l’enseignement et qui faisait qu'on se désintéressait de la personne physique : “ On paraissait ignorer, dit-il, que les facultés intellectuelles, les énergies morales et les capacités physiques sont étroitement solidaires, si étroitement solidaires que, si celles-ci ou celles-là demeurent incuites, les autres sont empêchées de mani-
fester leur puissance, Comment, en effet, les énergies morales produiraient-elles leurs effets sans le secours de l'esprit et des bras ? Que pourraitl’esprit dans une foule de cas, sans le secours de la main ? ”
La logique prouve évidemment la solidarité des trois ordres de facultés physiques, intellectuelles, morales ; la culture de ces trois ordres de facultés doit donc être au point de vue de la logique, menée de front.
Au point de vuede lu nature, quelles indications donne la manière d’être des enfants ?
“ Dès qu’il peut se tenir debout et même avant, ajoute M. Corbon, l'enfant veut toucher à tout. A peine affranchi des lisières,
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il essaie de faire œuvre de ses mains, Il demande des outils ; il les veut mani; bien avant de pouvoir s'en servir, Il lui faut au moins une petite pelle pour remuer la terre, une brouette pour la transporter. Il plante des semblants d'arbres ; il édifie, puis il renverse ses édifices pour les réédifier ailleurs ou autrement, La plupart dos gons no voient là qu'une manière pour l'enfant de se donner du mouvement. Ils ne voient pas et ne comprennent 0 que dans ces manifustations instinctivos du jeune être, c'est le futur travailleur Le se révèle. En vérité, c'est la nature qui parle, qui annonce
ans l'enfant la destinée de l'homme, sa fonction, du moins une partie de sa fonction en la vie.”
La commission a trouvé que le travail manuel doit avoir une part dans l’enseignement de l'école, part conforme à son importance, et elle répond d'avance à une objection prévue,
“ On finira par s’apercevoir qu’il est possible d'abréger le temps des classes pour endonner un suffisant aux exercices manuels, et non seulement cela sera sans dommage pour le développement de l'intelligence, mais le favorisera au contraire.”
Le rapport de M. Corbon se termine ainsi: “ Le complément d'éducation dont il s'agit est voulu par la nature même; il est voulu pour répondre au génie inventif et transformateur de la société moderne ; enfin, il est voulu par la solidarité des facultés de l'être humain. Ajouions qu’il serait impossible de lui trouver un inconvénient, et qu’il n’a, au contraire, que des avantages.”
Cette importante question de l'enseignement manuel fut l'objet de sérieuses délibérations dans lo congrès international d’instituteurs, tenu au Havre en 1885, dont nous allons nous occuper,