‹ L'enseignement primaireChapitre 25 sur 51 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'agriculture au point de vue social

La stabilité sociale des peuples a été, depuis un certain nombre d'années, l'objet de profondes études, de savantes recherches, de la part des érudits et des savants de la vieille Europe. La science sociale, malgré le travail aussi persévérant qu'éclairé des Leplay, des LéopoldDelisle, des Dareste, des Demolins, etc., est loin d'avoir atteint son développement rationnel. On est encore à discuter quel est le type de famille le plus convenable au développement numérique, matériel et moral des nations. Quel est le mode de vivre le plus favorable à la conservation des traditions de familles ?

Chers lecteurs, je vous avoue que ce n'est nullement mon intention de m'ériger en juge et de décider lequel de ces savants chercheurs a tort ou raison. On conçoit d'ailleurs que les conditions de lieu, de mœurs et de coutumes, du Canada, n'étant pas les mêmes que celles de l'Europe, il nous serait impossible d'arriver à la même conclusion pratique que les Européens; je veux simplement démontrer que la famille type-

canadienne-la famille agricole-et partant l'agriculture est l'agent le plus propre au développement numérique, matériel et moral de notre nationalité.

Pour cela, permettez-moi de faire uu retour vers les temps les plus reculés.

A 1 état vierge, la surface terrestre peut se ramener à trois natures de sols habitables : les steppes, les rivages maritimes, les forêts. Lorsque 1 nomme a fait son apparition sur le globe, dit M. Demolins, il a trouvé cette grande division qui était le résultat de l'action spontanée des forces naturelles. De même si l'homme se retirait, la surface terrestre livrée à elle-même reviendrait graduellement à son état primitif Chacun de ces sols primitifs doune naissance à un type distinct de famille ; sur les ster,Pes,e'est ^famille patriarcale- sur les rivages maritime, la Mmllc souche, dans les forêts, la famille instable. Trois formes de travail se rattachent à ces trois types de familles : à la famille patriarcale Part pastoral ; à la famil]e ^^ ^ ^.^ . J&

famille instable la chasse. Ainsi trois natures de sols primitifs, trois formes de travail, trois types de familles: Steppe .—Art Pastoral, Famille Patriarcale; Rivage Maritime.— Péche-Coti ère

Famille Souche ; Forêt : — Chasse, Famille Instable.

Sur les sols primitifs le facteur primordial, c'est le lieu : Riches pâturages, pêches fructueuses, chasses abondantes, tel est le mobile des familles anciennes, tel est encore aujourd'hui le souci des peuples de l'Orient, des familles maritimes et des habitants des forêts.

Mais quand l'homme entre en lutte avec la nature, si vivant sur un steppe ou dans une forêt, il la transforme en champs cultivés ; s'il se • construit des voies de communications : chemins -de voitures, chemins de fer, canaux, etc., le lieu sera combattu dans son influence, il sera éliminé comme facteur social et le travail mi succédera.

C'est ainsi que les peuples sont passés de l'art pastoral, de la pêohe-cotïère ou de la chasse à l'agriculture.

Ce qui est très curieux, une race peut passer «de l'art pastoral à un autre sans changer son organisation. Ainsi, en Europe, il existe trois races agricoles : celle de la Turquie, de la Russie et des pays sud-slaves est issue de pasteurs et cultive en famille patriarcale ; celle de la Norvège, de la Suède, du Danemark, de l'Angleterre, de la Hollande^ et de la plus grande partie de l'Aile-

QUESTIONS DIVEESES 89

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ne sont point tempérées. Chaque génération détruit ce que la précédente a faite. Dans les sociétés compliquées, la famille instable se constitue par le partage égal du bien paternel entre tous les enfants. En France, par exemple, le bien paternel se partage également entre tous les membres de la famille, Tl ne reste pas auprès du chef, comme dans la famille souche, un enfant qui hérite du foyer, et a charge de continuer l'œuvre du père. Chaque enfant prend un lambeau égal du patrimoine, et le foyer est détruit. Ce morcellement des propriétés détruit tout esprit de famille et de tradition. Quand dans un pays il n'y a plus ni esprit, de famille, ni de tradition, c'est le règne de l'instabilité. La France, qui depuis moins d'an siècle a essayé vingt deux constitutions nouvelles, peut servir d'exemple. (1)

Il est maintenant facile détablir à quel type la famille canadienne appartient. Elle n'appartient certainement pas au type patriarcal. Bien que 1 autoiité du père, chez nous, soit trè* grande, elle ne s'étend pas à plusieurs générations ; puis les enfants, à part l'héritier du bien paternel, quittent tour à tour le foyer pour aller fon-

(1) Nous avons emprunté quelques-uns des détails ci-dessus à M. Léon Gérin, jeune écrivain de talent <" Bla du regretté Autoina C!érin Lajoie.

der un établissement; chose qui ne se pratique pas dans les familles patriarcales. Elle n appartient pas non plus au type instable, chez nos braves cultivateurs, les enfants demeurent assez longtemps sous l'autorité paternelle pour leur donner le temps d'acqué.ir une sagesse et une expérience suffisantes dans la vie. Il n'y a peut-être pas un peuple au monde où l'esprit de tradition et de famille soit si bien conservé que chez le peuple canadien-français ; ce qui n'existe Pas chez le type instable. La chaude ambition des jeunes est sagement refroidie par la longue expérience des vieux ; c'est une qualité que ne possède pas le type instable. Ici un enfant ou deux tout au plus, héritent du bien paternel • ce qui n arrive pas dans la famille instable.

^estndonc ]* Emilie souche qui est le type de la famille agricole au Canada français La Providence et les circonstances ont voulu que le type souche fut le système de famille adopta par nos pères. Ayant à lutter contre les besoins premiers de la vie et à se défendre des attaques des populations indigènes, ils avaient besoin d une organisation de famille toute spéciale pour se protéger. Pour avoir plus de force, nos ancêtres ont du commencer à vivre sous la forme patriarcale mitigée. Cela se conçoit facilement

Les immenses forêts vierges qui couvraient les bords du St-Laurent, il y a trois siècles, se dressaient devant eux, redoutables et serrées. Quelle somme de force, de travail et de courage n'a-t-il pas fallu pour transformer ces forêts en terres cultivables? Dans ces circonstances la famille patriarcale mitigée leur a donné la force et le courage nécessaire. Mais quand nos grands bois eurent courbé leur tête majestueuse sous la hache vigoureuse de nos aïeux, alors les chefs de famille établirent autour d'eux leurs fils et leurs petits-fils. Et la famille souche, telle qu'elle existe maintenant au Canada, était fondée.

La famille sou -he, nous venons de le voir, est la plus favorable à la création du foyer qui devra fournir à la famille des membres, à la patrie des citoyens. La multiplication vraiment prodigieuse des soixante mille Français abandonnés mit les bord? du St-Laurent il y a cent vingt-huit ans, ne trouve son explication que dans la force vitale et productrice de la famille souche, qui a pris racine dans notre jeune pays.

Le chez soi, le foyer domestique, — " ce signe matériel de la famille, de la tradition et de la moralité (1) " — a été notre planche de salut dans

(1) Ram'au, «ne Coloniti Ptodal*.

ces temps malheureux où nous avions à lutter contre une. oligarchie tyrannique. « La propriété du foyer domestique, dit Leplay,dan8 sa Réforme sociale, a été un des traits généraux du moyen âge.... cest une des plus fécondes traditions du continent européen, et celle qui assure, en beaucoup de contrées, à chaque famille, riche ou Pauvre, la propriété de son habitation ■ et les institutions qui conservent cette pratique salutaire sont au premier rang parmi celles qui concourent à la prospérité d'une nation."

A part la classe agricole, nous avons dans notre province ce qu'il est convenu d'appeler la classe ouvrière. La supériorité de la première sur la seconde, au point de vue de la stabilité est vraiment étonnante. Je suis allé me renseigner sur ce point aux archives de la belle paroiss°e de Notre-Dame de Ste-Foye. Le Révérend M. Sasseville,curé de cette paroisse, avec une obligeance que je suis heureux de reconnaître, m'a permis de consulter tous les registres des baptêmes et et sépultures de Ste-Foye, depuis 1699 jusqu'à 1887. hoit un espace de cent quatre-vin-t-huit ans,

Je prends le registre le plus ancien de la paroisse, celui de 1699 à 1746 ; j'inscris douze

enfants de cultivateurs, baptisés en cette même année 1699 : Hamel, Routhier, Montreuil, Belleuu, Marié, Mavfet, Moreau, Berthiaume, Drolet, Poitras, Myrand, Bonhomme. Au recensement de 176*2 je retrouve douze familles répondant exactement aux noms ci-dessus. De plus je consulte les registres des baptêmes et sépultures de 1860 a 1870, je fais l'appel des habitants de Ste-Foye du dix-septième et du commencement du dixhuitième siècle. Eh bien, des douze familles de 1699, onze me répondent : présentes ! une seule est disparue, c'est la famille Bonhomme.

Les trois familles suivantes : Masse, Petit- Clerc, et Villers qui sont portées au recensement de 1762, ont un grand nombre de descendants en 1888.

Les registres de 1790 à 1800 contiennent les noms de cultivateurs suivants : Mainguy, Paradis Bédard, Biais, Lapointe, Boivin, Légare, Guérard, Côté En 1887, ces noms plusieurs lois doublés, me répondent : Présents ! Présents ! Présents !

Les familles Giroux et Langlois— cultivateurs-inscrites aux registres de 1800, apparaissent encore très souvent dans les registres de 1860 à 1887,

Maintenant passons aux famille „ •> J'emprunte aux registres ZlSmlT^8de familles ouvrières suivantes A W le8fnon»

ron ; Pâl/ue(, traversier . ^; matrsctr"

jardinier ; Lépine, maçou ■ BohTl ' '

Rousseau, menuisier- *L- • ' Journaller ;

"^uuibier, Mortier, îounalipr • /-»

maçon. Puis, je prends Ies £££& *"~

space d nn demi-siècle seulemen -let L faT 1 appel de ces familles. Hélas ' cW » ' je prononce les noms de ces hom *"'" ^ seul n'est là pour me répondre ^ *" "»

Je dois rendre justice cenendnnt • des plus anciens de Ste-Eoye-1699 n "" "^ Partient pas à l'agriculture m, ? " ap'

fidèlement à l'appel de 1W CvT,' * réP°UdU thiaume. Les Berthiaumc doivent Y ^ ^Vvationà une protection toSTaJT ^^ dit, et je le crois bien Voie 1 ' "' a''"°U

"'est pas longue :Dep, ; "„ "'à P ^ ^ d'un seul-tous les bedeaux dl l^li e ^7 ' °>'e f"eut des Berthiaume.Le denJe i ,n, de ces disruitairei» ,.,„• » "fuerniei successeur

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Pas à l'agriculture 9 Wariieimenfc

Il y a un autre trait assez remarquable,

c'est celui-ci : l'un -1- P™mie™ habit^uts d* Ste-Foye, fut Jean Hamel, si je ne me trompe.

Eh bien, le patrimoine de Jean Hamel n a jamais changé de nom ; il s'est transmis de père eu fils depuis 1695 jusqu'en 1888. Le propriétaire actuel de ce domaine séculaire, est le père Lomson Hamel. digue rejeton de Jeau. Une indiscrète dame de l'endroit s'est plu à m apprendresous toute réserve-qne le fils aine du père Louison était sur le point de se marier Ce brave fils veut suivre la route suivie par se, pères, battre le sentier battu par ses ancêtres. C'est un vrai patriote.

E„ feuilletant ces vieux registres tout hunis par le temps-le plus ancien porte la Jdate deV-en lisant ces vieilles formules de

époque qui nous est bien <nr ■ • >

émus II me semblait vivre, dans ce bon 1 uni

temps où le drapeau fleurdelisé des H.M

chrétiens flottait sur le Cap-Diamant. Il n y a rien pour toucher le cvnr, pour remuer lame comme les choses du passe.

Les cas que je viens de citer ne sont que la quintessence du nombre véritable ; car, ,e pour-

rais vous donner encore bien d'autres noms parfaitement authentiques.

Si nous consultons les registres de toutes les paroisses bas-canadiennes, nous arriverons certainement au même résultat.

Il est donc facile de conclure que c'est à la famille-souche, et par conséquent à l'agriculture, que nous devons notre développement numérique.

Quant au développement matériel, si nous faisons la part de certaines circonstances de temps et de lieu, notre pays n'a rien à envier aux autres contrées d'Amérique. Voici ce que M. Joseph Keall, président de la société des produits de la laiterie de l'Etat de New- York, répondait l'année dernière à la question, " Quelles sont vos impressions sur le Canada dans ses rapports avec nos agriculteurs."

" Le Canada est un grand pays en pleine voie de prospérité, et les Etats-Unis ont plus à redouter sa concurrence sur les marchés étrangers que celle de tous les autres pays combinés — au point de vue agricole. Ses cinq millions d'habitants produisent autant qu'aucun nombre égal d'hommes n'importe où ; sa population augmente rapidement et il a une étendue pratiquement illimitée de terres à occuper. On

ne songe pas assez ici que le Canada est aussi étendu que les Etats-Unis.

" Quoique la saison d'été soit plus courte que la nôtre, le terre est d'une fertilité extraordinaire et le climat excellent pour toutes les céréales, les fruits, les légumes, la production de la viande et les produits de la laiterie. Enfin, sa population est industrieuse, montre un grand esprit de progrès et d'entreprise et on y suit là les meilleures méthodes de culture. J'ai dit ailleurs que nulle part au monde on ne jouit d'un plus splendide soleil, nulle part au monde les champs ne sont mieux tenus et l'herbe d'un vert plus intense. Déjà le Canada exporte plus de fromage que les Etats-Unis, et ses exportations de grains et de bestiaux augmentent dans une proportion considérable."

Les paroles de cet économiste américain doivent nous encourager à travailler plus que jamais au perfectionnement de notre agriculture.

Je n'insisterai pas sur le développement moral, vous connaissez tous comme moi, lecteurs, quelles sont les idées qui régnent dans la plupart des familles de la province de Québec. L'ordre, la',probité, l'amour du travail, la soumission aux lois sont chez nous l'apanache du cultivateur ; la piété, la chasteté, la propreté et l'esprit d'éco-

nomie sont autant de vertus et de qualités qui ornent la femme canadienne.

Les sentiments profondément catholiques qui animent notre population la rendent très facile à diriger. Il y a peu de peuples au monde ■qui soient plus soumis à l'autorité que le nôtre. L'éducation morale du peuple canadien est l'œuvre de son beau clergé. C'est au prêtre séculier que nous devons en grande partie ce •que nous sommes aujourd'hui.

Aux jours de malheur, quand la nationalité canadienne française, en deuil, disait adieu à son ancienne mère-patrie ; quand le vieux drapeau blanc eut disparu derrière les hautes falaises du St- Laurent, notre digne clergé nous resta fidèle. Il sut nous encourager et nous soutenir dans ces temps pénibles. Plus tard, lorsqu'un Conseil indigne de la cour d'un grand roi voulut nous arracher notre foi avec notre langue et nous enlever nos droits, il s'est trouvé un homme, membre de notre clergé séculier, un évêque, qui ne craignit pas de traverser l'Océan et d'aller réclamer lui-même, auprès de la cour de George III, les droits légitimes de ses compatriotes.

Ce grand homme vous le connaissez tous ; c'est Mgr J, 0. Plessis.

11 y a deux ans, notre grand Pontife, Léon XIII, voulant récompenser les vertus et les talents du vénérable archevêque de Québec, l'éleva à la dignité de Cardinal. Cet honneur insigne a rejailli sur le Canada tout entier. Et le peuple canadien s'enorgueillit avec raison de ce que son grand protecteur — le clergé — possède dans son sein un prince de l'Eglise.

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