DIGNITÉ DU TRAVAIL DES CHAMPS
•' Heureux les cultivateurs s'ils savaient apprécier les avantages de leur condition. '•"
(VtTiCILK)
L'agriculture possède de vieux titres de noblesse inscrits à la première page de l'histoire de l'homme, et digne de fixer l'attention du législateur, du philosophe et de l'économiste. De tous les métiers exercés par le bras de l'homme, de tous les arts et de toutes les sciences
cultivés par le génie, l'agriculture seule a été divinement imposée au roi de l'univers. (1)
Adam et Eve, après la création, furent placés dans le Paradis terrestre pour le cultiver et le garder. Ce travail leur était donné comme une jouissance ; ce n'est qu'après leur péché qu'il devint un châtiment. Ainsi, le cultivateur tient sa mission de Dieu. Elle est, par conséquent, la plus belle, la plus noble et la plus digne d'être accomplie.
Dès l'origine du monde, le travail des champs paraît tellement en harmonie avec les besoins, les goûts et les facultés de l'homme qu'il devient la condition indispensable de l'existence. A l'agriculteur seul a été confié le noble soin de nourrir le genre humain tout entier. L'ouvrier, le financier, l'homme de profession, l'artiste lui adresse cette prière que luimême n'adresse qu'à Dieu seul : Donnez-nous notre jxti/t de chaque jour.
Quand donc le cultivateur entre dans nos villes, et qu'il aperçoit les merveilles de l'industrie et les chefs-d'œuvre de l'art exposés à Befl regards, il peut les admirer, mais qu'il se sou-
(l) Après avoir créé l'homme, Dieu le plaça dans le jardin d'Edeo pour le cultiver et le garder : l't ojwatur tt ciutodir et illttm, (Genèse, 11, 16 )— (Imit. de Métivier.)
vienne que les riches possesseurs de ces trésors,. que les personnages illustres qui remplissent les palais de l'éclat de leur éloquence, les bibliothèques des lumières de leur science, les musées des inventions de leur génie sont obligés de descendre de ces hauteurs, et de venir dans l'humilité de la faim et de la faiblesse lui demander à lui, humble serviteur de la glèbe, les secours nécessaires pour conserver en eux cette, lampe mystérieuse qu'on appelle la vie.
Ah ! que les cultivateurs seraient heureux s'ils savaient apprécier les avantages de leur condition ! Qu'ils seraient loin de convoiter l'obscur atelier de l'artisan, l'étroit bureau de l'homme de lettres ! Dans cet atelier, dans ce bureau, qu'il fait sombre ! L'air pur du bon Dieu n'y entre que difficilement. Combien les honnêtes forçats que la nécessité, le commerce, les études, les affaires retiennent là du matin au soir ne sont-ils pas à la gêne ! la bcutiqne, l'atelier, le bureau de l'homme des champs, c'est, l'immensité des campagnes ! Qui pourrait décrire, messieurs, combien cet air pur, cette imposante grandeur des scènes qui se déroulent sous les yeux du campagnard, ces tableaux majestueux qui s'offrent à chaque instant à son
imagination doivent élever l'esprit et ennoblir le cœur de l'homme. (1)
Cependant il arrive que le cultivateur se dégoûte de son état. Le soir, de retour à son foyer, se reposant, des fatigues de la journée, il dit à son épouse, en regardant leurs enfants qui s'amusent autour d'eux : Va, ma femme, si Dieu me conserve la santé, mes garçons ne seront pas des esclaves comme moi. Je vais les faire instruire. Ils deviendront commis, homme de bureau, et qui sait, peut-être aurons-nous un de nos fils médecin ou avocat !
Ah ! que cette ambition fait de ravages dans notre classe agricole ? Combien de pères de famille n'ont-ils pas ruiné leur santé et leur bien ? combien de braves mères n'ont-elles pas épuisé leurs forces pour procurer à leur fils une haute instruction qui le détourne de la voie de ses ancêtres ? Ce malheureux cultivateur n'aura probablement pas la suprême consolation de laisser à ses enfants tout ce que lui a laissé son père : l'air natal, le toit, le champ, Le travail, des goûts simples, l'amour de Dieu »'t la paix du cœur !
(l) Les «luaU-e jure-miera païa^raphet de c« chapitre sont en partie tirés dv Métivier.
Et ce qui est encore bien plus triste, ce fils, instruit bien souvent au détriment des autres membres de la famille, sera peut-être la cause que ses frères déshérités quitteront leur pays pour aller épuiser leurs forces et leur courage sur un sol étranger.
Traversons la ligne 45ème, entrons dans les manufactures de la grande République américaine, et nous y compterons nos compatriotes par milliers. Comment se fait-il que ces libres descendants des habitants du St- Laurents— que la patrie canadienne pleure et regrette— aient abandonné le foyer paternel, l'air pur de leur champ, le clocher de leur village pour aller s'emprisonner dans un milieu nauséabon, malsain, et se faire esclave des Américains ? Les causes de l'émigration de nos compatriotes aux Etats-Unis sont diverses. Cependant, il est certain qu'un grand nombre de cultivateurs sont obligés de vendre leur terre et de s'expatrier parce qu'ils ont voulu faire sortir leurs enfants de leur condition.
A Dieu ne plaise que je veuille blâmer ici les nobles sacrifices que font des parents pour procurer une bonne éducation à leurs enfants. Je veux simplement démontrer combien il est
peu sage de faire sortir les fils de cultivateur de leur état pour les lancer dans les professions libérales ou dans la carrière du commerce. (1)
Nous sommes dans un jeune pays où les carrières sont en si petit nombre qu'elles sont déjà enc mb'ées. L'expérience de tous les jours est là pour prouver cette assertion. Les avocats qui attendent les plaideurs et les médecins qui sont à se chercher des malades ne sont pas rares. Les bureaux et les comptoirs regorgent d'employés ; de sorte que plusieurs jeunes gens, malgré leur capacité et leurs talents, attendent, végètent et finissent par se décourager. Ils passent une vie malheureuse et infructueuse ; ce sont des nullités dans la société. S'ils n'avaient point été jetés hors de la voie suivie par leurs ancêtres, ils seraient de braves cultivateurs, vivant librement et honorablement sur leur terre.
(1) Ce seroit rendre an service émîncnt an pays que d'inspirer «nx jeune* gens de la campagne l'e-time et le goût de 1 état de leurs pè es, et de leur faire sentir combien il est honorable et heureux. Oui, détournons-les de l'enrî ••■ d'abandonner le séjour nuisible et moral ries cha m pH pour les dangers et les rédactions des vil es; encourageous-le* à en brasser vaiHamment Li vie de laboureurs, et a ouvrir, r<'il le faut, de nouT lie- terres enfin prêchons—leurs sur tt us leetoi s 1 «'•«,■ o taneeviate peur les Canadiens" français de s'emparer de* terre.- y .tenu s et d'y fonder de nouvelle» paioissis.
Yeu Jrab Lj.kgbyiw,
(Cw)Ur>* de Pédagogie 3
C'est un triste état de choses qui existe Tous les vrais amis de notre province déplorent amèrement ce courant funeste qui entraîne en trop grand nombre les gens des campagnes vers les professions libérales et le commerce. Notre jeune société canadienne est menacée dans sa base. C'est une plaie qui la ronge et l'affaiblit. bi nous consultons les pages de notre histoire, nous y découvrirons facilement que c'est à l'agriculture que la nationalité française doit sa conservation comme peuple distinct sur ce continent d'Amérique ; que c'est l'attachement au sol arrosé de leur sang et de leurs sueurs, qui a fait de tout temps la force de nos pères.
Si l'agriculture a été notre force dans le passé comment -ne pas préroir qu'elle sera notre sauvegarde dans l'avenir ? Nous devons donc nous y attacher comme à notre meilleure planche de salut, et prendre tons les moyens possibles pour dirige notre jeune génération vers cette nobie profession.